Ce qu'il aura fallu de Cannes et du Japon pour que la France entende enfin une révolution née chez elle.
Il faut imaginer la scène, parce qu'elle est presque trop belle pour être vraie. Ce 15 mai 2026, sur la Croisette, un cinéaste japonais — Ryūsuke Hamaguchi, palmé à Venise, oscarisé pour Drive My Car — présente en compétition officielle un film de trois heures et seize minutes, Soudain, dans lequel Virginie Efira incarne la directrice d'un EHPAD parisien tentant d'introduire, contre toutes les résistances de son institution, une méthode française de soin appelée « Humanitude ». Le film, en français pour la première fois dans la filmographie d'Hamaguchi, sortira au Japon le 19 juin 2026 et en France le 12 août. Et soudain, vraiment soudain, des journalistes français qui ignoraient encore hier le mot lui-même l'entendent quinze fois prononcé dans une salle de cinéma cannoise.
C'est par ce détour — par un Japonais filmant à Paris pour parler au monde — que l'Humanitude entre dans le grand récit culturel français. Trente ans après sa codification. Cinquante ans après les premières intuitions de ses fondateurs.
Une méthode née de gymnastes devenus soignants
Le mot lui-même n'a pas été forgé par Yves Gineste ou par Rosette Marescotti. Le terme humanitude apparaît pour la première fois en 1980 sous la plume de l'écrivain suisse Freddy Klopfenstein, dans un mince livre de méditations poétiques publié à Genève chez Labor et Fides, sans définition véritablement arrêtée. Le généticien Albert Jacquard le reprend en 1986-1987, dans un sens philosophique cette fois, modelé sur le négritude d'Aimé Césaire : pour Jacquard, l'humanitude désigne « les cadeaux que les hommes se sont faits les uns aux autres depuis qu'ils ont conscience d'être ». En 1989, c'est le gériatre français Lucien Mias qui, le premier, introduit le mot dans le champ du soin.
C'est à ce vocable déjà chargé que Rosette Marescotti et Yves Gineste vont donner, dans les années 1990, sa traduction technique. Tous deux étaient professeurs d'éducation physique et sportive jusqu'en 1979, avant de commencer à animer des formations à la manutention des malades dans le cadre de la formation continue. Ils glissent assez vite d'une approche ergonomique vers une approche humaniste et réhabilitatrice. En 1985, ils créent le centre Communication et Études Corporelles (CEC). En 1995, ils déposent juridiquement la marque « Philosophie de soin de l'Humanitude » — également appelée « méthodologie de soin Gineste-Marescotti ».
Quatre piliers et cent cinquante techniques
L'architecture conceptuelle est limpide, et c'est sans doute sa limpidité même qui a hérissé tant de chapelles universitaires. L'Humanitude s'appuie sur trois piliers relationnels — le regard, la parole, le toucher — et sur un quatrième pilier identitaire : la verticalité. Ces quatre piliers constituent les bases vitales des relations humaines positives tout au long de la vie. Autour d'eux se déploie un corpus de techniques — environ cent cinquante — qui ne sont rien d'autre que la grammaire opérationnelle du soin. Le regard, par exemple, doit être horizontal, axial — bien en face de la personne — tendre et long, pour que la personne âgée, surtout si elle souffre de troubles majeurs du comportement, puisse se reconnaître et se ressentir comme faisant partie de l'humanité dans son ensemble.
C'est en cela que la méthode est philosophique avant d'être technique : elle suppose que la dignité, loin d'être une donnée acquise, est un recevoir continu, et qu'on peut, par négligence ou par routine, déshumaniser celui qu'on est précisément chargé de soigner. Le mot d'ordre — « vivre et mourir debout » — n'est pas un slogan : c'est une thèse anthropologique. Une personne qu'on lève, à qui l'on parle, qu'on regarde et qu'on touche reste un humain. Une personne qu'on lave au lit dans le silence cesse de l'être.
L'ampleur du travail accompli a longtemps été tue en France, alors qu'elle est considérable : plus de mille établissements formés, plus de trente mille patients suivis personnellement par Gineste dans des soins qualifiés d'« extrêmes » — c'est-à-dire ceux que personne d'autre ne savait plus prendre en charge. Ces chiffres, qui devraient être un sujet de fierté nationale, restent inconnus du grand public français.
Une cabale française née d'un succès télévisuel
L'origine de la défiance française est moins philosophique qu'on ne le croit. Elle est temporelle, et elle a une date. Entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, quatre grandes chaînes — Canal+, France 2, France 3 et TF1 — produisent successivement des reportages majeurs sur la maltraitance en institution. Dans les quatre, l'Humanitude apparaît comme la solution, le contre-exemple lumineux, la preuve qu'on peut soigner autrement. Gineste et Marescotti, jusque-là connus du seul monde gérontologique, deviennent en quelques mois des références médiatiques.
C'est précisément à ce moment que les attaques commencent. Comme le dit Yves Gineste lui-même, sans détour : « avant ces émissions, nous n'avons aucun problème ». Le succès télévisuel a déclenché ce que la France sait si bien produire — une cabale d'experts. En 2008, le sociologue Jean-Jacques Amyot, directeur de l'Office aquitain de recherche sur les personnes âgées, signe dans Gérontologie et société un article qui devient la pièce centrale de la controverse : il y dénonce l'appropriation d'un terme jusque-là libre, la confusion entretenue entre humanité et humanitude, et ce qu'il considère comme la nouveauté prétendue de la méthode, diffusée selon lui « dans des conditions éthiques douteuses ». L'anthropologue Bernadette Puijalon va plus loin et s'indigne du marketing du secteur :
Depuis les années 70, j'ai vu passer tellement de modes ! Je regrette simplement que les méthodes marketing soient de plus en plus agressives.
Les arguments tournent toujours autour des mêmes axes : le mot serait approprié, la marque déposée serait suspecte, les formations seraient onéreuses. Examinons-les sereinement. Le prix des formations Humanitude est dans la moyenne stricte du marché des formations continues en santé — vérifiable, et vérifié. La charte professionnelle des Instituts Gineste-Marescotti contient un article 2 explicite : « les intérêts commerciaux ne prendront jamais le pas sur la qualité ». Quant au mot, je rappelle qu'il a été introduit dans le champ du soin par Lucien Mias en 1989, qu'il a fait l'objet d'un travail de codification opérationnelle de dix ans avant d'être déposé en 1995 — ce qui s'appelle, dans toute autre culture professionnelle que la française, une démarche de qualité et de protection du sérieux d'une méthode.
La vraie question n'est donc pas celle des arguments d'Amyot et de Puijalon ; elle est celle de leur moment. Pourquoi ces critiques surgissent-elles précisément quand l'Humanitude entre à la télévision ? Pourquoi pas plus tôt, quand la méthode se construisait dans l'indifférence ? La réponse, désagréable à formuler, est probablement celle que donne Gineste : « il fallait me détruire et les jaloux se sont mis à parler ». Pendant qu'on débattait du copyright sur le mot, dans les services, huit soins difficiles sur dix s'adoucissaient. Certains établissements mesuraient une division par sept de la consommation de neuroleptiques en quatre ans. Mais le pays préférait débattre du terme.
La consécration tokyoïte
C'est ici que l'histoire bascule, et qu'elle bascule loin. À Tokyo, le Dr Miwako Honda, gériatre au centre médical national, entend parler de cette méthode française qu'on attaque en France. Elle vient, observe, se forme. Favorablement impressionnée, elle invite Yves Gineste et Rosette Marescotti à présenter leur approche au Japon, à des centaines de soignants et directement dans les services hospitaliers.
Malgré les enseignements universitaires, les années d'expérience des médecins, des soignants, personne n'avait songé que l'on pouvait apprendre à regarder, parler, savoir tenir des mains de façon particulière. La rumeur s'est mise à courir dans l'hôpital.
— Dr Miwako Honda
Ce qui suit n'a aucun équivalent dans la trajectoire d'une innovation française récente en sciences du soin. Yves Gineste et Rosette Marescotti sont nommés Special Appointed Professor à l'université de Kyoto, Visiting Researcher au NHO Tokyo Medical Center, Invited Professor à l'université de Shizuoka. En 2017, leur équipe de recherche reçoit du ministère japonais de l'Éducation un financement de 300 millions de yens — environ 2,5 millions d'euros — dans le cadre du projet CREST. La ville de Fukuoka, un million et demi d'habitants, finance la formation de ses soignants, puis des aidants familiaux, puis annonce vouloir former chacun de ses citoyens aux techniques de l'Humanitude. Que l'on s'arrête sur ce dernier point : une ville japonaise décide de former ses citoyens à une méthode de soin française que la France n'enseigne toujours pas dans la plupart de ses IFSI.
Yves Gineste, soixante-dix ans passés, devient au Japon une figure médiatique. On le filme dans les services, on le suit dans les familles, on le voit apprendre, à des fils qui n'osent plus regarder leur père dément, à le regarder de nouveau.
Au Japon, les familles n'arrivent plus à regarder. La femme qui aimait son mari l'aime toujours et n'arrive plus à le regarder dans les yeux.
— Yves Gineste
La société qui a inventé le concept de kodokushi — la mort en solitude — découvre dans l'EPS française la grammaire du lien qu'elle a perdue. Et pendant ce temps, en France, on en est encore à se demander si la marque déposée pose un problème déontologique.
Le miroir tendu par Hamaguchi
C'est ce déplacement, cette circulation paradoxale d'un savoir-faire d'Occident vers l'Asie puis de l'Asie vers le grand écran européen, que Ryūsuke Hamaguchi a flairé. Pour son premier film en français, le cinéaste, ému par la correspondance entre deux Japonaises sur la fin de vie, cherchait un pont entre les deux pays. Il a choisi l'Humanitude :
C'est une méthode française qui a été importée au Japon et qui y est désormais pratiquée dans plusieurs établissements ; elle place la dimension humaine au cœur des soins thérapeutiques, pour l'intégrité de chaque être humain.
— Ryūsuke Hamaguchi
On notera la formulation : « importée au Japon ». Pour Hamaguchi, l'Humanitude n'est plus française que par origine ; elle est devenue, dans son imaginaire, aussi japonaise. Le tournage de Soudain s'est déroulé en partie dans un véritable EHPAD : « De nombreux résidents et membres du personnel ont pris part au film. Pour beaucoup de résidents, le tournage a constitué une forme de divertissement ; certains ont participé comme figurants, d'autres regardaient depuis leur fenêtre », raconte le cinéaste.
Les critiques sont partagées — certains reprochent au film un didactisme trop appuyé, le mot « Humanitude » prononcé une quinzaine de fois — mais d'autres y voient un « vrai film de solutions », qui « mériterait bien une Palme d'or ». La photographie solaire, les longs plans, les massages de pieds collectifs : tout l'attirail esthétique d'Hamaguchi se met au service d'une philosophie du soin qu'on n'attendait pas sur la Croisette.
Ce que ce voyage nous dit
Il y a, dans la trajectoire de l'Humanitude, une morale dont la France gagnerait à s'inquiéter. Une méthode peut naître chez nous, démontrer ses effets pendant trois décennies, former plus de mille établissements et soigner plus de trente mille patients parmi les plus difficiles, et continuer d'être traitée comme une mode marketing par une partie de l'establishment académique français — pendant que Kyoto, Shizuoka et Fukuoka en font, eux, un objet de recherche, de politique publique et de fierté civique. Il a fallu un cinéaste japonais, un tapis rouge, Virginie Efira en blouse blanche, pour que les Cahiers du Cinéma et Le Monde écrivent enfin le mot.
Le mécanisme, lui, mérite d'être nommé. Quand Gineste et Marescotti étaient des praticiens obscurs formant quelques centaines de soignants, personne ne leur cherchait noise. Quand quatre grandes chaînes de télévision les ont fait apparaître, coup sur coup, comme la solution à la maltraitance institutionnelle, les attaques sont arrivées. Pas par hasard. Pas pour des raisons éthiques. Par jalousie professionnelle — c'est-à-dire par ce ressort très français qui consiste à attaquer le succès dès lors qu'il échappe aux corps constitués et qu'il ne vient pas d'eux.
Et il est un peu mortifiant de constater qu'il faut attendre 2026 et le festival de Cannes pour que la France redécouvre, comme un objet étranger venu d'ailleurs, ce que deux profs de gymnastique avaient compris en se penchant sur des grabataires des hospices français quarante ans plus tôt : que regarder, parler, toucher, et tenir debout, ce n'est pas accessoire au soin. C'est le soin.
Le mot « humanitude », chez Albert Jacquard, désignait les cadeaux que les hommes se sont faits depuis qu'ils ont conscience d'être. Voilà, à mes yeux, l'une des plus belles ironies contemporaines : nous avions, pendant trente ans, un cadeau dans les mains. Nous le tendions, distraitement, à qui voulait le prendre. Le Japon l'a saisi. Cannes nous le rend, par procuration, à travers le regard d'un cinéaste qui ne parle pas notre langue.
Soyons honnêtes : il faudra peut-être attendre la sortie en salles du 12 août pour que la France entière en parle. Mais cette fois, au moins, elle n'aura plus l'excuse de ne pas savoir.
— DiBu
Je connais Yves depuis 1999. J'ai suivi tout son parcours. Il a été le pionnier avec quelques-uns, avec son épouse de l'époque, Rosette, avec Lucien Mias, l'ancien capitaine de l'equipe de France de Rugby. Ils ont créé "gerialist" la toute première liste de diffusion sur la gerontologie.
Lucien Mias (Papidoc, CH Mazamet), Michel Cavey, Bernard Pradines (CH Albi), Robert Manteau, Jérôme Pellissier, Yves Mamou (Le Monde, co-fondateur d’Agevillage), Annie de Vivie (co-fondatrice d’Agevillage), Didier Buffet (Nutrisenior), Jean-Pierre Martin (gériatre, Guadeloupe puis Sarlat), Robert Hugonot (réseau ALMA) et d'autres dont j'ai oublié le nom.

Member discussion: