Ce que trente ans d'aveuglements — les leurs, les nôtres — ont fait de l'Europe
Il y a deux manières de ne rien comprendre à la guerre d'Ukraine. La première consiste à la faire commencer le 24 février 2022 à cinq heures du matin, comme si un autocrate s'était levé un jour avec l'envie d'envahir son voisin, sans passé, sans contexte, sans griefs — une pure irruption du Mal dans un monde innocent. La seconde consiste à la faire commencer en 882, quand Oleg le Varègue s'empara de Kiev, comme si mille ans d'histoire dictaient mécaniquement les obus d'aujourd'hui. Entre l'amnésie et le fatalisme, il existe une troisième voie, la seule qui m'intéresse : la généalogie. Remonter le fil, patiemment, sans rien s'interdire — ni les archives qui dérangent l'Occident, ni celles qui dérangent Moscou.
Marc Bloch, dont j'ai salué ici même l'entrée au Panthéon, suppliait qu'on cesse de juger Robespierre avant de l'avoir compris. Je demande la même chose pour cette guerre. Comprendre n'est pas absoudre ; mais condamner sans comprendre, c'est se condamner à recommencer. Et je vais le dire d'emblée, pour qu'on ne m'accuse pas de dissimuler ma ligne : je pense que la part de responsabilité occidentale dans cette tragédie est massive, documentée, archivée — et systématiquement escamotée de nos récits médiatiques. Je pense aussi, et je le montrerai, que cette responsabilité n'épuise pas l'affaire. C'est précisément parce que ma thèse est forte que je m'impose de la confronter à ses meilleures objections. Un plaidoyer qui triche avec les faits n'est pas un plaidoyer, c'est une capitulation.
I. La matrice kiévienne, ou le berceau disputé
Tout commence par un paradoxe que les deux camps refusent de regarder en face : la Russie est née à Kiev, et Kiev n'est pas la Russie.
La Rus' de Kiev — cette principauté varègue et slave christianisée en 988 par le baptême du prince Vladimir (Volodymyr, disent les Ukrainiens, et déjà la guerre des orthographes est une guerre de mémoire) — est le berceau commun revendiqué par trois nations : la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie. Anne, fille de Iaroslav le Sage, épousa en 1051 à Reims le roi de France Henri Ier et donna naissance à Philippe Ier : première confluence, déjà, entre ce monde-là et le nôtre. Neuf siècles et demi plus tard, en mai 2017, Vladimir Poutine, reçu à Versailles, évoquait « Anne de Russie » comme preuve de l'ancienneté des liens franco-russes ; quelques jours après, Petro Porochenko se précipitait devant sa statue à Senlis pour rétablir « Anne de Kiev », ukrainienne. Quand deux États se disputent une reine morte depuis mille ans, c'est que la querelle n'est pas territoriale : elle est ontologique. Qui est l'héritier légitime du baptême de 988 ? Toute la guerre actuelle tient dans cette question de théologie politique.
L'histoire réelle est moins linéaire que les deux romans nationaux. La Rus' est pulvérisée par les Mongols en 1240. Le centre de gravité migre vers le nord-est — Vladimir, puis Moscou — tandis que les terres ukrainiennes passent sous domination lituanienne puis polonaise. En 1654, l'hetman cosaque Bohdan Khmelnytsky, en guerre contre la Pologne, prête allégeance au tsar à Pereïaslav : Moscou y lit depuis trois siècles une « réunification » ; les historiens ukrainiens, une alliance militaire dévoyée. L'autonomie cosaque est méthodiquement rognée ; Mazepa, rallié à Charles XII de Suède, est écrasé à Poltava en 1709 ; Catherine II liquide la Sitch zaporogue en 1775 et étend le servage. Au XIXe siècle, l'Empire interdit purement et simplement la langue : circulaire Valouïev de 1863, qui décrète qu'une langue « petite-russienne » distincte n'a jamais existé et ne saurait exister, puis oukase d'Ems de 1876 prohibant les publications en ukrainien. Pendant ce temps, la Galicie, passée aux Habsbourg, laisse respirer le mouvement national ukrainien : voilà pourquoi, aujourd'hui encore, l'ouest du pays et son est ne portent pas la même mémoire. L'Ukraine n'est pas coupée en deux par la CIA ; elle l'est par les empires qui se la sont partagée.
Retenons ce premier acquis, qui donne raison à Poutine sur un point et tort sur l'essentiel : oui, les histoires russe et ukrainienne sont inextricablement mêlées, au point qu'il a pu écrire en juillet 2021, dans son long essai sur « l'unité historique des Russes et des Ukrainiens », qu'ils formaient « un seul peuple ». Mais c'est précisément parce que l'Empire a passé deux siècles à interdire à ce « même peuple » de parler sa langue qu'il est devenu un autre peuple. On ne fabrique pas mieux une nation qu'en la niant.
II. Le siècle soviétique : l'étreinte et la famine
1917-1921 : l'Ukraine tente sa chance. République populaire de Hrouchevsky et Petlioura, hetmanat de Skoropadsky sous protection allemande, chaos, armées blanches, rouges, vertes, anarchistes de Makhno — et, dans ce chaos, des pogroms qui font des dizaines de milliers de morts juifs, dont une partie imputable aux troupes petliouristes. Petlioura sera abattu à Paris en 1926 par Samuel Schwartzbard, que les jurés français acquitteront. Je le note dès maintenant : la mémoire juive de l'Ukraine est une plaie ancienne, que chaque camp instrumentalisera plus tard.
Les bolcheviks l'emportent. Les années 1920 sont paradoxalement celles de l'« ukrainisation » : Moscou encourage la langue et les cadres nationaux. Puis Staline referme la main. La collectivisation forcée débouche en 1932-1933 sur le Holodomor — l'extermination par la faim : 3,5 à 5 millions de morts en Ukraine selon les travaux démographiques, des villages entiers raclés de leur dernier grain par les brigades de réquisition, des barrages empêchant les paysans de fuir. Que la famine ait aussi ravagé le Kazakhstan et la Volga n'ôte rien au fait établi : la terreur a frappé l'Ukraine avec une intensité et un ciblage particuliers, doublés de l'anéantissement de son intelligentsia (la « Renaissance fusillée ») 1. Aucune généalogie honnête de la peur ukrainienne de la Russie ne peut contourner ce charnier. Quand Kiev regarde Moscou, elle ne voit pas seulement l'OTAN et Bruxelles en embuscade ; elle voit 1933.
En 1954, Khrouchtchev — geste administratif dans un empire qu'on croyait éternel — transfère la Crimée de la RSFSR à la RSS d'Ukraine. Et en décembre 1991, lors du référendum d'indépendance, plus de 90 % des votants ukrainiens choisissent la séparation — y compris 84 % dans l'oblast de Donetsk et 54 % en Crimée. Ce chiffre-là aussi, il faudra s'en souvenir : le Donbass de 1991 a voté l'indépendance de l'Ukraine.
III. Les ombres brunes : ce que l'accusation de nazisme dit de vrai — et ce qu'elle maquille
Venons-en à la question qui fâche, celle qu'on m'a demandé de traiter et que je traiterai sans gants, dans les deux sens.
Le fait, d'abord. L'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), fondée en 1929, et sa branche banderiste ont bel et bien collaboré avec l'Allemagne nazie au début de la guerre. Le 30 juin 1941, à Lviv, les hommes de Stepan Bandera proclament un État ukrainien allié du Reich, dans une ville où se déchaîne simultanément un pogrom. Des auxiliaires ukrainiens participent à la Shoah par balles — à Babyn Yar, les 29 et 30 septembre 1941, 33 771 Juifs sont assassinés en deux jours ; environ un million et demi de Juifs seront exterminés sur le sol ukrainien. En 1943-1944, l'UPA, l'armée insurrectionnelle nationaliste, massacre entre 50 000 et 100 000 civils polonais en Volhynie et en Galicie orientale — crimes que la Diète polonaise a qualifiés de génocide en 2016 2. Une division SS « Galizien » recrute des dizaines de milliers de volontaires. Voilà le dossier. Il est accablant, et il n'est pas soviétique : il est established par l'historiographie occidentale, polonaise, israélienne.
Mais le même dossier contient d'autres pièces, que Moscou omet systématiquement. Bandera lui-même, devenu encombrant, est arrêté par les Allemands dès juillet 1941 et passe l'essentiel de la guerre au camp de Sachsenhausen, où deux de ses frères meurent à Auschwitz — ce qui ne l'absout de rien, mais complique le roman d'une Ukraine unanimement hitlérienne. Surtout : six à sept millions d'Ukrainiens ont combattu dans l'Armée rouge, et l'Ukraine a perdu environ huit millions des siens, civils et soldats, soit une proportion de sa population parmi les plus effroyables d'Europe. Quand on me dit « les Russes ont vaincu Hitler », je réponds : les Soviétiques ont vaincu Hitler — et parmi ces vingt-sept millions de morts soviétiques, un tiers environ étaient ukrainiens. La victoire de 1945, que Poutine a érigée en religion d'État, appartient aussi, massivement, au peuple qu'il bombarde. C'est le nœud tragique de cette guerre : deux nations se disputent le même cimetière.
Et aujourd'hui ? Oui, l'Ukraine post-Maïdan a entretenu un culte de Bandera qui devrait faire honte à ses amis européens : avenues rebaptisées, retraites aux flambeaux chaque 1er janvier, héroïsation officielle d'hommes dont les mains sont couvertes du sang de Juifs et de Polonais. Oui, le régiment Azov est né en 2014 dans la mouvance néonazie d'Andriy Biletsky, avec le Wolfsangel pour emblème, avant d'être intégré à la Garde nationale puis « déidéologisé » à mesure que sa légende militaire grandissait — dépolitisation réelle pour les uns, vernis commode pour les autres. Ces faits, la presse occidentale les documentait abondamment avant 2022 ; elle a préféré les oublier ensuite, et cet oubli-là est une faute, parce qu'il a offert au Kremlin le monopole d'une vérité partielle.
Mais une vérité partielle mise au service d'un mensonge total reste un mensonge. Car voici les chiffres que la propagande russe ne cite jamais : à la présidentielle de 2019, le candidat unique de l'extrême droite ukrainienne a recueilli 1,6 % des voix ; aux législatives, la coalition nationaliste est restée sous les 3 %, loin du seuil d'entrée au Parlement — des scores dont bien des extrêmes droites d'Europe occidentale, y compris la nôtre, ne peuvent que rêver. Et le pays prétendument nazi a élu, avec 73 % des suffrages, un président juif russophone dont le grand-père servit dans l'Armée rouge et dont des membres de la famille périrent dans la Shoah. Quand Sergueï Lavrov, sommé d'expliquer cette incongruité, s'est aventuré en 2022 à déclarer que Hitler aussi aurait eu « du sang juif », même Israël a exigé des excuses. La « dénazification » n'est pas une analyse : c'est un mot-écran, puisé dans le seul réservoir symbolique qui rende une guerre sacrée aux yeux du peuple russe — 1945. Il y a des néonazis en Ukraine, comme il y en a dans les bataillons russes Rusich ou dans la galaxie impériale de Moscou ; il n'y a pas d'État nazi à Kiev. Tenir les deux bouts de cette phrase, voilà ce que ni CNN ni RT ne savent faire.
IV. 1990 : la promesse fantôme
Le 9 février 1990, à Moscou, le secrétaire d'État américain James Baker négocie avec Gorbatchev la réunification allemande. Pour obtenir que l'URSS accepte une Allemagne unie dans l'OTAN, il prononce la formule restée célèbre : la juridiction militaire de l'Alliance ne s'étendra « pas d'un pouce vers l'est ». La veille et les jours suivants, Genscher, Kohl, puis d'autres, multiplient les assurances analogues. En décembre 2017, les National Security Archive de l'université George Washington ont publié la série complète des documents déclassifiés : mémorandums, télégrammes, comptes rendus 3. Ils établissent que des garanties verbales contre l'expansion de l'OTAN ont été données à Gorbatchev en 1990-1991 par à peu près tous les dirigeants occidentaux — Baker, Bush, Kohl, Genscher, Mitterrand, Thatcher, Major, et jusqu'au secrétaire général de l'OTAN Wörner. Ce n'est pas une légende du Kremlin : ce sont des archives américaines.
Mais — et c'est ici que l'honnêteté oblige à ralentir — aucune de ces assurances n'a été couchée dans un traité. Le seul texte signé, le traité « 2+4 » de septembre 1990, ne restreint le déploiement de l'OTAN que sur le territoire de l'ex-RDA. Gorbatchev lui-même, en 2014, reconnaîtra que l'élargissement au-delà de l'Allemagne n'avait littéralement pas été discuté en 1990 — aucun pays du Pacte de Varsovie n'existait alors comme candidat — tout en maintenant que l'expansion ultérieure violait « l'esprit » des engagements pris. Voilà l'exacte vérité, plus subtile que les deux propagandes : il n'y a pas eu de contrat, il y a eu une parole. Et en diplomatie comme en affaires, celui qui se retranche derrière l'absence d'écrit pour renier sa parole gagne son procès et perd son honneur.
Ce qui suivit ressemble à une marche somnambulique. 1999 : Pologne, Hongrie, Tchéquie entrent dans l'OTAN — la même année où l'Alliance bombarde la Serbie soixante-dix-huit jours durant, sans mandat du Conseil de sécurité ; Evgueni Primakov, apprenant les frappes en plein vol vers Washington, fait faire demi-tour à son avion au-dessus de l'Atlantique. 2004 : sept nouveaux membres, dont les États baltes, aux portes de Saint-Pétersbourg. George Kennan, l'architecte même de la politique d'endiguement, avait prévenu dès février 1997 dans le New York Times : élargir l'OTAN serait l'erreur « la plus fatale » de l'après-guerre froide, vouée à réveiller le nationalisme russe et à enterrer la démocratie naissante à Moscou 4. On ne l'écouta pas. Personne n'écouta non plus, en 2008, l'ambassadeur américain à Moscou William Burns — l'actuel n'importe qui, pardon : le futur directeur de la CIA — dont le câble du 1er février 2008, révélé par WikiLeaks et intitulé « Nyet means nyet », avertissait Washington que l'entrée de l'Ukraine dans l'OTAN constituait la plus rouge de toutes les lignes rouges, non pour Poutine seulement, mais pour l'ensemble de l'élite russe, libéraux compris 5.
Deux mois plus tard, au sommet de Bucarest d'avril 2008, la France de Sarkozy et l'Allemagne de Merkel bloquent le plan d'adhésion formel de l'Ukraine et de la Géorgie — mais acceptent, pour ménager Bush, une phrase de compromis calamiteuse : ces deux pays « deviendront membres de l'OTAN » 6. Le pire des deux mondes : une promesse sans protection, une provocation sans engagement. Quatre mois après, la Russie écrasait la Géorgie. Il faut rappeler aussi ce que fut le Poutine d'avant : l'homme qui, en mars 2000, n'excluait pas devant la BBC une adhésion de la Russie elle-même à l'OTAN « en partenaire égal » ; l'homme ovationné debout par le Bundestag en septembre 2001, où il prononça en allemand un discours d'ancrage européen ; l'homme qui proposa en 2010 un espace économique commun « de Lisbonne à Vladivostok ». Cette Russie-là demandait une place dans la maison européenne. On lui a répondu par l'extension du bail américain. Munich, février 2007 : le même Poutine, glacial, annonce que le monde unipolaire est terminé. Nous étions prévenus.
V. 1994 : l'autre promesse — celle que Moscou a signée
Mais si l'on veut jouer au jeu des promesses trahies, il faut poser toutes les cartes sur la table, y compris celle qui gêne ma propre démonstration.
Le 5 décembre 1994, à Budapest, l'Ukraine renonce au troisième arsenal nucléaire du monde — environ 1 900 têtes stratégiques héritées de l'URSS — et adhère au traité de non-prolifération. En échange, trois puissances s'engagent par écrit à respecter son indépendance, sa souveraineté et ses frontières existantes, et à s'abstenir de toute menace ou emploi de la force contre elle : les États-Unis, le Royaume-Uni — et la Russie 7. Le mémorandum de Budapest n'est pas un traité de défense mutuelle, ses « assurances » ne sont pas des « garanties », les juristes en débattront sans fin. Reste ce fait têtu : de 1990, il n'existe qu'une parole occidentale non écrite ; de 1994, il existe une signature russe. En annexant la Crimée en 2014, puis en envahissant l'Ukraine en 2022, Moscou a déchiré le seul engagement solennel et écrit de toute cette histoire — celui-là même qui avait convaincu Kiev de rendre ses bombes. Et l'on voudrait ensuite que les nations désarmées croient encore aux morceaux de papier ? La leçon que le monde entier a retenue de Budapest est terrifiante : ne rendez jamais vos armes nucléaires. Voilà, pour la non-prolifération, le legs conjoint de la promesse occidentale bafouée et de la signature russe piétinée. Deux trahisons face à face — et un seul peuple pour les payer toutes les deux.
VI. Maïdan 2014 : révolution, coup d'État — ou les deux
Novembre 2013. Viktor Ianoukovytch, président élu, corrompu jusqu'à l'os mais élu, suspend sous pression russe la signature de l'accord d'association avec l'Union européenne, contre quinze milliards de dollars de crédits et un rabais gazier offerts par Moscou. Kiev descend dans la rue. Le 30 novembre, la police disperse sauvagement des étudiants : la contestation devient insurrection. Les 18-20 février 2014, des tirs font une centaine de morts place de l'Indépendance — la « Centurie céleste » —, dont une douzaine de policiers ; les procès ukrainiens ont établi la responsabilité d'unités Berkut, tandis que des thèses dissidentes, jamais démontrées, évoquent des tireurs provocateurs. Le 21 février, sous l'égide des ministres français, allemand et polonais, Ianoukovytch signe avec l'opposition un accord de sortie de crise : élections anticipées, retour à la Constitution de 2004. Dans la nuit, il s'enfuit. Le 22, la Rada le destitue par 328 voix — selon une procédure qui n'est pas celle, impraticable dans l'urgence, que prévoyait l'article constitutionnel sur l'impeachment. C'est sur ce vice de forme que Moscou a bâti tout son récit du « coup d'État ».
Récit auquel l'Occident a lui-même fourni des munitions. Il y a la fameuse conversation interceptée entre Victoria Nuland et l'ambassadeur Pyatt, début février 2014, où la sous-secrétaire d'État distribue les rôles du futur gouvernement ukrainien — « Yats » fera l'affaire — et envoie promener l'Union européenne d'un mot que la diplomatie n'avait jamais entendu si cru. Il y a son discours de décembre 2013 revendiquant cinq milliards de dollars investis depuis 1991 dans les « institutions démocratiques » ukrainiennes — somme réelle, étalée sur vingt-deux ans et sur des programmes publics, mais que la propagande transformera en prix d'achat du Maïdan. Soyons précis : qu'une superpuissance pèse ouvertement sur la composition d'un gouvernement étranger en pleine crise révolutionnaire est un fait accablant pour le discours occidental sur la souveraineté ; ce n'est pas la preuve que deux millions d'Ukrainiens ont défilé sur commande. Les peuples ne sont pas des marionnettes — c'est d'ailleurs le seul point sur lequel Washington et Moscou sont secrètement d'accord pour penser le contraire.
La suite, chacun la connaît, mais on en oublie les aveux. Fin février, des soldats sans insignes — les « petits hommes verts » que Poutine niera avant de les revendiquer — s'emparent de la Crimée ; le président russe racontera lui-même, dans un documentaire de 2015, avoir ordonné l'opération dans la nuit du 22 au 23 février, avant tout référendum. Le scrutin du 16 mars, organisé sous occupation, affiche 96,8 % de oui ; un rapport émanant du propre Conseil des droits de l'homme du Kremlin évoquera une participation et un score réels très inférieurs. Qu'une majorité de Criméens, russophones et russophiles, ait pu sincèrement préférer la Russie est plausible ; nous ne le saurons jamais, précisément parce que Moscou a préféré les blindés aux observateurs. Au Donbass, en avril, ce ne sont pas les mineurs qui se soulèvent d'abord : c'est un citoyen russe, ancien du FSB, Igor Guirkine dit Strelkov, qui franchit la frontière avec ses hommes et s'empare de Sloviansk — il s'en vantera lui-même : sans son détachement, tout serait retombé. L'insurrection « populaire » du Donbass a été amorcée, armée, encadrée par Moscou, jusqu'à l'envoi de troupes régulières à Ilovaïsk en août 2014, jusqu'au missile Buk de la 53e brigade russe qui pulvérisa le vol MH17 et ses 298 passagers — condamnations néerlandaises à l'appui 8.
Et le « génocide du Donbass », alors, ces fameux quatorze mille morts que Moscou brandit ? Le chiffre est exact, sa lecture est frauduleuse. Selon le décompte du Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme, les quelque 14 000 à 14 400 morts de 2014-2021 comprennent environ 6 500 combattants séparatistes et russes, 4 400 soldats ukrainiens et 3 400 civils — tués des deux côtés de la ligne de front, dans leur immense majorité en 2014-2015 9. Dans les années précédant l'invasion, on comptait quelques dizaines de victimes civiles par an. C'est une guerre gelée et sale ; ce n'est pas une extermination de russophones — sauf à admettre que l'armée qui les « protège » en a tué une bonne part.
VII. Minsk, ou le malentendu organisé
Sur les accords de Minsk, on m'a demandé de rappeler qu'ils promettaient que l'OTAN ne s'approcherait pas des frontières russes. Je dois ici corriger la mémoire collective, la mienne comprise, car c'est une confusion très répandue : les textes de Minsk (septembre 2014, puis Minsk II en février 2015, arrachés par Hollande et Merkel après dix-sept heures de huis clos, endossés par le Conseil de sécurité) ne mentionnent pas l'OTAN. Ils organisent un cessez-le-feu, le retrait des armes lourdes, une amnistie, des élections locales au Donbass, un statut spécial inscrit dans la Constitution ukrainienne, et la restitution à Kiev du contrôle de sa frontière — après les élections, séquence sur laquelle tout achoppera : Kiev voulait la sécurité d'abord, Moscou le politique d'abord. Chacun jurait fidélité à un texte que chacun lisait contre l'autre.
Mais voici où le dossier occidental redevient accablant — et c'est le passage que mes contradicteurs préféreraient que je n'écrive pas. En décembre 2022, Angela Merkel déclare à Die Zeit que Minsk fut « une tentative de donner du temps à l'Ukraine », du temps pour se renforcer militairement 10. Quelques semaines plus tard, François Hollande, interrogé par la presse ukrainienne, confirme : oui, Merkel a raison, Minsk a permis à l'armée ukrainienne de se reconstruire 11. Qu'on mesure la déflagration : les deux garants occidentaux d'un accord de paix avouent, a posteriori, l'avoir conçu — ou du moins le relire — comme un sursis stratégique. Poutine s'en est aussitôt saisi : à quoi bon signer avec des gens pareils ? Sa confiance, dit-il alors, est « proche de zéro ». L'aveu de Merkel restera comme l'une des fautes diplomatiques les plus gratuites du siècle : même si elle ne cherchait qu'à se justifier de n'avoir pas armé Kiev plus tôt, elle a offert au Kremlin, pour les décennies à venir, la preuve certifiée conforme que la parole occidentale est une arme de gestion du temps.
L'honnêteté, là encore, oblige à compléter le tableau : celui qui invoque Minsk trahi n'a lui-même jamais appliqué Minsk. La Russie a toujours nié être partie au conflit qu'elle armait, a distribué plus de 600 000 passeports russes au Donbass, puis a tué l'accord de sa propre main en reconnaissant les « républiques » séparatistes le 21 février 2022 — trois jours avant d'envahir. Et lorsque Zelensky, élu pour faire la paix, a tenté d'appliquer la « formule Steinmeier » à l'automne 2019, ce sont les nationalistes ukrainiens qui ont hurlé à la capitulation dans les rues de Kiev, pendant que Moscou refusait tout nouveau sommet. Minsk est mort de trois morts : l'arrière-pensée occidentale, l'intransigeance russe, l'impuissance ukrainienne. Il fallait bien trois fossoyeurs pour enterrer la dernière chance de paix.
VIII. Zelensky : l'homme qui voulait la paix, le système qui l'a rattrapé
Qui est Volodymyr Zelensky ? Ni le Churchill kaki des plateaux occidentaux, ni la marionnette stipendiée des plateaux russes. L'histoire vraie est plus intéressante que les deux affiches.
Né en 1978 à Kryvyï Rih, ville industrielle et russophone, dans une famille juive — père professeur de cybernétique, mère ingénieure —, il fait fortune non pas dans le gaz ou l'acier, comme les oligarques, mais dans le rire : le studio Kvartal 95, dont les spectacles triomphent autant à Moscou qu'à Kiev. Voilà un détail que l'on oublie : avant 2014, Zelensky était une vedette du divertissement russe, produisant pour le marché russe, dans la langue russe. En avril 2014, au début de la guerre du Donbass, il enregistre une adresse vidéo à Poutine où il se dit prêt à le supplier à genoux d'épargner l'Ukraine — pourvu que l'Ukraine, elle, ne soit pas mise à genoux. Fascination, disent certains ; disons plutôt la conviction, typique de l'Ukraine du Sud-Est dont il vient, qu'avec Moscou tout devait pouvoir se régler entre gens raisonnables.
En 2015, sa série « Serviteur du peuple » — un professeur honnête propulsé président par accident — le rend immensément populaire ; elle est diffusée sur la chaîne 1+1 de l'oligarque Igor Kolomoïsky, qui soutiendra sa campagne. En avril 2019, la fiction dévore le réel : 73 % des voix. Et sur quel programme, je le demande à ceux qui le peignent en va-t-en-guerre de la CIA ? Sur la paix. Finir la guerre du Donbass, parler à Poutine, cesser de tirer. Élu, il s'y attelle : signature de la formule Steinmeier en octobre 2019, désengagement des troupes à Zolote — où on le voit, en veste kaki, s'engueuler avec des vétérans nationalistes venus saboter le retrait —, sommet de Paris en décembre 2019, sa seule rencontre avec Poutine, échanges de prisonniers. Puis le mur : le Kremlin refuse tout nouveau sommet, exige l'application du volet politique de Minsk avant toute sécurité, et fait savoir en substance que Zelensky n'est pas le vrai maître à Kiev. La frustration de Zelensky, elle est là — non celle d'un agent frustré de ne pas servir, mais celle d'un homme élu pour faire la paix et à qui l'on signifie que la paix ne dépend pas de lui. En février 2021, il ferme les chaînes de télévision de Viktor Medvedtchouk, l'homme de Poutine à Kiev — parrain de sa fille, c'est dire. Beaucoup d'analystes datent de ce moment le basculement du Kremlin vers l'option militaire : on pouvait tout pardonner à Kiev, sauf de couper les canaux d'influence russes.
Vient alors le dossier que l'on m'a demandé de rappeler, et je le rappelle volontiers parce qu'il est vrai — à condition de citer la bonne source : non les Panama Papers, mais les Pandora Papers d'octobre 2021 12. Le consortium ICIJ y révèle que Zelensky et ses associés de Kvartal 95 — les frères Chefir, Ivan Bakanov, qu'il nommera pourtant à la tête des services de sécurité — avaient bâti dès 2012 un réseau de sociétés offshore aux îles Vierges britanniques, abritant notamment les revenus du marché russe ; Zelensky a cédé ses parts de la holding Maltex à Serhiy Chefir juste avant l'élection de 2019. Ses défenseurs plaident la protection contre les prédations de l'ère Ianoukovytch ; ses électeurs, qui l'avaient élu contre les oligarques et leurs offshores, ont surtout découvert que le nouveau monde ressemblait fort à l'ancien. Quant à sa « fortune », tenons-nous aux faits : une vraie richesse d'homme de spectacle — des millions —, et une fausse richesse de milliardaire fabriquée par la désinformation, villas égyptiennes, yachts et comptes fantômes dûment démontés par les vérifications successives. On peut trouver indécent qu'un président en guerre ait eu des sociétés aux îles Vierges ; on n'a pas le droit d'inventer le reste.
La corruption ukrainienne, elle, n'a nul besoin d'être inventée. Ce pays, classé 105e sur 180 à l'indice de perception de la corruption de Transparency International — devant la Russie, 154e, précisons-le, et en progrès constant depuis dix ans, mais à des profondeurs encore abyssales —, vit une guerre sur deux fronts : contre l'envahisseur, et contre lui-même. Ministre de la Défense limogé en 2023 sur fond de contrats alimentaires surfacturés ; tentative de Zelensky, en juillet 2025, de mettre au pas les agences anticorruption NABU et SAPO — reculade en neuf jours devant les premières manifestations de rue du temps de guerre et la fureur de Bruxelles ; puis, le 10 novembre 2025, l'« opération Midas » : le NABU révèle un système de rétrocommissions d'environ cent millions de dollars sur les contrats de protection d'Energoatom, l'opérateur nucléaire national, en pleine campagne russe contre le réseau électrique 13. Au centre du dispositif : Timour Mindich, copropriétaire de Kvartal 95, ami intime du président, enfui en Israël quelques heures avant les perquisitions. Deux ministres tombent ; fin novembre, c'est Andriy Yermak lui-même, le tout-puissant chef de cabinet, qui est perquisitionné puis limogé ; au printemps 2026, la publication des écoutes de l'appartement de Mindich éclabousse jusqu'au secrétaire du Conseil de sécurité et jette le soupçon sur des contrats de drones. La plus grave crise politique de la présidence Zelensky — documentée non par le FSB, mais par les institutions anticorruption ukrainiennes elles-mêmes, créées sous pression occidentale et défendues par la rue de Kiev contre leur propre président. C'est toute l'ambiguïté de ce pays : la gangrène est réelle, et les anticorps aussi.
Et l'argent des armes, alors, « détourné » ? Là encore, distinguons le prouvé du fantasmé. Les inspections du Pentagone ont documenté de graves lacunes de traçage — environ un milliard de dollars d'équipements sensibles insuffisamment inventoriés —, l'affaire Mindich a mis en cause des contrats de drones ukrainiens, et les officiers européens de la Cour des comptes reconnaissent les limites du contrôle en zone de guerre. Ce sont des défaillances sérieuses ; aucune enquête n'a established le détournement massif d'armes occidentales que décrivent les canaux Telegram. La vérité suffit : elle est assez laide pour se passer de maquillage.
Reste la grande question : Zelensky, « agent des Américains » ? Je réponds : nul besoin d'une hypothèse aussi romanesque, car la réalité est plus brutale et entièrement publique. Le 28 février 2025, le monde entier a vu un président ukrainien se faire houspiller en direct dans le Bureau ovale par Donald Trump et J.D. Vance, sommé de dire merci ; deux mois plus tard, Kiev signait l'accord donnant aux États-Unis un droit de tirage sur ses ressources minières — l'Amérique, littéralement, se payant sur la bête. Voilà la vassalisation, à visage découvert : elle n'a pas eu besoin de recruter Zelensky, elle a recruté sa dépendance. Un pays qui tient par les armes, l'argent et le renseignement d'autrui n'est plus entièrement souverain — c'est vrai, et c'est tragique. Mais un agent stipendié aurait-il fait campagne pour la paix avec Moscou ? Aurait-il vu son propre premier cercle démantelé par des agences anticorruption soutenues par ses bailleurs ? L'histoire de Zelensky n'est pas celle d'une trahison achetée : c'est celle d'un comédien qui voulait négocier avec un homme qui ne négocie qu'avec les rapports de force, et qui s'est retrouvé prisonnier — de la guerre, de ses protecteurs, et des siens.
IX. L'Amérique, ou l'habitude de l'empire
Faut-il rappeler le casier de la puissance qui donne au monde des leçons de droit international ? Rappelons-le, pièces en main, car tout y est déclassifié.
1953, opération Ajax : la CIA et le MI6 renversent Mohammad Mossadegh, premier ministre élu de l'Iran, coupable d'avoir nationalisé son pétrole — la CIA l'a officiellement reconnu en 2013. 1954, Guatemala : Arbenz, élu, renversé pour avoir touché à la United Fruit. 1973, Chili : Allende, élu, poussé au tombeau. 1986 : la Cour internationale de justice condamne les États-Unis pour l'usage illégal de la force contre le Nicaragua ; Washington récuse la Cour et ne paiera jamais. 1999 : bombardement de la Serbie sans mandat de l'ONU, puis indépendance du Kosovo — précédent que Poutine ressortira mot pour mot pour la Crimée, et il faut être amnésique pour s'étonner qu'un précédent serve. 2003 : l'Irak, détruit sur la foi d'armes de destruction massive imaginaires, contre l'avis de la France de Chirac et de Villepin — des centaines de milliers de morts, et pas un tribunal. 2011 : la Libye, où une résolution de protection des civils fut convertie en changement de régime, ce que Moscou et Pékin ont vécu comme l'escroquerie fondatrice qui a tué leur confiance dans le Conseil de sécurité. Selon les recensions du service de recherche du Congrès lui-même, les États-Unis ont engagé leurs forces à l'étranger des centaines de fois depuis leur fondation ; il n'y a guère eu de décennie américaine sans guerre. Ce n'est pas de l'antiaméricanisme, c'est du greffe.
Et la France dans tout cela ? Je l'ai raconté ici à propos de l'AMGOT : en 1942, Roosevelt préféra traiter avec l'amiral Darlan, dauphin de Pétain, plutôt qu'avec de Gaulle ; Washington fit imprimer une monnaie d'occupation pour la France libérée et prépara une administration militaire alliée de notre territoire, comme pour un pays ennemi. Il fallut l'obstination du Général — Bayeux, le 14 juin 1944, où il rétablit l'État français à la barbe des plans américains, avec un Churchill tantôt complice tantôt courroucé — pour que la France fût libérée en sujet et non en objet. Que les choses soient claires : les GI's morts à Omaha Beach ont droit à notre gratitude éternelle, et l'ingratitude envers les morts est une bassesse. Mais la gratitude envers les morts n'oblige pas à la cécité envers les états-majors : l'Amérique de 1944 libérait l'Europe et préparait simultanément sa mise sous tutelle, et seuls les naïfs s'étonnent qu'une puissance fasse les deux à la fois.
Un mot, enfin, sur l'Amérique de 2026, puisqu'on me demande si Trump vaut mieux que Poutine. Le 28 février dernier, les États-Unis et Israël ont déclenché une nouvelle guerre contre l'Iran — frappes massives, mort du Guide suprême Khamenei ; en représailles, Téhéran a bloqué le détroit d'Ormuz, par où transite un cinquième du pétrole mondial 14. Résultat : des semaines de quasi-paralysie maritime, des centaines de navires piégés dans le Golfe, un choc énergétique planétaire — jusqu'à un accord américano-iranien permettant, début de l'été, la réouverture progressive du détroit. Et l'ironie suprême, que je livre aux stratèges de Washington : la flambée des cours du brut provoquée par leur propre guerre a offert à la Russie une bouffée d'oxygène budgétaire telle que le FMI a relevé au printemps sa prévision de croissance russe. L'Amérique a bombardé l'Iran et refinancé Poutine. Qui, de l'autocrate froid ou de l'empire impulsif, est aujourd'hui le facteur le plus imprévisible du système international ? Je pose la question ; le prix du gazole à Dijon y répond en partie.
X. La Russie, notre voisine d'âme
Il faut maintenant parler d'amour, car on ne comprend rien au déchirement français devant cette guerre si l'on ignore ce que la Russie fut pour nous.
Pierre le Grand à Paris en 1717 ; Voltaire courtisan de Catherine, Diderot pensionné par elle ; le français langue des salons de Saint-Pétersbourg, au point que « Guerre et Paix » s'ouvre dans notre langue ; puis, après le désastre napoléonien et les cosaques bivouaquant sur les Champs-Élysées — dont nos « bistrots » gardent peut-être le nom —, l'alliance franco-russe de 1892, scellée dans le bronze du pont Alexandre-III et dans l'épargne de plus d'un million et demi de Français, ruinés en 1918 par la répudiation bolchevique des emprunts russes : l'amour de la France pour la Russie a toujours été payé comptant, rarement remboursé. Vint 1917, et Paris devint la capitale de l'autre Russie : Bounine, premier Nobel russe de littérature, exilé à Grasse ; Berdiaev philosophant à Clamart ; les taxis russes de Billancourt ; le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois, où dort cette Atlantide. Tourgueniev avait montré la voie dès le siècle précédent, à Bougival, entre Flaubert et George Sand. Puis la guerre : le régiment Normandie-Niémen, seuls aviateurs occidentaux du front de l'Est, quarante-deux Français tombés dans le ciel russe, 273 victoires — et de Gaulle à Moscou en décembre 1944, signant l'alliance avec Staline avant de rêver tout haut, vingt ans plus tard, d'une Europe « de l'Atlantique à l'Oural ». Jusqu'à Chirac refusant l'Irak aux côtés de Poutine et Schröder en 2003, jusqu'à Macron avertissant ses ambassadeurs, en août 2019, que repousser la Russie hors d'Europe serait une profonde erreur stratégique. Cette tradition-là — gaullienne, continentale, méfiante envers les empires maritimes — n'est pas une invention de trolls : c'est un des fils rouges de notre diplomatie, et il est permis de penser qu'on l'a coupé trop vite.
Faut-il rappeler aussi qui a saigné pour abattre Hitler ? Vingt-sept millions de morts soviétiques contre environ quatre cent vingt mille Américains ; quatre divisions allemandes sur cinq broyées à l'Est ; Stalingrad et Koursk gagnés avant qu'un seul GI ne foule Omaha. Ces chiffres, je les assène volontiers aux atlantistes amnésiques — à deux conditions d'honnêteté. La première : l'endurance soviétique roula sur des Studebaker américains, vola grâce au carburant du Lend-Lease, et les maréchaux de Staline le savaient mieux que personne. La seconde, je l'ai dite plus haut et je la répète car elle est le cœur du drame : ces morts « russes » étaient soviétiques, et des millions d'entre eux étaient ukrainiens. Quand Moscou convoque 1945 pour écraser Kiev, elle réquisitionne les morts de sa victime.
La Russie est-elle en Europe ? Géographiquement, jusqu'à l'Oural, évidemment ; spirituellement, par Pouchkine nourri de nos Lumières, par Tolstoï, par Tourgueniev, mille fois oui. Mais je dois à la vérité de rappeler que les plus grands penseurs russes eux-mêmes en doutaient : Dostoïevski et les slavophiles opposaient l'âme russe à l'Occident bourgeois ; Soljenitsyne, dans son discours de Harvard en 1978, diagnostiquait notre « déclin du courage » sans pour autant vouloir de notre modèle ; et le Poutine du Bundestag, qui parlait allemand et rêvait européen en 2001, a fini chez les eurasistes, persuadé que la Russie est une civilisation à part. L'Amérique n'est pas en Europe, c'est entendu — mais elle y fut appelée, deux fois, par nos propres décombres, et les peuples d'Europe centrale, en 1999 comme en 2022, ont couru se placer sous son parapluie sans qu'on les y traîne. « Empire par invitation », disent les historiens ; on peut déchirer l'invitation — encore faut-il être capable d'assurer soi-même la garde. Tant que l'Europe sous-traitera sa sécurité, elle n'aura pas voix au chapitre de sa propre géographie : voilà la vraie leçon gaullienne, et elle vaut contre Washington comme contre Moscou.
XI. Poutine : le redresseur et son mirage
Pour juger Poutine, il faut d'abord se rappeler d'où il a sorti son pays — car c'est là, et non dans une quelconque folie, que s'enracine sa légitimité aux yeux des Russes.
La décennie 1990, que l'Occident se raconte comme celle de la « transition démocratique », fut vécue en Russie comme un effondrement de civilisation : un PIB amputé de près de moitié, l'épargne pulvérisée, les salaires impayés, les oligarques dépeçant l'industrie lors des privatisations truquées, l'espérance de vie masculine tombée vers 57-58 ans — un recul démographique digne d'une guerre —, et pour finir le défaut de paiement de 1998. Quand un peuple a connu cela sous la bannière du « marché » et de la « démocratie », il ne faut pas s'étonner qu'il ait accueilli en sauveur l'homme de la remise en ordre. Et la remise en ordre eut lieu : de 2000 à 2008, portée par le pétrole mais aussi par de vraies réformes — impôt plat à 13 %, discipline budgétaire, remboursement anticipé de la dette au Club de Paris —, la Russie connut une croissance moyenne d'environ 7 % l'an, une pauvreté divisée par plus de deux, des revenus réels doublés. Oui, Poutine a sorti la Russie du chaos post-communiste ; le nier serait aussi sot que de nier la suite.
Car la suite, la voici, chiffres en main. Dès avant la Crimée, le modèle s'essoufflait : 1,8 % de croissance en 2013. Puis vint l'économie de guerre, et son étonnante résilience : l'effondrement promis en 2022 n'eut pas lieu, et le keynésianisme militaire produisit même une surchauffe — environ 4 % de croissance en 2023, et jusqu'à 4,9 % en 2024 selon les chiffres révisés de Rosstat. Les chantres de Moscou s'arrêtent là. Continuons donc : en 2025, la croissance russe s'est effondrée à 1 %, la plus faible depuis 2016 hors pandémie, étranglée par un taux directeur monté jusqu'à 21 % pour juguler une inflation à 9,5 % ; pour 2026, la Banque centrale russe elle-même ne prévoit plus qu'entre 0 et 1 % de croissance, avec une inflation relevée à 6-7 %, un déficit record depuis le Covid (2,6 % du PIB en 2025), une TVA relevée de deux points et des pénuries d'essence provoquées par les frappes ukrainiennes sur les raffineries — au point que seul le baril renchéri par la guerre d'Iran a permis au FMI de remonter sa prévision russe à 1,1 % 15. Comparons honnêtement avec cette zone euro qu'on dit moribonde :
Sur trois ans de guerre, Moscou a effectivement surclassé une Europe anémiée — au prix d'un dopage militaire qui engloutit environ 40 % du budget fédéral avec la sécurité, et qui retombe maintenant comme retombent tous les dopages. Et si l'on regarde non plus les flux mais les niveaux, la fable s'effondre : environ 15 000 dollars de PIB par habitant en Russie contre le triple en France (l'écart se resserre en parité de pouvoir d'achat — la Banque mondiale a même reclassé la Russie parmi les pays à « revenu élevé » en 2024 —, et Moscou, île de prospérité, vit à un tout autre niveau que sa province) ; huit ans d'espérance de vie d'écart avec l'Union européenne ; une émigration des cerveaux par centaines de milliers ; une dépendance chinoise qui fait de la Russie, pour la première fois de son histoire, le partenaire junior de Pékin. Homme d'État, Poutine ? Au sens de Machiavel, incontestablement : il a la longue durée, la ruse, l'absence de scrupules et l'amour jaloux de la puissance de son État. Au sens de Montesquieu, non — et les noms d'Anna Politkovskaïa, abattue dans son escalier, d'Alexandre Litvinenko, dont l'assassinat au polonium fut « probablement approuvé » au plus haut niveau selon la justice britannique, de Boris Nemtsov, tué sous les murs du Kremlin, d'Alexeï Navalny, empoisonné puis mort dans une colonie arctique, de Prigojine enfin, dont l'avion explosa deux mois jour pour jour après sa mutinerie, suffisent à rappeler de quoi est fait l'ordre poutinien.
« Et nous, alors ? », m'objectera-t-on — et j'assume l'objection, car je l'ai moi-même nourrie. Non, la France n'a pas toutes les leçons à donner. Un pays où le non de 2005 au traité constitutionnel européen fut recyclé trois ans plus tard par voie parlementaire dans le traité de Lisbonne ; où le président de 2024 a écarté de Matignon la coalition arrivée en tête des législatives ; un pays qui traîne ses propres cadavres mal expliqués — Boulin, de Broglie, Goldman, Grossouvre, Bousquet abattu à la veille de son procès — et qui a toléré des décennies durant les basses œuvres d'une police parallèle, ce SAC qu'il fallut la tuerie d'Auriol pour dissoudre ; ce pays-là, comme l'Amérique de l'affaire Epstein et de ses dossiers qu'on n'ouvre qu'à demi, ferait bien de balayer devant son porche avant de donner des cours de vertu. Mais l'exigence de lucidité sur soi ne crée aucune équivalence : chez nous, ces affaires sont des scandales que la presse fouille et que des juges instruisent ; là-bas, la mort des opposants est une politique publique. Le tu quoque est un devoir d'hygiène, pas un solde de tout compte.
XII. Où en est la guerre (1er août 2026)
La guerre est entrée dans sa cinquième année, et ni la paix de Trump ni la victoire de Poutine n'ont eu lieu. Sur un front de plus de 1 200 kilomètres, l'armée russe a engrangé en 2025 des gains réels mais lents et ruineux — Pokrovsk, Myrnohrad, Siversk, Vovtchansk, Houliaïpole —, avant de buter sur des contre-attaques locales ukrainiennes cet hiver, à Koupiansk notamment ; l'offensive d'été russe se concentre désormais sur Kostiantynivka, pendant que Kiev revendiquait au printemps sa meilleure situation depuis dix mois ; chacun frappe l'autre en profondeur : la Russie contre le réseau électrique ukrainien, l'Ukraine contre les raffineries russes — jusqu'à provoquer des pénuries d'essence dans le pays pétrolier. Côté diplomatie, le plan américain présenté fin novembre 2025 a enclenché un manège de sommets — Genève encore en février 2026 — où Witkoff salue des progrès « significatifs » pendant que Zelensky, à Munich, déplore qu'on ne demande des concessions qu'à l'Ukraine, jamais à la Russie, et que les Européens soupçonnent Poutine de négocier pour gagner ce que ses armées n'arrachent pas. Washington pousse Kiev vers des élections ; Moscou prépare les siennes, à sa manière, pour l'automne. Le bilan humain, que chaque état-major maquille, se compte selon les estimations occidentales en centaines de milliers de morts et blessés dans chaque camp — davantage côté russe en pertes brutes, plus insoutenable côté ukrainien en proportion d'un peuple trois fois moins nombreux. L'Europe, elle, paie trois guerres à la fois : celle d'Ukraine par ses arsenaux et ses budgets, celle d'Ormuz par sa facture énergétique, et celle, plus sourde, de son propre déclassement.
XIII. La confluence des aveuglements
Résumons le dossier, comme au terme d'une instruction.
À charge contre l'Occident : des assurances verbales de 1990 documentées par ses propres archives, puis piétinées par cinq vagues d'élargissement ; l'avertissement de Kennan, le câble de Burns, la folie de Bucarest — une promesse sans protection ; l'ingérence exhibée de 2014 ; l'aveu de Merkel et de Hollande sur Minsk, qui a certifié rétroactivement la duplicité occidentale ; l'incapacité, trente ans durant, d'offrir à la Russie une place dans l'architecture de sécurité européenne qu'elle demandait quand elle était faible ; et cette constance impériale américaine, d'Ajax à l'Irak et jusqu'à Ormuz, qui interdit à Washington de jouer les vierges du droit international. Tout cela est vrai, et je le maintiens mordicus : cette guerre a été rendue possible, pensable, presque inévitable, par trente ans d'arrogance et de surdité occidentales. Ceux qui datent le mal du 24 février 2022 sont des faussaires du calendrier.
Mais l'instruction a un second volet, et je me mépriserais de l'escamoter. Rendre une guerre possible n'est pas la déclencher : en février 2022, aucune armée ne menaçait la Russie, l'adhésion ukrainienne à l'OTAN était renvoyée aux calendes grecques, et c'est Poutine qui a choisi — contre l'avis même de ce que son élite comptait de plus lucide — de régler par le fer une question de mémoire et de sphère d'influence, en déchirant la seule promesse écrite du dossier, celle de Budapest, signée par son pays. Le grief sécuritaire était réel ; la réponse choisie fut impériale, et son résultat parle : voulant éloigner l'OTAN, il l'a fait entrer en Finlande et en Suède, ajoutant 1 300 kilomètres de frontière atlantique à sa hantise ; voulant prouver que l'Ukraine n'existait pas, il a achevé de la faire exister — car rien ne fonde une nation comme un siège. Et le grand absent de tous nos débats géopolitiques, où réalistes et atlantistes se disputent l'Ukraine comme une case d'échiquier, ce sont les Ukrainiens eux-mêmes : ce peuple corrompu et courageux, capable de descendre dans la rue en pleine guerre pour défendre ses agences anticorruption contre son propre président, et qui a démontré depuis 2022 qu'il n'était l'objet de personne — ni de Washington, ni de Moscou, ni de nos théories.
Castoriadis, mon vieux maître, aurait dit que s'affrontent ici trois significations imaginaires irréductibles : pour la Russie, 1945 et la sainte terreur de l'encerclement ; pour l'Amérique, la certitude missionnaire d'incarner la fin de l'histoire ; pour l'Ukraine, la volonté nue d'exister. Aucun traité ne réconciliera des imaginaires ; tout au plus peut-on les empêcher de s'entretuer. C'est pourquoi je ne conclurai ni « Poutine a eu raison » — on n'a jamais raison d'ouvrir un charnier — ni « le camp du Bien vaincra », car il n'y a pas de camp du Bien dans cette histoire, seulement des responsabilités inégalement réparties et universellement niées. Je conclurai en généalogiste : cette guerre est la fille légitime de deux promesses trahies, de deux mémoires de 1945 dressées l'une contre l'autre, et de deux impérialismes — l'un qui avance en dollars et en bases, l'autre en chars et en charniers. Le jour venu — et il viendra, car les guerres finissent toujours par où elles auraient dû commencer, par la table —, il faudra bien rebâtir ce que de Gaulle appelait l'Europe de l'Atlantique à l'Oural : une maison commune avec la Russie, mais jamais plus sur le dos de ceux qui vivent entre elle et nous. En attendant, à Senlis, Anne de Kiev — Anne de Russie — regarde passer les siècles, reine indivise de deux peuples qui se déchirent pour savoir lequel est son véritable héritier. Elle sait, elle, que la réponse est : les deux. C'est toute la tragédie, et ce devrait être toute la solution.
Notes de bas de page
- Timothy Snyder, Terres de sang : L'Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, 2012 ; Serhii Plokhy, Aux portes de l'Europe : Histoire de l'Ukraine, Gallimard, 2022.MD
- Grzegorz Motyka, Od rzezi wołyńskiej do akcji „Wisła”, Podsłuch, 2011.MD
- National Security Archive (Université George Washington), NATO Expansion: What Gorbachev Heard, 12 décembre 2017.MD
- George F. Kennan, « A Fateful Error », The New York Times, 5 février 1997.MD
- William J. Burns, Câble diplomatique « Nyet means nyet: Russia's NATO enlargement redlines », Ambassade des États-Unis à Moscou, 1er février 2008 (publié par WikiLeaks).MD
- Déclaration du Sommet de Bucarest, Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN), 3 avril 2008.MD
- Mémorandum sur les garanties de sécurité relatives à l'adhésion de l'Ukraine au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, Budapest, 5 décembre 1994.MD
- Tribunal d'arrondissement de La Haye, Jugement rendu le 17 novembre 2022 sur le crash du vol MH17 de la Malaysia Airlines.MD
- Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (OHCHR), Conflict-related civilian casualties in Ukraine, rapports 2014-2021.MD
- Entretien avec Angela Merkel, « Hatte Sie gedacht, ich komme mit Pferdeschwanz? », Die Zeit, 7 décembre 2022.MD
- Entretien avec François Hollande, « Francois Hollande: ‘There will only be a way out of the conflict when Russia fails on the ground’ », The Kyiv Independent, 28 décembre 2022.MD
- International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ), Pandora Papers: Investigation into offshore companies of Volodymyr Zelensky and Kvartal 95, 3 octobre 2021.MD
- Bureau national anticorruption d'Ukraine (NABU) et Parquet spécialisé anticorruption (SAPO), Enquête « Opération Midas », 10 novembre 2025 ; Ukrainska Pravda, révélations d'avril-mai 2026 ; Transparency International, Corruption Perceptions Index 2024.MD
- Franceinfo et The Conversation, « Crise du détroit d'Ormuz et marché mondial de l'énergie », mars-juin 2026.MD
- Rosstat ; Direction générale du Trésor, Nouvelles économiques de l'Eurasie, février 2026 ; Banque centrale de Russie ; FMI, Perspectives de l'économie mondiale, avril 2026 ; BCE, projections de mars 2026 ; OFCE, prévisions d'avril 2026. Voir aussi John Mearsheimer, « Why the Ukraine Crisis Is the West's Fault », Foreign Affairs, vol. 93, no 5, 2014.MD

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