Par Didier Buffet

De Saint-Étienne-Cantalès au Val d’Aran, petite mémoire d’une dette française envers les républicains espagnols

Ma mère fête aujourd'hui ses 84 ans. Elle est née en France occupée, en 1942, de parents républicains espagnols réfugiés dans le Cantal. Son père avait fui Franco ; il finirait par passer sept ans dans les geôles du Caudillo. Sa mère passerait ces sept années à survivre avec trois petites filles de trois ans, deux ans et six mois, dans un orphelinat du Vigan où elle travaillerait en échange du gîte et du couvert des siennes.

Je pourrais raconter cette histoire comme une histoire de famille. Ce serait une erreur. C’est une histoire française — l’une des plus mal racontées de notre XXᵉ siècle, l’une de celles qui demandent réparation, non par un procès mais par une mémoire juste. En voici les grandes lignes, pour ceux que la République n’a pas appris à reconnaître les siens.

1939 : la Retirada

Janvier-février 1939. La Catalogne tombe. Environ 465 000 Espagnols franchissent les Pyrénées en quelques semaines — femmes, enfants, vieillards, soldats vaincus de l’armée républicaine, brigadistes internationaux. Sur les plages du Roussillon, dans l’urgence et le mépris, le gouvernement de la IIIᵉ République improvise des camps de concentration — le mot est d’époque, il est dans les archives. Argelès-sur-Mer en recevra à lui seul près de 87 000 hommes en mars 1939, sur le sable nu, sans abri, sans hygiène, sous la garde de la gendarmerie et des spahis marocains. Saint-Cyprien, Le Barcarès, Gurs, Le Vernet, Septfonds, Bram, Agde, Rivesaltes : c’est un archipel de la honte.

Geneviève Dreyfus-Armand a eu raison de titrer son grand article : « Quand la France choisissait l’infamie. » Il n’y a pas d’autre mot.

1940-1944 : les oubliés qui construisirent la France

Arrive la guerre. Les hommes valides sont versés dans les Compagnies de travailleurs étrangers, rebaptisées en 1940 Groupes de travailleurs étrangers (GTE). On les met aux grands travaux : défense nationale, aéronautique, mines, forêts. Et surtout, aux barrages hydroélectriques.

Dans le seul Cantal, en octobre 1942, on recense 1 218 internés — en majorité espagnols et polonais — répartis entre quatre GTE : le 401ᵉ à Laroquebrou, pour le chantier de Saint-Étienne-Cantalès ; le 417ᵉ à Aurillac, pour le bûcheronnage, la mine, l’industrie ; les 431ᵉ et 864ᵉ à Mauriac, pour le chantier du barrage de l’Aigle. À Bort-les-Orgues, même histoire. Ces barrages, que les Auvergnats regardent aujourd’hui comme des monuments du paysage, ont été en partie bâtis par des hommes qui avaient perdu leur guerre et qui allaient gagner la nôtre.

C’est là qu’il faut s’arrêter un instant. Parmi les 40 réfugiés espagnols que l’entreprise Borie affecte au chantier de Saint-Étienne-Cantalès, il y a un certain Pedro Raurich, militaire républicain catalan, grand-père maternel d’Éric et Joël Cantona. À quelques camions, à quelques baraques, peut-être à quelques coups de pioche de là, il y a un autre Espagnol, jeune Andalou de Villanueva de Córdoba, qui travaille sur le même barrage. Ce sera mon grand-père. Les deux hommes se connaîtront. Ils deviendront amis. Ils iront ensemble, en octobre 1944, jusqu’au Val d’Aran.

Mais avant cela, il y a la Résistance.

La Résistance n’était pas française

Je me permets une digression nécessaire, parce que notre roman national l’a longtemps maquillée : la Résistance n’était pas française. Elle était faite de Français, certes, mais aussi de Polonais, d’Arméniens, d’Italiens antifascistes, de Juifs d’Europe centrale, et d’Espagnols. Beaucoup d’Espagnols.

Les historiens s’accordent sur un ordre de grandeur : environ 12 000 combattants espagnols armés dans la Résistance intérieure et extérieure françaises — unités autonomes de guérilleros (l’Agrupación de Guerrilleros Españoles, XIVᵉ Corps devenu AGE, environ 9 000 hommes rattachés aux FTP), maquis de l’Armée secrète, Forces françaises libres, 2ᵉ DB de Leclerc. On les trouve partout : aux Glières, au barrage de l’Aigle (une compagnie entière de 75 Espagnols au sein de l’Organisation de résistance de l’Armée), en Ariège, en Dordogne, dans le Gard, en Bretagne.

Et surtout, le 24 août 1944, vers 20 heures, devant l’Hôtel de Ville de Paris : La Nueve. La 9ᵉ compagnie du Régiment de marche du Tchad, rattachée à la 2ᵉ DB. 146 Espagnols sur 160 soldats. Le premier officier de la division Leclerc à entrer dans Paris libéré, reçu dans la mairie par Georges Bidault, s’appelle Amado Granell. C’est un ex-lieutenant de l’armée républicaine espagnole.

Les chars de la Nueve portaient des noms peints à la main : Madrid, Guadalajara, Brunete, Teruel, Ebro, Don Quichotte. On libérait Paris avec les noms des batailles perdues de la guerre d’Espagne sur la carrosserie. Il faut s’en souvenir quand on remonte les Champs-Élysées.

Le 1er juillet 1945 : le barrage de la Résistance

Le Général de Gaulle vient inaugurer le barrage de Saint-Étienne-Cantalès. Le chantier, commencé en 1939, aurait dû durer trois ans ; la guerre, l’Occupation, et la conversion du site en plaque tournante de la Résistance auvergnate l’ont ralenti. Sur cette colline du Cantal, devant les ingénieurs, les maçons, les terrassiers espagnols encore présents, de Gaulle prononce ces mots qui devraient être gravés dans toutes les écoles de la République :

« Si on parle souvent de la résistance du barrage, on peut parler aujourd’hui du barrage de la Résistance. »

Il savait, lui, à qui il parlait. Il savait que ces étrangers-là n’étaient pas des étrangers.

Mon grand père (le deuxième à partir de la gauche) avec Pedro Raurich.

Octobre 1944 : le Val d’Aran, cette folie magnifique

Reste que, pour beaucoup d’entre eux, libérer la France n’était qu’une moitié du combat. Paris tombé, Leclerc à Strasbourg, les Allemands en déroute : les républicains espagnols pensent — ils se trompent, mais c’est une erreur honorable — que les Alliés ne laisseront pas debout le dernier dictateur fasciste d’Europe. Ils vont se charger de l’affaire eux-mêmes.

L’opération s’appelle Reconquista de España. Elle est pilotée par la Unión Nacional Española, émanation du Parti communiste espagnol. Radio Toulouse relaie l’appel du général José Riquelme. Le 16 octobre 1944, à Chalabre dans l’Aude, Vicente López Tovar signe l’ordre général d’opération n° 3. Entre 3 500 et 4 000 hommes — d’autres estimations montent à 7 000 — se massent au pied des Pyrénées.

Le Val d’Aran a été choisi parce qu’il est la seule vallée catalane dont la géographie regarde vers la France : la Garonne y prend sa source. On y entre facilement depuis le nord ; on n’en sort pas aisément vers le sud. L’idée est d’y proclamer un gouvernement républicain provisoire, d’y implanter une tête de pont, et d’attendre que la péninsule bascule.

Le 19 octobre, la 204ᵉ division passe la frontière. Bossòst tombe, puis une dizaine de bourgades des hautes vallées. Le drapeau tricolore républicain est hissé. Des prisonniers sont faits. Pendant onze jours, un morceau de Catalogne redevient républicain.

Mais en face, Franco a massé 50 000 hommes sous les ordres du général José Moscardó — « le défenseur de l’Alcázar ». Artillerie lourde, verrouillage du tunnel de Vielha, pression écrasante. Le 27 octobre, Santiago Carrillo et l’état-major donnent l’ordre de retraite. Chiffres officiels : 588 morts côté guérilleros, 800 prisonniers. Un désastre, une humiliation politique, et — pour Washington et Londres qui regardent ailleurs — un très commode oubli : Franco restera au pouvoir trente et un ans de plus.

Mon grand-père est de ces 800 prisonniers. Avec lui, part pour ne jamais revenir un ami, un frère, qui s'appelait Fernando.

Sept ans à Pampelune

On l’emmène à Pampelune, en Navarre, et très probablement au Fort San Cristóbal — le Fort Alfonso XII — perché sur le mont Ezkaba, au nord de la ville. Ce fort fut l’une des prisons franquistes les plus inhumaines : plus de 4 000 prisonniers politiques y transitèrent, entassés, affamés, rongés par l’humidité et la maladie. C’est là qu’eut lieu, le 22 mai 1938, la plus grande évasion carcérale du XXᵉ siècle européen : près de 800 hommes tentèrent de fuir vers la France. Trois seulement y parvinrent. Deux cent onze furent abattus dans la montagne, quatorze « meneurs » fusillés au cimetière de Pampelune. L’État espagnol a classé le site lieu de mémoire démocratique en 2025.

Sept ans. Pendant ce temps, la France oublie, et ma grand-mère se tait. Pendant six mois, elle le croit mort. Puis arrive une lettre, avec un timbre à l’effigie de Franco. Les deux filles aînées embrassent l’enveloppe — parce que c’est leur papa qui écrit. Et la petite dernière, qui n’a pas deux ans, en déduit, avec la logique imparable des enfants, que son papa s’appelle Franco. Il n’y a pas d’ironie plus cruelle ni plus juste sur ce que le fascisme fait à l’enfance.

Le retour, et la revanche par l’école

En 1951, mon grand-père est libéré sous surveillance étroite dans son village andalou, Villanueva de Córdoba. L’Espagne est exsangue, misérable, verrouillée. Ma mère a neuf ans et travaille déjà. À onze, elle accompagne à l’école française de Cordoue des petites filles de la bourgeoisie franquiste qui ne parlent pas français — elle, Française de naissance, en costume d’enfant pauvre. Ce sentiment d’injustice, elle le gardera toute sa vie.

Et elle en tirera la seule revanche qui vaille.

En 1957, à seize ans, elle revient en France, envoyée en éclaireur dans un village de l’Ain. Elle y rencontrera l’homme de sa vie, mon père, parti en 2023. Quatre enfants, quatre diplômes de la République : BTS, Maîtrise, DESS et PhD, Normale sup. Elle a transmis, sans le dire, ce que sept ans de prison franquiste avaient rendu évident à son père : il existe, quelque part sur cette Terre, un endroit où l’on peut vivre comme on parle et parler comme on pense. Cet endroit s’appelle la France.

Ce que la France doit à ses étrangers

Je termine par ce que je tiens pour une évidence, et qui pourtant semble échapper à la moitié du débat public.

La France n’est pas un sang, elle est une promesse. Cette promesse, les républicains espagnols l’ont cru — parfois mieux que les Français eux-mêmes. Ils ont bâti nos barrages pendant qu’on leur refusait la nationalité. Ils sont entrés dans Paris sur des chars baptisés Madrid et Don Quichotte. Ils sont morts dans nos maquis. Ils ont accepté sept ans de cachot franquiste parce qu’ils refusaient d’admettre qu’on puisse vivre en servitude. Et quand ils ont eu des enfants — ou des petits-enfants — ils les ont mis à l’école de la République, parce qu’ils savaient, eux, ce que cette école valait.

Alors, à celles et ceux qui n’ont en bouche, ces années-ci, que les mots « colonisation », « racisme » et « France, pays coupable » : arrêtez un instant. Lisez les archives du 401ᵉ GTE à Laroquebrou. Montez à Saint-Étienne-Cantalès le 1er juillet et pensez au discours du Général. Descendez au Fort San Cristóbal et regardez le mur où l’on fusillait. Puis rentrez chez vous, et éduquez vos enfants.

Donnez-leur la langue, la lecture, les mathématiques, la curiosité, la colère saine et la dignité.

Donnez-leur la capacité d’être libres dans la plus belle des Républiques. 🇫🇷