Une journée entière. Six épisodes enchaînés — c’est le cas de le dire. Et au sortir, je suis enthousiasmé. J’avais pourtant abordé cette série avec la plus grande méfiance, fatigué d’avance par la litanie des poncifs habituels sur l’esclavage. Après Ni chaîne ni maître et le livre puis le film tirés de l’affaire Furcy, je me disais : qu’est-ce qu’on va encore nous pondre ? Eh bien on s’est trompé. La série Enchaînés de France 2 est une vraie réussite — et je vais essayer de dire pourquoi.
Carte d’identité de la série
Avant d’entrer dans le fond, posons les éléments. Enchaînés est une fiction française en six épisodes de 52 minutes, créée et écrite par le scénariste réunionnais Alain Moreau, en co-écriture avec Adriana Barbato et Fanny Talmone. La réalisation est signée Laure de Butler. La musique est composée par Audrey Ismaël. Le tout est produit par Alexandre Boyer et Emmanuel Daucé pour Tetra Media Fiction, en coproduction avec France Télévisions, Be-FILMS et la société belge Umedia, avec le soutien de la Région Réunion et la participation du CNC, du Fonds Images de la Diversité et de l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires.
Le tournage s’est déroulé du 18 mars au 6 juin 2025 dans les communes de Saint-Benoît, Salazie et dans l’Ouest de l’île. Détail savoureux — et révélateur : alors même que le premier épisode s’ouvre sur un cyclone qui ravage l’habitation Bellevue, le cyclone Garance s’est abattu sur les décors dix jours avant le premier clap. La fiction rattrapée par le réel : il a fallu réécrire en urgence et composer avec coupures d’électricité et hélicoptères. La nature réunionnaise a tenu son rôle de coproductrice involontaire.
La série est diffusée sur France 2 les mercredis 6 et 13 mai 2026 à 21h10, par groupes de trois épisodes, et disponible sur france.tv depuis le 30 avril. En Belgique, la RTBF La Trois l’a programmée du 7 au 21 avril 2026.
Le casting : un choix réunionnais assumé
Au cœur du dispositif, un duo : Olivier Gourmet dans le rôle de Charles Bellevue, propriétaire ruiné d’une habitation de café, et Enzo Rose dans celui d’Isaac, jeune esclave qui apprend en début de série qu’il est aussi le fils caché de son maître. Pour Enzo Rose, c’est un premier grand rôle, et la générosité d’Olivier Gourmet à son égard saute à l’écran.
Autour d’eux, un ensemble solide :
- Elsa Lepoivre (sociétaire de la Comédie-Française) en Constance Bellevue, l’épouse trahie ;
- Baptiste Carrion-Weiss dans le rôle de Henri Bellevue, le fils ;
- Théa Burdin dans celui d’Églantine Bellevue ;
- Lula Cotton-Frapier en Amélia Dennemont ;
- Éric Caravaca dans le rôle de Georges-Marie Dennemont, le voisin ;
- Lolita Tergemina en Célestine, la mère d’Isaac ;
- Francis Convert en Mr Roland, le régisseur ;
- Alséni Bathily en Tristan ;
- Jean-Luc Trulès en Ovide.
Et — clin d’œil pour les Réunionnais qui suivent les réseaux — j’ai reconnu plusieurs visages familiers, notamment Daniel Léocadie, qui campe avec une justesse glaçante l’un des commandeurs les plus cruels de la plantation. Pour mémoire, on l’avait déjà vu dans O.P.J. en 2019.
La majorité des techniciens et des comédiens sont réunionnais. C’est un choix revendiqué par la production. Et cela se sent : on sent à l’écran cette densité particulière de gens qui portent en eux l’héritage de ce qu’ils jouent. Comme l’a dit Laure de Butler à Séries Mania, certains comédiens, sans expérience de plateau, ont apporté leur propre mémoire de cette histoire — et cela ramène quelque chose de cette « part d’humanité extrêmement forte » qu’on ne fabrique pas en école.
Le ressort dramatique : le double lien
L’idée maîtresse, c’est ce double cordon entre Charles Bellevue et Isaac : le maître est aussi le père. Alain Moreau y voit le terrain où s’incarnent toutes les ambiguïtés du paternalisme colonial — non pas le paternalisme comme rhétorique, mais le paternalisme comme structure affective réelle, faite de domination, de honte, d’attachements interdits, et parfois d’affection véritable malgré tout.
C’est exactement là que la série gagne sa partie. Elle refuse le découpage facile entre méchants maîtres et gentils esclaves. Elle montre des êtres pris dans une mécanique qui les broie tous, à des degrés différents. Aux scénaristes je dis chapeau : ils ont nourri leur récit de mille petits éclats d’histoire et de légendes réunionnaises qu’on reconnaît au fil des épisodes. On y retrouve un peu de l’histoire d’Élie et du forgeron, des échos du couple Frême et Marie dans Les Marrons (1844) de Louis-Timagène Houat — premier roman réunionnais —, des silhouettes de Madame Desbassayns, et même la chapelle pointue où se marie le fils Bellevue à la fin. La maison, on la reconnaît aussi.
Pour les Métropolitains qui découvriront cette série sans bagage préalable, c’est l’occasion de comprendre que l’esclavage à Bourbon n’a rien à voir avec celui des Antilles. Le récit antillais a été beaucoup plus filmé, beaucoup plus écrit, beaucoup plus codifié. Bourbon, elle, reste largement absente de l’imaginaire national — alors même qu’elle constitue un cas singulier, avec ses propres équilibres démographiques, son propre marronnage, ses propres dynamiques.
Ce que la série dit vrai
À l’époque où se situe la série — 1806, donc juste après la Révolution française mais sous Napoléon, et douze ans à peine après la première abolition de 1794, qui n’a jamais été appliquée à Bourbon — l’île compte une population très majoritairement servile. À l’aube du XIXe siècle on est dans des proportions où les esclaves dépassent largement les libres ; à la veille de l’abolition de 1848, on comptera environ 60 000 esclaves pour 40 000 libres. Cela change tout. Cela explique la peur permanente du soulèvement, la dureté des règles, la milice, et la façon dont les grandes familles, à 10 000 km de Paris, vivaient finalement dans une autonomie de fait.
La série montre bien :
- la tragédie au sens grec — les jalousies entre habitations, les amours interdits, la mécanique implacable des destins ;
- le rôle de la milice, qui n’avait pas autorité dans les murs des grandes plantations ;
- la menace permanente de la révolte, et le fait que les esclaves eux-mêmes pouvaient être cruels — pas par essence, mais parce que la liberté valait tous les sacrifices, y compris celui d’éliminer une famille entière ;
- les obligations du Code Noir — nourrir, soigner, loger — qui n’effacent rien de la cruauté mais cadrent malgré tout la vie de l’habitation ;
- la taille réelle des plantations : 20, 30, 40 esclaves, ce qui est déjà conséquent. Madame Desbassayns en aura jusqu’à 406 d’après son testament — exceptionnel. Plus tard, les frères de Kerveguen monteront jusqu’à 2000, mais répartis sur plusieurs habitations.
La violence comme atmosphère. La série n’élude pas — et c’est tant mieux — la place du viol dans la mécanique de la plantation. Isaac est lui-même issu de ce qu’on appellerait aujourd’hui un viol : son existence même rappelle que la loi du maître sur le corps de l’esclave ne connaissait pas d’exception. La grossesse de Célestine n’est ni un accident, ni une romance interdite : c’est une banalité statistique de Bourbon. Beaucoup de Réunionnais d’aujourd’hui descendent en ligne directe de ces violences-là — ce qui complique singulièrement les généalogies et les identités.
Et il faut dire ce qui est difficile à entendre dans nos catégories contemporaines : la brutalité était l’air qu’on respirait, à tous les étages de la société coloniale. Les enfants des maîtres eux-mêmes étaient durement corrigés, parfois maltraités. La vie était rude pour tout le monde — fièvres, cyclones, mortalité infantile vertigineuse, espérance de vie autour de 30 à 40 ans à la naissance. Nous ne sommes pas à l’époque du consentement. Nous sommes dans la loi du plus fort, qui valait dans la grande maison comme dans le camp d’esclaves. Et c’était vrai aussi entre esclaves : luttes pour la nourriture, pour la place auprès du maître, pour la survie pure et simple. La hiérarchie de la plantation reproduisait en miroir celle de la maison de maître. Cela ne dédouane personne — ni le maître, ni le commandeur, ni rien. Mais cela permet de comprendre pourquoi la sortie de cette violence a été si longue, et pourquoi elle laisse encore aujourd’hui des traces que nul vernis républicain n’a vraiment effacées.
Et surtout, la série démonte le mythe d’un esclavage « plus doux » à La Réunion — mythe que beaucoup ressortent encore aujourd’hui pour faire passer la pilule. Alain Moreau l’a dit franchement à Séries Mania : on a longtemps répété que les maîtres étaient globalement « plutôt gentils » avec leurs esclaves, et c’est totalement faux.
Mes réserves d’historien amateur
Je ne serais pas honnête si je ne pointais pas quelques incohérences. Elles n’enlèvent rien à la réussite de l’ensemble, mais autant les dire.
La langue. La série fait parler les esclaves en créole et les maîtres en français. C’est une simplification narrative — compréhensible pour le grand public, mais historiquement discutable. En 1806, les colons sont sur l’île depuis près de 150 ans. Le créole est d’abord la langue des maîtres, ou plus exactement la langue d’usage commune née du contact entre eux et leurs esclaves. Les esclaves, eux, parlaient à leur arrivée les langues de leurs origines : malgache, langues du Mozambique, des Comores. Ce n’est qu’au fil des générations, et par absorption, que le créole va digérer ces langues — exactement comme le français aujourd’hui digère le créole. Les langues dominantes mangent les langues dominées : c’est l’ordre logique de l’évolution linguistique, pas un drame. Mais il fallait le dire.
La géographie du marronnage. La série se clôt sur un camp marron dans les Hauts, du côté de Salazie. Or les premiers Blancs ne se sont aventurés à Salazie qu’à partir des années 1830. En 1806, on est en pleine période de marronnage actif, certes, mais l’imagerie cyclorama d’un camp serein avec fumée blanche pose question — et au passage : un camp marron qui fait de la fumée blanche bien visible, c’est exactement ce qu’il fallait éviter pour ne pas attirer les chasseurs de Noirs. Petite incohérence. Pas grave : c’est de la fiction, et l’esthétique de la fin sert le propos.
La fonction punitive. Le shock — le supplice — est montré comme un outil disciplinaire récurrent. Dans la réalité, les maîtres ont vite compris qu’abîmer un esclave, c’était abîmer leur propre capital productif. Le calcul économique tempérait souvent la cruauté pure. Mais la cruauté existait, et la série a raison de ne pas l’édulcorer.
La malédiction de l’île, et la psychanalyse collective
Je rejoins ici un thème que j’ai déjà travaillé sur ce blog — celui de la Réunion comme île maudite au sens tragique du terme. Quand on a vécu, sur quelques générations, les viols, les empoisonnements, les infanticides, les assassinats, les enfants qui voient mourir leur mère et les mères qui voient mourir leurs enfants, cela ne disparaît pas avec la promulgation d’une loi. Cela reste dans le sang. Cela structure encore aujourd’hui — cette violence intra-familiale particulière, ces codes sociaux, ces hiérarchies non dites que l’actrice Lolita Tergemina a justement appelés « les stigmates ». La loi Taubira de 2001 — qui a 25 ans cette année — a reconnu la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Mais une reconnaissance juridique n’est pas une cure.
Je le dis souvent : il faudrait à La Réunion une psychanalyse collective. Pas une commission, pas un mémorial supplémentaire, pas une plaque de plus. Un travail patient et dur d’élucidation, pour que les morts cessent d’agir à travers les vivants.
Marronnage hier, marronnage aujourd’hui
Et puis il y a ce que la série inscrit en filigrane et qui est, à mes yeux, son geste le plus puissant : la mise en récit du marronnage. Pour partir marron, il fallait du courage. La forêt réunionnaise tue vite ceux qui s’y enfoncent sans savoir : ravines, rempart, dénivelé, déshydratation. Combien sont morts avant d’atteindre le moindre camp ? Combien sont partis sans aucune garantie de retrouver d’autres marrons ? On a là quelque chose qui ressemble étonnamment au peuple hébreu fuyant l’Égypte — j’assume l’analogie, elle me paraît juste. Des fugitifs en quête d’une terre où être eux-mêmes.
Mais — et c’est là que je veux conclure — le marronnage n’est pas terminé. Il a simplement changé de chaînes. Au XXIe siècle, les chaînes du Créole ne sont plus les fers du commandeur. Ce sont les fléaux modernes qui font tenir tranquille un peuple en lui ôtant les moyens de se gouverner lui-même :
- la dépendance à l’alcool, premier anesthésique de la souffrance sociale ;
- la dépendance au Zamal et plus largement à toutes les substances qui endorment au lieu de réveiller ;
- la dépendance aux subventions, qui infantilisent autant qu’elles nourrissent et qui ont fini par tenir lieu de projet de société ;
- et plus profondément, tout ce qui empêche l’autonomie au sens grec du terme.
Je m’arrête sur ce dernier mot, parce qu’il porte tout. Autonomie, c’est αὐτονομία : auto, soi-même, et nomos, la loi. Se donner à soi-même sa propre loi. Comme l’a magnifiquement retravaillé Castoriadis, une société hétéronome reçoit ses lois d’ailleurs — de Dieu, de la Tradition, de Paris, de Bruxelles, des bailleurs de fonds, du marché. Une société autonome sait que ses règles sont son œuvre, et les assume comme telles. Tant qu’on attendra de l’extérieur le sens, l’argent et la permission, on restera enchaîné — peu importe le nom et l’élégance des chaînes.
Devenir libre aujourd’hui, c’est encore partir marron — mais le maquis a changé d’adresse. Il est dans l’école, dans la maîtrise du français, dans la connaissance approfondie de sa propre culture créole (sans laquelle on n’a rien à dire), dans l’élévation par l’éducation et la pensée. C’est ainsi qu’on devient un papang : un homme qui plane haut, qui voit large, qui n’a plus besoin de la forêt pour respirer — ni d’un chèque mensuel pour exister.
Quand Isaac, dans le dernier épisode, atteint le camp marron, je crois qu’il faut le voir comme cela : non pas l’aboutissement géographique d’une fuite, mais l’image d’un commencement. Le moment où un homme cesse d’être un objet pour devenir un sujet de son histoire.
En résumé
Enchaînés est une série que je recommande sans réserve. Aux Réunionnais d’abord, parce qu’elle dit quelque chose de juste sur leur passé — et donc sur leur présent. Aux Métropolitains ensuite, parce qu’elle ouvre un pan d’histoire de France que l’école expédie en quelques paragraphes. Et à ceux qui s’intéressent au cinéma tout court, parce qu’elle est portée par un casting remarquable, une réalisation immersive, un scénario tissé serré, et une volonté assumée de ne pas tomber dans le manichéisme.
Que les premiers colons soient devenus des gros blancs richissimes — Desbassayns, Panon, et tant d’autres — ou qu’ils soient au contraire descendus dans la pauvreté ; qu’ils aient porté des noms qui peuplent encore aujourd’hui les rues de l’île — Hoarau, Payet, Rivière, Grondin, Fruteau, Vergoz, et la longue liste des familles issues du premier peuplement ; qu’ils aient été cruels comme certains commandeurs de la série, ou plus humains comme l’était par exemple Julien Gonneau-Montbrun (1727-1801), capitaine de la milice bourgeoise et père d’Ombline Desbassayns, qui affranchit douze de ses esclaves le 31 mars 1794 — la vérité historique est mille fois plus complexe que la grille morale dans laquelle on voudrait l’enfermer. Enchaînés honore cette complexité. C’est déjà beaucoup. À mon sens, c’est tout.
Bon visionnage à toutes et tous. Et faites passer le mot.
— DiBu
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