Imaginez un homme convaincu que l’histoire humaine, malgré ses guerres, ses misères et son apparent désordre, raconte au fond une seule grande histoire — celle d’une raison qui se cherche et finit par se trouver. Cet homme s’appelle Hegel, et il a peut-être l’ambition la plus folle de toute la philosophie : expliquer le sens caché de l’histoire universelle.


Qui est Hegel ?


Georg Wilhelm Friedrich Hegel naît à Stuttgart en 1770 et meurt à Berlin en 1831, emporté par le choléra. Entre ces deux dates, il aura été pasteur sans église, précepteur d’enfants riches, journaliste, directeur de lycée, puis enfin professeur à l’université. Son ascension est lente : il publie son grand livre, la Phénoménologie de l’Esprit, à trente-sept ans, alors même que Napoléon vient d’envahir l’Allemagne. Il termine sa vie au sommet de la philosophie allemande, dans une chaire prestigieuse à Berlin où ses cours attirent toute l’Europe pensante.
Sa place dans l’histoire de la philosophie
Pour comprendre où se situe Hegel, imaginons un grand fleuve qui prend sa source chez Kant. Emmanuel Kant (1724-1804) avait fait une découverte bouleversante : nous ne voyons pas le monde tel qu’il est en lui-même, mais tel que notre esprit le met en forme, comme à travers des lunettes que nous ne pourrions pas retirer. Cette idée a ouvert un courant qu’on appelle « l’idéalisme allemand », parce qu’il accorde à l’esprit (à l’idée) un rôle premier dans la connaissance des choses.
Trois grands successeurs prolongent Kant : Fichte, Schelling, et enfin Hegel, qui pousse l’idée le plus loin. Là où Kant pensait qu’une part du réel resterait toujours hors de notre portée, Hegel affirme au contraire que la pensée et le réel sont au fond la même chose. C’est sa formule la plus célèbre, et la plus provocante : « Tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel. »


Ses maîtres


Hegel fait ses études au séminaire de Tübingen, dans le sud-ouest de l’Allemagne, où il partage sa chambre avec deux camarades de génie : le poète Hölderlin et le futur philosophe Schelling. Tous trois se passionnent pour la Révolution française, lisent Rousseau, et plantent — dit-on — un arbre de la liberté dans la cour de leur séminaire.
Mais ses véritables maîtres sont morts depuis longtemps quand il les rencontre dans ses lectures. D’Aristote, le philosophe grec, il retient l’idée que toute chose tend vers un but, qu’il y a dans la nature une direction. D’Héraclite, autre penseur grec, il garde l’intuition que rien n’est jamais figé : tout est mouvement, tout est conflit. Mais pour notre sujet — la philosophie de l’histoire —, deux inspirateurs sont décisifs : Spinoza et surtout Leibniz. De Spinoza, philosophe hollandais du XVIIe siècle, Hegel reçoit l’idée que Dieu n’est pas au-dehors du monde, mais qu’il est le monde lui-même — c’est ce qu’on appelle l’immanence. De Leibniz, son compatriote allemand contemporain de Spinoza, il hérite quelque chose d’encore plus important : le projet d’une « théodicée », mot que Leibniz invente en 1710 pour désigner la justification de Dieu face au mal du monde. Leibniz croyait que nous vivions dans le meilleur des mondes possibles, et que les maux particuliers s’inscrivaient dans une harmonie supérieure. Hegel reprend ce projet, mais le déplace : ce n’est plus Dieu qu’il faut justifier, c’est l’histoire elle-même.


Sa philosophie de l’histoire


Voici son idée centrale, étonnante et provocante : l’histoire des hommes a un sens, et ce sens, c’est la liberté qui se conquiert peu à peu. Hegel le résume d’une phrase : « L’histoire universelle est le progrès dans la conscience de la liberté. »
Il distingue trois grandes étapes. Dans l’Orient antique — Égypte, Perse, Chine —, un seul homme est libre : le despote, qui décide de tout pour tous. Dans la Grèce et la Rome antiques, quelques-uns sont libres : les citoyens, mais pas les esclaves, ni les femmes, ni les étrangers. Avec le christianisme et le monde moderne, on reconnaît enfin que tous les hommes sont libres en droit. L’histoire est donc une longue marche, lente et douloureuse, vers la reconnaissance universelle de la liberté humaine.
Mais comment cela avance-t-il ? Par contradictions et dépassements. Chaque époque porte en elle des tensions internes qui finissent par la faire éclater, et de cet éclatement naît une époque nouvelle, qui garde quelque chose de la précédente tout en la dépassant. C’est ce que Hegel appelle la « dialectique » : un mouvement à trois temps où une chose se heurte à son contraire, puis se transforme en quelque chose de plus riche. Pensez à un enfant qui devient adolescent en s’opposant à ses parents, puis adulte en intégrant ce qu’il a refusé et ce qu’il a appris.
Plus étrange encore : les grands acteurs de l’histoire, comme César ou Napoléon, croient agir par ambition personnelle, mais ils servent en réalité un mouvement qui les dépasse. Hegel parle de la « ruse de la Raison » : nos passions individuelles travaillent, à notre insu, pour quelque chose de plus grand que nous. Napoléon ne pensait qu’à sa gloire, mais il a répandu le Code civil et l’idée de liberté à travers l’Europe. Toute l’histoire, dit Hegel en reprenant explicitement le mot leibnizien, est ainsi une « véritable théodicée » — non plus celle de Dieu, mais celle de la Raison qui se justifie à travers ses propres détours.


Les critiques


Cette grande fresque a fait grincer beaucoup de dents. Schopenhauer, son contemporain et rival, le traitait simplement de charlatan payé par le roi de Prusse. Plus sérieusement, Marx reprendra la dialectique de Hegel pour la « remettre sur ses pieds » : ce n’est pas la Raison qui mène l’histoire, dit-il, mais l’économie et la lutte des classes — pas les idées, mais le pain.
Kierkegaard, philosophe danois, reproche à Hegel d’oublier l’individu concret, avec ses angoisses, sa foi, son existence singulière qu’aucun système ne peut résorber. Nietzsche, plus tard, refuse l’idée d’un progrès et d’un sens : l’histoire, pour lui, est conflit de forces, sans but, sans destination finale. Au XXe siècle, le philosophe autrichien Karl Popper accuse même Hegel d’avoir préparé le terrain aux totalitarismes en faisant de l’État l’incarnation de la Raison. Lévinas, enfin, lui reproche d’écraser le visage du prochain sous le rouleau compresseur du Tout.


Comment je me situe dans sa pensée?


Et pourtant, deux siècles plus tard, je continue de lire Hegel — et de me reconnaître en lui. La théorie de la confluence que je développe depuis mon Petit Traité philosophique de Confluence s’inscrit, je le crois, dans cette grande lignée hégélienne de l’idéalisme allemand. Contrairement à Marx, qui voit dans les rapports matériels le moteur de l’histoire ; contrairement à Kierkegaard, qui s’arrête à l’angoisse de l’individu singulier ; contrairement à Lévinas, qui suspend la marche du Tout devant le visage du prochain — je crois qu’il existe bien un déterminisme proprement humain qui nous dépasse, et que ce sont les idées, et non l’économie ou la seule souffrance singulière, qui mènent peu à peu l’humanité vers son progrès. Ce déterminisme travaille en nous comme un inconscient collectif : nous croyons agir librement et selon nos vues propres, mais nous confluons, à notre insu, vers ce que l’Esprit prépare. Hegel appelait cela la ruse de la Raison. Je l’appelle, pour ma part, la confluence.