Par Didier Buffet

Tribune. Une enfant de onze ans est morte parce que la République n’a pas tenu sa première promesse : protéger ceux qui ne peuvent pas se protéger. Le moins que l’on puisse exiger, c’est que quelqu’un, enfin, en réponde.

Elle s’appelait Lyhanna. Elle avait onze ans, elle était collégienne à Fleurance, dans le Gers. Le 29 mai, elle est montée dans une voiture en sortant de son établissement. Six jours plus tard, son corps était retrouvé dans le silo d’un site agricole désaffecté, à une quinzaine de kilomètres de chez elle ; l’identification a été confirmée par analyse ADN. À Fleurance, six mille personnes ont marché en silence. Le pays, lui, a découvert l’insoutenable : l’homme mis en examen pour son enlèvement n’aurait jamais dû être libre de croiser sa route.

Car le dossier de Jérôme Barella, 41 ans, n’était pas vide. Il était lourd. Au moins quatre procédures pour violences sexuelles sur mineures le visaient avant la disparition de Lyhanna — trois autres plaintes ont été déposées depuis sa mise en examen. Un premier signalement remontait à 2017. En août 2025, une plainte pour des viols présumés sur une fillette de douze ans, amie de ses propres filles, était enregistrée. Cette procédure était toujours « en cours » le jour où Lyhanna a disparu, et l’homme n’avait jamais été entendu : son instruction butait, paraît-il, sur des questions de compétence territoriale entre parquets. Une autre plainte était parvenue à la gendarmerie de Fleurance en janvier 2026 ; le 23 janvier, le parquet d’Auch prescrivait des actes complémentaires ; une garde à vue « était prévue ». La procureure d’Auch, Clémence Meyer, l’a reconnu : l’enquête « était en cours au moment de la disparition de Lyhanna ».

« En cours ». Le mot dit tout. Dans cette affaire, l’administration a tout su, tout reçu, tout classé « en cours ». On apprend que les magistrats sont débordés, que les signalements s’empilent dans le fichier Cassiopée, que des dizaines de milliers de plaintes attendent leur tour, que des dossiers circulent encore par courrier postal d’un parquet à l’autre. On nous explique la défaillance comme on décrit une panne de chaudière. Mais ce n’était pas une chaudière. C’était une petite fille.

Quand tout le monde reconnaît la faute, et que personne n’en répond

Le plus glaçant n’est pas le silence du pouvoir : c’est sa lucidité. Sur TF1, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a admis que « l’institution judiciaire n’a pas su protéger » Lyhanna, présenté « au nom de la Justice » ses excuses à la famille et aux Français, concédé que la Justice « a failli dans le suivi des plaintes », et promis : « J’en tirerai toutes les conséquences. » Sur France 2, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a parlé d’« un échec » et d’« un drame qui aurait pu être évité ». Depuis le Monténégro, le chef de l’État a tranché : « Il y a un dysfonctionnement, c’est inacceptable. »

Voilà donc un gouvernement qui plaide coupable. Et qui reste en place. C’est précisément ce que le pays ne peut plus tolérer : l’aveu sans la sanction, le repentir sans le départ. Quand l’État reconnaît qu’une enfant est morte d’un échec qu’il nomme lui-même « inacceptable », l’excuse devient une seconde offense si elle ne s’accompagne d’aucun acte. On ne s’excuse pas d’un mort comme on s’excuse d’un retard. Et il est hors de question de faire porter la faute sur des magistrats ou des fonctionnaires qui subissent les insuffisances de moyens d'un État qui refuse d'assumer ses responsabilités.

Le secrétaire général du Parti socialiste, Pierre Jouvet, l’a dit sans détour : à la place du garde des Sceaux, il aurait remis sa démission au président de la République. Il a raison sur l’essentiel. La responsabilité politique n’est pas la culpabilité personnelle ; c’est le prix attaché à une fonction. Un ministre ne démissionne pas parce qu’il a tué — il démissionne parce que ce qui s’est produit sous son autorité est si grave qu’aucune réforme annoncée ne saurait suffire à le racheter aux yeux des citoyens.

On entend déjà l’objection, formulée avec talent par Dominique de Villepin sur BFMTV : ne cherchons pas « un bouc émissaire », c’est « toute une société » qui est en cause. L’avertissement est juste contre la curée, faux comme paravent. Désigner un responsable politique n’est pas désigner un coupable : c’est rappeler qu’au sommet d’une chaîne de défaillances, il existe des ministres « qui commandent leur administration », pour reprendre les mots mêmes de M. Darmanin. S’ils la commandent, ils en répondent. Sinon, à quoi servent-ils ?

Le même renoncement, deux visages

Ce que Lyhanna révèle déborde le seul drame du Gers. Le week-end même de sa disparition, après la victoire du PSG en finale de la Ligue des champions, des scènes de chaos ont défiguré Paris : voitures brûlées, mortiers tirés sur les forces de l’ordre, plus de 780 personnes interpellées selon le ministre de l’Intérieur. Deux faits sans commune mesure, dira-t-on — et c’est vrai : rien n’égale la mort d’une enfant. Mais ils dessinent le même renoncement. D’un côté, une autorité qui ne protège plus ; de l’autre, une autorité qui ne sanctionne plus à la hauteur. Dans les deux cas, l’impunité prospère, et le sentiment s’installe qu’en France on peut désormais agir sans craindre la loi.

Ce sentiment a un coût. À l’extérieur, il nourrit le récit complaisant des puissances qui se réjouissent d’une France affaiblie, donnée pour ingouvernable. À l’intérieur, il offre aux extrêmes, de droite comme de gauche, l’argument le plus dévastateur qui soit : « Vous voyez bien que la République ne fait plus son travail. » Chaque dossier classé « en cours », chaque émeute impunie, chaque excuse sans démission est un cadeau fait à ceux qui prospèrent sur le discrédit des institutions. Défendre la République, aujourd’hui, c’est exiger qu’elle se montre implacable — d’abord envers elle-même.

Ce que nous demandons

Combien de rapports, combien de commissions, combien de préconisations sur les violences sexuelles faites aux enfants auront-ils été écrits, salués, puis rangés ? On connaît la maladie : des plaintes qu’on n’instruit pas, des auditions qu’on diffère, des signalements qui se perdent entre deux parquets. On en connaît aussi le remède : une sévérité exemplaire et constante contre les prédateurs d’enfants, des moyens réels donnés aux enquêteurs, et la fin de cette tolérance administrative qui laisse en liberté des hommes au dossier accablant.

Mais les moyens et les circulaires viendront après. Ce que réclame d’abord la mémoire de Lyhanna, c’est un geste. Que le président de la République demande à son garde des Sceaux et à son ministre de l’Intérieur de quitter leurs fonctions. Non comme un verdict sur leurs personnes — ils n’ont pas tué — mais comme le symbole, devenu indispensable, que l’État répond encore de ses fautes. Une démocratie qui ne sait plus faire payer le prix politique d’un tel échec apprend à ses citoyens que plus rien ne se paie. C’est exactement la leçon que nous ne pouvons pas nous permettre de transmettre.

Une enfant de onze ans est morte parce que personne n’a fait, à temps, ce qu’il fallait. La moindre des choses serait que cette fois, quelqu’un en haut fasse ce qu’il faut. Pour Lyhanna, et pour que son nom ne devienne pas un de plus sur la liste, déjà trop longue, des enfants que la République a reconnu, trop tard, n’avoir pas su protéger.