Célébré comme l’auteur du texte fondateur de la franc-maçonnerie moderne, le pasteur écossais James Anderson demeure largement méconnu. Les archives dessinent pourtant le portrait beaucoup moins édifiant d’un homme ruiné, généalogiste complaisant et historien fort accommodant avec les faits. Une question s’impose alors : que reste-t-il d’un mythe fondateur lorsque l’on examine celui qui l’a mis en récit ?

En loge, on cite volontiers les Constitutions d’Anderson. On le fait avec respect, parfois presque à voix basse. Publié à Londres en 1723, l’ouvrage a donné à la franc-maçonnerie moderne ses premières règles imprimées. Beaucoup de frères le tiennent pour le texte fondateur de l’Ordre ; des obédiences entières s’en réclament et s’en disputent encore l’héritage.

Une question, pourtant, semble rarement posée : qui était James Anderson ?

La réponse écorne sérieusement la légende. Anderson n’a pas fondé la franc-maçonnerie et ne compte même pas parmi ses fondateurs. En septembre 1721, il reçoit seulement la mission de mettre en ordre d’anciens manuscrits maçonniques. Deux ans plus tard, il remet un livre. Son rôle historique commence là — et s’arrête, en principe, à ce travail de compilation.

Le personnage est moins majestueux que la postérité construite autour de son nom. Pasteur presbytérien ruiné par la spéculation, congédié par ses fidèles et poursuivi par ses créanciers, il gagnait notamment sa vie en composant pour l’aristocratie des généalogies dont la fiabilité fut très vite contestée. Plus grave encore, les registres de la Grande Loge portent la trace d’une modification destinée à lui attribuer une fonction qu’il ne détenait pas de plein droit.

Le mot de « crapule » paraîtra peut-être excessif. Il ne désigne ici ni un grand criminel ni un escroc de roman, mais une figure plus commune et, pour l’institution, plus embarrassante : celle d’un homme instruit, pressé par l’argent, prêt à arranger les faits, les lignées et jusqu’aux archives lorsque son intérêt l’exigeait.

Une biographie trouée de silences

On ignore l’année exacte de sa naissance : selon les sources, James Anderson serait né entre 1680 et 1690. Même le jour de sa mort demeure incertain — le 25 ou le 28 mai 1739. Ce flou, qui n’a rien d’exceptionnel pour l’époque, contraste néanmoins avec l’autorité presque monumentale dont son nom sera ensuite revêtu.

Quelques éléments sont établis. Né à Aberdeen, en Écosse, Anderson étudie au Marischal College avant de devenir pasteur presbytérien. En 1710, il s’installe à Londres et prend en charge une chapelle du quartier de Piccadilly. Pendant vingt-quatre ans, il y prêche devant une communauté composée surtout d’artisans et de petits commerçants écossais. Ses paroissiens le surnomment « l’évêque Anderson », par déférence autant, semble-t-il, que par ironie. Il publie plusieurs sermons. L’homme n’est ni sot ni dépourvu de talent : il possède une solide culture et sait tenir une plume.

Sa vie bascule en 1720 avec le krach de la Compagnie des mers du Sud. Cette société, qui avait obtenu le monopole du commerce avec l’Amérique du Sud espagnole en échange de la reprise d’une partie de la dette publique britannique, devient le cœur d’une fièvre spéculative. L’action, qui vaut environ 128 livres en janvier, approche les 1 000 livres au milieu de l’été. Londres tout entière spécule, des grands seigneurs aux boutiquiers. À l’automne, la bulle éclate : le titre retombe à 150 livres en quelques semaines. Des milliers de familles sont ruinées, des banques font faillite et l’enquête parlementaire conduite l’année suivante envoie le ministre des Finances à la Tour de Londres. Isaac Newton lui-même y aurait perdu une somme considérable.

Anderson perd l’essentiel de ses biens. À sa mort, une revue le décrira d’une formule qui tient à la fois du jugement et de l’excuse : un homme savant mais imprévoyant, victime de « l’année fatale ». Deux pamplets grossiers circulent alors à Londres pour se moquer de lui. Pour un homme d’Église qui prêche devant des paroissiens modestes, une ruine boursière n’est pas seulement un malheur privé : elle devient une humiliation publique.

La suite ressemble à une lente noyade. Les chercheurs britanniques Susan Mitchell Sommers et Andrew Prescott l’ont reconstituée à partir des archives judiciaires londoniennes. Anderson et son épouse investissent ce qui leur reste dans une fabrique de tapisseries. L’entreprise échoue et se termine devant les tribunaux. En janvier 1735, sa communauté le congédie et fait venir un autre pasteur d’Écosse. En novembre, Anderson affirme avoir été volé par un domestique, mais ne dépose jamais plainte. Pour les deux historiens, cet épisode ressemble moins à une affaire criminelle qu’à une tentative désespérée d’obtenir quelque argent.

Quelques semaines plus tard, il est placé sous le régime des « règles de la Flotte », une forme d’emprisonnement pour dettes. Le débiteur pouvait encore circuler, mais seulement dans le périmètre entourant la prison londonienne de la Flotte. Aucun registre ne mentionne sa libération. Il meurt en 1739, vraisemblablement toujours soumis à ce régime.

Cette situation importe, car elle éclaire les conditions dans lesquelles Anderson prépare la seconde édition des Constitutions, publiée en 1738. Sans paroisse, endetté et rémunéré pour son travail éditorial, il rédige alors le récit qui fixe en 1717 la naissance de la première Grande Loge. Cette date est encore présentée, trois siècles plus tard, comme l’acte fondateur de la franc-maçonnerie moderne.

1717, une naissance sans archives

Le récit est familier. Le 24 juin 1717, quatre loges londoniennes se seraient réunies dans une taverne à l’enseigne de « L’Oie et le Gril », près de la cathédrale Saint-Paul. Elles auraient décidé de se donner une autorité commune et élu Antony Sayer comme premier grand maître. Ainsi serait née la première Grande Loge, premier organisme central chargé de coordonner les loges.

Cette histoire repose cependant sur une source unique : Anderson lui-même. Elle ne figure pas dans l’édition de 1723, bien que l’auteur y traite de cette période. Elle apparaît seulement en 1738, soit vingt et un ans après les faits, sous la plume d’un homme qui n’était pas présent et dont la situation financière pouvait l’inciter à donner davantage d’ampleur à son ouvrage.

Surtout, aucune archive contemporaine ne vient confirmer son récit. Aucun compte rendu de la Grande Loge n’est conservé avant novembre 1723. Entre 1717 et 1721, on ne trouve aucune trace publique de son existence : ni article de presse, ni pamphlet hostile, ni mention dans un journal privé, ni parodie de théâtre. Rien. À partir de juin 1721, en revanche, lorsque le duc de Montagu prend la tête de l’organisation, les journaux londoniens s’en font largement l’écho. Ce silence de quatre ans, suivi d’une soudaine publicité, autorise au moins une hypothèse : la Grande Loge pourrait n’avoir véritablement vu le jour qu’en 1721.

Deux documents de l’époque renforcent cette lecture. Le premier est le journal de William Stukeley, antiquaire, médecin et ami de Newton. À la date de son initiation, en janvier 1721, il affirme avoir été le premier homme reçu franc-maçon à Londres depuis plusieurs années et précise qu’il fut difficile de réunir assez de frères pour accomplir la cérémonie. Ce témoignage s’accorde mal avec le tableau dressé plus tard par Anderson, qui décrit pour la même période une maçonnerie en plein essor, peuplée de nouvelles loges et de nobles récemment initiés.

Le second document est le registre d’une ancienne loge londonienne. Longtemps tenu pour une copie tardive, il a depuis été redaté des années 1720. Son récit de la réunion du 24 juin 1721 est précis : le duc de Montagu y est installé, prête serment sur la Bible et reçoit des loges de Londres le droit qu’elles détenaient jusque-là de se gouverner elles-mêmes. On reconnaît moins la cérémonie d’une institution vieille de quatre ans que l’acte de naissance d’une autorité nouvelle.

D’autres anomalies fragilisent la chronologie de 1738. La taverne dans laquelle se serait tenue une réunion préparatoire dès 1716 ne portait pas encore ce nom. Les effectifs avancés par Anderson — douze loges, puis seize, vingt et enfin vingt-quatre — progressent avec une régularité presque trop parfaite et contredisent ses propres listes. Il présente comme officier de la Ville de Londres un charpentier qui n’accédera à cette charge qu’en 1722 ; il qualifie de mathématicien un libraire dépourvu de titre scientifique ; il mentionne des nobles initiés en 1719 sans qu’aucun d’entre eux ait jamais pu être identifié. Bref c'était dés le début la Franc-Maçonnerie du copinage..et du remplissage des colonnes.

Son principal informateur, qu’Anderson remercie et dit avoir été mêlé aux événements de 1717, était alors apprenti charpentier sous contrat. Or l’apprenti dépendait entièrement de son maître, jusque dans l’usage de son temps libre. Il n’obtiendra sa maîtrise qu’en juin 1721. Il paraît donc très improbable qu’il ait pu exercer, quatre ans plus tôt, la fonction de surveillant de la nouvelle Grande Loge.

Reste Antony Sayer, le supposé premier grand maître. Après 1718, il disparaît presque entièrement des sources. Il ne réapparaît qu’en 1724, puis en 1730 et en 1742, chaque fois pour solliciter une aide financière de la Grande Loge. En décembre 1730, il est même convoqué afin d’être sévèrement réprimandé pour une conduite jugée « irrégulière », sans autre précision. Ce n’est qu’en 1730, treize ans après la fondation alléguée, qu’un document le qualifie pour la première fois d’ancien grand maître. À partir de 1733, il occupe le modeste emploi de gardien salarié à la porte d’une loge.

L’historien Roger Dachez a proposé une interprétation convaincante : dirigée par des ducs et de grands bourgeois, la jeune Grande Loge avait besoin, pour être acceptée par les frères plus modestes, de se donner une origine populaire. Sayer, pauvre et dépendant de l’institution, offrait la figure idéale. Il avait, de surcroît, peu de raisons de contester le rôle prestigieux qu’on lui attribuait rétrospectivement.

Quand l’histoire se corrige au couteau

On pourrait encore invoquer la mémoire défaillante, l’imprécision des sources ou les usages historiographiques du XVIIIe siècle. Mais certains actes matériels résistent à ces explications.

Anderson affirme avoir été nommé surveillant de la Grande Loge à la fin de 1721, en remplacement d’un titulaire fréquemment absent. Or la mention de cette nomination a été ajoutée de sa propre main sur la liste officielle des officiers. Plus troublant encore : dans le compte rendu de la séance du 24 juin 1723, les mots précisant qu’il siégeait à la place d’un autre ont été effacés par grattage. Les chercheurs estiment probable qu’Anderson lui-même ait procédé à cette altération, afin de laisser croire qu’il exerçait la fonction de plein droit.

Le geste change la nature de l’affaire. Gratter un registre officiel pour s’attribuer un titre n’est plus une approximation d’historien : c’est une falsification documentaire, l’équivalent d’une rature intéressée dans le procès-verbal d’une assemblée générale.

Une autre énigme apparaît dans la liste des loges ayant approuvé l’édition de 1723. Anderson y figure comme responsable d’une loge portant le numéro 17, que personne n’a jamais réussi à identifier. Les deux assistants qu’il nomme ne sont attestés nulle part ailleurs comme francs-maçons. Plusieurs chercheurs se demandent désormais si cette loge n’a pas été inventée pour lui permettre de siéger.

En février 1735, au moment où sa situation financière devient critique, Anderson se plaint devant la Grande Loge qu’un certain William Smith a recopié son livre, dont il se présente comme l’unique propriétaire. L’institution appelle alors les loges à boycotter l’ouvrage concurrent. L’affirmation était pourtant juridiquement infondée : selon les usages éditoriaux de l’époque, les droits appartenaient aux éditeurs, non à l’auteur. Anderson avait donc induit sa propre institution en erreur sur une question d’argent.

L’affaire du duc de Wharton est plus politique. Dans son édition de 1738, Anderson raconte que celui-ci serait devenu grand maître en 1722 au terme d’une procédure irrégulière, avant qu’il ne faille rétablir les formes. Dès 1895, l’historien britannique Robert Freke Gould avait montré que les journaux contemporains démentaient ce récit : la réunion avait été annoncée dans la presse, cinq cents frères y auraient assisté et Wharton avait été élu à l’unanimité.

Pourquoi réécrire cet épisode seize ans plus tard ? Entre-temps, le duc était devenu infréquentable. Partisan des Stuart catholiques, il s’était exilé au service du prétendant au trône avant de mourir accablé de dettes et de scandales. Son souvenir compromettait l’histoire officielle de l’institution ; il fallait le marginaliser.

À ce point, l’affaire dépasse le seul Anderson. Sommers et Prescott estiment que cette réécriture fut réalisée avec l’accord, sinon à la demande, de Jean-Théophile Desaguliers. Ce savant huguenot réfugié en Angleterre, assistant d’Isaac Newton et membre de la Royal Society, est souvent présenté par la tradition comme le véritable architecte de la franc-maçonnerie moderne. Il avait beaucoup à perdre à rester associé à un duc devenu encombrant.

Desaguliers n’était d’ailleurs pas au-dessus des rivalités internes. En juin 1723, sa reconduction à une fonction dirigeante ne l’emporte que par quarante-trois voix contre quarante-deux. Quelques mois plus tard, un responsable de loge est exclu pour avoir tenu contre lui des propos jugés déplacés. Les premières années de la Grande Loge furent manifestement moins sereines que ne le suggère le récit édifiant transmis par la postérité.

Des ancêtres sur commande

Un autre pan de la vie d’Anderson achève de préciser son rapport aux faits. Il gagnait aussi sa vie comme généalogiste.

En 1732, il publie des tableaux retraçant la lignée des rois et des empereurs « depuis Adam jusqu’à nos jours ». Dans sa préface, il propose ouvertement ses services : si les encouragements sont suffisants, il se dit prêt à établir la généalogie de toute la noblesse britannique. L’offre est commerciale et un comte la prend au mot en lui commandant l’histoire de sa famille.

L’ouvrage sera d’abord retiré de la vente, puis réédité dans une version corrigée. Les généalogistes du siècle suivant jugeront qu’une part substantielle de son contenu relevait de l’invention. Composer pour un commanditaire fortuné une ascendance plus flatteuse que certaine ne fut donc pas, chez Anderson, un simple accident de parcours : ce fut une activité rémunérée.

Son récit d’une franc-maçonnerie remontant à Adam et à Noé procède du même imaginaire. Il répond à une attente : doter une institution récente d’une ancienneté immémoriale et, par cette ancienneté, d’une légitimité supérieure.

Ce que l’on peut plaider pour sa défense

Le procès serait toutefois incomplet si l’on négligeait le contexte.

Inventer un passé glorieux était une pratique répandue dans l’Angleterre des années 1720. Quatre ans après la naissance officielle de la Grande Loge, un ordre de chevalerie anglais s’attribua lui aussi une histoire entièrement fabriquée. Les anciens manuscrits maçonniques vénérés avant Anderson faisaient déjà remonter l’Art royal à l’Antiquité. Il serait donc anachronique de juger un compilateur du XVIIIe siècle à la seule aune des exigences scientifiques contemporaines.

Anderson, ensuite, n’a pas agi seul. Pour l’édition de 1738, la Grande Loge lui avait expressément demandé d’énumérer tous les grands maîtres que l’on pourrait retrouver « depuis le commencement des temps ». L’institution cherchait à se donner une ancienneté supérieure à celle de ses rivales d’Écosse, d’Irlande et d’York. La légende répondait à une commande. Anderson en fut moins l’inventeur solitaire que l’exécutant disponible — et suffisamment démuni pour apposer son nom au résultat.

Enfin, les passages les plus célèbres des Constitutions ne sont probablement pas de lui. Les règlements pratiques sont attribués à George Payne. Quant à la fameuse première obligation, qui invite le maçon à adhérer à « cette religion sur laquelle tous les hommes s’accordent », une étude stylométrique publiée en 2024 la rapproche davantage de l’écriture de Desaguliers.

La distinction est essentielle. Ce qui, dans le livre, a contribué à rendre la franc-maçonnerie universelle pourrait être une œuvre collective. Ce qui semble appartenir le plus sûrement à Anderson, en revanche, est la mise en récit légendaire de ses origines.

La franc-maçonnerie ne repose donc pas sur le texte d’un seul escroc. Elle s’appuie sur une œuvre collective à laquelle un homme aux pratiques douteuses a prêté sa plume — et ajouté une fable.

Le mythe et la vérité

C’est ici que réside le véritable sujet. Car la contestation ne date pas d’aujourd’hui : elle fut immédiate.

Dès 1723, une annonce publiée dans un journal londonien dénonce des constitutions nouvelles, fort différentes des anciennes, rédigées au détriment de la société et au seul profit de leur auteur. Lors de la première réunion de la Grande Loge dont un compte rendu nous soit parvenu, en juin de la même année, le premier vote met en doute la validité de l’approbation du livre. L’assemblée refuse de confirmer les règlements imprimés et adopte une résolution sans ambiguïté : nul ne pourra désormais modifier quoi que ce soit à la maçonnerie sans l’accord préalable de la Grande Loge.

Les contemporains avaient donc vu le problème. Ils avaient protesté et voté. Trois siècles plus tard, nous célébrons pourtant l’ouvrage en ayant presque entièrement oublié leur objection.

Le plus troublant n’est pas qu’Anderson ait arrangé l’histoire. Les hommes le font depuis toujours, surtout lorsque l’argent, la réputation ou le pouvoir sont en jeu. Le véritable problème est que des personnes instruites continuent d’invoquer solennellement « les Constitutions d’Anderson » dans des tenues, des conférences ou des planches sans connaître l’homme qui tenait la plume ni les circonstances dans lesquelles le récit fut composé.

Il ne s’agit pas de brûler un livre ni d’abolir un symbole. Toutes les institutions se donnent une origine, et cette origine comporte presque toujours une part d’imaginaire. C’est aussi de cette manière qu’elles se racontent, se transmettent et tiennent debout. Une loge qui travaille sur le Temple de Salomon sait qu’elle ne conduit pas une fouille archéologique ; cela n’enlève rien à la portée du symbole. Un mythe reconnu comme tel peut être un outil fécond.

Ce qui devient contestable, en revanche, est de présenter ce mythe comme une vérité historique. Entre l’un et l’autre se tient précisément la différence qui sépare l’initiation de la tromperie.

Il devrait donc être possible de dire sereinement, en loge, que la date de naissance officielle de la franc-maçonnerie moderne est peut-être postérieure de quatre ans ; que son premier récit historique a été écrit par un pasteur ruiné, rémunéré pour son travail éditorial ; que cette histoire fut remaniée afin de tenir à distance un duc devenu politiquement compromettant ; et que son auteur probable altéra un registre officiel pour embellir sa propre fonction.

Il devrait être possible de le dire sans que rien ne soit retiré à la phrase grâce à laquelle le livre a traversé les siècles : celle qui affirme que des hommes que la religion, la nation ou l’opinion tenaient éloignés peuvent néanmoins se rencontrer et se reconnaître.

Une morale qui connaît la part de fable dont elle procède et l’assume vaut mieux qu’une morale qui se croit fondée sur une histoire littéralement vraie. La première est adulte. La seconde moins.

James Anderson meurt en mai 1739, endetté, sans qu’aucun registre conservé n’atteste sa libération. Il ne pouvait guère imaginer que, parmi tous ses travaux, ce livre de commande serait le seul à inscrire durablement son nom dans l’histoire.

Pour une franc-maçonnerie fidèle à sa propre exigence

Il faut donc cesser de convoquer le pasteur Anderson comme une autorité morale ou comme un sage dont chaque ligne serait parole d’Évangile. Non pour le bannir, mais pour le lire enfin comme un personnage historique : avec ses talents, ses faiblesses, ses intérêts et ses accommodements. Il existe des maçons célèbrent autrement plus honorables.

Les travaux existent. Des historiens ont consacré des années à dépouiller les archives, confronter les chronologies et distinguer les faits des reconstructions tardives. Leurs recherches sont accessibles à qui accepte de quitter un instant la répétition rituelle pour le travail critique. Or cette exigence de connaissance n’est-elle pas au cœur même de la démarche maçonnique ?

En célébrant Anderson sans le connaître, on croit rendre hommage à la franc-maçonnerie. On risque, en réalité, de conforter ceux qui la dépeignent depuis trois siècles comme une société d’entre-soi, un arrangement entre hommes qui se protègent, un cercle où l’on récite des formules que personne ne prend la peine de vérifier. C'est d'ailleurs assez proche malheureusement de la réalité historique si on se réfère aux débuts de l'Ordre. L’argument leur est offert : voyez, diront-ils, ils révèrent un faussaire sans même le savoir.

Vénérer sans connaître est précisément ce que la franc-maçonnerie prétend combattre. Une société qui se dit vouée à la lumière ne peut se satisfaire de réciter : elle doit examiner, confronter, vérifier. Si elle refuse de regarder en face l’homme qui a tenu sa plume fondatrice, elle cesse d’être une communauté de chercheurs de vérité pour devenir une assemblée de dévots.

Pour conclure, je ne saurais trop recommander la lecture de Mon oncle Sosthène, la nouvelle de Guy de Maupassant. Avec l’ironie cruelle qui lui est propre, l’écrivain nous rappelle que les loges maçonniques ont toujours accueilli leur lot de Tartuffes — souvent plus nombreux, hélas, que les véritables frères devenus maçons par conviction, avec le désir sincère de bâtir, de rassembler ce qui est épars et de travailler à la grande réconciliation des hommes autour du Grand Architecte, que chacun soit libre de l’appeler Dieu ou Nature.

Être franc-maçon, ce n’est pas seulement porter un tablier, connaître des signes ou fréquenter une loge. C’est d’abord apprendre l’humilité, sans jamais consentir à l’humiliation. C’est rechercher une certaine noblesse du cœur, à l’image de saint Jean, notre véritable patron.

Si tant de frères quittent aujourd’hui l’Ordre avant même d’avoir été élevés au grade de maître, c’est qu’ils ne sont pas dupes. Trop de loges leur donnent le sentiment d’être devenues des clubs de camarades où l’on se coopte pour dîner, boire quelques verres et entretenir un confortable entre-soi, en oubliant l’essentiel : lire, étudier, se cultiver et devenir morigéné, au sens premier du terme.

Dans la langue du XVIIe siècle, morigéner ne signifiait pas seulement réprimander ou faire la leçon. Le mot voulait dire « former les mœurs » et « instruire aux bonnes mœurs ». Être bien morigéné, c’était donc être bien élevé, mais surtout avoir travaillé à former son caractère, à discipliner ses passions et à élever son jugement.

Car être « de bonnes mœurs » ne signifie pas seulement mener une existence convenable ou se conformer aux usages. C’est chercher à devenir un honnête homme, au sens classique du terme : un être cultivé, éclairé, capable de soutenir une conversation de haute tenue sur tous les sujets qui permettent à l’esprit humain de s’élever.

Cette ambition s’incarne dans les sept arts libéraux : la grammaire, la rhétorique et la logique, qui forment le trivium ; l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie, qui composent le quadrivium. Un bon maçon devrait ainsi être à la fois un homme de lettres et un homme de sciences.

Mais la culture ne suffit pas. Il lui faut aussi du cœur, une véritable attention aux autres et la volonté de s’intéresser davantage à autrui qu’à lui-même. Sans cette générosité, le savoir ne devient qu’érudition stérile, et l’initiation, un décor.

La voie maçonnique est un chemin hautement philosophique. Elle se construit comme une cathédrale : pierre après pierre, des fondations jusqu’à la flèche. Elle exige de garder les pieds solidement ancrés dans la terre et dans l’humus (origine du mot homme), tout en conservant la tête et le regard tournés vers les étoiles.

Didier Buffet
initié le 06/04/1996 à l'âge de 29 ans
Grande Loge Nationale Française
Devenu compagnon le 03/04/2000 à 34 ans
Elévé au sublime grade de Maître le 7 octobre 2000 à 35 ans
à l'Orient de Chalon Sur Saône dans la RL Bourgogne Progrès Egalité

Pour aller plus loin

  • Andrew Prescott et Susan Mitchell Sommers, « 1717 and All That » et « New Light on the Life of James Anderson », loge Quatuor Coronati, 2017.
  • Róbert Péter et Alejandro Napolitano Jawerbaum, « Who Wrote the First Constitutions of Freemasonry? », Digital Scholarship in the Humanities, 2024.
  • Pierre Méreaux, Les Constitutions d’Anderson. Vérité ou imposture, Éditions du Rocher, 1995.
  • Roger Dachez, « Le non-événement de 1717 », blog Pierres vivantes, et L’Invention de la franc-maçonnerie, Véga, 2008.
  • Alain Bernheim, Une certaine idée de la franc-maçonnerie, Dervy, 2008.