Lettre encyclique du Saint-Père Léon XIV Magnifica Humanitas (15 mai 2026)
LETTRE ENCYCLIQUE MAGNIFICA HUMANITAS DU SAINT-PÈRE LÉON XIV SUR LA PROTECTION DE LA PERSONNE HUMAINE À L’ÈRE DE L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE [ Multimédia ] ___________________________
Lecture philosophique de Magnifica Humanitas*, l’encyclique de Léon XIV sur l’intelligence artificielle — avec, en contrepoint, le regard d’un expert.*

Il y a deux manières de se tromper devant une technique nouvelle. La première consiste à la diaboliser, à voir dans la machine un démon qui viendrait nous voler notre âme. La seconde consiste à la diviniser, à attendre d’elle le salut que les hommes ne savent plus se donner. L’encyclique de Léon XIV a ceci d’admirable qu’elle ne tombe dans aucun des deux pièges. Et c’est justement pour cela qu’elle mérite qu’on la lise non pas en croyant, ni en incroyant, mais en philosophe — c’est-à-dire en ami de la sagesse, d’où qu’elle vienne.

Je voudrais ici faire ce que j’aime faire sur ce blog : convoquer autour d’une même table les grandes voix de l’humanité, croyantes ou non, et les laisser dialoguer. Le pape parle ; Bergson, Kant, Arendt, Pascal, Hannah Arendt encore répondent ; et pour que la table ne soit pas trop pieuse, j’inviterai aussi celui qui incarne en France l’enthousiasme technologique sans complexe : Laurent Alexandre. Car la vérité, je le crois, ne naît pas de l’unanimité. Elle naît de la confluence des regards qui ne se ressemblent pas.

Ce que dit le pape, en deux mots

Rappelons l’essentiel. Magnifica humanitas — « la magnifique humanité » — refuse de poser la question en termes de « pour ou contre » l’IA. Le premier choix, écrit Léon XIV, n’est pas entre un oui et un non à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem : entre une puissance qui veut dominer le ciel en effaçant les différences, et un peuple qui, dans la responsabilité partagée, relève « les murs de la cohabitation fraternelle ».

Le diagnostic technique, lui, est d’une lucidité que bien des essayistes pourraient lui envier. Les IA modernes sont « cultivées plutôt que construites » : même ceux qui les conçoivent ignorent comment elles fonctionnent vraiment. Elles imitent l’intelligence sans l’habiter — sans corps, sans expérience, sans conscience morale, incapables de connaître « ni la joie ni la douleur ». D’où cette formule qui pourrait servir d’exergue à notre époque : on « a plus » mais on « n’est pas plus ». Et cette autre : « plus puissant ne signifie pas meilleur. »

Le pape en tire une thèse que je tiens pour décisive : l’IA n’est pas moralement neutre, car elle « prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ». Le danger n’est donc pas la machine. Le danger, c’est la main qui la tient — et ce que cette main veut faire de nous.

C’est ici que les philosophes entrent en scène.

Bergson, ou le supplément d’âme

Je commence par Bergson parce qu’il a, dès 1932, écrit la phrase qui résume toute l’encyclique avant l’heure. Au terme des Deux Sources de la morale et de la religion, observant un monde où la mécanique a démesurément agrandi le corps de l’humanité, il conclut : « Ce corps agrandi attend un supplément d’âme. »

Tout est là. Le problème n’a jamais été la puissance de nos outils — Bergson voyait déjà les machines décupler nos forces. Le problème, c’est le retard de l’âme sur la main. Nous avons inventé des prothèses titanesques, et nous restons des nains moraux qui ne savent qu’en faire. L’IA n’est que la dernière, la plus vertigineuse de ces prothèses : un cerveau de silicium greffé à notre cerveau biologique. Et la question de Bergson redevient brûlante : ce corps désormais immense, qui calcule, prédit, génère, surveille — où est son âme ? Léon XIV ne dit pas autre chose lorsqu’il refuse qu’on réduise « le mystère de la personne à des données et à des performances ». Le supplément d’âme, c’est précisément ce qu’aucun modèle de langage ne produira jamais.

Kant : la dignité, et le courage de penser

Vient Kant, qui apporte la pierre angulaire de toute morale moderne. Sa deuxième formulation de l’impératif catégorique est sans appel : agis de telle sorte que tu traites l’humanité, en toi comme en autrui, toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme un moyen. Or que dénonce le pape quand il décrit l’algorithme qui décide « qui mérite et qui ne mérite pas » un crédit, un emploi, un soin ? Exactement cela : la personne ramenée à un moyen, à une donnée traitable, à un rouage. L’« injustice silencieuse » dont parle l’encyclique, c’est le moment kantien par excellence où l’on cesse de voir dans l’autre une fin en soi.

Mais Kant nous offre une seconde arme, et celle-ci vise un mal plus subtil. Sapere aude — « ose savoir », ose te servir de ton propre entendement. Telle était sa définition des Lumières : sortir de la minorité, de cette « incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui ». Et il ajoutait que cette minorité est le plus souvent volontaire, par paresse et par lâcheté. Comment ne pas y penser devant nos machines qui répondent à tout, instantanément, sans effort ? Le pape met justement en garde : à trop déléguer, nous risquons « d’affaiblir notre jugement personnel et notre créativité ». L’IA peut devenir le plus formidable instrument d’émancipation intellectuelle de l’histoire — ou la plus douce des tutelles, celle qui pense à notre place pendant que nous croyons penser. Kant nous prévient : la machine ne nous rendra pas mineurs. C’est nous qui choisirons de le rester.

Arendt et Pascal : penser, ou s’absenter

Et c’est ici qu’il faut nommer le vrai péril, celui que Hannah Arendt a su voir mieux que personne. Observant le procès d’Eichmann, elle ne trouva pas un monstre mais un homme banal, médiocre, incapable de penser par lui-même : un fonctionnaire de l’horreur. De là sa thèse fameuse de la banalité du mal — le mal le plus radical ne vient pas d’une volonté démoniaque, mais d’une absence de pensée, d’une démission de l’esprit.

Comprenons bien ce que cela signifie à l’âge de l’IA. Le danger n’est pas que la machine devienne méchante. Le danger, c’est que nous cessions de penser parce qu’une machine pense, croyons-nous, à notre place. La paresse intellectuelle n’est pas un péché véniel : c’est, chez Arendt, la condition même qui rend le mal possible. Une humanité qui délègue son jugement délègue aussi sa responsabilité, et une humanité sans responsabilité est capable de tout.

Pascal l’avait pressenti trois siècles plus tôt. « Toute la dignité de l’homme est en la pensée », écrivait-il — et il décrivait déjà le divertissement, cette fuite hors de soi pour ne pas affronter sa condition. Que sont nos écrans infinis, nos flux sans fond, nos réponses immédiates, sinon le divertissement porté à sa perfection technique ? Pascal nous rappelle pourtant l’autre versant : l’homme est « un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant ». Faible et pensant. Limité et grand. Toute la sagesse tient dans ce et — et c’est précisément le et que le transhumanisme voudrait supprimer.

Heidegger, Jonas, Aristote : la technique et la prudence

Trois noms encore, pour cerner la nature même de la technique. Heidegger, dans La Question de la technique, montrait que la technique moderne n’est pas un simple outil neutre : c’est une manière de dévoiler le monde, un « arraisonnement » (Gestell) qui transforme toute chose en fonds disponible, en stock exploitable. La forêt devient mètres cubes de bois, la rivière devient kilowatts. Et l’homme, à son tour, devient « ressource humaine », capital, données. L’encyclique nomme cela le « paradigme technocratique » : la logique d’efficacité qui finit par décider « ce qui compte et ce qui peut être écarté ». Heidegger et le pape se rejoignent : le péril n’est pas tel ou tel usage de la technique, mais la vision du monde qu’elle nous impose à notre insu.

Hans Jonas, lui, a forgé l’éthique dont nous avons besoin. Devant une puissance technique capable d’engager l’avenir de l’espèce, il propose Le Principe responsabilité : agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine. Quand le pape réclame de la prudence, des contrôles, parfois même un ralentissement dans l’adoption de l’IA, il est exactement jonassien — et il prend soin de préciser que ralentir « ne signifie pas être contre le progrès, mais faire preuve d’une attention responsable envers la famille humaine ».

Reste Aristote, le plus ancien et peut-être le plus actuel. Il distinguait la technê, l’habileté technique, de la phronèsis, la prudence, cette sagesse pratique qui sait quoi faire, ici et maintenant, pour le bien. On peut accumuler la première sans jamais acquérir la seconde. C’est tout le drame contemporain : nous avons une technê de dieux et une phronèsis d’enfants. Le pape le formule à sa manière : « il ne suffit pas d’invoquer de façon générale l’éthique. » Aristote ajouterait : la vertu n’est pas une formule, c’est un caractère ; elle ne se programme pas, elle se cultive.

Le contrepoint : ce qu’en dirait Laurent Alexandre

Réunir tant de sages autour du pape, c’est risquer le ronron de la belle âme. Invitons donc le trouble-fête. Laurent Alexandre — chirurgien, fondateur de Doctissimo, essayiste du transhumanisme, auteur de La Guerre des intelligences — n’a pas l’habitude de ménager les prudences. Je ne lui prête aucun propos sur ce texte qu’il n’a pas commenté ; mais sa ligne est si constante depuis dix ans qu’on devine sans peine la lecture qu’il en ferait.

Il commencerait, j’imagine, par donner raison au pape sur un point — avant de le retourner contre lui. Oui, dirait-il, la machine n’est qu’un outil ; le problème, c’est l’usage. Mais il en tirerait la conclusion inverse : puisque tout dépend de l’usage, le pire des usages serait de ne pas s’en servir. Sa thèse, défendue livre après livre, est que l’IA n’est pas un choix mais « le sens de l’Histoire », que sa vitesse d’apprentissage est multipliée par cent chaque année, qu’il faut trente ans pour former un radiologue et quelques heures pour entraîner un modèle. Dans cette perspective, le danger numéro un n’est pas Babel : c’est le retard. Pendant que l’Europe moralise, que le Vatican écrit de magnifiques encycliques, les géants américains et chinois bâtissent. Et le « ralentissement » prôné par le pape lui apparaîtrait pour ce qu’il croit qu’il est : un luxe de civilisation repue, qui revient à céder l’avenir à ceux qui n’ont, eux, aucun scrupule à ralentir.

Il irait plus loin, et là il deviendrait dérangeant. Le vrai fossé de demain, prévient-il depuis longtemps, ne sera pas entre riches et pauvres mais entre les cerveaux augmentés et les autres — un « prolétariat cognitif », une masse d’« inutiles » que l’IA aura disqualifiés. Sa réponse : investir massivement dans l’intelligence humaine, refonder une école « qui n’a pas changé depuis 250 ans », quitte à flirter avec la neuro-amélioration. Position provocante, parfois à la lisière du soutenable — on lui a reproché un eugénisme à peine voilé. Mais position qui a le mérite de regarder en face ce que les bons sentiments contournent.

Et voici l’ironie que je veux souligner : sur le diagnostic social, le transhumaniste et le pape disent la même chose. L’un et l’autre annoncent une humanité coupée en deux, une concentration inouïe du pouvoir, une masse menacée d’exclusion. Laurent Alexandre y voit une fatalité darwinienne qu’il faut affronter par plus de technique. Léon XIV y voit un péché contre la justice qu’il faut combattre par plus de fraternité. Le fait est le même. C’est la morale qui diverge. Et c’est exactement là que je veux en venir.

La vraie thèse : le diable, c’est l’usage que nous en faisons

Tirons le fil. Si l’IA peut être, comme tous les outils, le meilleur et le pire ; si elle peut éduquer un enfant des quartiers comme aucun précepteur ne l’a jamais pu, ou abrutir un adulte qui ne pense plus ; si elle peut soigner mieux qu’aucun médecin ou trier les malades comme un comptable trie des écritures — alors la conclusion s’impose, et elle est vieille comme Rousseau : ce ne sont pas les techniques qui corrompent, c’est le cœur de l’homme qui les détourne.

Le feu de Prométhée cuit le pain et brûle les villes. L’écriture transmet la sagesse et falsifie les comptes. L’atome guérit le cancer et rase Hiroshima. Jamais, dans toute l’histoire, ce n’est l’outil qui fut diabolique : c’est toujours l’homme, et toujours pour la même raison. Cette raison, Marx l’avait nommée d’un mot que la doctrine sociale de l’Église reprend à sa façon : l’accaparement. Le progrès est produit par tous et capté par quelques-uns. L’encyclique le dit en toutes lettres lorsqu’elle parle du « travail invisible, souvent exploité, qui alimente les modèles algorithmiques », et qu’elle exige que les données, « fruit de la contribution de nombreux acteurs », ne soient pas « vendues ou confiées à quelques-uns ». Entre la destination universelle des biens du pape et la critique marxienne de l’appropriation privée, il y a moins de distance qu’on ne le croit.

Voilà donc le vrai sujet, celui que je crois être le cœur battant de ce texte. Le bien n’est pas le bien tant qu’il est capté ; le progrès n’est pas le progrès tant qu’il est confisqué. Un bonheur qui s’accapare cesse d’être un bonheur : il devient un privilège, et le privilège engendre toujours, en face, un prolétariat — autrefois d’usine, demain de cerveaux, mais toujours plus nombreux, toujours plus invisible. La machine ne crée pas cette injustice. Elle l’amplifie, comme un amplificateur amplifie indifféremment Bach et le vacarme. Le diable n’est pas dans le circuit. Il est dans l’intention qui dit pour moi là où l’humanité devrait dire pour nous.

C’est en quoi l’encyclique est sage, profondément sage, et bien au-delà de la foi qui la porte. Elle ne maudit pas la machine, comme l’aurait fait un obscurantiste. Elle ne l’adore pas, comme le ferait un naïf. Elle déplace le procès : l’accusé n’a jamais été l’intelligence artificielle, l’accusé c’est nous — notre tentation permanente de tourner vers notre seul avantage ce qui était donné pour le bonheur de tous. « Babel ou Jérusalem » : ce n’est pas un choix de technologie, c’est un choix de cœur.

Conclusion : le partage ou rien

Que reste-t-il, au bout de cette table où le pape, Bergson, Kant, Arendt, Pascal, Aristote et même le sulfureux Laurent Alexandre ont fini par dire, chacun dans sa langue, la même chose ? Ceci : la technique ne nous sauvera pas, et elle ne nous perdra pas non plus. Elle nous révélera. Elle est un miroir grossissant tendu à notre liberté. Une humanité qui partage en sortira grandie ; une humanité qui accapare en sortira défigurée. Et entre les deux, il n’y a pas la machine. Il n’y a que notre volonté.

Bergson demandait un supplément d’âme pour notre corps devenu trop grand. Je crois que c’est là, exactement, le travail de notre génération. Non pas freiner la main — elle ne se laissera pas freiner. Mais hausser l’âme à la mesure de la main. Faire que la plus puissante des intelligences artificielles serve la plus humble des fins : que chacun, et d’abord le dernier, ait sa part du festin.

Le reste n’est que Babel.


Léon XIV, Magnifica humanitas*, Rome, 15 mai 2026. — Les positions attribuées à Laurent Alexandre reconstituent, sans le citer, la ligne qu’il développe notamment dans* La Guerre des intelligences (2017).