J'ai eu le bonheur de croiser Jacques Weber deux fois deux fois de suite, dans deux hôtels et deux villes. La première, à Marseille, à la Résidence du Vieux-Port : il est intervenu tranquillement dans notre discussion avec Éric, le célèbre réceptionniste de ce bel hôtel, et a accepté de causer un long moment. Nous avons parlé de Michel Galabru — de cette générosité du jeu, de cette présence corporelle, de cette voix reconnaissable entre toutes. Weber en parlait avec tendresse, presque avec reconnaissance, et cette tendresse disait déjà beaucoup de lui : les grands acteurs aiment les autres grands acteurs, et ils savent nommer, précisément, ce qui fait qu'un homme est vivant sur un plateau. Galabru, disait-il en substance, c'était le théâtre populaire dans ce qu'il a de plus noble : la joie de jouer pour les autres, sans faire la leçon à personne. J'ai compris, à l'écouter, que Weber se reconnaissait dans cette filiation-là : celle des artisans.

La seconde rencontre eut lieu à Rennes, alors que j'étais venu pour un congrès d'hémato-pédiatrie : il y donnait Les Conséquences de Pascal Rambert au TNB. Même hasard, même hôtel, même bonheur d'une parole offerte sans façon. J'y ai retrouvé l'homme à la longue écharpe, le sourire patient, cette façon qu'il a de poser la voix comme on pose une main sur une épaule.

De ces deux rencontres, j'ai gardé l'impression d'une présence rare : un homme qui écoute autant qu'il parle, qui rit franc, et chez qui le théâtre ne s'éteint jamais tout à fait.

Le parcours

Né à Paris en 1949, formé au Conservatoire national supérieur d'art dramatique, Jacques Weber en est sorti en 1971 avec un prix d'excellence décerné à l'unanimité. Plutôt que la voie royale de la Comédie-Française, qu'il refuse, il rejoint la compagnie de Robert Hossein à Reims. Geste fondateur : ce sera toujours, chez lui, le compagnonnage plutôt que l'institution, l'aventure plutôt que la stalle, l'atelier plutôt que la vitrine.

Il dirige successivement le Centre dramatique national de Lyon (1979-1985), puis le Théâtre de Nice (1986-2001), où il imprime sa marque : un théâtre de troupe, populaire et exigeant, qui n'oppose pas Molière au public d'aujourd'hui. Vingt-deux ans à la tête de deux maisons, à former, à monter, à tenir la décentralisation culturelle debout quand la mode commençait à la railler. Il y aura transmis autant qu'il y aura joué.

Cyrano, surtout, devient son rôle-monde. Créé à Mogador en 1983, il l'aura repris plus de cinq cents fois, jusqu'à en faire, en 2026, l'objet d'une nouvelle méditation scénique, Rêver, rire, passer, à la Pépinière. Cinq cents Cyrano : c'est-à-dire cinq cents soirs à porter le panache de Rostand, à faire sonner le vers comme une lame, et à pleurer sous le balcon ; cinq cents soirs à comprendre que le théâtre est une chose qui se mérite, chaque fois à neuf.

Au cinéma, le grand public le découvre en comte de Guiche dans le Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990), face à Depardieu : le César du meilleur second rôle viendra couronner cette interprétation, où la morgue laisse peu à peu transparaître l'homme blessé. Suivront tant de visages — TchaoDon JuanRuy Blas, des rôles à la télévision et au cinéma sur cinq décennies, et la voix, immédiatement reconnaissable, qui prête sa gravité à des documentaires comme à des fictions.

Le dernier chapitre

Ces dernières années, sa rencontre avec Pascal Rambert a ouvert un nouveau chapitre. Ranger d'abord, monologue écrit pour lui, où un homme range ses affaires avant de disparaître. Puis Les Conséquences — cette pièce vue à Rennes, où il porte avec Élodie Navarre une parole inquiète et lucide autour de la figure trouble de François Genoud, le banquier des nazis. Toujours debout, toujours en chantier, il refuse la pose du vétéran ; il préfère le risque du plateau.

Il faudrait dire encore l'écrivain, l'auteur de Des petits coins de paradis, le pédagogue qui transmet, l'homme engagé qui prend la parole sans calcul. Il faudrait dire aussi le père — Tommy, Stanley, Kim, des enfants entrés à leur tour dans le métier — et le compagnon d'une vie, Christine, qui signe d'ailleurs la mise en scène de son nouveau Cyrano. Jacques Weber est, disons-le, une voix française. Une voix qui sait se faire petite pour vous parler dans le hall d'un hôtel, et qui, dès qu'il joue, devient tonitruante.

À partir de quelques images que j'avais faites de lui, j'ai voulu faire ce portrait avec une IA pour immortaliser l'homme à la longue écharpe, aujourd'hui en train de pleurer Nathalie Baye à ses obsèques, à Saint-Sulpice. Une génération de comédiens s'en va, et c'est toute une manière d'habiter le plateau qui s'allège. Restent ceux qui, comme lui, tiennent encore la ligne. Que Dieu le protège!

#jacquesweber