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Théogonie d'Hésiode et Protagoras de Platon
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Du Chaos aux hommes — la naissance du monde grec
Récit interactif de la cosmogonie grecque : du Chaos primordial aux Titans, à l’Olympe, au feu de Prométhée, à Pandore, puis à la justice partagée entre tous les hommes.

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Chez les Grecs, les dieux ne fabriquent pas le monde : ils en sortent. Et les hommes n'arrivent pas au sommet de l'histoire, mais à la fin d'une distribution, quand il ne reste plus rien. Du trou originel jusqu'au supplice de Prométhée, voici le récit d'une idée que nous n'avons toujours pas épuisée : nous ne sommes humains que parce qu'il nous manque quelque chose.

Il y a une étrangeté au cœur de la mythologie grecque, et presque personne ne la relève. Les dieux n'ont pas créé le monde. Aucun d'eux ne se penche sur le vide pour dire « que la lumière soit ». Ils apparaissent après le monde, ils en sont un résultat, pas une cause. Quant aux hommes, ils n'arrivent ni au sixième jour ni au terme d'un grand projet : ils surgissent de côté, presque par erreur, parce que quelqu'un a été distrait. Nous ne sommes pas les préférés de la création grecque. Nous en sommes le rattrapage.

Cette histoire mérite d'être racontée dans l'ordre, lentement. Une convention avant de commencer : je donne chaque nom en grec, puis dans notre alphabet, puis sa traduction. Les Grecs comprenaient les noms de leurs dieux comme nous comprenons le mot « boulanger ». Nous, nous en avons fait des étiquettes vides. Or dans ce récit, presque tous les noms sont des résumés.

Une histoire qui commence par un trou

Notre source principale s'appelle Hésiode (Ἡσίοδος, Hēsiodos), poète paysan de Grèce centrale qui écrit vers 700 avant notre ère. Son livre, la Théogonie (Θεογονία, Theogonía), signifie exactement « naissance des dieux ». C'est le premier effort connu pour mettre de l'ordre dans une masse de récits que les Grecs se transmettaient à l'oral, chacun à sa façon.

Hésiode commence ainsi : au commencement fut Chaos (Χάος, Kháos).

Attention, le mot est un piège. Il ne veut pas dire « désordre » ni « grand mélange » ; ce sens-là est apparu bien plus tard, chez les Latins. En grec, Χάος vient du verbe χαίνω (khaínō), « bâiller, s'ouvrir ». Chaos, c'est un trou. Un écart. Un espace ouvert entre deux choses.

Il faut s'arrêter là-dessus, car tout le reste en dépend. Pour que quelque chose existe, il faut d'abord de la place : deux objets collés l'un contre l'autre n'en font qu'un seul. Le premier acte du monde grec n'est pas une naissance, c'est une séparation.

Apparaissent ensuite trois puissances, sans père ni mère. Gaia (Γαῖα, Gaîa), « la Terre », le sol solide sur lequel tout va reposer. Tartare (Τάρταρος, Tártaros), un gouffre brumeux, aussi profond sous la terre que le ciel est haut au-dessus. Et Éros (Ἔρος, Éros), « le Désir » — non pas le petit ange à l'arc des cartes de Saint-Valentin, mais la force qui pousse les êtres à se rapprocher. Sans elle, rien ne s'unirait, donc rien ne naîtrait, et le récit s'arrêterait à la première page.

De Chaos naissent Érèbe (Ἔρεβος, Érebos, « les Ténèbres souterraines ») et Nyx (Νύξ, Nýx, « la Nuit »). Ces deux-là s'unissent et donnent Éther (Αἰθήρ, Aithḗr, l'air lumineux des hauteurs) et Héméré (Ἡμέρη, Hēmérē, « le Jour »). Autrement dit : le noir engendre la lumière. Dès le début, le monde avance par contrastes.

Gaia, elle, produit toute seule, sans compagnon, trois enfants : Ouranos (Οὐρανός, Ouranós, « le Ciel étoilé »), qu'elle fabrique exactement de sa taille pour qu'il la recouvre entièrement ; les Ouréa (Οὔρεα, « les Montagnes ») ; et Pontos(Πόντος, Póntos, « le Flot », la mer).

Remarquez la logique. Ce monde n'est pas construit, il est enfanté. Il ne sort pas d'un atelier, il sort d'un ventre. C'est un modèle de famille, pas un modèle de chantier.

Les Titans, les enfants de trop

Gaia s'unit ensuite à Ouranos, qui est pourtant son propre fils — la mythologie ne s'embarrasse pas de nos règles. De ce couple naissent les Titans (Τιτᾶνες, Titânes), six garçons et six filles.

Le nom de « Titans » mérite qu'on s'y arrête, car Hésiode explique lui-même d'où il vient. Ouranos les aurait appelés ainsi par moquerie, parce qu'ils avaient tendu la main vers un acte trop grand pour eux — le verbe grec est τιταίνω (titaínō), « tendre, forcer » — et parce qu'un jour la punition tomberait : τίσις (tísis), « la vengeance ». Leur nom est donc une prédiction : ceux qui ont forcé, et qui paieront. Toute leur famille est prise dans cette phrase, y compris le plus intelligent d'entre eux.

Gaia met encore au monde deux fratries monstrueuses. Les Cyclopes (Κύκλωπες, « ceux qui ont l'œil rond ») s'appellent Brontès (Βρόντης, « Tonnerre »), Stéropès (Στερόπης, « Éclair ») et Argès (Ἄργης, « Foudre éclatante ») : trois noms qui sont, mot pour mot, les trois morceaux de l'arme que portera plus tard Zeus. Puis viennent les Hécatonchires (Ἑκατόγχειρες, « ceux qui ont cent bras »).

Le ciel arraché à la terre

Ouranos déteste ses enfants. À chaque naissance, il les repousse à l'intérieur du ventre de Gaia. Elle gonfle, elle souffre, elle ne peut plus rien mettre au monde. Alors elle fabrique une serpe, une lame recourbée que les Grecs appellent harpé(ἅρπη), et demande à ses fils de la venger. Un seul accepte, le plus jeune : Kronos. Il coupe le sexe de son père. Du sang qui tombe sur le sol naissent les Érinyes (Ἐρινύες), déesses qui poursuivent ceux qui ont versé le sang de leur famille, et les Géants (Γίγαντες). Du sexe jeté à la mer et de l'écume qu'il produit — l'écume se dit ἀφρός, aphrós — naît Aphrodite (Ἀφροδίτη, « née de l'écume »).

Cette scène est brutale, mais voyez ce qu'elle fait. Tant qu'Ouranos restait plaqué contre Gaia, il n'y avait aucun espace entre eux, donc aucun endroit où quoi que ce soit pouvait exister. La blessure sépare le Ciel de la Terre et ouvre l'espace du monde. La violence, ici, n'est pas une faute morale : c'est ce qui fait de la place. Encore un écart, exactement comme au début.

Un père qui avale ses enfants

Kronos épouse sa sœur Rhéa. Un oracle le prévient : un de ses fils le renversera, comme lui-même a renversé son père. Il trouve une solution simple et horrible : il avale ses enfants à la naissance. Ainsi disparaissent Hestia (Ἑστία, « le Foyer »), Déméter (Δημήτηρ, « la Mère du grain »), Héra (Ἥρα), Hadès (Ἅιδης, « l'Invisible ») et Poséidon (Ποσειδῶν).

Une précision au passage, parce qu'on lit partout le contraire. Non, ce Kronos n'est pas le Temps qui dévore ses enfants : c'est une confusion entre deux mots grecs qui se ressemblent, Κρόνος, le dieu, et χρόνος (khrónos), le temps. Les linguistes sont formels, il n'y a aucun lien. L'erreur est fausse et magnifique, et c'est pour cela qu'elle a tenu vingt-cinq siècles.

Rhéa, enceinte du sixième, va accoucher en secret en Crète. Elle enveloppe une pierre dans des langes et la tend à son mari, qui l'avale sans regarder. L'enfant sauvé s'appelle Zeus (Ζεύς, Zeús), d'une racine très ancienne signifiant « le ciel du jour, la clarté » : la même que dans le latin dies, le jour, et dans Ju-piter. Devenu grand, il oblige Kronos à tout recracher — ses frères, ses sœurs, et la pierre, que l'on montrait encore aux visiteurs à Delphes des siècles plus tard.

La guerre, puis le partage

S'ensuit la Titanomachie (Τιτανομαχία), la guerre contre les Titans. Elle dure dix ans. Zeus libère les Cyclopes, qui lui offrent la foudre, et les Hécatonchires, qui lancent trois cents rochers à la fois. Les Titans finissent enfermés dans le Tartare. Il reste encore à vaincre le monstre Typhon (Τυφωεύς), puis les Géants.

Et voici le point le plus important de toute l'histoire, celui qu'on oublie toujours parce que les batailles font plus d'effet. Zeus ne s'installe pas seulement par la force, mais par une distribution. Il répartit ce que les Grecs appellent les τιμαί (timaí), les « parts d'honneur » : à chacun son domaine. Poséidon la mer, Hadès le monde des morts, Déméter les récoltes. Le monde grec ne tient donc pas comme tient un royaume, par obéissance ; il tient comme tient un partage, par accord sur les parts.

Comprenez alors ce que cela implique. Dans un monde qui repose sur un partage, voler est le pire des crimes. Pire qu'une révolte ouverte. Se révolter, c'est contester une part ; voler, c'est nier qu'il y ait des parts. Retenez cette phrase : dans quelques pages, quelqu'un va voler.

Un dernier détail passe souvent inaperçu. Zeus épouse Mètis (Μῆτις, « l'Intelligence rusée »), puis il l'avale, comme son père avalait ses enfants. Mais le geste n'a pas le même sens : il ne détruit pas la ruse, il se l'incorpore. Désormais, personne ne pourra le battre en trichant, puisqu'il contient la tricherie. Personne — sauf un, qui essaiera quand même.

Deux frères : celui qui pense avant, celui qui pense après

Le Titan Iapet (Ἰαπετός) s'unit à Clymène (Κλυμένη, « la Célèbre »), une fille d'Océan. Ils ont quatre fils, et leurs noms racontent déjà leur vie entière. Atlas (Ἄτλας) vient du verbe τλάω (tláō), « supporter » : il est celui qui porte, et finira condamné à soutenir la voûte du ciel. Ménœtios (Μενοίτιος) mêle μένος (ménos, la fougue) et οἶτος (oîtos, le destin funeste) : il sera foudroyé.

Les deux autres nous intéressent davantage. Prométhée (Προμηθεύς, Promētheús) est fait de προ- (« avant ») et d'une racine qui désigne la pensée qui calcule : il est celui qui pense avant. En grec de tous les jours, l'adjectif tiré de son nom signifie « prudent, prévoyant ». Épiméthée (Ἐπιμηθεύς, Epimētheús) porte le préfixe inverse, ἐπι- (« après ») : il est celui qui pense après, celui qui comprend une fois que c'est fini. Hésiode le décrit d'un mot terrible, ἁμαρτίνοος (hamartínoos), « dont la pensée rate sa cible » — du verbe ἁμαρτάνω, « manquer, se tromper », qui donnera plus tard hamartia, la faute tragique, et, chez les chrétiens, le péché.

Ces deux-là ne sont pas vraiment des personnages. Ce sont deux façons d'être dans le temps : prévoir, ou regretter. Et le récit va soutenir une idée que nous n'aimons pas beaucoup entendre : l'humanité vient des deux frères, mais c'est le maladroit qui a agi le premier.

Le jour où l'on a distribué les qualités

D'où viennent les hommes ? Chez Hésiode, ils sont déjà là, on ne sait pas comment ; il raconte plutôt cinq races successives — or, argent, bronze, héros, fer — chacune plus dure à vivre que la précédente. L'image de Prométhée modelant les hommes dans l'argile, comme un potier, apparaît plus tard, chez Apollodore puis chez Ovide. La version la plus intéressante est ailleurs : c'est Platon qui la raconte, dans un dialogue appelé le Protagoras.

Les dieux, dit-il, fabriquent toutes les espèces mortelles à l'intérieur de la terre, avec un mélange de terre et de feu. Puis ils chargent les deux frères de distribuer les capacités — en grec δυνάμεις (dynámeis), les « puissances », ce que chaque espèce saura faire.

Épiméthée demande à son frère de le laisser s'en occuper seul ; Prométhée vérifiera après. Et Épiméthée travaille très bien, selon un principe remarquable : l'équilibrage, ἐπανισοῦν (epanisoûn), « rendre égal ». À qui manque la force, il donne la vitesse. Aux plus faibles, des ailes ou un terrier. Aux très gros, il retire la capacité d'avoir beaucoup de petits ; aux plus fragiles, il l'accorde en abondance. Il distribue des fourrures contre le froid, des cuirs épais, des sabots, et il fait en sorte que chacun mange autre chose que son voisin, pour qu'aucune espèce n'anéantisse les autres. C'est un monde parfaitement réglé : chaque animal reçoit exactement ce qu'il lui faut pour tenir sa place, ni plus, ni moins.

Puis le sac est vide. Épiméthée, écrit Platon, « n'étant pas tout à fait avisé », a tout donné. Et il reste l'homme.

Prométhée arrive pour l'inspection et découvre cette dernière créature. Elle est γυμνός (gymnós, nue), ἀνυπόδητος(anypódētos, sans chaussures), ἄστρωτος (ástrōtos, sans couche pour dormir), ἄοπλος (áoplos, sans armes). Le jour prévu pour la sortie de terre approche. Ne sachant pas comment la sauver, Prométhée va voler chez Héphaïstos et chez Athéna ce qu'ils possèdent : la σοφία ἔντεχνος σὺν πυρί (sophía éntekhnos sỳn pyrí), « le savoir des métiers, avec le feu ». Platon insiste : sans le feu, ce savoir ne servirait à rien.

Le vol n'est donc pas le caprice d'un rebelle. C'est une réparation. Dans ce récit, la technique n'est pas la couronne posée sur la tête de l'homme : c'est le pansement mis sur son manque.

Pourquoi les animaux ne changent presque pas

Nous arrivons au cœur de l'affaire.

Dans ce récit, l'animal est complet. Ses moyens sont dans son corps : la griffe, le venin, la fourrure, la vitesse, la carapace. Il reçoit à la naissance un équipement fixe, et un monde qui correspond exactement à cet équipement. Rien ne lui manque. Et voilà justement le problème : puisque rien ne lui manque, il n'a rien à inventer. Sa perfection est sa cage. Un être parfaitement adapté ne peut que recommencer.

L'homme, lui, est le seul vivant qui n'a pas reçu sa part. Il n'a pas de nature à lui. C'est un vivant par défaut, au double sens du mot : il lui manque quelque chose, et il n'a pas de réglage de départ.

Hésiode ajoute une phrase qui complète tout cela. Zeus, écrit-il, a donné aux poissons, aux bêtes et aux oiseaux de se dévorer entre eux, puisqu'il n'y a chez eux aucune justice — δίκη (díkē). Aux hommes seuls il a donné la díkē, et c'est le plus précieux des biens.

Prenez la mesure de ce cadeau. L'animal ne peut pas être injuste : il fait ce qu'il doit faire, il chasse, il mange, il fuit. L'homme reçoit une règle. Or une règle, ça peut être respecté, mais ça peut aussi être trahi. Recevoir la justice, c'est du même coup recevoir la possibilité de l'injustice. Encore un manque déguisé en cadeau.

Cette intuition a nourri beaucoup de penseurs modernes.

Le biologiste Jakob von Uexküll a montré que chaque animal vit dans ce qu'il appelle un Umwelt, un monde-à-lui, fermé, fait de quelques signaux seulement. Son exemple le plus connu est la tique : elle ne perçoit que trois choses au monde, une odeur, une chaleur, et la résistance de la peau. Trois signaux, et cela lui suffit pour une vie entière. Son monde n'est pas pauvre. Il est exactement suffisant.

L'anthropologue Arnold Gehlen appelle l'homme un Mängelwesen, un « être de manque » : c'est parce qu'il est mal équipé qu'il est obligé d'inventer des outils, des règles et des sociétés. André Leroi-Gourhan montre que l'évolution humaine continue en dehors du corps, dans les outils et dans la mémoire déposée à l'extérieur. Bernard Stiegler a fait de la distraction d'Épiméthée le nom même de notre condition : nous n'existons qu'avec ce que nous ajoutons à nous-mêmes.

Cornelius Castoriadis va plus loin. Chez l'animal, l'imagination sert à quelque chose : elle prépare la chasse, la fuite, la reproduction. Chez l'homme, elle s'est détachée de son usage — il imagine des dieux, des nombres, des cités, des choses qui n'existeront jamais. Cette petite folie est justement ce qui permet à une société d'inventer ses propres lois au lieu de les recevoir toutes faites. L'homme n'est pas l'animal le mieux adapté : c'est l'animal dont le programme a lâché.

Ce que la science corrige dans le mythe

Il faut maintenant être honnête, car un beau récit ne dispense pas d'être exact.

Les animaux changent. L'évolution ne s'est jamais arrêtée, et il existe même de véritables cultures animales : les baleines ont des chants qui varient d'un groupe à l'autre, comme des accents ; des chimpanzés de Côte d'Ivoire se transmettent des techniques pour casser les noix, et le geste diffère selon les groupes. La frontière entre ce qui est inné et ce qui s'apprend est plus floue que ne le croyaient les Grecs.

Ce qui reste vrai tient en une idée : ce n'est pas le changement qui diffère, c'est la façon de transmettre. Chez l'animal, presque tout passe par le corps et par les gènes ; il faut donc des milliers de générations pour qu'une nouveauté s'installe. Chez l'homme, l'essentiel passe par l'extérieur du corps : un outil, un geste montré, un rite, un livre, une école, une loi. C'est ce que Stiegler appelle l'épiphylogenèse — un héritage qui n'est ni dans les gènes ni dans une tête, mais déposé dans les objets et les institutions.

Résultat : un enfant humain naît incapable de tout, et hérite en trois ans de dix mille ans d'acquis. Aucun animal ne fait cela. L'animal n'est pas prisonnier : il est son propre héritage, il le porte dans sa chair. Nous, nous déposons le nôtre hors de nous, dans un stock qui grossit tout seul et qui ne nous attend pas.

Le repas truqué de Mékonè

Revenons à Hésiode. Avant le vol du feu, il y a un repas, et ce repas décide de tout.

À Mékonè (Μηκώνη, « la ville du pavot »), dieux et hommes se séparent, et il faut décider qui reçoit quelle part du bœuf sacrifié. Prométhée découpe et compose deux tas. D'un côté, la viande et les entrailles grasses, cachées dans la peau et l'estomac de la bête : c'est repoussant. De l'autre, les os blancs, recouverts d'une belle couche de graisse luisante : c'est magnifique. Zeus choisit les os. Hésiode précise qu'il avait vu la ruse et qu'il l'a laissée faire — le poète tient à ce que son dieu reste tout-puissant, quitte à rendre la scène étrange.

Le savant Jean-Pierre Vernant a montré ce que ce partage installe pour toujours. À partir de ce jour, les dieux reçoivent la fumée, l'odeur et l'os : ce qui ne pourrit pas. Les hommes reçoivent la viande : ce qui pourrit. Croire qu'on a gagné le meilleur morceau, c'est avoir accepté d'être celui qui doit manger. Donc celui qui a faim. Donc celui qui se fatigue, qui vieillit et qui meurt. La ruse de Prométhée n'a trompé personne : elle a défini ce que c'est qu'être mortel.

Pour punir cette tricherie, Zeus cache le feu aux hommes. Prométhée va le chercher et le rapporte dissimulé dans une tige de férule — νάρθηξ (nárthēx) —, une plante creuse dont la moelle sèche garde une braise longtemps sans s'enflammer. Le feu revient caché, exactement comme il avait été caché : on répond à une dissimulation par une autre.

La logique d'une punition

Prométhée est enchaîné, à une colonne chez Hésiode, au rocher du Caucase chez le dramaturge Eschyle. Chaque jour, un aigle vient lui manger le foie — ἧπαρ (hêpar) — et chaque nuit le foie repousse. Le détail est choisi : pour les Grecs, le foie est l'organe des désirs, et c'est aussi dans le foie des victimes que les devins lisent l'avenir. Autrement dit, celui qui pense avant est puni dans l'organe qui sert à prévoir. Beaucoup plus tard, Héraclès viendra le délivrer, avec l'accord silencieux de Zeus.

Pourquoi une punition aussi longue ? Trois raisons se superposent, et aucune n'est morale au sens où nous l'entendrions. Il y a d'abord l'atteinte au partage : l'ordre olympien repose sur la répartition des parts, et voler, c'est prendre ce qu'on ne vous a pas donné, donc nier le principe même du pouvoir de Zeus. Il y a ensuite un duel d'intelligences : Zeus a avalé Mètis, la ruse, et Prométhée est le seul à lui disputer ce terrain — ce n'est pas la sanction d'un délit, c'est la fin d'un affrontement entre deux esprits. Il y a enfin une question de frontière : le feu appartenait aux dieux, et le donner aux hommes, c'est risquer d'en faire des rivaux.

Eschyle, dans sa pièce Prométhée enchaîné, fait la liste de ce que le Titan leur a apporté : les nombres, l'écriture, l'attelage des bêtes, la navigation, la médecine, la lecture des présages, l'extraction des métaux. Il n'a pas offert un briquet. Il a fabriqué une humanité capable.

Pandore, et ce qui reste au fond de la jarre

Zeus punit aussi ceux qui ont profité du vol, et c'est là que le mythe devient une réflexion sur nous.

Héphaïstos façonne une créature avec de l'argile. Athéna l'habille et lui apprend les travaux. Aphrodite lui donne la grâce. Hermès y glisse « un esprit de chienne et un caractère de voleur ». On la nomme Pandore (Πανδώρα, Pandṓra), ce qui veut dire soit « le don de tous les dieux », soit « celle qui donne tout » : l'ambiguïté est voulue. Prométhée avait prévenu son frère de n'accepter jamais rien de Zeus. Épiméthée accepte. Il comprendra après, c'est son métier.

Pandore soulève le couvercle de la jarre. Précisons, car l'erreur est célèbre : il s'agit d'un πίθος (píthos), une grosse jarre de stockage à moitié enterrée dans le sol, où l'on garde l'huile ou le grain. Pas une boîte. La fameuse « boîte de Pandore » vient d'une bourde d'Érasme, savant du seizième siècle, qui a traduit pithos par le latin pyxis, lequel désigne un coffret. Une erreur de traduction a suffi à changer l'image que toute l'Europe se fait de cette scène.

S'échappent les peines, les maladies, le travail pénible. Une seule chose reste au fond, retenue sous le rebord : Elpis(Ἐλπίς). On traduit d'habitude par « l'Espérance », mais le mot grec est plus large : c'est l'attente de ce qui va venir, en bien comme en mal. Que signifie ce reste ? On en discute depuis vingt-cinq siècles. L'espérance nous est-elle gardée comme une consolation, ou retenue prisonnière comme un bien dont on nous prive ? Eschyle propose une troisième réponse, superbe : son Prométhée déclare avoir installé chez les mortels des espérances aveugles — τυφλὰς ἐλπίδας — pour qu'ils cessent de voir d'avance le jour de leur mort. Le cadeau de la technique s'accompagne du cadeau de l'aveuglement. Nous n'entreprendrions rien si nous voyions clairement notre fin.

Ce que le feu a changé

Le feu — πῦρ (pŷr) — n'est pas un simple outil. C'est ce qui fait basculer l'homme hors du monde animal, et il agit sur plusieurs plans à la fois. Il cuit, et cuire signifie ne plus manger cru comme les bêtes : cela crée la cuisine, donc le repas partagé, donc le sacrifice, donc une relation réglée avec les dieux. Il transforme la matière : la poterie, le métal et le verre n'existent pas dans la nature, seul le feu les produit. Il allonge la journée et détache l'homme du rythme du soleil. Il fonde le foyer, celui de la maison mais aussi celui qui brûle en permanence au centre de la cité : la communauté grecque a un feu pour cœur. Et il possède une qualité rare, celle de ne pas diminuer quand on le partage — une flamme allumée à une autre flamme ne l'affaiblit pas. C'est déjà, sans qu'on l'ait dit ainsi, la définition du savoir.

Reste le mot technē (τέχνη). Ne le traduisez pas trop vite par « technique » au sens moderne, machines et usines. Aristote la définit comme un savoir-faire accompagné d'une règle qu'on peut énoncer : autrement dit un savoir qui peut se dire, donc s'enseigner, se transmettre, se corriger. Un savoir qui a une histoire.

Et voilà le basculement. Avec la technē, l'homme devient le vivant qui modifie ses propres conditions de vie. Le vivant qui a une histoire, et pas seulement une évolution. L'animal s'adapte au monde ; l'homme adapte le monde, puis doit s'adapter au monde qu'il vient de fabriquer, indéfiniment. Le déterminisme biologique n'a pas été remplacé par la liberté, mais par une course sans fin où nous courons après nous-mêmes.

Ce qui manquait encore : savoir vivre ensemble

Le récit de Platon ne s'arrête pas au vol du feu, et c'est ce qui en fait la profondeur. Munis de la technique, les hommes inventent le langage, les autels, les vêtements, l'agriculture. Mais ils vivent dispersés, et chaque fois qu'ils se regroupent, ils s'entretuent. Ils avaient le savoir-faire de l'artisan ; ils n'avaient pas la πολιτικὴ τέχνη (politikḕ tékhnē), l'art de vivre ensemble, restée entre les mains de Zeus.

Alors Zeus envoie Hermès porter aux hommes deux choses : αἰδώς (aidṓs, la retenue, le respect, la gêne qu'on éprouve devant le regard des autres) et δίκη (díkē, la justice). Et il exige qu'elles soient distribuées à tous, sans exception — contrairement aux métiers, qui se répartissent entre spécialistes. Car une cité ne tient pas debout si seulement quelques-uns savent y vivre.

La leçon a vingt-quatre siècles et semble écrite ce matin. La puissance technique et la capacité à vivre ensemble ne s'obtiennent pas en même temps. La seconde arrive toujours en retard sur la première.

Sophocle en a donné le commentaire définitif dans un chœur de sa tragédie Antigone : nombreuses sont les choses deinos, et rien n'est plus deinos que l'homme. Le mot δεινός n'a pas d'équivalent chez nous : il dit à la fois l'admirable, le formidable, l'effrayant et l'inquiétant. L'homme laboure la terre, dompte les chevaux, bâtit, invente le langage et les lois. Il est παντοπόρος (pantopóros), « celui qui trouve un passage vers tout » — et pourtant ἄπορος (áporos), « sans passage », car contre la mort il n'a rien trouvé. C'est la mesure exacte du cadeau de Prométhée : sans limite dans les moyens, nul sur l'essentiel.

Ce que ce récit nous dit

Le mythe grec ne nous flatte pas. Il ne dit pas que l'homme est le sommet de la création : il dit qu'il est ce qui restait une fois tout distribué. Il ne dit pas que la technique prouve notre supériorité : il dit qu'elle bouche un trou. Il ne dit pas que le feu nous a libérés : il dit qu'il nous a valu, dans le même mouvement, la peine, la maladie, le travail et la vieillesse.

Et il garde jusqu'au bout une tension que nous n'avons jamais résolue. Prométhée est un bienfaiteur et un voleur. Le feu est un salut et une punition. La technē nous rend capables de tout, sauf de vivre ensemble et de ne pas mourir. Chaque génération croit avoir dépassé cette histoire et la retrouve intacte sous ses pieds : la maîtrise de l'atome, la manipulation du vivant, aujourd'hui les machines qui parlent. À chaque fois le même feu volé, la même exaltation, le même retard de la sagesse politique sur la puissance acquise. Et à chaque fois le même Épiméthée qui hoche la tête en disant qu'il avait presque compris.

Il ne s'agit pas de choisir entre les deux frères, car ils vont ensemble. Sans l'oubli d'Épiméthée, il n'y aurait rien eu à réparer. Donc aucune technique. Donc aucune histoire. Le manque est la condition du don. Nous ne sommes pas humains malgré ce qui nous manque : nous le sommes grâce à cela.


Sources et lectures. Les textes anciens cités sont la Théogonie et Les Travaux et les Jours d'Hésiode (éd. Paul Mazon, Les Belles Lettres, coll. « Budé »), le Prométhée enchaîné d'Eschyle, le Protagoras de Platon (320c-322d) pour le mythe des deux frères, le premier chœur d'Antigone de Sophocle (v. 332-375), l'Éthique à Nicomaque d'Aristote (VI, 4) pour la définition de la technē, ainsi que la Bibliothèque d'Apollodore, les Métamorphoses d'Ovide et la Description de la Grècede Pausanias pour la tradition du Prométhée potier.

Parmi les études modernes, on lira Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs (La Découverte, 1965) et L'Univers, les dieux, les hommes (Seuil, 1999) ; Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, Les Ruses de l'intelligence. La mètis des Grecs (Flammarion, 1974) et La Cuisine du sacrifice en pays grec (Gallimard, 1979) ; Bernard Stiegler, La Technique et le Temps, 1. La faute d'Épiméthée (Galilée, 1994) ; André Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole (Albin Michel, 1964) ; Cornelius Castoriadis, L'Institution imaginaire de la société (Seuil, 1975) ; Arnold Gehlen, L'Homme, sa nature et sa position dans le monde (1940, Gallimard) ; Jakob von Uexküll, Milieu animal et milieu humain (1934, Payot, 2010). Pour la philologie, le commentaire de M. L. West, Hesiod: Theogony (Oxford University Press, 1966), et le Dictionnaire étymologique de la langue grecque de Pierre Chantraine (Klincksieck).La Théogonie d'Hésiode pour les curieux.

Chez les Grecs, les dieux ne fabriquent pas le monde : ils en sortent. Et les hommes n'arrivent pas au sommet de l'histoire, mais à la fin d'une distribution, quand il ne reste plus rien. Du trou originel jusqu'au supplice de Prométhée, voici le récit d'une idée que nous n'avons toujours pas épuisée : nous ne sommes humains que parce qu'il nous manque quelque chose.

Il y a une étrangeté au cœur de la mythologie grecque, et presque personne ne la relève. Les dieux n'ont pas créé le monde. Aucun d'eux ne se penche sur le vide pour dire « que la lumière soit ». Ils apparaissent après le monde, ils en sont un résultat, pas une cause. Quant aux hommes, ils n'arrivent ni au sixième jour ni au terme d'un grand projet : ils surgissent de côté, presque par erreur, parce que quelqu'un a été distrait. Nous ne sommes pas les préférés de la création grecque. Nous en sommes le rattrapage.

Cette histoire mérite d'être racontée dans l'ordre, lentement. Une convention avant de commencer : je donne chaque nom en grec, puis dans notre alphabet, puis sa traduction. Les Grecs comprenaient les noms de leurs dieux comme nous comprenons le mot « boulanger ». Nous, nous en avons fait des étiquettes vides. Or dans ce récit, presque tous les noms sont des résumés.

Une histoire qui commence par un trou

Notre source principale s'appelle Hésiode (Ἡσίοδος, Hēsiodos), poète paysan de Grèce centrale qui écrit vers 700 avant notre ère. Son livre, la Théogonie (Θεογονία, Theogonía), signifie exactement « naissance des dieux ». C'est le premier effort connu pour mettre de l'ordre dans une masse de récits que les Grecs se transmettaient à l'oral, chacun à sa façon.

Hésiode commence ainsi : au commencement fut Chaos (Χάος, Kháos).

Attention, le mot est un piège. Il ne veut pas dire « désordre » ni « grand mélange » ; ce sens-là est apparu bien plus tard : il s'amorce dans l'allégorie grecque tardive, et c'est Ovide qui le fixe pour de bon. En grec, Χάος vient du verbe χαίνω (khaínō), « bâiller, s'ouvrir ». Chaos, c'est un trou. Un écart. Un espace ouvert entre deux choses.

Il faut s'arrêter là-dessus, car tout le reste en dépend. Pour que quelque chose existe, il faut d'abord de la place : deux objets collés l'un contre l'autre n'en font qu'un seul. Le premier acte du monde grec n'est pas une naissance, c'est une séparation.

Apparaissent ensuite trois puissances, sans père ni mère. Gaia (Γαῖα, Gaîa), « la Terre », le sol solide sur lequel tout va reposer. Tartare (Τάρταρος, Tártaros), un gouffre brumeux, aussi profond sous la terre que le ciel est haut au-dessus. Et Éros (Ἔρος, Éros), « le Désir » — non pas le petit ange à l'arc des cartes de Saint-Valentin, mais la force qui pousse les êtres à se rapprocher. Sans elle, rien ne s'unirait, donc rien ne naîtrait, et le récit s'arrêterait à la première page.

De Chaos naissent Érèbe (Ἔρεβος, Érebos, « les Ténèbres souterraines ») et Nyx (Νύξ, Nýx, « la Nuit »). Ces deux-là s'unissent et donnent Éther (Αἰθήρ, Aithḗr, l'air lumineux des hauteurs) et Héméré (Ἡμέρη, Hēmérē, « le Jour »). Autrement dit : le noir engendre la lumière. Dès le début, le monde avance par contrastes.

Gaia, elle, produit toute seule, sans compagnon, trois enfants : Ouranos (Οὐρανός, Ouranós, « le Ciel étoilé »), qu'elle fabrique exactement de sa taille pour qu'il la recouvre entièrement ; les Ouréa (Οὔρεα, « les Montagnes ») ; et Pontos(Πόντος, Póntos, « le Flot », la mer).

Remarquez la logique. Ce monde n'est pas construit, il est enfanté. Il ne sort pas d'un atelier, il sort d'un ventre. C'est un modèle de famille, pas un modèle de chantier.

Les Titans, les enfants de trop

Gaia s'unit ensuite à Ouranos, qui est pourtant son propre fils — la mythologie ne s'embarrasse pas de nos règles. De ce couple naissent les Titans (Τιτᾶνες, Titânes), six garçons et six filles.

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Le nom de « Titans » mérite qu'on s'y arrête, car Hésiode explique lui-même d'où il vient. Ouranos les aurait appelés ainsi par moquerie, parce qu'ils avaient tendu la main vers un acte trop grand pour eux — le verbe grec est τιταίνω (titaínō), « tendre, forcer » — et parce qu'un jour la punition tomberait : τίσις (tísis), « la vengeance ». Leur nom est donc une prédiction : ceux qui ont forcé, et qui paieront. Toute leur famille est prise dans cette phrase, y compris le plus intelligent d'entre eux.

Du même couple naissent encore deux fratries monstrueuses. Les Cyclopes (Κύκλωπες, « ceux qui ont l'œil rond ») s'appellent Brontès (Βρόντης, « Tonnerre »), Stéropès (Στερόπης, « Éclair ») et Argès (Ἄργης, « l'Éclatant ») : trois noms qui composent, mot pour mot, l'arme que portera plus tard Zeus — ἀργὴς κεραυνός, la foudre éclatante. Puis viennent les Hécatonchires (Ἑκατόγχειρες, « ceux qui ont cent bras »).

Le ciel arraché à la terre

Ouranos déteste ses enfants. À chaque naissance, il les repousse à l'intérieur du ventre de Gaia. Elle gonfle, elle souffre, elle ne peut plus rien mettre au monde. Alors elle fabrique une serpe, une lame recourbée que les Grecs appellent harpé(ἅρπη), et demande à ses fils de la venger. Un seul accepte, le plus jeune : Kronos. Il coupe le sexe de son père. Du sang qui tombe sur le sol naissent les Érinyes (Ἐρινύες), déesses qui poursuivent ceux qui ont versé le sang de leur famille, et les Géants (Γίγαντες). Du sexe jeté à la mer et de l'écume qu'il produit — l'écume se dit ἀφρός, aphrós — naît Aphrodite (Ἀφροδίτη, « née de l'écume ») — du moins selon l'étymologie que propose Hésiode lui-même ; les linguistes modernes n'y croient guère et penchent pour un nom venu d'Orient. Peu importe : c'est celle que les Grecs entendaient.

Cette scène est brutale, mais voyez ce qu'elle fait. Tant qu'Ouranos restait plaqué contre Gaia, il n'y avait aucun espace entre eux, donc aucun endroit où quoi que ce soit pouvait exister. La blessure sépare le Ciel de la Terre et ouvre l'espace du monde. La violence, ici, n'est pas une faute morale : c'est ce qui fait de la place. Encore un écart, exactement comme au début.

Un père qui avale ses enfants

Kronos épouse sa sœur Rhéa. Un oracle le prévient : un de ses fils le renversera, comme lui-même a renversé son père. Il trouve une solution simple et horrible : il avale ses enfants à la naissance. Ainsi disparaissent Hestia (Ἑστία, « le Foyer »), Déméter (Δημήτηρ, « la Mère du grain »), Héra (Ἥρα), Hadès (Ἅιδης, « l'Invisible ») et Poséidon (Ποσειδῶν).

Une précision au passage, parce qu'on lit partout le contraire. Non, ce Kronos n'est pas le Temps qui dévore ses enfants : c'est une confusion entre deux mots grecs qui se ressemblent, Κρόνος, le dieu, et χρόνος (khrónos), le temps. Les linguistes sont formels, il n'y a aucun lien. Le rapprochement est faux, mais si beau qu'il a tenu vingt-cinq siècles.

Rhéa, enceinte du sixième, va accoucher en secret en Crète. Elle enveloppe une pierre dans des langes et la tend à son mari, qui l'avale sans regarder. L'enfant sauvé s'appelle Zeus (Ζεύς, Zeús), d'une racine très ancienne signifiant « le ciel du jour, la clarté » : la même que dans le latin dies, le jour, et dans Ju-piter. Devenu grand, il oblige Kronos à tout recracher — ses frères, ses sœurs, et la pierre, que l'on montrait encore aux visiteurs à Delphes des siècles plus tard.

La guerre, puis le partage

S'ensuit la Titanomachie (Τιτανομαχία), la guerre contre les Titans. Elle dure dix ans. Zeus libère les Cyclopes, qui lui offrent la foudre, et les Hécatonchires, qui lancent trois cents rochers à la fois. Les Titans finissent enfermés dans le Tartare. Il reste encore à vaincre le monstre Typhon (Τυφωεύς, Typhôeús dans le texte d'Hésiode). Quant aux Géants nés du sang d'Ouranos, leur guerre contre les Olympiens — la Gigantomachie — n'est pas dans la Théogonie : elle appartient à une tradition postérieure qui prolongera le récit.

Et voici le point le plus important de toute l'histoire, celui qu'on oublie toujours parce que les batailles font plus d'effet. Zeus ne s'installe pas seulement par la force, mais par une distribution. Il répartit ce que les Grecs appellent les τιμαί (timaí), les « parts d'honneur » : à chacun son domaine. À Déméter les récoltes ; à Hécate, chez Hésiode, des privilèges sur la terre, sur la mer et dans le ciel. Le fameux tirage au sort entre les trois frères — le ciel à Zeus, la mer à Poséidon, le monde souterrain à Hadès — ne vient pas de la Théogonie mais de l'Iliade (XV, 187-193). Le principe, lui, est identique : on ne règne pas, on répartit. Le monde grec ne tient donc pas comme tient un royaume, par obéissance ; il tient comme tient un partage, par accord sur les parts.

Comprenez alors ce que cela implique. Dans un monde qui repose sur un partage, voler est le pire des crimes. Pire qu'une révolte ouverte. Se révolter, c'est contester une part ; voler, c'est nier qu'il y ait des parts. Retenez cette phrase : dans quelques pages, quelqu'un va voler.

Un dernier détail passe souvent inaperçu. Zeus épouse Mètis (Μῆτις, « l'Intelligence rusée »), puis il l'avale, comme son père avalait ses enfants. Mais le geste n'a pas le même sens : il ne détruit pas la ruse, il se l'incorpore. Désormais, personne ne pourra le battre en trichant, puisqu'il contient la tricherie. Personne — sauf un, qui essaiera quand même.

Deux frères : celui qui pense avant, celui qui pense après

Le Titan Iapet (Ἰαπετός) s'unit à Clymène (Κλυμένη, « la Célèbre »), une fille d'Océan. Ils ont quatre fils, et leurs noms racontent déjà leur vie entière. Atlas (Ἄτλας) était rattaché par les Anciens au verbe τλάω (tláō), « supporter » : il est celui qui porte, et finira condamné à soutenir la voûte du ciel. Les linguistes modernes doutent de cette étymologie et soupçonnent un nom pré-grec — mais c'est bien « celui qui porte » que les Grecs entendaient. Ménœtios (Μενοίτιος) mêle μένος (ménos, la fougue) et οἶτος (oîtos, le destin funeste) : il sera foudroyé.

Les deux autres nous intéressent davantage. Prométhée (Προμηθεύς, Promētheús) est fait de προ- (« avant ») et d'une racine qui désigne la pensée qui calcule : il est celui qui pense avant. En grec de tous les jours, l'adjectif tiré de son nom signifie « prudent, prévoyant ». Épiméthée (Ἐπιμηθεύς, Epimētheús) porte le préfixe inverse, ἐπι- (« après ») : il est celui qui pense après, celui qui comprend une fois que c'est fini. Hésiode le décrit d'un mot terrible, ἁμαρτίνοος (hamartínoos), « dont la pensée rate sa cible » — du verbe ἁμαρτάνω, « manquer, se tromper », qui donnera plus tard hamartia, la faute tragique, et, chez les chrétiens, le péché.

Ces deux-là ne sont pas vraiment des personnages. Ce sont deux façons d'être dans le temps : prévoir, ou regretter. Et le récit va soutenir une idée que nous n'aimons pas beaucoup entendre : l'humanité vient des deux frères, mais c'est le maladroit qui a agi le premier.

Le jour où l'on a distribué les qualités

D'où viennent les hommes ? Chez Hésiode, ils sont déjà là, on ne sait pas comment ; il raconte plutôt cinq races successives — or, argent, bronze, héros, fer — chacune plus dure à vivre que la précédente. L'image de Prométhée modelant les hommes dans l'argile, comme un potier, apparaît plus tard, chez Apollodore puis chez Ovide. La version la plus intéressante est ailleurs : c'est Platon qui la raconte, dans un dialogue appelé le Protagoras.

Les dieux, dit-il, fabriquent toutes les espèces mortelles à l'intérieur de la terre, avec un mélange de terre et de feu. Puis ils chargent les deux frères de distribuer les capacités — en grec δυνάμεις (dynámeis), les « puissances », ce que chaque espèce saura faire.

Épiméthée demande à son frère de le laisser s'en occuper seul ; Prométhée vérifiera après. Et Épiméthée travaille très bien, selon un principe remarquable : l'équilibrage, ἐπανισοῦν (epanisoûn), « rendre égal ». À qui manque la force, il donne la vitesse. Aux plus faibles, des ailes ou un terrier. Aux très gros, il retire la capacité d'avoir beaucoup de petits ; aux plus fragiles, il l'accorde en abondance. Il distribue des fourrures contre le froid, des cuirs épais, des sabots, et il fait en sorte que chacun mange autre chose que son voisin, pour qu'aucune espèce n'anéantisse les autres. C'est un monde parfaitement réglé : chaque animal reçoit exactement ce qu'il lui faut pour tenir sa place, ni plus, ni moins.

Puis le sac est vide. Épiméthée, écrit Platon, « n'étant pas tout à fait avisé », a tout donné. Et il reste l'homme.

Prométhée arrive pour l'inspection et découvre cette dernière créature. Elle est γυμνός (gymnós, nue), ἀνυπόδητος(anypódētos, sans chaussures), ἄστρωτος (ástrōtos, sans couche pour dormir), ἄοπλος (áoplos, sans armes). Le jour prévu pour la sortie de terre approche. Ne sachant pas comment la sauver, Prométhée va voler chez Héphaïstos et chez Athéna ce qu'ils possèdent : la σοφία ἔντεχνος σὺν πυρί (sophía éntekhnos sỳn pyrí), « le savoir des métiers, avec le feu ». Platon insiste : sans le feu, ce savoir ne servirait à rien.

Le vol n'est donc pas le caprice d'un rebelle. C'est une réparation. Dans ce récit, la technique n'est pas la couronne posée sur la tête de l'homme : c'est le pansement mis sur son manque.

Pourquoi les animaux ne changent presque pas

Nous arrivons au cœur de l'affaire.

Dans ce récit, l'animal est complet. Ses moyens sont dans son corps : la griffe, le venin, la fourrure, la vitesse, la carapace. Il reçoit à la naissance un équipement fixe, et un monde qui correspond exactement à cet équipement. Rien ne lui manque. Et voilà justement le problème : puisque rien ne lui manque, il n'a rien à inventer. Sa perfection est sa cage. Un être parfaitement adapté ne peut que recommencer.

L'homme, lui, est le seul vivant qui n'a pas reçu sa part. Il n'a pas de nature à lui. C'est un vivant par défaut, au double sens du mot : il lui manque quelque chose, et il n'a pas de réglage de départ.

Hésiode ajoute une phrase qui complète tout cela. Zeus, écrit-il, a donné aux poissons, aux bêtes et aux oiseaux de se dévorer entre eux, puisqu'il n'y a chez eux aucune justice — δίκη (díkē). Aux hommes seuls il a donné la díkē, et c'est le plus précieux des biens.

Prenez la mesure de ce cadeau. L'animal ne peut pas être injuste : il fait ce qu'il doit faire, il chasse, il mange, il fuit. L'homme reçoit une règle. Or une règle, ça peut être respecté, mais ça peut aussi être trahi. Recevoir la justice, c'est du même coup recevoir la possibilité de l'injustice. Encore un manque déguisé en cadeau.

Cette intuition a nourri beaucoup de penseurs modernes.

Le biologiste Jakob von Uexküll a montré que chaque animal vit dans ce qu'il appelle un Umwelt, un monde-à-lui, fermé, fait de quelques signaux seulement. Son exemple le plus connu est la tique : elle ne perçoit que trois choses au monde, une odeur, une chaleur, et la résistance de la peau. Trois signaux, et cela lui suffit pour une vie entière. Son monde n'est pas pauvre. Il est exactement suffisant.

Le philosophe Arnold Gehlen, l'un des fondateurs de l'anthropologie philosophique, appelle l'homme un Mängelwesen, un « être de manque » : c'est parce qu'il est mal équipé qu'il est obligé d'inventer des outils, des règles et des sociétés. André Leroi-Gourhan montre que l'évolution humaine continue en dehors du corps, dans les outils et dans la mémoire déposée à l'extérieur. Bernard Stiegler a fait de la distraction d'Épiméthée le nom même de notre condition : nous n'existons qu'avec ce que nous ajoutons à nous-mêmes.

Cornelius Castoriadis va plus loin. Chez l'animal, l'imagination sert à quelque chose : elle prépare la chasse, la fuite, la reproduction. Chez l'homme, elle s'est détachée de son usage — il imagine des dieux, des nombres, des cités, des choses qui n'existeront jamais. Cette petite folie est justement ce qui permet à une société d'inventer ses propres lois au lieu de les recevoir toutes faites. L'homme n'est pas l'animal le mieux adapté : c'est l'animal dont le programme a lâché.

Ce que la science corrige dans le mythe

Il faut maintenant être honnête, car un beau récit ne dispense pas d'être exact.

Les animaux changent. L'évolution ne s'est jamais arrêtée, et il existe même de véritables cultures animales : les baleines ont des chants qui varient d'un groupe à l'autre, comme des accents ; des chimpanzés de Côte d'Ivoire se transmettent des techniques pour casser les noix, et le geste diffère selon les groupes. La frontière entre ce qui est inné et ce qui s'apprend est plus floue que ne le croyaient les Grecs.

Ce qui reste vrai tient en une idée : ce n'est pas le changement qui diffère, c'est la façon de transmettre. Chez l'animal, presque tout passe par le corps et par les gènes ; il faut donc des milliers de générations pour qu'une nouveauté s'installe. Chez l'homme, l'essentiel passe par l'extérieur du corps : un outil, un geste montré, un rite, un livre, une école, une loi. C'est ce que Stiegler appelle l'épiphylogenèse — un héritage qui n'est ni dans les gènes ni dans une tête, mais déposé dans les objets et les institutions.

Résultat : un enfant humain naît incapable de tout, et hérite en trois ans de dix mille ans d'acquis. Aucun animal ne fait cela. L'animal n'est pas prisonnier : il est son propre héritage, il le porte dans sa chair. Nous, nous déposons le nôtre hors de nous, dans un stock qui grossit tout seul et qui ne nous attend pas.

Le repas truqué de Mékonè

Revenons à Hésiode. Avant le vol du feu, il y a un repas, et ce repas décide de tout.

À Mékonè (Μηκώνη, « la ville du pavot »), dieux et hommes se séparent, et il faut décider qui reçoit quelle part du bœuf sacrifié. Prométhée découpe et compose deux tas. D'un côté, la viande et les entrailles grasses, cachées dans la peau et l'estomac de la bête : c'est repoussant. De l'autre, les os blancs, recouverts d'une belle couche de graisse luisante : c'est magnifique. Zeus choisit les os. Hésiode précise qu'il avait vu la ruse et qu'il l'a laissée faire — le poète tient à ce que son dieu reste tout-puissant, quitte à rendre la scène étrange.

Le savant Jean-Pierre Vernant a montré ce que ce partage installe pour toujours. À partir de ce jour, les dieux reçoivent la fumée, l'odeur et l'os : ce qui ne pourrit pas. Les hommes reçoivent la viande : ce qui pourrit. Croire qu'on a gagné le meilleur morceau, c'est avoir accepté d'être celui qui doit manger. Donc celui qui a faim. Donc celui qui se fatigue, qui vieillit et qui meurt. La ruse de Prométhée n'a trompé personne : elle a défini ce que c'est qu'être mortel.

Pour punir cette tricherie, Zeus cache le feu aux hommes. Prométhée va le chercher et le rapporte dissimulé dans une tige de férule — νάρθηξ (nárthēx) —, une plante creuse dont la moelle sèche garde une braise longtemps sans s'enflammer. Le feu revient caché, exactement comme il avait été caché : on répond à une dissimulation par une autre.

La logique d'une punition

Prométhée est enchaîné : à une colonne chez Hésiode, à un rocher désert aux confins de la Scythie dans le Prométhée enchaîné — pièce transmise sous le nom d'Eschyle, mais dont l'attribution est aujourd'hui très discutée. Le Caucase, que la tradition retiendra, n'y est évoqué qu'en passant. Chaque jour, un aigle vient lui manger le foie — ἧπαρ (hêpar) — et chaque nuit le foie repousse. Le détail est choisi : pour les Grecs, le foie est l'organe des désirs, et c'est aussi dans le foie des victimes que les devins lisent l'avenir. Autrement dit, celui qui pense avant est puni dans l'organe qui sert à prévoir. Beaucoup plus tard, Héraclès viendra le délivrer, avec l'accord silencieux de Zeus.

Pourquoi une punition aussi longue ? Trois raisons se superposent, et aucune n'est morale au sens où nous l'entendrions. Il y a d'abord l'atteinte au partage : l'ordre olympien repose sur la répartition des parts, et voler, c'est prendre ce qu'on ne vous a pas donné, donc nier le principe même du pouvoir de Zeus. Il y a ensuite un duel d'intelligences : Zeus a avalé Mètis, la ruse, et Prométhée est le seul à lui disputer ce terrain — ce n'est pas la sanction d'un délit, c'est la fin d'un affrontement entre deux esprits. Il y a enfin une question de frontière : le feu appartenait aux dieux, et le donner aux hommes, c'est risquer d'en faire des rivaux.

Le Prométhée enchaîné fait la liste de ce que le Titan leur a apporté : les nombres, l'écriture, l'attelage des bêtes, la navigation, la médecine, la lecture des présages, l'extraction des métaux. Il n'a pas offert un briquet. Il a fabriqué une humanité capable.

Pandore, et ce qui reste au fond de la jarre

Zeus punit aussi ceux qui ont profité du vol, et c'est là que le mythe devient une réflexion sur nous.

Héphaïstos façonne une créature avec de l'argile. Athéna l'habille et lui apprend les travaux. Aphrodite lui donne la grâce. Hermès y glisse « un esprit de chienne et un caractère de voleur ». On la nomme Pandore (Πανδώρα, Pandṓra), ce qui veut dire soit « le don de tous les dieux », soit « celle qui donne tout » : l'ambiguïté est voulue. Prométhée avait prévenu son frère de n'accepter jamais rien de Zeus. Épiméthée accepte. Il comprendra après, c'est son métier.

Pandore soulève le couvercle de la jarre. Précisons, car l'erreur est célèbre : il s'agit d'un πίθος (píthos), une grosse jarre de stockage à moitié enterrée dans le sol, où l'on garde l'huile ou le grain. Pas une boîte. La fameuse « boîte de Pandore » vient d'une bourde d'Érasme, savant du seizième siècle, qui a traduit pithos par le latin pyxis, lequel désigne un coffret. Une erreur de traduction a suffi à changer l'image que toute l'Europe se fait de cette scène.

S'échappent les peines, les maladies, le travail pénible. Une seule chose reste au fond, retenue sous le rebord : Elpis(Ἐλπίς). On traduit d'habitude par « l'Espérance », mais le mot grec est plus large : c'est l'attente de ce qui va venir, en bien comme en mal. Que signifie ce reste ? On en discute depuis vingt-cinq siècles. L'espérance nous est-elle gardée comme une consolation, ou retenue prisonnière comme un bien dont on nous prive ? Le Prométhée enchaîné propose une troisième réponse, superbe : son Prométhée déclare avoir installé chez les mortels des espérances aveugles — τυφλὰς ἐλπίδας — pour qu'ils cessent de voir d'avance le jour de leur mort. Le cadeau de la technique s'accompagne du cadeau de l'aveuglement. Nous n'entreprendrions rien si nous voyions clairement notre fin.

Ce que le feu a changé

Le feu — πῦρ (pŷr) — n'est pas un simple outil. C'est ce qui fait basculer l'homme hors du monde animal, et il agit sur plusieurs plans à la fois. Il cuit, et cuire signifie ne plus manger cru comme les bêtes : cela crée la cuisine, donc le repas partagé, donc le sacrifice, donc une relation réglée avec les dieux. Il transforme la matière : la poterie, le métal et le verre n'existent pas dans la nature, seul le feu les produit. Il allonge la journée et détache l'homme du rythme du soleil. Il fonde le foyer, celui de la maison mais aussi celui qui brûle en permanence au centre de la cité : la communauté grecque a un feu pour cœur. Et il possède une qualité rare, celle de ne pas diminuer quand on le partage — une flamme allumée à une autre flamme ne l'affaiblit pas. C'est déjà, sans qu'on l'ait dit ainsi, la définition du savoir.

Reste le mot technē (τέχνη). Ne le traduisez pas trop vite par « technique » au sens moderne, machines et usines. Aristote la définit comme un savoir-faire accompagné d'une règle qu'on peut énoncer : autrement dit un savoir qui peut se dire, donc s'enseigner, se transmettre, se corriger. Un savoir qui a une histoire.

Et voilà le basculement. Avec la technē, l'homme devient le vivant qui modifie ses propres conditions de vie. Le vivant qui a une histoire, et pas seulement une évolution. L'animal s'adapte au monde ; l'homme adapte le monde, puis doit s'adapter au monde qu'il vient de fabriquer, indéfiniment. Le déterminisme biologique n'a pas été remplacé par la liberté, mais par une course sans fin où nous courons après nous-mêmes.

Ce qui manquait encore : savoir vivre ensemble

Le récit de Platon ne s'arrête pas au vol du feu, et c'est ce qui en fait la profondeur. Munis de la technique, les hommes inventent le langage, les autels, les vêtements, l'agriculture. Mais ils vivent dispersés, et chaque fois qu'ils se regroupent, ils s'entretuent. Ils avaient le savoir-faire de l'artisan ; ils n'avaient pas la πολιτικὴ τέχνη (politikḕ tékhnē), l'art de vivre ensemble, restée entre les mains de Zeus.

Alors Zeus envoie Hermès porter aux hommes deux choses : αἰδώς (aidṓs, la retenue, le respect, la gêne qu'on éprouve devant le regard des autres) et δίκη (díkē, la justice). Et il exige qu'elles soient distribuées à tous, sans exception — contrairement aux métiers, qui se répartissent entre spécialistes. Car une cité ne tient pas debout si seulement quelques-uns savent y vivre.

La leçon a vingt-quatre siècles et semble écrite ce matin. La puissance technique et la capacité à vivre ensemble ne s'obtiennent pas en même temps. La seconde arrive toujours en retard sur la première.

Sophocle en a donné le commentaire définitif dans un chœur de sa tragédie Antigone : nombreuses sont les choses deinos, et rien n'est plus deinos que l'homme. Le mot δεινός n'a pas d'équivalent chez nous : il dit à la fois l'admirable, le formidable, l'effrayant et l'inquiétant. L'homme laboure la terre, dompte les chevaux, bâtit, invente le langage et les lois. Il est παντοπόρος (pantopóros), « celui qui trouve un passage vers tout » — et pourtant ἄπορος (áporos), « sans passage », car contre la mort il n'a rien trouvé. C'est la mesure exacte du cadeau de Prométhée : sans limite dans les moyens, nul sur l'essentiel.

Ce que ce récit nous dit

Le mythe grec ne nous flatte pas. Il ne dit pas que l'homme est le sommet de la création : il dit qu'il est ce qui restait une fois tout distribué. Il ne dit pas que la technique prouve notre supériorité : il dit qu'elle bouche un trou. Il ne dit pas que le feu nous a libérés : il dit qu'il nous a valu, dans le même mouvement, la peine, la maladie, le travail et la vieillesse.

Et il garde jusqu'au bout une tension que nous n'avons jamais résolue. Prométhée est un bienfaiteur et un voleur. Le feu est un salut et une punition. La technē nous rend capables de tout, sauf de vivre ensemble et de ne pas mourir. Chaque génération croit avoir dépassé cette histoire et la retrouve intacte sous ses pieds : la maîtrise de l'atome, la manipulation du vivant, aujourd'hui les machines qui parlent. À chaque fois le même feu volé, la même exaltation, le même retard de la sagesse politique sur la puissance acquise. Et à chaque fois le même Épiméthée qui hoche la tête en disant qu'il avait presque compris.

Il ne s'agit pas de choisir entre les deux frères, car ils vont ensemble. Sans l'oubli d'Épiméthée, il n'y aurait rien eu à réparer. Donc aucune technique. Donc aucune histoire. Le manque est la condition du don. Nous ne sommes pas humains malgré ce qui nous manque : nous le sommes grâce à cela.


Sources et lectures. Les textes anciens cités sont la Théogonie et Les Travaux et les Jours d'Hésiode (éd. Paul Mazon, Les Belles Lettres, coll. « Budé »), le Prométhée enchaîné transmis sous le nom d'Eschyle, le Protagoras de Platon (320c-322d) pour le mythe des deux frères, le premier chœur d'Antigone de Sophocle (v. 332-375), l'Éthique à Nicomaqued'Aristote (VI, 4) pour la définition de la technē, ainsi que la Bibliothèque d'Apollodore, les Métamorphoses d'Ovide et la Description de la Grèce de Pausanias pour la tradition du Prométhée potier.

Parmi les études modernes, on lira Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs (Maspero, 1965 ; éd. revue et augmentée, La Découverte, 1985) et L'Univers, les dieux, les hommes (Seuil, 1999) ; Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, Les Ruses de l'intelligence. La mètis des Grecs (Flammarion, 1974) et La Cuisine du sacrifice en pays grec(Gallimard, 1979) ; Bernard Stiegler, La Technique et le Temps, 1. La faute d'Épiméthée (Galilée, 1994) ; André Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole (Albin Michel, 1964) ; Cornelius Castoriadis, L'Institution imaginaire de la société (Seuil, 1975) ; Arnold Gehlen, L'Homme. Sa nature et sa position dans le monde (1940 ; trad. Christian Sommer, Gallimard, 2020) ; Jakob von Uexküll, Milieu animal et milieu humain (1934 ; Payot, 2010). Pour la philologie, le commentaire de M. L. West, Hesiod: Theogony (Oxford University Press, 1966), et le Dictionnaire étymologique de la langue grecque de Pierre Chantraine (Klincksieck).