Pourquoi taper sur TotalEnergies ne baissera pas la dette, et où il faut vraiment chercher l’argent
Le Blog de DiBu — mai 2026
À chaque flambée du carburant, l’orchestre rejoue la même partition. Les éditorialistes désignent TotalEnergies, les politiques de gauche réclament une taxe exceptionnelle sur les superprofits, ceux d’extrême droite proposent de baisser la TVA, le gouvernement promet de surveiller les marges. Personne ne dit le vrai. Sur 79,60 € qu’un automobiliste laisse à la pompe pour quarante litres à 1,99 € le litre, l’État français en empoche 40,47 € — soit 51 %. TotalEnergies, sur le même plein, et en supposant que tout — extraction, raffinage, distribution, station — passe par sa chaîne intégrée, ne capte qu’environ 7,80 € de marge nette. Le rapport est de 1 à 5. Réduire la marge de Total de moitié ferait gagner moins de dix centimes par litre. Réduire de moitié la fiscalité de l’État ferait gagner vingt euros par plein.
L’État ne le fera pas. Non par malveillance, mais par incapacité financière. Avec un déficit public à 5,8 % du PIB, une dette qui dépasse 3 200 milliards d’euros et une charge de la dette devenue le premier poste budgétaire devant l’Éducation nationale, renoncer aux quinze milliards annuels de TICPE serait creuser la tombe d’un peu plus. Le carburant n’est pas un dossier énergétique. C’est un dossier de trésorerie publique.
D’où vient ce pli budgétaire dont la France ne parvient pas à se relever ? D’un ensemble de causes, évidemment — système social généreux, dépenses régaliennes en érosion, charge de la dette en spirale. Mais l’une d’elles, jamais assumée publiquement par les responsables politiques qui en ont fait carrière, est devenue un trou noir budgétaire : la décentralisation.
Quarante ans pour multiplier par 4,6 la dépense locale
Les chiffres sont publics, vérifiables, et accablants. Entre 1983, année du premier acte de la décentralisation Mauroy-Defferre, et 2018, les dépenses des administrations publiques locales ont été multipliées par 4,6. Rapportées au PIB, elles sont passées de 8,6 % en 1983 à 11,4 % en 2023, et atteignent désormais 322 milliards d’euros par an en 2024 selon l’INSEE. Trois points de PIB supplémentaires, c’est, en chiffres absolus, environ 75 milliards d’euros annuels consacrés à la sphère locale qui ne l’étaient pas il y a quarante ans.
On objectera, à juste titre, que la décentralisation a transféré aux collectivités des compétences nouvelles : RSA, formation professionnelle, gestion des collèges et des lycées, voirie nationale, action sociale, transports régionaux. Une partie de la hausse s’explique par ces transferts. Mais quelle partie, exactement ? Le rapport budgétaire annexé à la loi de finances l’établit avec précision : 41 % de la hausse des dépenses locales depuis 1983 se fait à champ de compétences constant — autrement dit, sans aucun transfert nouveau pour la justifier. Près de la moitié de l’inflation locale est purement une dérive interne aux structures. Trente milliards d’euros annuels, environ, dépensés en plus par les collectivités sans contrepartie en compétences nouvelles.
Pour quel service rendu en plus ? C’est ici que le verdict tombe. Toutes les enquêtes d’opinion convergent : les Français se plaignent d’un service public dégradé, de déserts médicaux qui s’étendent, d’une école qui décroche, d’une justice qui s’effondre, d’une police qui manque d’effectifs. La crise des Gilets jaunes en 2018 fut d’abord cela : un cri venu des territoires les moins dotés en services publics, contre une fiscalité jugée injuste. Quarante ans de décentralisation n’ont pas réduit la fracture territoriale ; ils l’ont, dans bien des cas, accentuée.
Le mille-feuille : ce que personne n’ose démonter
Pourquoi cet écart entre la dépense en hausse et le service en baisse ? Parce que la France a accumulé, sans jamais simplifier, six strates administratives superposées : commune, intercommunalité, métropole, département, région, État. À cela s’ajoute la galaxie des opérateurs : 434 opérateurs de l’État, 103 agences, 317 organismes consultatifs, soit près de 800 entités identifiables, employant 482 000 personnes en équivalents temps plein, pour un budget cumulé de 156 milliards d’euros — 5,3 % du PIB.
Le rapport remis au gouvernement par le maire Boris Ravignon en mai 2024 chiffre — avec prudence — le coût annuel du seul mille-feuille à 7,5 milliards d’euros, dont 6 milliards à la charge des collectivités. La Fondation iFRAP, plus offensive, estime à 15,3 milliards d’euros le potentiel d’économies réalisables d’ici 2030 sur les seules administrations locales : alignement de la durée de travail sur les 1 607 heures légales (+1,3 G€), retour des effectifs au niveau de 2010 (+4,1 G€), rationalisation des achats publics, mutualisation des structures. Quinze milliards d’euros, c’est, à un milliard près, le rendement annuel de la TICPE pour le budget de l’État. Si la France rationalisait son architecture territoriale, elle pourrait théoriquement supprimer toute la fiscalité spécifique sur les carburants. Le litre tomberait à 1,40 €, demain matin.
Les profiteurs des deux camps
Cette dérive n’a pas de couleur politique. Les partisans de la décentralisation à tout prix se trouvent à gauche comme à droite, et leurs intérêts convergent vers le maintien d’un système qui leur garantit positions, indemnités, et clientèles. À La Réunion, mon territoire de coeur, les cinq communautés d’agglomération sont aujourd’hui présidées par cinq maires en exercice, sans exception. Trois d’entre eux — David Lorion à Saint-Pierre/CIVIS, Joé Bédier à Saint-André/CIREST, Alexis Chaussalet au Tampon/CASUD avant qu’il n’y renonce — atteignent mécaniquement le plafond légal d’écrêtement de 8 897,93 € brut mensuels, soit l’équivalent de cinq SMIC.
Leur salaire est légal. Le cumul est légal. Mais cette normalisation a un coût démocratique et financier : un président d’agglomération qui n’est pas maire serait plus disponible, plus indépendant des baronnies communales, et toucherait une seule indemnité au lieu de deux écrêtées. Le geste d’Alexis Chaussalet, qui a renoncé fin avril à ses 4 376 € mensuels d’indemnité de président de la CASUD pour les reverser à des associations, est honorable — mais il restera anecdotique tant que les autres présidents de France ne s’aligneront pas. Sur les 1 254 présidents d’EPCI à fiscalité propre en France, combien font ce choix ?
Les défenseurs autoproclamés du service public, à gauche, refusent toute réforme structurelle au nom de la défense des fonctionnaires — alors même que ce sont leurs propres réseaux clientélistes qui ponctionnent l’argent dont les hôpitaux, les écoles et les commissariats manquent cruellement. Les libéraux, à droite, dénoncent la dépense publique mais défendent leurs propres mandats locaux dès que la simplification les concerne personnellement. Tout le monde dénonce le mille-feuille en théorie, et personne ne le démonte en pratique. C’est la grande loi non écrite de la République française : la complicité tacite des appareils contre l’intérêt général.
Rendre l’argent à la République
Voilà pourquoi taper sur TotalEnergies ne réglera rien. Une entreprise privée, fût-elle puissante, ne peut financer l’incurie d’une organisation publique qui ne sait plus se réformer. Les superprofits ponctuels peuvent légitimement être taxés en période de crise — c’est un autre débat. Mais ils ne représentent que quelques milliards par an, contre les soixante-quinze milliards de dépenses locales supplémentaires depuis quarante ans, dont une part substantielle ne correspond à aucun service public nouveau.
Le vrai sujet n’est pas comptable. Il est philosophique et républicain. À quoi sert un État, et que doit-il financer en priorité ? Ma conviction est simple : un État doit financer ce qui ne se rentabilise pas, ce qui n’est pas marchand, ce qui rend possible la vie collective. Soigner. Éduquer. Défendre. Juger. Protéger. Voilà les fonctions qui ne génèrent pas de bénéfice mesurable mais sans lesquelles aucune société ne tient debout.
Or ce sont précisément ces fonctions qui se délitent en France pendant que prospèrent les structures de coordination territoriale, les agences thématiques, les comités de pilotage, les schémas régionaux, les observatoires départementaux, les conseils consultatifs intercommunaux, et les indemnités cumulées de leurs présidents respectifs. Cinquante mille fonctionnaires de plus dans les agences depuis 2007. Trois cents structures consultatives. Quatre cent trente-quatre opérateurs. Cinq Réunionnais sur dix qui ne trouvent plus de médecin traitant. C’est cela, l’inversion silencieuse des priorités : on a financé les coordinateurs au détriment des soignants, les présidents d’agglo au détriment des professeurs, les vice-présidences déléguées au détriment des magistrats.
La voie de la confluence
Je ne suis ni anti-entreprise ni anti-État. Je suis pour un État sobre, recentré sur ses missions essentielles, jaloux de chaque euro public parce que cet euro doit servir à ce qui ne peut être assuré autrement : le soin, l’instruction, la sécurité, la justice. Tout ce qui n’entre pas dans ce périmètre doit être interrogé : agences, opérateurs, strates territoriales, indemnités cumulées, dispositifs redondants. Pas pour démanteler la République, mais au contraire pour lui rendre les moyens de ses fonctions vitales.
Ce travail-là ne se fera ni par la posture, ni par l’invective, ni en désignant des coupables médiatiques pratiques. Il se fera par la rigueur, ligne par ligne, mandat par mandat, indemnité par indemnité, opérateur par opérateur. Il suppose un courage politique que ni la droite gestionnaire ni la gauche redistributive n’ont, à ce jour, manifesté. Et il suppose surtout, de la part des citoyens, la lucidité de ne plus se laisser distraire par les faux coupables.
Le pétrolier qui produit, raffine, distribue et emploie n’est pas le problème. Le profiteur de strate, qu’il soit de droite ou de gauche, qui empile les indemnités sans contrepartie d’efficacité, l’est. C’est à la République de reprendre la main, non sur les entreprises qui produisent la richesse, mais sur les structures qui la dilapident. Pour qu’enfin les Français — et les Réunionnais avec eux — puissent vivre, sinon dans le bonheur, du moins dans la dignité d’une République qui sait à nouveau ce qu’elle doit faire et à qui.
Didier Buffet
Le Blog de DiBu
1er mai 2026
Sources : INSEE, Comptes nationaux des administrations publiques locales 2024 ; FIPECO, Les dépenses des administrations publiques locales depuis 1981 ; Direction du budget, Une forte progression des dépenses publiques locales depuis 1983 ; Rapport Boris Ravignon, Le coût du mille-feuille administratif, mai 2024 ; Fondation iFRAP, Collectivités territoriales : un potentiel d’économies de 15,3 Md€, avril 2026 ; Commission d’enquête du Sénat sur les agences, opérateurs et organismes consultatifs de l’État, juillet 2025 ; UFIP Énergies & Mobilités ; CGCT articles L. 2123-23 et L. 5211-12.

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