Ou les secrets de famille de la Réunion. Une longue histoire de traumatismes trangénérationnelles.

Par Didier Buffet

«Quand je suis arrivé sur l'île de La Réunion en janvier 2017, comme beaucoup, j'ai d'abord vu la carte postale. Et il faut attendre la fin de la chanson "Mon île" de Jacqueline Farreyrol, pour qu'enfin on ose parler des lourdes pages de l'histoire. »

I. De la carte postale aux lourdes pages

Quand je suis arrivé à La Réunion, j'ai d'abord vu ce que tous les touristes voient : le lagon, les cirques, le piton de la Fournaise, les sourires et les robes colorées. La carte postale. J'ai aussi entendu, dès les premiers jours, cette formule que l'on répète comme un mantra officiel : « l'île du vivre ensemble ».

Et, à première vue, le vivre ensemble existe bel et bien. Les Créoles de confessions différentes se marient, les couples mixtes sont nombreux, une femme tamoule peut épouser un homme musulman, et leurs enfants peuvent pratiquer les deux religions — même quand cela n'est pas conforme à l'orthodoxie islamique. Tant de choses sont tolérées à La Réunion qui ne le seraient nulle part ailleurs en France. La Réunion est, à cet égard, un miracle. Mais un miracle fragile, posé sur un volcan.

Car dès qu'on gratte un peu, l'image se fissure. Derrière le métissage apparent, la population est fracturée. Il y a, d'un côté, les Créoles qui ont réussi : médecins, notaires, avocats, élus, enseignants, héritiers, ... De l'autre, une population pauvre, souvent éloignée de l'école, frappée par le chômage, qui s'auto-détruit à l'alcool et au cannabis. Un mal-être persistant, une culpabilité diffuse, qui se retournent toujours en accusation permanente de l'autre.

Et l'autre, à La Réunion, c'est toujours le même : le Blanc, l'Européen, « Le zorey » — qu'on désigne désormais sous le terme contemporain, et faussement évident, de colon. Cette accusation tient parce qu'on n'a pas appris aux Réunionnais leur histoire. Et pour cause : si on la leur avait apprise telle qu'elle s'est passée, ils se seraient peut-être sentis coupables. Coupables de porter, dans leurs gènes mêmes, le sang des bourreaux et celui des victimes.

C'est là toute la complexité de cette île. Dans chaque Réunionnais, ou presque coule à la fois le sang de l'esclave et celui du maître. Mais surtout, chez les notables, celui du maître.

II. Deux peuples dans un seul

J'accuse ouvertement certains hommes et certaines femmes politiques de La Réunion de vouloir cacher la vérité comme on cache un secret de famille. Car c'est exactement cela : l'île vit avec un secret de famille collectif. Et ce secret a deux visages.

Le premier, c'est l'esclavage : des ancêtres esclavagistes, des ancêtres qui ont possédé, acheté, vendu, châtié des êtres humains. Le second, c'est l'argent. L'argent que l'État français a versé aux propriétaires d'esclaves au moment de l'abolition, en 1848-1849. Une manne dont quelques grandes familles ont tiré un enrichissement colossal et durable, et dont elles ne parlent jamais.

Pour comprendre ce double secret, il faut rappeler comment la société réunionnaise s'est construite. L'île Bourbon est déserte quand elle est officiellement peuplée. Le 14 novembre 1663, douze personnes débarquent au Tour des Roches, près de Saint-Paul : deux Français — Louis Payen et Pierre Pau — et dix Malgaches, parmi lesquels de jeunes femmes venues de Fort-Dauphin. C'est de l'union de l'un de ces Malgaches, Jean Mousse, avec Marie Caze, que naîtra, le 14 avril 1668, Anne Mousse, première femme née sur l'île et, à juste titre, surnommée « la grand-mère des Réunionnais ».

Il faut le dire clairement : les vrais colons de l'île Bourbon n'étaient pas des aristocrates cultivés descendant d'une cour raffinée. C'étaient des aventuriers, parfois des flibustiers, des mercenaires, des artisans, des coupe-jarrets — enfin, pas la fine fleur de la société française. Les Malgaches qui les accompagnaient, eux, appartenaient souvent à des milieux hiérarchiques relativement hauts dans leurs ethnies d'origine. Ce n'étaient pas les Malgaches les plus démunis qu'on retrouvait à la Réunion : c'était toute une élite déracinée, à laquelle on imposait un travail de fondation brutal.

Il faut ensuite imaginer la souffrance de ces premiers arrivants. Tout était à faire : gratter la terre, planter, élever les bêtes venues de Madagascar, bâtir des cases. Quand la France perdit ses comptoirs en Inde, le roi désigna l'île Bourbon pour produire le café, le girofle, les épices recherchées à la cour. C'est peut-être là, d'ailleurs, que la France porte sa part : elle était la grande commanditaire, la grande consommatrice. Mais ceux qui se sont enrichis, ceux qui ont organisé l'exploitation esclavagiste, ce furent d'abord les propriétaires terriens, descendants directs du premier peuplement.

Au sommet : environ 20 % de planteurs riches. En bas : 80 % de petits Blancs, paysans modestes qui souvent vivaient au même niveau matériel que leurs propres esclaves, formaient avec eux des familles, des lignées. Sans parler des « libres de couleur », ces Noirs affranchis qui, une fois libérés, n'ayant pas le droit de travailler de leurs mains, étaient contraints d'acquérir eux-mêmes des esclaves — souvent leur propre mère, leur sœur, leur tante. Cela donnait des entreprises familiales où le système esclavagiste se reproduisait en interne.

C'est pourquoi, à La Réunion, il est compliqué de juger par tranches nettes. La ligne entre esclave et esclavagiste n'est pas une ligne franche. Elle traverse les familles, les corps, les consciences.

III. Le premier péché originel

L'esclavage, à Bourbon, a duré près de deux siècles. Et il s'est terminé sans révolte, sans insurrection, sans effusion de sang. C'est là une spécificité réunionnaise, souvent soulignée par les historiens : contrairement à Saint-Domingue ou à la Martinique, l'abolition fut ici « octroyée » par la loi, mise en scène comme un acte républicain ordonné.

Le 27 avril 1848, à Paris, le gouvernement provisoire — sous l'impulsion de Victor Schœlcher — signe le décret d'abolition. Le commissaire général de la République chargé de l'appliquer à Bourbon est Joseph Napoléon Sébastien Sarda, dit Sarda-Garriga, fils de berger des Pyrénées-Orientales et républicain convaincu. Il débarque à Saint-Denis le 13 octobre 1848. Il promulgue le décret le 18 octobre, mais en fixe l'effet réel au 20 décembre, pour laisser à la société le temps de respirer.

Car la situation est explosive. En 1847, l'île compte 108 829 habitants, dont 60 318 esclaves. Les propriétaires n'étaient pas du tout d'accord pour une abolition immédiate. Ils se sentaient directement menacés : soixante mille esclaves face à quarante-huit mille libres, cela faisait craindre, le jour où la liberté serait proclamée, une vengeance collective après des décennies de violences. Les gros Blancs avaient constitué une milice de plusieurs milliers d'hommes armés.

Pour éviter le bain de sang, une négociation s'ouvre avec la jeune Seconde République. Louis-Napoléon Bonaparte, qui avait fait de la prison sous Louis-Philippe pour ses écrits en faveur des ouvriers, avait une sensibilité sociale — ce qui, avec le recul, mérite d'être rappelé à ceux qui croient pouvoir l'ériger en réactionnaire pur. Sarda-Garriga parcourt l'île pendant deux mois pour rassurer maîtres et esclaves, exhorter au calme, au travail, au contrat.

Le 20 décembre 1848, il proclame l'abolition : « Mes amis, les décrets de la République française sont exécutés : vous êtes libres. Tous égaux devant la loi, vous n'avez autour de vous que des frères. »

Plus de soixante mille esclaves accèdent alors, en une journée, au statut d'homme libre. Sans insurrection. Sans révolte. Et, comme souvent dans l'histoire de cette île, sans que personne ne songe à demander aux intéressés ce qu'ils en pensent.

IV. Le deuxième péché originel : l'argent du silence

On parle beaucoup, et à juste titre, de l'esclavage. On parle très peu de ce qui a suivi. Et c'est pourtant là que se loge, selon moi, le deuxième péché originel de La Réunion.

La loi du 30 avril 1849 et son décret d'application du 24 novembre 1849 accordent aux anciens propriétaires d'esclaves une indemnité totale de 126 millions de francs-or, répartie entre La Réunion, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, le Sénégal, Nosy Be et Sainte-Marie de Madagascar. Six millions sont payés immédiatement en numéraire, le reste sous forme de rente annuelle étalée sur vingt ans.

Pour La Réunion, l'indemnité est calculée sur la base de 711,59 francs-or par esclave, soit le plus haut taux de toutes les colonies indemnisées, signe de la richesse relative de l'île. Si on multiplie cette somme par les quelque 60 000 esclaves libérés, on obtient une enveloppe réunionnaise de l'ordre de 42 millions de francs-or de 1849.

Que représentent ces 42 millions aujourd'hui ? Pour s'en faire une idée, on peut convertir par la valeur d'une journée de travail. En 1849, une grosse journée de travail de quinze heures valait environ un franc-or. Aujourd'hui, une journée de travail équivalente représente entre 120 et 150 euros. Autrement dit, un esclave indemnisé à 680-711 francs-or valait, en équivalent contemporain, environ 90 000 à 100 000 euros. Et l'indemnité réunionnaise totale équivalait, en ordre de grandeur, à plusieurs milliards d'euros d'aujourd'hui.

Les sommes individuelles donnent le vertige. La famille Le Coat de Kervéguen, arrivée en 1796 à la faveur de la contre-émigration nobiliaire, reçoit pour son seul chef, Louis Marie Gabriel Lecoat de Kervéguen, 1 900 514 francs-or au titre de 1 788 esclaves : c'est le premier indemnitaire de tout l'empire colonial français. Les Desbassayns, les Panon, les Hoarau, les Payet, les Grondin, les Fontaine, les Rivière — bref, une bonne partie des grandes familles dont on lit encore les noms sur les plaques de rues et les frontons des institutions — figurent parmi les 804 foyers qui touchent, à La Réunion, entre un million et 250 millions d'euros d'équivalent actuel.

Il faut ici préciser une vérité dérangeante, car elle contredit les récits victimaires simplistes : à l'échelle de l'empire, plus de 30 % des bénéficiaires de l'indemnité de 1849 étaient des personnes libres de couleur — petits propriétaires ayant eux-mêmes possédé quelques esclaves. L'esclavage n'était pas une affaire blanche : c'était un système, et ce système avait intégré tous ceux qu'il pouvait intégrer.

À La Réunion, la transmission de ces indemnités a suivi les règles d'un droit civil très inégal. Les fils aînés touchaient ; les filles, en général, non — elles épousaient des propriétaires terriens. Ce qui fait qu'aujourd'hui, dans une même famille portant un grand nom, tous ne sont pas également les héritiers de la manne de 1849. Mais il existe toujours, quelque part, une branche qui l'a encaissée. Et c'est dans les registres du site Repairs du CNRS — base de données publique des anciens propriétaires indemnisés — que chacun peut, aujourd'hui, consulter la part de vérité qui concerne sa lignée. J'en ai fait un site internet qui permet de vérifier qui a touché combien et ce que cela représente en journées de travail d'un esclave.

1849 — Qui a touché l’argent de l’esclavage à La Réunion ?
126 millions de francs versés aux esclavagistes. Zéro pour les victimes. Explorez les archives de l’indemnisation coloniale.

Le Coat de Kervéguen va toucher 5000 ans de travail d'un esclave. 250 millions d'euros. Comment ne pas être révolté? Au début du 20ème siècle cette famille possédait la moitié des terres de la Réunion. Il n'y a jamais eu de réforme agraire malgré les fausses menaces de Paul Vergès. Il ne fallait pas détruire complètement l'ordre colonial qui continue à tirer les ficèles à droite comme à gauche.

Voilà le second secret. L'esclavage est une chose. L'argent qui a scellé son abolition en est une autre. Et c'est cet argent-là, me semble-t-il, qui a gelé la parole des descendants.

V. Naître du viol : la matrice cachée

Il y a, à La Réunion, une chose qu'on ne dit jamais, ou qu'on dit dans le non-dit : beaucoup de Réunionnais sont nés du viol et de la violence.

Pendant deux siècles d'esclavage, ces populations noires ou malgaches, traitées comme des bêtes de somme, ont vu leurs femmes livrées au bon vouloir des maîtres. Combien d'enfants sont nés bâtards du planteur ? Combien sont venus au monde en dehors de tout consentement ? Personne ne le saura jamais précisément, parce que les registres ne le disent pas et que les silences de famille sont hermétiques. Mais à qui connaît l'histoire des plantations, l'ordre de grandeur ne fait pas de doute.

Quand on est issu d'une population qui descend, à la fois, d'esclavagistes, d'esclaves et de viols, comment surmonte-t-on ce triple traumatisme ? Comment s'aime-t-on, comment se regarde-t-on dans la glace, comment transmet-on quelque chose à ses enfants ?

Il faut ici rendre hommage aux femmes. Ce sont les femmes qui ont porté à bout de bras l'île de La Réunion. Ce sont elles qui ont tenu les familles, quand les hommes rentraient du service kabaré ou du champ, l'humeur chargée de rhum et la main lourde. Il suffit de lire l'ouvrage de mon ami Éric Magamotoo, Une famille réunionnaise, pour comprendre à quel point la violence domestique a été, pendant des générations, une compagne quotidienne des foyers. Les mêmes hommes qui dénonçaient avec éloquence le chabouk du commandeur — ce fouet qui punissait l'esclave — pouvaient, le soir même, prendre la ceinture et frapper leur enfants. C'est encore le cas à l'heure où je vous parle. Allez aux Urgences à Saint-Pierre ou à Saint-Denis et comptez le nombre d'enfants et de femmes battus. Le nombre de suicide, de parricides, de fratricides, d'infanticide.

C'est un trauma cumulatif. Et il est complexifié par le poids des religions. Chez les catholiques comme chez les musulmans ou chez les tamouls, une femme violée, pendant longtemps, pouvait être considérée comme impure, rejetée du groupe. La compassion n'existait pas comme elle existe aujourd'hui. C'était la double peine.

Et c'est aussi pour cela que je dis, aujourd'hui, que La Réunion porte une forme de malédiction. Elle n'est pas née d'un seul crime. Elle est née d'un crime double, continué, empilé : le crime du fouet, et le crime du lit.

VI. Grand-mère Kal, ou le cri refoulé

À ce point du texte, la figure de Grand-mèr Kal, cette vieille sorcière du folklore réunionnais qui effraie les enfants avec son balai, prend un tout autre sens. Elle n'est plus seulement une grand-mère de conte. Elle est le symbole du mal qu'on a fait aux esclaves. Elle est le symbole du mal qu'on a fait aux femmes à qui on a arraché les enfants. Elle est le symbole des femmes violées, blessées, dépossédées — et qui reviennent, dans l'imaginaire collectif, sous la forme d'une figure de peur parce qu'on n'a pas voulu les recevoir sous la forme d'une figure de deuil.

Quand je pense à La Réunion, je pense d'abord à une Femme. Je pense à cette île qui porte, dans son nom même, une promesse de Concorde. Car le nom de « Réunion » ne vient pas de nulle part : il a été donné à l'île par un décret de la Convention nationale du 19 mars 1793, ratifié par Gaspard Monge, alors ministre de la Marine et des Colonies. Il s'agissait d'effacer le nom des Bourbons, cette « famille de despotes », au lendemain de l'exécution de Louis XVI. Mais il s'agissait aussi, et Monge le dit dans sa lettre, de rappeler la réunion des fédérés marseillais et de la garde nationale parisienne le 10 août 1792 — la réunion des patriotes dans une même Révolution.

« Réunion » : cela veut dire Concorde. Et, en anglais, reunion veut dire retrouvailles. Voilà le nom qu'on a donné à cette île. Et voilà, peut-être, le programme qu'elle n'a jamais pleinement mis à exécution.

VII. Les boucs émissaires métropolitains

Parce que le vrai péché est ancien, profond, et inséparable des grandes familles locales, la tentation a toujours été forte — et elle reste forte aujourd'hui — de déplacer le crime vers la métropole. D'inventer des coupables extérieurs plus commodes. Deux dossiers, en particulier, sont mobilisés à l'envi par une certaine parole militante : les enfants de la Creuse, et la clinique Saint-Benoît. Ces deux affaires méritent d'être regardées en face, sans hystérie et sans complaisance.

Les enfants de la Creuse, d'abord. Entre 1962 et 1984, environ 2 015 mineurs réunionnais ont été transférés en métropole, principalement vers des départements ruraux en voie de dépeuplement, dans le cadre d'une politique pilotée par le BUMIDOM sous l'impulsion de Michel Debré. Une partie de ces enfants ont été effectivement déracinés, parfois dans des conditions qui méritent la critique. L'État français a reconnu, en 2014, une responsabilité morale pour ne pas avoir suivi les dossiers et ne pas avoir respecté la promesse faite aux familles de faire revenir les enfants régulièrement.

Mais il faut être honnête : cette affaire n'est pas un épisode colonial comparable à la traite ou à l'esclavage. C'était, à l'origine, une solution — maladroite, bureaucratique, parfois cruelle dans son exécution — pour prendre en charge des enfants qui, à La Réunion, étaient littéralement à la rue. Parmi les 2 015, beaucoup ont pu aller à l'école, apprendre un métier, trouver des familles aimantes, se construire. On ne parle jamais de ceux-là. On parle seulement des blessés, et on en fait le récit unique. C'est une injustice, commise en miroir de l'injustice que l'on dénonce. Rappelons, surtout, que le même dispositif concernait également des enfants de métropole issus de 80 départements différents sur plus de vingt ans. Il ne visait pas les Réunionnais en tant que Réunionnais.

La clinique Saint-Benoît ensuite, l'affaire dite du docteur Moreau. C'est en mars 1970 que le docteur Roger Serveaux, appelé auprès d'une jeune fille de dix-sept ans en hémorragie à Trois-Bassins, porte plainte et déclenche le scandale. L'enquête révélera que la clinique de Saint-Benoît, dirigée par David Moreau, proche de Michel Debré, a pratiqué, depuis le milieu des années 1960, des milliers d'avortements — dont 844 pour la seule année 1969 — ainsi que des stérilisations, dont certaines ont été réalisées sans le consentement des patientes, ou présentées comme de simples appendicectomies. Il y a bien eu des abus. Il y a bien eu un procès, les « trente courageuses ». Et personne ne songerait à nier ces faits.

Mais la lecture qu'en propose aujourd'hui Françoise Vergès — qui y voit la mise en œuvre par Michel Debré d'une politique eugéniste visant à limiter la population noire de l'île — relève, à mes yeux, d'un délire paranoïaque idéologique. Françoise Vergès n'a jamais porté d'enfant, n'a jamais vécu dans une famille pauvre de la Réunion longtemps. Elle projette sur les années 1960 réunionnaises les grilles conceptuelles d'une théorie décoloniale formée à Paris et à Londres. Elle ne voit pas — ou ne veut pas voir — la vérité plus banale et plus dure : les femmes réunionnaises, à cette époque, pouvaient avoir dix, onze, douze grossesses. Beaucoup avortaient clandestinement, avec des aiguilles à tricoter, parfois rouillées. Beaucoup mouraient de tétanos dans des conditions abominables. Le docteur Moreau, qui s'est certes considérablement enrichi sur ces actes — et qui n'était pas un saint — a aussi, pour une partie de ses patientes, sauvé des vies en limitant le nombre de grossesses au-delà du seuil où la mère était réellement en danger.

Dire cela, ce n'est pas absoudre les actes posés sans consentement. C'est refuser la réécriture militante qui transforme une affaire médico-légale locale, aux contours mélangés, en preuve d'un projet d'État colonial contre le corps des femmes noires. Ce n'est pas la vérité de l'Histoire. C'est une fiction contemporaine, et une fiction qui évite, au passage, de regarder où se trouvent réellement, dans la société réunionnaise, les pouvoirs historiques de domination.

VIII. Deux solistes au piano : Debré et Vergès

Pour comprendre la Réunion contemporaine, il faut tenir ensemble deux figures que tout semblait opposer, et qui ont pourtant, chacune à leur manière, joué la même mélodie : Michel Debré et Paul Vergès.

Michel Debré, parachuté de métropole en 1963, n'a pas été aimé. Il a été d'abord perçu comme un représentant jacobin venu imposer Paris à une île qui avait ses codes, ses langues, ses équilibres. Mais Debré, grand commis d'État, a apporté ce que la Réunion n'avait pas : l'école républicaine, l'hôpital, la sécurité sociale, l'amorce de l'égalité sociale. Cette égalité, nous sommes d'ailleurs encore en train de la construire soixante ans plus tard. Il faut se rappeler à quel point créer une école à Saint-Pierre ou au Tampon fut une épreuve : les gros Blancs ne voulaient pas que les petits cafres, les petits Malgaches, les petits tamouls accèdent au même niveau d'instruction que les enfants du lycée Leconte-de-Lisle. L'accès à l'école fut une lutte — et cette lutte a été portée, largement, par l'État français.

Paul Vergès, lui, fils de l'île, tribun, a incarné la parole créole et populaire. Il a donné voix à ceux qui n'en avaient pas. Et il l'a fait, il faut le reconnaître, en adversaire direct de Debré — même s'il n'était pas dupe, en profondeur, de la part de vérité de Debré. Car lui aussi a compris, à sa manière, que la route passait par l'école et par l'égalité républicaine.

Je les vois, aujourd'hui, comme deux solistes jouant sur le même piano. L'un à droite, l'autre à gauche. Mais jouant, chacun à sa façon, la même mélodie : celle d'une Réunion qui tenterait, enfin, de ne plus laisser ses enfants au bord du chemin.

IX. La Réunion, ou les retrouvailles

Alors oui, cette île porte une malédiction. Oui, cette île a eu deux péchés originels : l'esclavage, et l'argent de son abolition. Oui, beaucoup de Réunionnais sont, en profondeur, les enfants d'une violence ancienne, dont le viol fait partie intégrante. Oui, il y a un secret de famille à grande échelle, entretenu aujourd'hui par des notables qui continuent de faire porter la faute à la métropole plutôt qu'à leurs propres ancêtres.

Mais on ne construit rien sur la dénégation, et rien non plus sur la culpabilité éternelle. Nous ne sommes pas coupables de ce qu'ont fait nos grands-parents, nos arrière-grands-parents, nos aïeux de la plantation. Les métropolitains d'aujourd'hui le sont encore moins. Il faut arrêter de se renvoyer la culpabilité comme une balle de rugby. Il faut, au contraire, accepter que cette histoire — celle des maîtres, celle des esclaves, celle des engagés, celle des violées, celle des enrichis de 1849, celle des enfants envoyés en Creuse, celle des femmes de Saint-Benoît — est notre histoire à tous. Et qu'on ne reviendra pas en arrière.

Ce qu'il reste à faire est devant nous, et il est immense. Il s'agit de construire l'île, de la développer, d'envoyer les enfants à l'école, de les armer pour comprendre leur propre passé et ne plus se laisser manipuler par les marchands de ressentiment. Il s'agit de retrouver, enfin, le sens du mot que Gaspard Monge a donné à cette terre en 1793 : Réunion. C'est-à-dire Concorde. C'est-à-dire, en anglais, retrouvailles.

C'est pour cela que j'écris, parfois avec des mots durs, et que je m'en excuse auprès de celles et ceux que ces mots blessent. Parce que j'aime cette île du plus profond de mon âme. Parce que je crois qu'on peut tenter, tous ensemble, de se pardonner. Et que c'est à ce prix, et à ce prix seulement, que l'île maudite pourra, un jour, s'appeler vraiment l'île de la Réunion.

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