Concept de Didier Buffet

Le Confluenceur est l'opposé même de l'influenceur. Il est né suite à une reflexion sur le rôle néfaste des influenceurs sur les réseaux sociaux qui polarisent la société en créant un effet centrifuge qui sert les extrêmes. Le Confluenceur a un effet centripete non pas pour créer un extrême centre, surtout pas, mais pour toujours se tenir à distance des extrêmes, des fondamentalismes et de la pensée unique.

Un confluenceur est celui qui fait se rejoindre ce que l'époque sépare. Il ne cherche ni le compromis (qui rabote), ni le consensus (qui nivelle), ni la médiation (qui arbitre). Il cherche la confluence : ce point précis où deux courants, sans renoncer à ce qu'ils sont, finissent par couler ensemble. Le mot n'existait pas ; l'acte, lui, me semblait manquer cruellement à notre vocabulaire. Je l'ai donc forgé — et j'en ai fait, au fil des années, un concept philosophique que j'ai développé dans mon Petit Traité philosophique de Confluence.

Cet article est la porte d'entrée. Vous y trouverez la définition, la genèse du mot, ce qu'il recouvre, ce qu'il n'est pas, et comment on peut, concrètement, devenir confluenceur.

D'où vient le mot

Le français possède médiateur, conciliateur, négociateur, arbitre, facilitateur. Tous ces mots supposent un tiers extérieur au conflit, qui intervient depuis une position neutre. Aucun ne décrit ce dont je parle.

Le confluenceur n'est pas extérieur. Il est dans les courants. Il les porte en lui. C'est précisément parce qu'il a traversé plusieurs rives — plusieurs appartenances, plusieurs fidélités, plusieurs langues — qu'il peut reconnaître la possibilité d'une confluence là où d'autres ne voient qu'une ligne de fracture.

J'ai forgé le mot en empruntant à la géographie fluviale ce qu'elle a de plus juste : la confluence est ce lieu précis où deux rivières se rejoignent sans se dissoudre. On voit longtemps, en aval, les deux couleurs d'eau rouler côte à côte avant de se mêler. Rien ne s'efface. Tout s'accorde.

Qu'est-ce qu'un confluenceur

Trois traits le caractérisent.

Premièrement, il est métis dans son mode d'être. Pas nécessairement par le sang — mais par la biographie, les lectures, les amitiés, les ruptures. Il a vécu plusieurs mondes et refuse de n'en servir qu'un seul.

Deuxièmement, il reconnaît la légitimité des courants qu'il réunit. Il ne prétend pas les dépasser, ni les hiérarchiser. Il tient que chaque courant porte une vérité partielle que la confluence peut révéler plus pleinement.

Troisièmement, il agit — il ne contemple pas. Le confluenceur n'est pas un observateur. C'est un praticien. Il organise des rencontres, rapproche des lectures, construit des ponts concrets. La confluence, pour lui, n'est jamais une idée abstraite : c'est un travail.

Ce que le confluenceur n'est pas

  • Ce n'est pas un centriste. Le centriste cherche le point équidistant ; le confluenceur cherche le point fécond. Ce ne sont pas les mêmes géométries.
  • Ce n'est pas un tiède. Il a des convictions fortes, souvent vives. Mais il tient que ses convictions gagnent à rencontrer celles qui les contredisent.
  • Ce n'est pas un relativiste. Il ne dit pas que tout se vaut. Il dit que des courants apparemment opposés peuvent, en se rejoignant, produire quelque chose qu'aucun des deux ne produisait seul.
  • Ce n'est pas un médiateur professionnel. Le médiateur se retire une fois l'accord trouvé. Le confluenceur reste — parce qu'il fait partie de ce qu'il a contribué à faire advenir.

La pratique de la confluence

Si le confluenceur se définit par ce qu'il fait, encore faut-il dire comment il le fait. Quatre gestes me paraissent essentiels.

Écouter jusqu'au bout. Pas comme on écoute pour répondre, mais comme on écoute pour comprendre ce qui, dans le discours de l'autre, résiste à ma propre évidence. C'est là, dans cette résistance, que gît souvent la part vraie.

Nommer les courants. Avant de les faire se rencontrer, il faut les dire clairement — avec leurs noms, leurs histoires, leurs fiertés. Une confluence qui escamote ce qui la précède n'est qu'une dissolution.

Organiser le lieu. Une confluence ne se décrète pas, elle s'héberge. Un texte, une table, un projet, un rituel, une fête — il faut un lieu pour que les courants acceptent de se rejoindre.

Accepter la lenteur. En aval d'une confluence géographique, les deux eaux roulent longtemps côte à côte. C'est normal. Le confluenceur ne force pas le mélange ; il tient la durée.

Pourquoi ce mot, maintenant

Nous vivons un moment où les appartenances se raidissent. Chacun est sommé de choisir son camp, de purifier sa ligne, de désigner ses ennemis. Les nuances sont taxées de lâcheté, les fidélités multiples de trahison.

Le confluenceur n'accepte pas cette économie du conflit. Il ne la fuit pas non plus — il la traverse. Il tient qu'on peut être à la fois pleinement d'ici et pleinement d'ailleurs, pleinement de son temps et pleinement de sa mémoire. Il tient que les identités sont des confluents, pas des forteresses.

C'est, je crois, une manière de refuser l'époque sans la mépriser.

Pour aller plus loin

Ce concept est développé de façon plus systématique dans mon Petit Traité philosophique de Confluence, où je retrace sa généalogie, ses figures tutélaires et ses applications possibles — de la philosophie du soin à la culture créole, de la vie politique à la pratique artistique.

Les articles qui suivront sur ce blog déclineront, cas par cas, ce que peut être un geste confluenceur : dans l'histoire de La Réunion, dans la médecine, dans la controverse publique, dans la table même — car on peut aussi faire confluer des saveurs.


Didier Buffet est gérontologue et philosophe du soin. Il tient ce blog depuis un an et a forgé le concept de confluenceur dans son Petit Traité philosophique de Confluence.