Le paradoxe de Thésée sous l'angle de l'identité
Ou pourquoi aucune nation n'a jamais cessé d'être elle-même
Par Didier Buffet
Il existe une histoire que Plutarque raconte et que Hobbes a aiguisée — une de ces histoires qui semblent appartenir aux Grecs et qui parlent en réalité de nous. Les Athéniens, dit la légende, conservaient pieusement le navire sur lequel Thésée était revenu de Crète. Au fil des siècles, ses planches pourrissaient ; on les remplaçait, une à une, par des planches neuves. Vint un jour où plus aucune pièce d'origine ne subsistait. Question : était-ce toujours le bateau de Thésée ? Et Hobbes a tendu le piège un peu plus loin : si l'on avait gardé toutes les vieilles planches retirées, et qu'on les avait rassemblées, lequel des deux navires aurait été le vrai ?
Je crois que toute nation, depuis qu'il existe des nations, est ce bateau-là. Et que la querelle qui empoisonne tant de débats contemporains — celle de la « souche » et de l'identité menacée — repose sur un contresens philosophique qu'il est temps de nommer.
Le mythe de la planche d'origine
L'autochtone pur, le natif intégral, l'enfant véritable d'un sol qui n'aurait jamais connu d'autre sang que le sien : voilà une fiction rétrospective universelle. Aucune nation, nulle part, ne repose sur une planche originelle. Les peuples que nous appelons aujourd'hui par un nom unique sont toujours, quand on déroule patiemment leur trame, le résultat de brassages successifs que l'on a fini par oublier.
Prenez n'importe quel pays sur la carte. Grattez le vernis du nom actuel et vous trouverez, en strates, des couches superposées : des populations néolithiques absorbées par des vagues migratoires plus tardives, des conquérants devenus indigènes, des indigènes redevenus minoritaires sous l'effet d'invasions nouvelles, des peuples vaincus qui ont fini par donner leur langue à leurs vainqueurs, des peuples vainqueurs qui ont fini par adopter les dieux des vaincus. Et ainsi de suite. Les noms eux-mêmes changent : tel pays qui s'appelait autrement il y a mille ans portera demain peut-être un autre nom encore, sans cesser pour autant d'être ce continuum-là, ce fleuve culturel qui poursuit son cours sous des appellations successives.
Le « pur natif », quelle que soit la nation considérée, désigne toujours l'avant-dernière vague d'arrivants une fois qu'elle s'est sédimentée et qu'elle a oublié sa propre étrangeté initiale. C'est exactement la planche du bateau de Thésée qui, à peine clouée, se croit originelle et regarde avec méfiance la suivante. Il n'y a pas de bois primordial. Il n'y a que du bois qui vieillit et du bois qui arrive.
Ce que la conservation tue
Et pourtant les nations demeurent. Elles demeurent parce qu'elles sont précisément ce processus de renouvellement, non malgré lui. Si l'on avait, par fantasme conservatoire, gardé toutes les vieilles planches pour reconstituer un « vrai » bateau originel, on aurait obtenu une carcasse muséale — un objet mort, exposé sous vitrine, qui n'aurait plus rien à voir avec ce navire vivant qui continuait, lui, à fendre les flots. Le vrai bateau de Thésée n'est pas celui qu'on aurait pieusement rafistolé dans un hangar : c'est celui qui navigue encore. C'est-à-dire celui qui s'est transformé.
Il faut dire les choses nettement : le remplacement des vieilles planches par des neuves n'est pas un malheur qu'il faudrait subir avec résignation, comme une concession faite à la modernité. C'est la condition même de la survie. Une planche pourrie qu'on refuserait de changer ferait sombrer le bateau tout entier. Le charpentier qui remplace le bois fatigué n'est pas un destructeur du navire — il en est le sauveur. Et celui qui, à grand renfort de discours pieux sur « le bois d'autrefois », s'opposerait à ce remplacement précipiterait la coque vers le naufrage qu'il prétend prévenir.
Le corps comme témoin
La biologie dit la même chose, dans une autre langue. Toutes nos cellules — ou presque — se renouvellent. On dit communément que nous changeons de corps tous les sept ans. Et pourtant je suis toujours moi. Mieux : c'est parce que ce renouvellement se fait que je reste vivant. Une cellule qui refuse de se renouveler, en médecine, ça porte un nom. On l'appelle sénescente. Parfois, cancéreuse. La fixité, dans le vivant, n'est pas la fidélité à soi : c'est la mort qui s'installe.
Mais ici, le corps humain dit quelque chose de plus subtil encore — et qu'il faut entendre. Toutes nos cellules se renouvellent, oui : à l'exception notable des neurones. Le système nerveux central, lui, demeure. Il est ce noyau de continuité qui rend possible la mémoire, la personnalité, la reconnaissance de soi à travers toutes les métamorphoses corporelles. Sans lui, le renouvellement perpétuel des cellules ne ferait pas une vie cohérente — il ferait une succession d'organismes étrangers les uns aux autres.
Or il en va de même pour une nation. Il y a, dans chaque peuple, quelque chose qui ne se régénère pas — qui ne doit pas se régénérer sous peine de dissolution. C'est cette part-là qui est l'équivalent national des neurones : la langue, l'histoire commune, les institutions, les manières de vivre ensemble, ce que l'on appelle d'un mot la civilisation du lieu. Cette part-là constitue la mémoire de l'organisme. Elle est ce qui permet au bateau de demeurer le bateau de Thésée à travers ses mille renouvellements de planches.
Une planche n'arrive pas n'importe où
Et c'est ici qu'il faut être net, parce que c'est ici que se joue toute la différence entre une nation vivante et une auberge espagnole. Quand une planche neuve arrive sur le bateau de Thésée, elle n'arrive pas n'importe où, ni n'importe comment. Elle ne se contente pas d'être posée sur le pont, gardant sa forme propre, son essence d'arbre étranger venu d'ailleurs. Non. Elle doit être taillée, ajustée, courbée — il faut qu'elle épouse la géométrie de la coque. Le charpentier la ponce, la cintre, la cheville aux planches voisines. C'est à ce prix qu'elle devient planche du bateau de Thésée, et non plus simplement bois venu d'une autre forêt.
L'intégration, c'est cela exactement. C'est cette opération par laquelle celui ou celle qui arrive consent à se conformer à la courbure de la coque commune — sans renoncer à ce qu'il porte, mais en acceptant de s'y inscrire. Adopter la langue du pays, en apprendre l'histoire, en respecter les institutions, en comprendre les usages, en faire sien le récit collectif au point de pouvoir le prolonger : voilà ce que signifie devenir partie d'une nation. Ce n'est pas trahir ses origines. C'est ajouter une appartenance — qui devient progressivement la principale, sans effacer les autres.
Le bateau ne demande pas à ses nouvelles planches d'être identiques aux anciennes. Il demande qu'elles tiennent leur place dans la structure. Une planche qui refuserait de s'ajuster — qui prétendrait imposer sa propre courbure à la coque, ou pire, naviguer pour son compte au milieu du navire — ferait prendre l'eau au bateau. Non parce qu'elle est venue d'ailleurs, mais parce qu'elle refuse l'ouvrage commun.
L'identité n'est pas une substance, c'est un fil
C'est pourquoi la question de l'identité nationale, quelle qu'elle soit, n'est ni une question de race, ni une question de couleur, ni une question de religion. C'est une question de continuité dans la reconnaissance. Appartenir à une nation, ce n'est pas porter en soi une essence ancestrale qu'il faudrait défendre contre les apports extérieurs ; c'est s'inscrire dans une trame — la langue, les coutumes, les institutions, la mémoire, le projet — que les générations précédentes ont reçue, transformée, et transmise. Une nation n'est pas un sang. C'est un fil. Et ce fil ne tient que s'il continue d'être tissé — et tissé ensemble, par ceux qui sont là depuis longtemps comme par ceux qui viennent d'arriver.
Ceux qui prétendent « préserver » leur pays en pétrifiant ses planches originelles ne le conservent pas : ils l'embaument. Ils confondent permanence et fixité. Ils croient sauver le bateau, mais ils sauvent une épave. Ceux qui acceptent au contraire que d'autres planches viennent, ajustées au gabarit de la coque commune, intégrées au plan du navire, ne diluent pas la nation : ils la maintiennent à flot. Mais à une condition — et il faut l'énoncer clairement : que les planches qui arrivent acceptent d'être du bateau. Pas à côté de lui. Pas contre lui. Du bateau.
Se renouveller ou mourrir
Permanence ne veut pas dire fixité. Continuité ne veut pas dire immuabilité. Identité ne veut pas dire isolement. Mais à l'inverse, ouverture ne veut pas dire abandon. Accueil ne veut pas dire dissolution. Intégration ne veut pas dire juxtaposition d'identités qui s'ignorent. Une nation n'est pas une statue qu'il faudrait protéger des intempéries — mais elle n'est pas non plus une simple plateforme sur laquelle chacun camperait pour son propre compte. C'est un navire qui doit affronter la mer, et qui n'affronte la mer qu'à condition d'être réparé en permanence — et d'être réparé ensemble.
Les noms changent. Les frontières bougent. Les langues évoluent, intègrent des mots étrangers, en abandonnent d'autres. Les croyances majoritaires se déplacent. Les visages des passants changent au fil des siècles. Et pourtant, sous tout ce mouvement, quelque chose persiste — un continuum culturel, une mémoire transmise, un récit reconnaissable — précisément parce que les planches ont été changées, et parce qu'elles ont été ajustées à la coque. Non malgré le changement. Par le changement consenti et façonné.
Le bateau de Thésée navigue encore. Et il navigue partout. Il navigue depuis qu'il existe des bateaux et des hommes pour les construire. Il navigue parce qu'à chaque génération, des charpentiers s'inquiètent moins de l'origine du bois que de la solidité de la coque — et parce que chaque planche neuve a consenti à devenir, en se courbant doucement, une planche du bateau.
C'est cela, appartenir à un peuple. Ce n'est pas une planche.
C'est un voyage — fait ensemble.
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