Il existe une histoire que l'on raconte rarement dans sa vérité complète : celle d'un peuple qui, pour survivre à l'Inquisition, a dû devenir deux peuples à la fois — chrétien le jour, juif la nuit, et parfois plus rien de tout cela sinon un doute méthodique qui allait, deux siècles plus tard, engendrer la philosophie moderne. Cette histoire est celle des Marranes. Elle traverse la Kabbale, croise les troubadours de Provence, et vient, par un hasard qui n'en est peut-être pas un, jusqu'à ma propre grand-mère.
Qu'est-ce que la Kabbale ?
La Kabbale (de l'hébreu qabbalah, « réception », « tradition reçue ») est la branche mystique et ésotérique du judaïsme. Elle cherche, derrière le texte littéral de la Torah, une architecture cachée de l'univers : les sefirot, ces dix émanations divines par lesquelles l'Infini (Ein Sof) se déploie dans le monde créé. Née dans le judaïsme rhénan et provençal du XIIe siècle, systématisée dans le Sefer ha-Zohar (le Livre de la Splendeur, attribué à Moïse de León à la fin du XIIIe siècle), la Kabbale n'est pas un supplément d'âme réservé à quelques initiés : elle est une tentative de répondre à la question la plus vertigineuse qui soit — comment l'Un devient le multiple, comment Dieu se contracte (tsimtsoum) pour laisser une place au monde et à l'homme.
Ce qu'on sait moins, c'est que cette pensée n'a pas grandi dans un splendide isolement. Elle s'est développée au contact d'un autre monde symbolique, profane celui-là, et pourtant étrangement apparenté : celui des troubadours.
La Kabbale et les troubadours : une même terre, une même grammaire du secret
Le berceau de la première Kabbale n'est pas la Galilée, mais le Languedoc — Narbonne, Béziers, Lunel, Posquières. C'est là, dans cette Provence du XIIe siècle où fleurissait déjà la poésie occitane de l'amour courtois, qu'apparaît le Sefer ha-Bahir, premier grand texte kabbalistique, et que travaille Isaac l'Aveugle, considéré comme le père de la Kabbale spéculative¹. Or ce Languedoc est très exactement la région des troubadours : Bernard de Ventadour, Jaufré Rudel, Guilhem de Peitieu. Les communautés juives provençales n'étaient pas séparées de cette effervescence littéraire ; elles la partageaient, dans les mêmes cours, sous le même ciel cathare où prospéraient également les hérésies dualistes.
On a longtemps débattu d'une influence directe entre les deux traditions. Il n'existe pas de preuve d'un texte kabbalistique copiant un poème occitan, ni l'inverse. Mais la parenté structurelle est frappante : l'amour courtois et la Kabbale partagent un même dispositif rhétorique, celui de la dissimulation nécessaire². Le troubadour chante une Dame qu'il ne peut nommer, dans une langue codée que seuls les initiés du trobar clus (le « chant fermé ») savent déchiffrer. Le kabbaliste, lui, voile la Torah derrière des symboles que seul le cercle des initiés sait lire, parce que révéler ouvertement les mystères divins serait, selon la tradition, dangereux pour l'âme non préparée. Dans les deux cas, le sens véritable circule sous une écorce littérale, réservé à ceux qui savent regarder au-delà. Cette culture du texte à double fond, cette habitude de dire une chose pour en signifier une autre, est précisément ce que les Marranes allaient devoir maîtriser, quelques siècles plus tard, pour leur propre survie — non plus dans un jeu poétique, mais dans un jeu vital.
Qu'est-ce qu'un Marrane ?
Le mot « marrane » vient probablement de l'espagnol marrano, « porc », insulte lancée aux juifs convertis de force au christianisme dans la péninsule Ibérique — eux qui, précisément, ne mangeaient pas de porc³. Après les massacres de 1391 en Castille et en Aragon, puis après le décret d'expulsion des Rois Catholiques en 1492 (suivi de l'expulsion du Portugal en 1497), des dizaines de milliers de juifs choisirent, plutôt que l'exil, la conversion — parfois sincère, souvent contrainte, presque toujours ambiguë. Ces conversos, ces « nouveaux chrétiens » (cristianos nuevos), formaient une catégorie sociale entière, surveillée par l'Inquisition avec une suspicion qui ne faiblit jamais : on les soupçonnait de judaïser en secret, c'est-à-dire de continuer, sous le masque du baptême, à pratiquer leur ancienne foi.
Un Marrane, au sens strict, est donc un converso qui a maintenu, en cachette et souvent sur plusieurs générations, des pratiques ou des croyances juives, tout en vivant extérieurement en chrétien. Mais la définition s'est élargie avec le temps : beaucoup de descendants de conversos, au bout de trois ou quatre générations, ne savaient plus très bien ce qu'ils conservaient du judaïsme ni pourquoi — un geste, un interdit alimentaire, une bougie allumée le vendredi soir sans qu'on sache dire pourquoi ce jour plutôt qu'un autre. C'est cette mémoire évidée de son sens, mais tenace dans le corps et les habitudes, qui définit le mieux, à mon sens, la condition marrane.
Un autre indice, moins connu, est linguistique et onomastique : nombre de familles conversas ont modifié leur patronyme au moment des conversions forcées, précisément pour brouiller la trace du nom d'origine. Cohen — le nom de la lignée sacerdotale, l'un des plus immédiatement reconnaissables comme juif — était de ceux-là. La stratégie consistait soit à en traduire le sens (Cohen devenant Sacerdote ou Preste), soit à en garder une sonorité proche tout en l'espagnolisant ou en le tronquant légèrement pour le rendre méconnaissable⁴. C'est très exactement ce type de déformation protectrice qui permet d'envisager un passage de Cohen à Cons : un nom rendu discret, presque méconnaissable, mais qui garde, dans son ossature phonétique, la trace de ce qu'il a fallu taire pendant cinq siècles.
Comment concilier christianisme et judaïsme : la philosophie du double fond
La grande énigme marrane n'est pas tant théologique que psychologique : comment vivre, sans devenir fou, une double appartenance interdite ? La réponse marrane n'a pas été le syncrétisme naïf, ni le simple mensonge cynique. Elle a été l'invention d'une intériorité protégée, d'un espace de conscience que ni le prêtre ni le rabbin ne pouvaient inspecter. On assistait à la messe, on communiait, on faisait baptiser ses enfants — et l'on gardait, dans le secret le plus absolu, quelques gestes, quelques prières murmurées, un jeûne le jour de Kippour dissimulé sous un prétexte de santé.
Cette scission entre l'être et le paraître a produit une philosophie avant la lettre : le scepticisme religieux moderne. N'ayant plus les moyens de croire pleinement à aucun des deux systèmes qu'ils devaient simultanément habiter, nombre de Marranes ont développé un rapport distancié, presque expérimental, à toute vérité révélée. Ce n'est pas un hasard si Baruch Spinoza, petit-fils de Marranes portugais réfugiés à Amsterdam, a pu formuler la première grande critique philosophique des Écritures et penser Dieu comme nature plutôt que comme personne⁵ : il portait en lui, génétiquement pourrait-on dire, l'expérience d'une double vérité qui avait fini par n'en plus être aucune, et qui appelait une troisième voie — la raison seule.
Sur le plan strictement kabbalistique, ce sont d'ailleurs souvent des Marranes revenus au judaïsme, une fois établis dans des villes plus tolérantes (Amsterdam, Venise, Livourne, Salonique), qui ont contribué à diffuser et à réélaborer la pensée kabbalistique en Europe occidentale. Abraham Cohen de Herrera, ancien marrane espagnol devenu kabbaliste à Amsterdam au début du XVIIe siècle, a écrit en espagnol la Puerta del Cielo, une synthèse de la Kabbale lourianique destinée précisément à des lecteurs formés dans la culture ibérique et souvent peu familiers de l'hébreu⁶ — un pont linguistique et intellectuel unique entre le monde marrane et le monde kabbalistique traditionnel.
De la Kabbale marrane à la franc-maçonnerie : le détour par l'alchimie
Ce pont marrane ne s'arrête pas à la Kabbale juive : il traverse aussi, très concrètement, l'alchimie, avant de rejoindre la franc-maçonnerie ésotérique. Le Puerta del Cielo de Herrera est traduit en hébreu à Amsterdam en 1655, puis en latin par le théologien allemand Christian Knorr von Rosenroth dans son anthologie Kabbala Denudata (Sulzbach, 1677-1684), qui fait découvrir la Kabbale lourianique à toute l'Europe savante non juive. Or Knorr von Rosenroth ne travaille pas seul : ses commentaires sont coécrits avec Francis Mercury van Helmont, fils du grand chimiste et alchimiste Jan Baptist van Helmont — celui-là même qui invente le mot « gaz » —, et avec le platonicien de Cambridge Henry More. L'alchimie n'est donc pas une rencontre tardive avec ce texte d'origine marrane : elle est présente dès sa diffusion en Europe, littéralement à la table de travail de ses traducteurs¹⁴.
Cette chaîne se prolonge, deux siècles plus tard, jusqu'à la franc-maçonnerie occultiste. En 1887, la Kabbala Denudata est traduite en anglais sous le titre The Kabbalah Unveiled par Samuel Liddell MacGregor Mathers, l'un des trois fondateurs de l'Hermetic Order of the Golden Dawn — l'ordre initiatique qui synthétise Kabbale, alchimie et rituel de Hauts Grades maçonniques, et dont les membres fondateurs viennent de la Societas Rosicruciana in Anglia, société réservée aux francs-maçons¹⁵. Un texte rédigé par un Marrane espagnol au XVIIe siècle se retrouve ainsi, via une chaîne de traductions presque ininterrompue, au cœur du corpus fondateur de l'ésotérisme maçonnique anglo-saxon du XIXe siècle — la franc-maçonnerie spéculative elle-même, née en 1717 à Londres sous l'impulsion de pasteurs protestants, n'ayant en revanche aucune filiation directe ou fondatrice avec le monde marrane.
Les traditions marranes : une transmission par le corps plus que par le livre
N'ayant plus accès aux textes, aux synagogues, aux rabbins, les Marranes ont transmis leur judaïsme résiduel par des canaux domestiques et féminins : recettes de cuisine sans porc, nettoyage rituel de la viande, changement de linge le vendredi, bougies allumées « pour la santé » un soir précis de la semaine, jeûnes déguisés en migraines. Ce sont très souvent les femmes — grand-mères, mères — qui ont porté cette mémoire, précisément parce qu'elles étaient moins exposées aux interrogatoires de l'Inquisition que les hommes engagés dans la vie publique, commerciale ou religieuse. C'est une tradition orale, gestuelle, largement inconsciente d'elle-même au bout de quelques générations — une tradition qui ne se sait plus tradition. Par exemple chez ma grand-mère espagnole on faisait toujours manger les enfants avant les adultes lors des fêtes de famille. Un vieille tradition juive conservée miraculeusement dans la tradition familiale.
Quelques noms, d'hier à aujourd'hui
Parmi les Marranes ou descendants de Marranes que l'histoire a retenus : Baruch Spinoza, dont je viens de parler ; Uriel da Costa, libre penseur portugais excommunié deux fois pour avoir critiqué l'immortalité de l'âme ; Juan Luis Vives, humaniste valencien ami d'Érasme ; Fernando de Rojas, auteur présumé de La Célestine ; Miguel de Cervantès, dont on suppose une ascendance conversa dans les deux branches familiales ; Michel de Montaigne, dont la mère, Antoinette de Louppes (Lopez de Villanueva), descendait de conversos aragonais⁷ ; et, selon une hypothèse toujours débattue par les historiens, Christophe Colomb lui-même. On pourrait ajouter Luis de Santángel, le financier converso qui avança les fonds du premier voyage de Colomb, ou encore Diego de Aguilar, banquier marrane influent à la cour de Vienne au XVIIIe siècle.
La France elle-même a été, après l'Espagne et le Portugal, l'une des grandes terres de dispersion discrète des Marranes — en particulier Bordeaux et Bayonne, où des conversos portugais purent s'installer à partir du XVIe siècle sous couvert de « marchands portugais », avant de renouer, au fil des générations, avec une pratique juive plus ouverte. C'est de cette filière bordelaise que descendent Pierre Mendès France (1907-1982), président du Conseil sous la IVe République et artisan de la fin de la guerre d'Indochine, ainsi que les frères Pereire, grands industriels du XIXe siècle et fondateurs des chemins de fer du Nord et du Midi⁸.
Mais l'identité marrane ne s'est pas arrêtée au XXe siècle : elle a trouvé, jusque dans notre époque la plus récente, des héritiers pleinement conscients d'eux-mêmes, sous trois formes distinctes. Edgar Morin — de son vrai nom Edgar Nahoum, né en 1921 à Paris dans une famille juive séfarade de Salonique — s'est explicitement revendiqué « post-marrane » ou « néo-marrane », se reconnaissant dans la filiation de ces conversos espagnols que furent, selon lui, Montaigne, Cervantès ou Spinoza, et dont beaucoup avaient trouvé refuge à Salonique après 1492⁹. Il est mort le 29 mai 2026, à cent quatre ans — l'un des tout derniers penseurs à avoir porté cette identité au grand jour, au moment même où elle continue, ailleurs, de s'éteindre en silence.
Jacques Derrida a poussé plus loin encore cette identification : dans ses derniers textes (Circonfessions, Abraham, l'autre), le mot « marrane » devient chez lui une obsession théorique assumée, un mode d'être qu'il revendique pour lui-même — celui du juif algérien élevé dans l'évitement des mots trop marqués (on disait « baptême » plutôt que « circoncision », « communion » plutôt que Bar-Mitsva), et qui, se sachant appartenir à la génération ayant rompu la chaîne de transmission, se désignait lui-même comme « le dernier des Juifs »¹⁰.
Il existe enfin une troisième voie, moins philosophique et plus généalogique : celle de la redécouverte documentée. La généalogiste américano-cubaine Genie Milgrom, élevée dans le catholicisme à La Havane puis à Miami, a retracé sa lignée maternelle ininterrompue, à l'aide des archives de l'Inquisition portugaise et espagnole, jusqu'en 1405 — prouvant que sa famille, originaire du village de Fermoselle en Castille, était restée conversa pendant cinq siècles sans jamais se l'avouer publiquement¹¹. Elle s'est depuis convertie au judaïsme orthodoxe et préside aujourd'hui la Society for Crypto-Judaic Studies, aidant d'autres descendants d'Amérique latine et de la péninsule Ibérique à mener, sur leurs propres familles, exactement le travail que j'ai mené sur la mienne.
Le judéo-espagnol, langue d'une mémoire qui s'efface
Il faut ici s'arrêter sur une langue : le judéo-espagnol, ou ladino (on dit aussi djudeo-espanyol, ou, dans sa variante marocaine, haketia). C'est l'espagnol médiéval que les juifs expulsés en 1492 ont emporté avec eux dans leur exil — vers l'Empire ottoman, l'Afrique du Nord, les Balkans — et qu'ils ont conservé, figé dans sa syntaxe du XVe siècle, pendant cinq siècles, souvent transcrit en caractères hébraïques (l'alphabet rachi). C'est une langue qui a traversé le temps sans presque bouger, comme un fossile linguistique de la Sépharade médiévale, truffée d'archaïsmes que le castillan moderne a perdus, mêlée d'apports hébreux, turcs, grecs ou arabes selon les terres d'accueil. Étudier l'espagnol, et à travers lui percevoir les traces de ce judio, c'est un peu retrouver, sous la langue vivante, une langue-mémoire : celle d'un peuple qui a continué de parler l'Espagne longtemps après que l'Espagne l'eut chassé.
Une histoire qui devient la mienne
C'est en étudiant précisément l'espagnol, et en m'intéressant à ce judio, que j'ai découvert quelque chose de ma propre famille que personne, avant moi, n'avait mis en mots. Ma grand-mère s'appelait Gregoria Cons — Cons Cohen, pour être précis sur le nom complet. Elle vivait dans une région proche de Saragosse, en Aragon, terre qui a compté, avant 1492, l'une des communautés juives les plus importantes et les plus anciennes de toute la péninsule, et donc, après les conversions forcées, l'une des plus fortes concentrations de Marranes de toute l'Espagne. C'est un rabbin de la faculté de Nanterre, où j'étudiais, qui m'a mis la puce à l'oreille : à l'entendre, le patronyme Cons Cohen, associé à cette géographie précise, rendait l'ascendance marrane de ma grand-mère hautement vraisemblable.
J'ai voulu vérifier ce que le terrain lui-même pouvait dire. Le bassin de l'Èbre et du Cinca, entre Saragosse et le Bajo Aragón, était en effet maillé d'un dense réseau de juderías et d'aljamas médiévales. À Caspe, ville la plus proche du secteur où vivait ma grand-mère, une communauté juive organisée existait dès le XIVe siècle, installée autour de la rue Barrio Verde et de la place San Indalecio — dont l'ermitage occupe peut-être l'emplacement de l'ancienne synagogue. Cette judería dépendait de l'aljama d'Alcañiz, et son histoire porte la trace exacte du basculement qui nous intéresse : en 1414, à la suite des prédications de la Dispute de Tortosa, plus de cinq cents juifs de Caspe, d'Alcañiz et de Maella se convertirent en masse au christianisme, devenant ainsi, d'un seul mouvement collectif, des conversos — la matrice même du phénomène marrane, près de quatre-vingts ans avant l'expulsion générale de 1492¹².
Un peu plus au nord, à Albalate de Cinca, dans le bassin du Cinca, une présence juive est également attestée dès la fin du XIIIe siècle, rattachée à la puissante communauté hébraïque placée sous la protection des Templiers de Monzón — un petit noyau rural, sans institutions propres, mais bien réel, à l'image de tant d'autres villages de cette vallée (Pomar, Alcolea, Estadilla, Fraga) qui gravitaient autour des grandes aljamas du Cinca Medio et du Somontano¹³. Bujaraloz, en revanche, plus isolé dans l'aridité des Monegros et à l'écart de ces axes, ne livre aucune trace documentée de communauté juive organisée — ce qui n'exclut pas qu'il ait pu servir, plus tard, de terre de repli discret pour des familles conversas cherchant, loin des villes et de la surveillance inquisitoriale, à se fondre dans la population rurale.
Tout cela dessine une géographie plausible : celle d'une famille dont le nom, Cohen devenu Cons, aurait suivi le chemin de tant d'autres après 1414 ou 1492 — de la judería organisée de Caspe ou du petit noyau d'Albalate de Cinca, vers les villages plus discrets du Bajo Aragón, jusqu'à devenir, cinq siècles plus tard, le patronyme d'une femme (ma grand-mère) qui n'a probablement jamais su ce qu'elle portait.
Il y a quelque chose de vertigineux à se découvrir, étudiant, l'héritier tardif d'une clandestinité qui n'était même plus consciente d'elle-même. Et il y a, je crois, quelque chose de profondément mélancolique dans le destin des Marranes aujourd'hui : cette identité de l'entre-deux, qui a survécu cinq siècles à l'Inquisition en se faisant toujours plus discrète, toujours plus diluée, s'éteint doucement, génération après génération, à mesure que ceux qui la portent sans le savoir cessent, à leur tour, de la transmettre — faute de savoir qu'ils ont quelque chose à transmettre. Edgar Morin, lui, avait eu la lucidité et les mots pour la revendiquer au grand jour ; sa disparition, en mai 2026, ferme l'une des dernières voix publiques à porter ce nom. Je fais sans doute partie de cette toute dernière génération à pouvoir encore nommer la chose, plus discrètement, depuis Dijon : au-delà de moi, il ne restera peut-être plus qu'un nom de famille, Cons Cohen, sans personne pour en raconter l'histoire.
Notes
- Le Sefer ha-Bahir apparaît en Provence au XIIe siècle ; Isaac l'Aveugle, actif à Narbonne et Posquières, est traditionnellement considéré comme le premier grand théoricien de la Kabbale spéculative.
- Il s'agit d'un rapprochement structurel proposé dans la littérature sur l'histoire de la Kabbale provençale et de la poésie occitane ; aucune filiation textuelle directe n'a été établie entre les deux corpus.
- L'étymologie de « marrane » (marrano, « porc ») fait débat parmi les historiens, mais reste l'hypothèse la plus répandue (C. Roth, A History of the Marranos, 1932 ; I. S. Révah, « Les Marranes », Revue des études juives, 1959-1960).
- La pratique de la modification ou de la traduction des patronymes juifs lors des conversions forcées est documentée dans plusieurs études sur l'onomastique conversa aragonaise et castillane.
- Baruch Spinoza est né à Amsterdam dans une famille de Marranes portugais ayant fui l'Inquisition pour les Provinces-Unies.
- Abraham Cohen de Herrera (v. 1570-1635), ancien converso espagnol, rédige la Puerta del Cielo à Amsterdam au début du XVIIe siècle, l'une des grandes synthèses de la Kabbale lourianique destinées à un public hispanophone.
- L'ascendance conversa de Montaigne par sa mère, Antoinette de Louppes, descendante de la famille aragonaise Lopez de Villanueva, est un fait généalogique bien établi par les biographes de l'écrivain.
- Pierre Mendès France et les frères Pereire (Émile, Isaac, puis Isaac et Eugène) sont rattachés par leur généalogie aux communautés de « Nouveaux Chrétiens » portugais installées à Bordeaux à partir du XVIe siècle.
- Edgar Morin (né Edgar Nahoum, 1921-2026) s'est décrit lui-même comme « post-marrane » ou « néo-marrane » dans plusieurs entretiens et dans Le Monde moderne et la question juive (2006).
- La revendication par Jacques Derrida du terme « marrane » comme figure de sa propre identité est développée notamment dans Circonfessions (1991) et dans le texte « Abraham, l'autre » (2003).
- Genie Milgrom a documenté sa généalogie conversa remontant à 1405 dans My 15 Grandmothers (2012) et les ouvrages suivants, à partir des archives de l'Inquisition portugaise et espagnole.
- Sur la judería de Caspe et la conversion massive de 1414 consécutive à la Dispute de Tortosa : sources locales aragonaises sur l'histoire des aljamas du Bajo Aragón (Caspe, Alcañiz, Maella).
- Sur la présence juive à Albalate de Cinca, rattachée à la communauté hébraïque de Monzón sous protection templière : études sur le judaïsme médiéval du Somontano et du Cinca Medio (Huesca).
- Sur la coécriture de la Kabbala Denudata (1677-1684) par Christian Knorr von Rosenroth avec l'alchimiste Francis Mercury van Helmont (fils du chimiste Jan Baptist van Helmont) et le platonicien Henry More : Wikipédia, article « Christian Knorr von Rosenroth » ; F. Manzini, « Le retour de la kabbale », La Vie des idées, 2010.
- Sur la traduction anglaise de la Kabbala Denudata par S. L. MacGregor Mathers (1887) et son rôle de fondateur de l'Hermetic Order of the Golden Dawn, issu de la Societas Rosicruciana in Anglia : Wikipédia, article « Christian Knorr von Rosenroth ».
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