Monnerville, Césaire, Bissol, Valentino, Vergès, de Lépervanche — ces hommes de gauche qui ont fait entrer les colonies dans la République par la porte du droit
Il faut commencer par le paradoxe, car tout est là. Au moment précis où, partout dans le monde, l'émancipation des peuples colonisés prend le visage de la rupture — l'indépendance, le drapeau neuf, la frontière retracée —, quelques hommes des « vieilles colonies » françaises font le choix exactement inverse. Ils ne réclament pas la sortie de la France : ils en réclament l'entrée pleine et entière. La loi du 19 mars 1946 ne détache pas la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et La Réunion de l'Empire pour les rendre à elles-mêmes ; elle les y arrache pour les verser dans le droit commun de la République. Décoloniser, ici, ce fut demander davantage de France.
Le mot même de « départementalisation » est forgé pour la circonstance par le plus jeune des députés d'outre-mer, Aimé Césaire. Lui préférera bientôt une autre formule, plus juste : loi d'égalisation. Car ce que ces hommes vont chercher à Paris au printemps 1946, dans l'euphorie de la Libération et devant une Assemblée constituante qui votera à l'unanimité, ce n'est pas une nation nouvelle. C'est la fin du régime colonial, la fin du pouvoir discrétionnaire du gouverneur, la fin de la discrimination raciale — et l'application, enfin, des lois que leurs propres élus contribuaient depuis des décennies à voter sans jamais les voir s'appliquer chez eux. Liberté, égalité, fraternité : non pas des idéaux importés et imposés, mais des promesses que ces hommes vont retourner comme une arme contre l'ordre colonial qui s'en réclamait sans les tenir.
Le diagnostic est limpide. La maladie n'était pas l'excès de République ; c'était son inachèvement. Le remède ne pouvait donc être la sécession, mais la cure d'intégralité.
Gaston Monnerville — la République faite homme
S'il fallait une seule figure pour incarner le « plus de France », ce serait lui. Né en 1897 à Cayenne dans une famille de fonctionnaires d'origine martiniquaise, petit-fils d'aïeux qui avaient connu l'esclavage, Gaston Monnerville — quarante-neuf ans le jour de la départementalisation — est l'archétype de ce que son biographe a nommé « l'esclave libéré » : le boursier que la République, par le concours, fait monter de Cayenne à Toulouse, puis du barreau de Paris jusqu'au deuxième fauteuil de l'État.
Avocat, il se rend célèbre en 1931 en arrachant l'acquittement des émeutiers guyanais de l'affaire Galmot. Député radical-socialiste de la Guyane dès 1932, sous-secrétaire d'État aux Colonies à la veille de la guerre, il s'engage sous les drapeaux — il est officier sur le cuirassé Provence lors de Mers el-Kébir — avant de gagner la Résistance et de diriger un maquis d'Auvergne. Franc-maçon de la Grande Loge de France, il consacre toute sa vie publique, dira-t-on, à un « amour sans réserve pour la République ».
Il prépare la départementalisation, puis devient président du Conseil de la République en 1947, et premier président du Sénat de la Ve République de 1958 à 1968. Vingt-deux ans durant, le deuxième personnage de l'État français aura été un homme noir né en Guyane. La preuve vivante que l'égalité républicaine n'était pas une formule. Et lorsqu'en 1962 de Gaulle voudra faire élire le président au suffrage universel par référendum, c'est encore au nom de la Constitution et du régime républicain que Monnerville lui jettera le mot terrible de « forfaiture ». L'homme qui voulait plus de France fut aussi celui qui la défendit contre l'homme qui en incarnait la gloire. Voilà la fidélité d'un républicain : non pas à un homme, mais à un texte.
Aimé Césaire — le poète rapporteur, ou l'égalité contre l'oubli
C'est lui qui tient la plume de la loi. À trente-deux ans, le benjamin des députés d'outre-mer en est aussi le rapporteur : devant la commission des Territoires d'outre-mer, il ouvre les débats le 12 mars 1946 et fait voter l'érection des « quatre vieilles » en départements, « sur un pied d'égalité avec les départements métropolitains ».
Le paradoxe Césaire est vertigineux. Voici l'auteur du Cahier d'un retour au pays natal, le fondateur de la revue Tropiquesdressée contre l'amiral Robert et Vichy, le théoricien de la Négritude — et il choisit la voie la plus légaliste, la plus républicaine qui soit. Pour lui, l'intégration demandée est l'aboutissement normal d'un processus historique entamé dès le rattachement des îles à la France au XVIIᵉ siècle. Le citoyen existait déjà — depuis 1848, depuis l'abolition — mais sur un strapontin. Il s'agit de lui donner le siège.
Et pourtant Césaire ne confond jamais l'égalité avec l'effacement. Sa formule fulgurante — l'égalité ne souffre pas de rester abstraite — contient déjà tout ce qui viendra. Car l'homme évoluera. En octobre 1956, après le rapport Khrouchtchev, sa Lettre à Maurice Thorez consomme la rupture avec le Parti communiste : aucune doctrine, écrit-il, ne vaut sinon « repensée par nous, repensée pour nous ». Il fonde en 1958 le Parti progressiste martiniquais, se rallie au mot d'autonomie, théorise une « politique des petits pas ». La loi qu'il a portée en 1946, il la jugera bientôt inachevée. Non qu'il la renie : il en mesure la limite. L'égalité juridique fut conquise ; l'égalité réelle, et la reconnaissance de la singularité, restaient à faire. Césaire est le confluent vivant de cette histoire : la Négritude et la République, l'identité et le droit commun, tenues ensemble sans jamais se dissoudre l'une dans l'autre.
Léopold Bissol — l'ébéniste qui déposa le texte
On l'a oublié, et c'est une injustice, car c'est de sa main qu'est partie la première proposition. Né en 1889 au Robert, de père inconnu, orphelin de mère à deux ans, titulaire du seul certificat d'études, ébéniste devenu petit patron : à cinquante-six ans, Léopold Bissol est l'homme du peuple, le syndicaliste sorti des campagnes misérables du début du siècle. Fondateur dès 1919 du groupe « Jean Jaurès », matrice du communisme martiniquais, artisan de la chute de l'amiral Robert en 1943, il est élu député en novembre 1945.
Et c'est lui qui, le 17 janvier 1946, dépose la proposition de loi tendant à classer la Guadeloupe et la Martinique comme départements — celle dont Césaire sera le rapporteur. Si Césaire est la voix, Bissol est la main qui pose le texte sur le bureau de l'Assemblée. Homme discret, presque effacé, père de huit enfants élevés à la seule force de sa volonté, il porte une idée très simple et très grande : pour le travailleur des champs de canne, devenir département, ce n'est pas une abstraction constitutionnelle, c'est l'espérance du salaire égal, de la sécurité sociale, de la fin du pacte colonial qui prolongeait, sous d'autres noms, le régime de la servitude. La départementalisation, chez Bissol, a un visage ouvrier. Elle est sociale avant d'être symbolique.
Paul Valentino — le dissident lucide, ou « la France, oui, mais pas l'uniforme »
Et puis il y a celui qui dit non. Non pas à l'égalité — il est de gauche, socialiste, résistant de la première heure, interné par Vichy au bagne des Îles du Salut, jusqu'à cette île du Diable où l'on avait jeté Dreyfus quarante ans plus tôt — mais à la manière. Maire de Pointe-à-Pitre pendant près de quinze ans, figure de la SFIO guadeloupéenne, Paul Valentino — quarante-trois ans — s'oppose à la départementalisation telle qu'on la met en place.
Sa crainte est précise, et l'histoire lui donnera en partie raison : il redoute qu'une assimilation hâtive, mal étudiée, mal adaptée aux conditions de vie locales, ne vienne raboter les prérogatives budgétaires et fiscales des conseils généraux et nier les spécificités de territoires que des milliers de kilomètres séparent de l'Hexagone. En septembre 1946, il tente de faire ajouter à l'article 74 un amendement réservant aux assemblées d'outre-mer des attributions supplémentaires. La commission le repousse ; l'Assemblée ne le suit pas.
Valentino dérange la belle thèse, et c'est sa grandeur. Il montre que le camp progressiste n'était pas monolithique : parmi ces hommes de gauche, certains voulaient « plus de France » tout court, d'autres voulaient « plus de France autrement ». Lui réclamait l'égalité dans le droit et la reconnaissance de la différence — refusant le faux choix entre l'assimilation qui efface et la séparation qui déchire. C'est, mot pour mot, une philosophie de la confluence. Valentino est l'homme qui, dès 1946, avait deviné la tension qui travaille encore l'outre-mer aujourd'hui.
Raymond Vergès — le médecin des pauvres
À La Réunion, le « plus de France » a d'abord le visage d'un médecin. Né à Saint-Denis en 1882 — c'est, à soixante-trois ans, le doyen des six —, Raymond Vergès est un homme de science avant d'être un homme politique : ingénieur agronome, puis médecin formé en métropole, il passe même cinq années en Chine à former des ingénieurs locaux avant de revenir, en 1931, prendre la direction du service de santé de la colonie — d'abord à Hell-Bourg, puis à Saint-André. L'homme connaît donc l'île par son envers : les corps, la misère, les maladies que le statut colonial entretient.
Ce regard clinique commande tout. Fondateur en 1944 du journal Témoignages — « organe de défense des sans défense » —, animateur avec Léon de Lépervanche du CRADS, le Comité républicain d'action démocratique et sociale, il pose sur l'île un diagnostic sans appel : le mal s'appelle colonie, et le seul remède est le droit commun de la République. Maire de Saint-Denis, élu député communiste en octobre 1945, il cosigne avec Lépervanche, le 12 février 1946, la proposition tendant à ériger La Réunion en département français — proposition qui sera fondue dans le texte unique rapporté par Césaire.
Mais le médecin sait aussi qu'un diagnostic juste n'est pas une guérison. Dès le 1er février 1949, il interpelle le gouvernement sur l'application de la loi : la volonté politique manque, l'outre-mer n'est pas la priorité, l'égalité promise tarde à se traduire dans les textes. La maladie a été nommée ; le traitement, lui, traîne. De cette lucidité naîtra la fédération communiste réunionnaise (1947), matrice du futur Parti communiste réunionnais que portera son fils Paul. Car Raymond Vergès est aussi un patriarche : père de Jacques l'avocat et de Paul l'homme politique, il ouvre une lignée qui occupera, pour le meilleur et pour la controverse, un demi-siècle de vie publique réunionnaise.
Léon de Lépervanche — « Ti Léon », le bourgeois fait cheminot
S'il existe une incarnation vivante de la confluence des contraires, c'est lui. Né en 1907 dans la grande bourgeoisie réunionnaise, Léon de Lépervanche — trente-huit ans — fait l'inverse de ce que sa naissance commandait : il descend. Dès 1923, il prend un emploi subalterne au Chemin de fer et Port de La Réunion. Le fils de bonne famille se fait journalier, puis cheminot, puis tribun des dockers et des ouvriers. « Ti Léon », l'appelleront ses camarades — celui qui a quitté son monde pour épouser celui des sans-grade.
Lecteur de Marx, secrétaire général de la Fédération réunionnaise du travail qui rassemble bientôt trente-sept syndicats, il déclenche la grève générale du 23 janvier 1937 et mène trois années de combats pour des droits élémentaires : la journée de huit heures, les congés payés, la caisse de retraite, les allocations familiales — et, par-dessus tout, la suppression de l'engagisme, ce système de travail sous contrat qui, après 1848, avait pris le relais de l'esclavage sans en changer tout à fait la nature. Licencié du Chemin de fer en 1938, persécuté sous Vichy, traduit en 1941 devant la cour criminelle spéciale de Saint-Denis, il paie de sa personne le prix de son engagement.
Le détail qui dit tout : en octobre 1945, il est élu non pas dans le collège des citoyens, mais dans celui des non-citoyens. Car la colonie votait alors en deux collèges séparés — une inégalité inscrite dans les urnes elles-mêmes, que la loi de 1946 aura précisément pour effet d'abolir. Voilà l'homme désigné par les seconds pour réclamer, à Paris, la pleine citoyenneté de tous. Cosignataire de la proposition du 12 février 1946, c'est lui qui adresse à l'île, le 14 mars, le télégramme fondateur : « Honneur annoncer Réunion département français. » Pour ce révolutionnaire qui resta toute sa vie écartelé entre deux mondes — bourgeoisie et prolétariat, cheminot et député —, « plus de France » signifiait une chose très concrète : que les conquêtes sociales du Front populaire, votées à Paris, cessent enfin de s'arrêter au large de l'île. Décoloniser, pour Ti Léon, c'était faire entrer la République sociale par le port qu'il administrait.
Étaient-ils des révolutionnaires ?
Je ne le crois pas — du moins pas au sens où l'on emploie d'ordinaire ce mot. Mais la nuance mérite qu'on s'y arrête, car elle est le nœud de toute l'affaire.
Dans la doctrine, quatre d'entre eux l'étaient pleinement : Bissol et Césaire à la Martinique, Vergès et de Lépervanche à La Réunion siégeaient tous sous l'étiquette communiste, dans le parti de la révolution. Monnerville était radical-socialiste, Valentino socialiste SFIO — la gauche de gouvernement, réformiste de tradition. Mais dans la méthode, aucun des six ne fut un insurgé. Ils n'ont pas pris d'armes, pas dressé de barricades, pas appelé à renverser l'ordre. Ils ont fait voter une loi. Ils ont usé du bulletin, de la tribune, du rapport parlementaire, de l'amendement. Leur instrument fut le plus républicain qui soit : le droit.
Et c'est ici, me semble-t-il, que se loge le vrai paradoxe. Des révolutionnaires de doctrine ont choisi l'outil le plus légaliste pour mener à bien leur émancipation. La « révolution » qu'ils voulaient n'était pas la table rase de 1789, mais son achèvement : tenir enfin la promesse de la Déclaration des droits pour des hommes que la République disait citoyens depuis 1848 sans jamais les traiter comme tels. Ils ne voulaient pas abattre la maison ; ils voulaient qu'on leur en ouvre toutes les pièces. Non pas moins de France — plus de France, et la France pour de bon.
Que cette égalité juridique soit demeurée, pour partie, abstraite — selon le mot même de Césaire qui, dès 1956, parlera d'échec et se tournera vers l'autonomie —, voilà la part d'ombre de la victoire. À La Réunion, le même désenchantement : Raymond Vergès constate dès 1949 que les textes ne suivent pas, et la fédération qu'il a fondée, devenue sous son fils Paul le Parti communiste réunionnais, basculera elle aussi vers l'autonomie, jusqu'au long affrontement avec Michel Debré. La confluence qu'avait pressentie Valentino ne fut jamais tout à fait résolue. Elle ne l'est toujours pas. Mais c'est justement parce qu'ils ont fait entrer ces îles dans la République par le droit, et non par la rupture, que le débat reste un débat français — interne, fraternel, légitime — et non l'aveu d'un divorce. Ces hommes n'ont pas tranché la querelle de l'égalité et de la singularité. Ils l'ont rendue possible.
Note. Six hommes, quatre territoires, deux océans, une même République conquise par le droit : la Martinique (Césaire, Bissol), la Guyane (Monnerville), la Guadeloupe (Valentino) et La Réunion (Vergès, de Lépervanche). Eugène Rousse a pu nommer le texte « loi d'égalité Vergès–Lépervanche » ; Césaire, lui, parlait de « loi d'égalisation ». La cohérence du combat, d'un bout à l'autre de l'Empire, force le respect — y compris dans sa part inachevée.
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