Par Didier Buffet

Présentation de votre programme pour 2027, soutien critique d'un homme de gauche, et adresse personnelle pour vous demander d'y intégrer trois propositions que je crois nécessaires.

Avertissement au lecteur

Ce texte est double. Il présente honnêtement le programme de Jean-Luc Mélenchon pour 2027, L'Avenir en commun dans sa quatrième édition, parue en janvier 2025 et mise à jour en avril 2026. Et il s'adresse, directement, à son auteur. Parce que je le soutiens avec quelques réserves sérieuses, parce que je crois qu'il est aujourd'hui le seul à pouvoir faire gagner la gauche en 2027, et parce que je veux porter à son attention trois oublis du programme qui me paraissent essentiels — sur le grand âge, sur l'impôt, et sur le lien social. Ces propositions, je les ai construites moi-même, en gérontologue, en élève et ami de Cornelius Castoriadis, en citoyen de gauche qui n'a pas encore totalement perdu sa foi.

Ce qui suit, donc, est à la fois un article et une lettre. À vous, lecteurs, qui voulez comprendre. À vous, Monsieur Mélenchon, à qui je demande d'écouter.

Cher Jean-Luc Mélenchon,

Je suis de gauche. Je l'ai toujours été. J'ai voté pour vous plusieurs fois et je voterai sans doute encore pour vous en 2027. Non parce que je serais aveugle à vos défauts — vous en avez, et je vais y revenir — mais parce que je n'ai pas trouvé, à gauche, une autre figure qui ait votre stature, votre endurance, votre capacité à porter un projet entier dans un pays qui en manque cruellement. Trois fois candidat, trois fois en progression : 11,10 % en 2012, 19,58 % en 2017, 21,95 % en 2022. À 1,2 point du second tour. Aucun homme politique français contemporain n'a une telle trajectoire après soixante-dix ans.

Cela ne suffit pas à faire de vous l'homme idéal. Cela suffit à faire de vous, en 2027, l'homme qui peut nous épargner l'extrême droite.

Mais je veux vous dire, avec le respect d'un compagnon de route et la franchise d'un ami de Cornelius Castoriadis, ce qui me convainc dans votre programme, ce qui m'inquiète, et ce qui, à mes yeux, manque cruellement — au point que je vous demande, dans ces lignes, de bien vouloir l'intégrer.

I. Ce que je soutiens dans votre programme

L'Avenir en commun est, à ce jour, le programme le plus dense et le plus charpenté de la gauche française. 831 mesures. Dix-huit chapitres. Cinq grandes parties. Une logique cohérente : on part des institutions, on traite des humains entre eux, des humains avec la nature, et de la place de la France dans le monde.

PartieCœur du projet
I. Faire la révolution citoyenne6ᵉ République, démocratie directe
II. L'harmonie des humains entre euxSalaires, retraite, services publics, école, hôpital
III. L'harmonie des humains avec la naturePlanification écologique, règle verte, biens communs
IV. Ordonner le mondeDiplomatie altermondialiste, Europe désobéissante

Sur les mesures concrètes les plus structurantes, je vous suis sur l'essentiel.

DomaineMesureMon soutien
SalairesSMIC à 1 600 € netOui — la France n'a pas de problème avec un SMIC qui rattrape l'inflation
FiscalitéRétablissement de l'ISF, 14 tranches d'IROui — la France a vécu sous des barèmes plus progressifs sans s'effondrer
ÉnergiePlanification écologique, règle verte constitutionnelleOui — ce sont vos plus belles innovations
TravailPlafonnement des écarts à 1 pour 20Oui — les pays nordiques le font sans drame
Institutions6ᵉ République, RIC, vote à 16 ansOui dans les principes, à débattre dans les modalités

La règle verte constitutionnelle, en particulier, me paraît votre proposition la plus solide. Inscrire dans la Constitution qu'on ne peut prélever sur la biosphère plus qu'elle ne peut renouveler, c'est conceptuellement décisif. Ce n'est pas une mesure parmi d'autres : c'est un changement de hiérarchie des normes. Aujourd'hui, le droit de propriété est constitutionnel, l'équilibre budgétaire est quasi-constitutionnel via les traités. La nature, elle, n'a qu'un statut faible. Élever la limite physique au rang de norme suprême, c'est donner au juge un outil pour arbitrer entre libertés économiques et viabilité du milieu. L'Équateur l'a fait en 2008, la Bolivie aussi. L'idée voyage. Tenez-y.

La planification écologique, ensuite. Vous l'aviez nommée avant tout le monde. La France a abandonné la planification dans les années 1980 ; vous proposez de la reprendre — diagnostic sectoriel, trajectoires chiffrées, allocations de capital orientées. Même la Commission européenne, le FMI, l'AIE commencent à le reconnaître depuis 2022. Vous aviez raison avant.

La garantie d'emploi, enfin. Cette idée venue des économistes post-keynésiens (Pavlina Tcherneva), expérimentée en France via les Territoires zéro chômeur de longue durée depuis 2017, est l'une des plus belles propositions sociales de votre programme. Elle pose la question juste : si la collectivité a besoin de bras pour rénover, soigner, planter, restaurer, pourquoi laisse-t-elle des millions de personnes sans emploi ?

II. La taxe Zucman : pourquoi vous devriez en faire le pivot fiscal de 2027

Je veux vous parler franchement d'un point que je trouve, vous me pardonnerez, mal mis en valeur dans votre dispositif. Vous mentionnez la taxe Zucman, mais vous n'en faites pas l'emblème. Vous devriez.

L'économiste Gabriel Zucman, professeur à Berkeley et missionné par le G20, a documenté un fait simple et choquant : en France, les 0,0002 % des contribuables les plus riches s'acquittent en moyenne d'un taux d'imposition global de 26 %, contre 46 % pour les 0,1 % les plus fortunés. Autrement dit, plus on est riche, plus on paie peu — passé un certain seuil. Pas par fraude, mais par optimisation parfaitement légale.

La proposition est limpide : un impôt minimum de 2 % par an sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d'euros, soit environ 1 800 personnes en France. Selon les estimations, entre 15 et 25 milliards d'euros par an à l'État. Même au niveau bas avancé par les détracteurs (5 milliards), c'est considérable.

Cette taxe n'est pas une lubie d'extrême gauche. Elle a été adoptée par l'Assemblée nationale le 20 février 2025, rejetée par le Sénat le 12 juin, ramenée en projet de loi de finances et rejetée par 228 voix contre 172 le 31 octobre 2025. Et elle a le soutien public d'Olivier Blanchard (ancien économiste en chef du FMI) et de Jean Pisani-Ferry (qui fut le concepteur du programme économique de Macron en 2017). Quand un emblème de la justice fiscale est défendu jusque dans le centre-gauche libéral, c'est qu'il a quelque chose d'irréfutable.

Ce que je vous demande, Monsieur Mélenchon, c'est de placer la taxe Zucman au tout premier rang de votre programme fiscal. Pas en page intérieure, pas en mesure parmi 831 — en première page. Pour deux raisons. La première : c'est la mesure la plus simple à expliquer. "1 800 personnes paient moins que la classe moyenne. Nous voulons qu'elles paient comme tout le monde." Tout le monde comprend cette phrase. La deuxième : c'est la mesure qui finance le mieux le reste. Elle vous donne 15 à 25 milliards par an, soit l'ordre de grandeur du surcoût de plusieurs de vos mesures-phares.

J'ai moi-même travaillé à un projet de réforme fiscale sur la "perception" de l'impôt, pour le valoriser et valoriser les plus gros contributeurs souvent oubliés ou montrés du doigt comme des délinquants :projet-reforme-impot.lovable.app.

Il s'agit d'une approche pragmatique de l'impôt et de responsabiliser le peuple français devant l'effort de partage que représente l'impôt en général.



III. Le piège énergétique : sortir du nucléaire, c'est trahir les classes populaires

Monsieur Mélenchon, c'est ici que je dois être le plus direct. Votre proposition de sortir progressivement du nucléaire pour atteindre 100 % d'énergies renouvelables en 2050 n'est pas seulement un choix technologique — c'est, à mes yeux, une faute de souveraineté qui condamnerait les Français à des factures d'électricité durablement plus élevées au moment précis où nous avons besoin du contraire.

Sur les coûts, les chiffres sont implacables. L'étude RTE Futurs énergétiques 2050, qui n'est pas un pamphlet pro-nucléaire mais le travail de prospective le plus rigoureux dont la France dispose, a comparé six scénarios. Le verdict est net : le coût complet du système électrique est estimé à 80 milliards d'euros par an pour un mix 100 % renouvelables, contre 60 Md€/an pour un mix mixte renouvelable-nucléaire. Soit un surcoût annuel de 20 milliards d'euros pour la collectivité — payé, in fine, par les ménages et les entreprises. Le scénario M0, celui que vous défendez de fait, suppose en outre de multiplier par 21 la quantité d'énergie solaire produite, par 4 l'éolien terrestre et par 30 l'éolien en mer. C'est techniquement possible, mais c'est un pari industriel inédit, qui repose sur des innovations dans le stockage et l'hydrogène encore non matures, et qui reste vulnérable à l'intermittence par nature.

Sur la souveraineté, le contraste avec l'Allemagne est devenu un cas d'école.  Notre voisine a fait le choix inverse du nôtre : sortie du nucléaire actée en 2011, fermeture des derniers réacteurs en avril 2023, pari sur les renouvelables et le gaz comme énergie de transition. Le résultat est connu. Avant 2022, l'Allemagne dépendait à plus de 50 % du gaz russe pour ses approvisionnements. Après l'invasion de l'Ukraine et la rupture des livraisons via Nord Stream, elle a rouvert ses centrales à charbon les plus polluantes d'Europe et s'est jetée sur le gaz naturel liquéfié américain, plus cher. Aujourd'hui, le prix de l'électricité pour les ménages allemands atteint 0,3835 € par kWh en 2025, le plus élevé des grands pays européens. Pour le ménage français, le prix moyen s'établit à 0,2664 €/kWh, en dessous de la moyenne européennegrâce, précisément, au mix nucléaire. Voilà la photographie : les pays qui ont misé sur le nucléaire amortissent les chocs ; ceux qui l'ont rejeté les subissent. Vous proposez aux Français de basculer dans la deuxième catégorie. Pourquoi ?

Sur le marché européen, — et c'est là que je vous demande de taper du poing sur la table avec une force que vous n'avez encore pas mise. Le mécanisme dit du merit order veut que le prix de gros soit fixé non par le coût moyen mais par le coût marginal — c'est-à-dire celui de la dernière centrale appelée pour satisfaire la demande, qui est le plus souvent une centrale à gaz. Conséquence absurde : EDF produit son électricité nucléaire à environ 50 €/MWh et le consommateur français la paie au prix du gaz, qui a dépassé 700 €/MWh en août 2022 lors de la crise énergétique. C'est un transfert de valeur massif des Français vers le marché européen, qui pénalise précisément le pays qui a fait le bon choix énergétique. La rente nucléaire française, qui devrait revenir à ceux qui l'ont financée — c'est-à-dire le contribuable français de 1974 à aujourd'hui — est en partie captée par un mécanisme conçu pour des pays au mix moins décarboné. C'est une injustice structurelle. C'est là, et nulle part ailleurs, que la souveraineté énergétique se joue.

Ce que je vous demande est une rupture cohérente avec le reste de votre programme : abandonnez la sortie du nucléaire et reprenez, à la place, le combat institutionnel contre le marché européen de gros. La France doit pouvoir facturer son électricité à son coût réel de production. L'Espagne et le Portugal ont obtenu partiellement cette dérogation avec l'exception ibérique en 2022 — c'était une brèche. Il faut l'élargir. Il faut négocier une exception française fondée sur la spécificité de notre mix : un pays qui produit 70 % de son électricité avec du nucléaire bas-carbone n'a pas à voir ses prix indexés sur les centrales à charbon allemandes ou sur le gaz importé. C'est une bataille de souveraineté énergétique qui parle aux ouvriers, aux paysans, aux artisans, aux retraités — à tous ceux qui paient la facture chaque mois et qui ne comprennent pas pourquoi un atout national se transforme en boulet européen.

Vous voulez désobéir aux traités quand ils gênent ? Désobéissez sur celui-là. Vous voulez taxer les profits exceptionnels ? Commencez par récupérer la rente nucléaire qui s'évapore aujourd'hui dans les marges des intermédiaires. Vous voulez parler aux classes populaires ? Promettez-leur une facture d'électricité qui reflète notre vrai coût de production, pas celui du gaz allemand. C'est défendable, c'est juste, c'est possible, et c'est cohérent avec votre patriotisme républicain — celui d'avant 2018, celui que je vous demande, dans cette lettre, de retrouver.

Sortir du nucléaire, c'est se priver volontairement de l'unique avantage compétitif structurel que la France ait gagné dans le domaine énergétique depuis cinquante ans. C'est offrir aux alliés écologistes les plus radicaux une victoire symbolique au prix d'une défaite matérielle pour les classes populaires que vous prétendez défendre. C'est, pardonnez-moi le mot, une incohérence sociologique qui mine le reste de votre projet. La France n'a pas besoin de moins de nucléaire — elle a besoin de plus de souveraineté sur le prix de son électricité. Voilà votre vrai combat. Menez-le.

IV. La retraite à 60 ans : finançable, oui, mais à quelles conditions ?

Sur la retraite à 60 ans, vous savez que je vous suis sur l'objectif. La réforme Borne 2023 a été imposée sans vote, contre la majorité du pays. Elle est illégitime. Elle doit être abrogée.

Mais soyez honnête, et je le dis avec amitié : la finançabilité de la mesure n'est pas évidente, et c'est un terrain où vos adversaires vous prennent en défaut parce que vous y répondez parfois trop vite.

Les chiffres sont les suivants. En 1960, la France comptait 4 actifs par retraité. Aujourd'hui : 1,7. En 2050 : 1,4. C'est de l'arithmétique, pas de l'idéologie. À cela s'ajoute l'allongement de l'espérance de vie : un actif qui partait à 60 ans en 1980 vivait en moyenne 17 ans à la retraite ; aujourd'hui, ce serait 25 ans. Le système de répartition repose donc sur trois variables : l'âge de départ, la durée de cotisation, le niveau des cotisations.

LFI chiffre le retour à 60 ans à environ 80 milliards d'euros par an, financés selon vous par : hausse des cotisations patronales sur les hauts salaires (≈30 Md€), taxation des revenus du capital (≈20 Md€), augmentation des salaires donc des cotisations (≈15 Md€), et lutte contre la fraude sociale et l'évasion (≈15 Md€). Le COR (Conseil d'orientation des retraites), lui, évalue le déficit additionnel à 25-50 Md€/an selon les paramètres macroéconomiques retenus.

Là où je vous suis : il est techniquement possible de financer un retour à 62 ans, voire 60 ans à condition d'accepter une hausse des cotisations sociales. Ce n'est pas le mur infranchissable que les libéraux décrivent.

Là où je vous demande d'être plus prudent : vos hypothèses macroéconomiques sont optimistes. Vous comptez sur un effet keynésien fort (les retraités consomment, donc l'économie redémarre), sur une rentrée fiscale sans érosion (alors que l'expérience Hollande 2012-2014 a montré que la base fiscale se dérobe en deux ou trois ans), et sur une lutte contre l'évasion qui n'a jamais rapporté, à ce jour, ce qu'on en attendait. La somme des optimismes peut donner un résultat décevant.

Ma proposition, en homme de gauche qui veut que cela tienne : commencez par 62 ans à taux plein, indexez la durée de cotisation sur l'espérance de vie en bonne santé (et non sur l'espérance de vie brute, ce qui défavorise les ouvriers), et créez un compte pénibilité réel qui permette aux travailleurs usés de partir plus tôt sans pénalité. Ne promettez pas l'impossible — promettez le juste. C'est moins spectaculaire, mais c'est tenable. Et c'est ce qui distingue, in fine, un programme crédible d'un programme rêvé.

V. Les grands oubliés : le grand âge, la dépendance, le lien social

C'est ici que je veux vous parler le plus sérieusement. Parce que c'est ici que votre programme a un trou.

Je suis gérontologue. J'ai consacré une partie de ma vie professionnelle aux personnes âgées, à leurs familles, aux soignants, aux aidants. Et je vois dans votre programme de 831 mesures un quasi-silence sur la dépendance, sur les EHPAD, sur les aidants familiaux, sur la mort, sur la fin de vie. Quelques lignes éparses, dans le chapitre santé, sur le besoin d'accroître les moyens. Pas un projet. Pas une vision. Pas un mot sur ce que sera la France de 2050 quand 16 % de sa population aura plus de 75 ans.

Regardez ce graphique. Aujourd'hui, 10 % des Français ont 75 ans ou plus. En 2050, ce sera 16 %. Près de 11 millions de personnes. Et avec elles, des centaines de milliers de personnes en perte d'autonomie sévère, des aidants familiaux épuisés (8 à 11 millions de personnes en France aident aujourd'hui un proche en perte d'autonomie), un système d'EHPAD qui craque, une médecine gériatrique sous-dotée. Le scandale Orpea n'était pas un accident. Il était le symptôme d'un pays qui a fait le choix de marchandiser le grand âge plutôt que d'en faire un domaine de service public.

Sur ce point, je vous le dis avec affection : Arnaud Montebourg, dont je sais que vous n'êtes pas l'allié naturel, a posé la question juste. Il faut arrêter de considérer la dépendance comme un sous-chapitre de la santé. C'est un enjeu de civilisation. Et il faut, à mon sens, un déplacement de priorités que vous n'avez pas fait : moins d'investissement dans la natalité (qui n'aura plus lieu à grande échelle, et dont l'incitation publique paraît de plus en plus déconnectée d'une planète déjà saturée), plus d'investissement dans la prise en charge digne des personnes qui sont là, qui vieillissent, qui ont fait la France et qu'on regarde aujourd'hui s'éteindre dans l'indifférence. Nous ne pouvons pas hypothéquer la vie des jeunes — qui d'ailleurs, dans leur majorité, ne veulent plus d'enfants — pour des raisons de pure démographie productiviste, alors que des millions de nos aînés mendient un peu de présence.

L'argument est simple : une civilisation se juge à la manière dont elle s'occupe de ses fragiles. C'est une phrase qui pourrait être de Castoriadis. Elle pourrait aussi être de vous. Mais elle n'est, dans votre programme, écrite nulle part.

Mes propositions, que je vous demande d'intégrer

-Premièrement, un service public du grand âge. Pas une réforme cosmétique des EHPAD. Un véritable pilier de l'État social, à hauteur de la Sécurité sociale de 1945. Avec un financement dédié (5ᵉ branche réellement dotée, pas l'enveloppe symbolique actuelle), des EHPAD publics et associatifs majoritaires (pas les groupes privés cotés), des formations massives pour les aides-soignants et infirmiers gériatriques, une revalorisation des salaires, et une intégration territoriale (chaque commune ou EPCI doit avoir son service de coordination du grand âge).

-Deuxièmement, la création d'un nouveau métier : ingénieur de la fragilité. C'est une proposition que j'ai formalisée à : ingenieurs-sante-fragili-7h9ygx7.gamma.site. L'idée est simple. La fragilité — qu'elle vienne de l'âge, du handicap, de la maladie chronique — appelle aujourd'hui une multiplicité d'intervenants désordonnés : médecin généraliste, infirmier libéral, assistante sociale, travailleur ASH, kinésithérapeute, psychologue, ergothérapeute, gestionnaire de cas. Personne ne coordonne. Les familles se débrouillent, s'épuisent, abandonnent. L'ingénieur de la fragilité serait un professionnel formé à cette coordination, en pivot entre le médical, le social, le familial. Ni un médecin, ni un travailleur social — un nouveau métier, à inventer. Une profession qui répond à une réalité que personne ne nomme.

-Troisièmement, la restauration du lien social, par les Clubs République Citoyens. Vous parlez beaucoup, à raison, de la révolution citoyenne. Mais une révolution citoyenne suppose des citoyens. Et les citoyens, aujourd'hui, sont seuls. Atomisés, devant leurs écrans, sans lieu où se rencontrer, se former, se former à la chose publique. Le maillage des associations, des syndicats, des partis politiques, des écoles du soir, qui structurait la République ouvrière et laïque du XXᵉ siècle, s'est effondré en trois décennies. Il faut le reconstruire. Ma proposition est concrète : créer dans chaque ville des Clubs République Citoyens — espaces ouverts, gratuits, mêlant éducation populaire, débats citoyens, cours du soir donnés par des retraités (notamment les enseignants à la retraite, qui sont une ressource immense gâchée), permanences d'aide à la formation civique, formations pratiques au numérique et aux services publics dématérialisés. Le détail du projet est ici : club-republique-citoyens.lovable.app.

Je sais ce que vous allez me dire : "Ces idées-là, elles sont déjà chez nous." Pas tout à fait. Vous parlez d'éducation populaire, oui, mais pas de cette infrastructure-là, dense, territorialisée, intergénérationnelle, conçue comme un service public du lien. Castoriadis disait que l'autonomie n'a de sens que si elle est instituée — c'est-à-dire qu'elle a besoin de lieux, de pratiques, de routines collectives. La démocratie ne se décrète pas, elle se cultive dans des espaces qui la rendent quotidienne. C'est cela qu'il vous manque.

VI. Là où je m'inquiète : Israël, l'islam, et la dérive d'une partie de votre mouvement

Je viens à un point qui me coûte, mais que je ne peux pas taire si je veux être honnête avec vous.

Je vous ai entendu, en 2015, à l'enterrement de Charb. Vous parliez des "fanatiques religieux", vous célébriez la laïcité, vous vous teniez aux côtés des dessinateurs assassinés. Vous étiez alors un grand laïc républicain, dans la ligne de Jaurès, dans la ligne de Mendès France. Vous étiez intransigeant sur la séparation, vous refusiez les complaisances. C'est l'un des Mélenchon que j'aimais.

Depuis 2018-2019, quelque chose a changé. Vous avez adopté le mot "islamophobie". Vous avez participé à la marche du 10 novembre 2019 aux côtés d'organisations classées proches des Frères musulmans. Vous n'avez pas défendu Henri Peña-Ruiz, qui s'est fait exclure de fait pour avoir prononcé une phrase qui aurait pu être de vous quinze ans plus tôt. Vous avez écarté, lors des dernières législatives, les derniers cadres LFI attachés à la laïcité républicaine "à l'ancienne" — Corbière, Garrido, Simonnet. Et après le 7 octobre 2023, vous avez refusé de qualifier le Hamas de "terroriste", arguant d'une lecture du droit international qui, soit dit en passant, est juridiquement contestable.

Rien de nouveau sous le soleil! Vous reprenez le calcul de Julien Dray dans les années 80 dans la conquête des banlieues. Je comprends le calcul politique. Vous voulez consolider un électorat des "quartiers populaires" qui, sociologiquement, vous tend les bras. Vous voulez tenir une ligne anti-impérialiste sur Gaza qui résiste à la double standardisation occidentale (le sang palestinien comptant moins que le sang ukrainien). Sur Gaza, je vous suis dans l'analyse : ce qui se passe là-bas est un crime de guerre majeur, peut-être un génocide, et la complaisance européenne envers Israël est insupportable.

Mais je vous demande de bien peser ce que je vais dire. Vous êtes en train de perdre les ouvriers français pour gagner d'autres voix. Vous êtes en train de renoncer au patriotisme républicain — qui n'a rien à voir avec le nationalisme de droite, et qui était au cœur de la tradition jaurésienne — pour une posture tiers-mondiste qui résonne mal dans les usines, dans les campagnes, dans les villes moyennes. Et certains de vos députés, par leur outrance, par leur manque de discernement (Obono qualifiant le Hamas de "mouvement de résistance", sans parler de Rima Hassan qui un jour vous reprochera de ne pas être "racialisé" et descendant de petits colons), abîment ce que vous avez mis quarante ans à construire.

Je ne vous demande pas de renoncer à défendre les Palestiniens. Je vous demande de ne pas confondre la défense d'un peuple opprimé avec la complaisance envers une organisation qui a massacré 1 200 civils israéliens, violé des femmes et brûlé des enfants le 7 octobre 2023. Ces deux exigences ne sont pas contradictoires, et c'est précisément la marque d'une grande politique que de tenir les deux à la fois. La Norvège, qui ne classe pas le Hamas comme terroriste pour des raisons diplomatiques, condamne sans ambiguïté les actes du 7 octobre. Vous le pouvez aussi. Vous le devriez.

Sur l'islam, je suis plus direct encore. Je partage votre belle idée de créolisation — le fait que la France est et a toujours été un pays qui se métisse, qui se transforme par les apports de ceux qu'elle accueille. Mais la créolisation suppose la réciprocité. Elle suppose que ceux qui arrivent acceptent aussi quelque chose du pays qu'ils rejoignent — la laïcité notamment, qui n'est pas un athéisme d'État mais le refus que la loi religieuse s'impose à la loi civile. Une partie de l'islam politique en France ne joue pas ce jeu de la créolisation. Il joue un jeu de séparation, parfois de sécession. Et vous, vous semblez parfois fermer les yeux par crainte d'être accusé d'islamophobie.

Revenez, Monsieur Mélenchon, à votre laïcité de 2015. Pas dans sa version sectaire, qui existe aussi à gauche et qui n'est pas la vôtre. Mais dans sa version exigeante et bienveillante : la République accueille tous les croyants, à condition que la croyance ne devienne pas la loi commune. C'est une exigence républicaine qui parle aux ouvriers, aux paysans, aux fonctionnaires, à toutes celles et ceux qui ont fait la France et qui ne se reconnaissent plus dans certaines de vos sorties.

C'est par là que vous regagnerez ce qui vous a manqué en 2022 : le pays profond.

VII. Là où je m'inquiète encore : votre rapport au pouvoir

Je vais être plus bref ici, mais je veux le dire. Castoriadis distinguait le pouvoir institué (les institutions existantes, qui se reproduisent) et le pouvoir instituant (la capacité collective à réinventer les règles). Une vraie démocratie tient les deux ensemble : elle a des institutions stables, mais qui acceptent d'être interrogées en permanence par la délibération populaire.

Votre programme institutionnel — 6ᵉ République, RIC, parlementarisme, révocation des élus — est, sur le papier, plus libertaire que la Vᵉ. Vous proposez de réduire la "monarchie présidentielle". J'y souscris.

Mais le fonctionnement de La France Insoumise raconte autre chose. Pas de congrès. Pas d'élection des cadres. Pas de mécanisme de désignation contradictoire. Des exclusions à répétition, brutales, souvent mal motivées. Une direction par cercle restreint. Une presse insoumise qui sanctionne plus qu'elle ne discute. Vous direz que c'est l'efficacité. Castoriadis vous répondrait que ce n'est pas l'autonomie. Et je crains, comme beaucoup, que votre habileté à diriger un mouvement vertical ne soit pas la meilleure préparation à diriger un pays qui aurait besoin, justement, d'horizontalité.

Je ne vous demande pas une thérapie de groupe. Je vous demande, simplement, d'incarner un peu plus dans votre pratique ce que vous prêchez dans votre programme. Une 6ᵉ République présidée par un homme qui a écarté tous ses contradicteurs, c'est une 6ᵉ République dont on peut craindre qu'elle ne tienne pas ses promesses.

VIII. Là où je m'inquiète enfin : la riposte du capital

Sur le risque économique, soyons lucides. Le capitalisme international ne vous laissera pas faire facilement. C'est arrivé à Mitterrand en 1981-1983 (trois dévaluations en vingt-deux mois, tournant de la rigueur en mars 1983). C'est arrivé à Tsipras en 2015 (six mois de bras de fer, capitulation devant la BCE). Ce sera plus dur encore en 2027, parce que la dette publique française est à 115 % du PIB, parce que l'euro nous expose à la BCE, parce que les marchés financiers anticipent en millisecondes.

Je ne vous demande pas de renoncer. Je vous demande d'être lucide sur le rapport de forces. Votre "plan A / plan B" suppose que vous pourrez négocier sous menace de sortie de l'euro. Vous savez comme moi que cette menace n'est crédible que si elle est portée à plusieurs : avec l'Espagne de gauche, avec l'Italie quand elle bascule, avec le Portugal, avec d'autres pays du Sud européen. Seul, vous serez écrasé en six mois. La France ne pèse pas assez face à la BCE, à la Bundesbank, à l'inertie bruxelloise. Et tout votre programme intérieur s'effondrera en même temps que votre programme extérieur, parce que les deux tiennent ensemble.

Ce que je vous demande, donc, c'est de construire, dès maintenant, cette coalition européenne. De parler à Sumar en Espagne. À Bloco de Esquerda au Portugal. Aux mouvements italiens. À la nouvelle gauche allemande. Sans cela, votre programme restera un beau livre, et nous, vos électeurs, nous serons trahis non par vous mais par l'arithmétique. Et la déception sera, comme en 1983, le ferment de l'extrême droite. Marine Le Pen ou son successeur n'attend que cela.

VIII. Faut-il oser ?

Oui. Mais pas n'importe comment.

La France a inventé la démocratie moderne, oui — mais à coups de barricades et de Terreur. Elle a inventé la République sociale, oui — mais après des massacres. Notre histoire est créatrice et brutale. Elle ne nous offre pas le luxe de l'innocence. Elle nous offre, en revanche, le devoir de la lucidité.

Oser, en 2027, c'est oser un programme à la fois ambitieux et tenable. C'est garder vos meilleures innovations (règle verte, planification écologique, garantie d'emploi, taxe Zucman), c'est accepter de rendre certaines mesures plus prudentes (la retraite à 60 ans avec garde-fous), c'est combler les trous (le grand âge, la dépendance, le lien social), c'est abandonner certaines outrances (sur le Hamas, sur l'islam politique, sur la verticalité interne) sans renoncer aux principes (la laïcité, l'anti-impérialisme bien compris, la démocratie radicale).

Oser, ce n'est pas suivre le "Lider Maximo". Oser, c'est ajuster.

Castoriadis disait que toute société qui se croit achevée se condamne à mourir. Une société vivante est une société qui s'auto-institue en permanence. Vous proposez aux Français un projet d'auto-institution. C'est immense. Mais c'est précisément pour cela que vous ne pouvez pas vous présenter à eux avec un programme qu'on lirait comme un dogme. Il faut qu'il soit un cadre — vivant, débattu, perfectible. Le mien, qui rejoint le vôtre sur 80 % des points, vous propose 20 % de plus. À vous de voir.

En conclusion, à vous, Monsieur Mélenchon

Je vous soutiens. Je voterai pour vous sous conditions. Mais j'aimerais voter pour un programme qui dise quelque chose des vieux, des fragiles, des aidants, des solitudes. J'aimerais voter pour un homme qui ait retrouvé sa laïcité d'autrefois sans renoncer à sa générosité d'aujourd'hui. J'aimerais voter pour un mouvement qui pratique en interne la démocratie qu'il prêche en externe avec une approche économique crédible.

Je vous adresse mes trois projets, qui sont mes trois cadeaux à votre programme :

Prenez-les. Adaptez-les. Transformez-les. Mais intégrez-les. Parce qu'ils manquent. Et parce que sans eux, votre programme — aussi remarquable soit-il par ailleurs — laisse dehors une partie immense de la France réelle.

Je vous le dis avec amitié. Avec respect. Avec l'espoir d'un homme de gauche qui, en 2027, voudrait pouvoir voter sans réserve. Mais je suis relativement pessimiste.

Sources principales : L'Avenir en commun, édition 2025 (melenchon2027.fr) ; Gabriel Zucman, rapport au G20 2024 ; Conseil d'orientation des retraites, projections 2024 ; Insee, projections de population 2021-2070 ; Cornelius Castoriadis, L'Institution imaginaire de la société (Seuil, 1975) ; Pavlina Tcherneva, The Case for a Job Guarantee, Polity, 2020. RTE,
Futurs énergétiques 2050 (2021-2022) ; Eurostat, prix de l'électricité aux ménages premier semestre 2025 ; Commission de régulation de l'énergie ; SDES, enquête transparence des prix du gaz et de l'électricité 2023.