Sortir du piège des fausses alternatives
1. La double tentation
À La Réunion, deux récits s’affrontent. Le premier, défendu par les élus locaux, présente l’octroi de mer comme un pilier intouchable de l’autonomie communale. Le second, porté par Bercy et une partie de la presse hexagonale, en fait le bouc émissaire de la vie chère et le prétexte à une suppression pure et simple.
Les deux récits sont faux. Ou plutôt : chacun contient une part de vérité qu’il refuse de nuancer. Et c’est dans cette polarisation stérile que se prépare une réforme dont les premières victimes seront, comme toujours, les ménages les plus modestes — ceux-là mêmes que chaque camp prétend défendre.
Cet article n’épargnera personne. Ni le clientélisme municipal qui prospère sur cette ressource. Ni la doctrine fiscale qui rêve de faire des communes ultramarines les variables d’ajustement du redressement budgétaire national.
2. La taxe fantôme : ce qu’elle pèse vraiment
L’écart de prix entre La Réunion et l’Hexagone est de 9 % en moyenne sur l’ensemble des biens, 37 % sur l’alimentaire (Insee, 2022). Mais combien de cet écart est attribuable à l’octroi de mer lui-même ?
Selon le rapport du cabinet Action publique conseil (APC) commandé par l’AMF et l’ACCD’OM et publié le 9 janvier 2025, l’octroi de mer ne représente en moyenne que 4,4 % du prix final des produits importés. Pierre Moscovici, président de la Cour des comptes, parle de son côté de 5 à 10 % des surcoûts moyens (mars 2024).
L’essentiel de la vie chère vient donc d’ailleurs : ultrapériphéricité (transport, insularité), oligopoles de la grande distribution (deux acteurs concentrent les deux tiers du marché réunionnais de 2,7 milliards d’euros), formation des marges sur des chaînes longues. Réformer l’octroi de mer sans s’attaquer à ces facteurs reviendrait à amputer une jambe pour soigner une migraine.
Premier point de confluence à tenir : l’octroi de mer n’est pas le coupable principal de la vie chère. Mais il y contribue. Le balayer ne suffira pas ; le défendre sans le réformer est tout aussi malhonnête.
3. Une dépendance budgétaire massive — qui n’a pas de substitut prêt
En 2022, l’octroi de mer a rapporté 557 millions d’euros à La Réunion (en hausse de 15 % sur un an). Sur ce total, 413 millions sont allés aux communes via la Dotation Globale Garantie, et 144 millions à la Région et au FRDE.
Rapportée aux 890 000 habitants de l’île, la part communale représente environ 464 €/hab/an. Cette manne couvre 34 % en moyenne des recettes de fonctionnement des communes réunionnaises (source OPMR, septembre 2023). À Petite-Île, c’est 45 % ; pour certaines petites communes, on dépasse 50 %. La Cour des comptes note d’ailleurs que l’octroi de mer couvre près de la moitié des dépenses de personnel des communes ultramarines.
Voilà le vrai problème : pas le montant, mais la structure. Une commune qui finance la moitié de ses salaires par une taxe sur la consommation des plus pauvres est dans une situation de dépendance pathologique. Mais cette dépendance n’a pas été choisie par les maires actuels — elle a été construite sur soixante ans, à mesure que les fonctions communales s’étendaient sans que les bases fiscales locales (foncier, taxe d’habitation effondrée) ne suivent.
4. Comparaison avec la métropole : recadrer le débat
Le récit officiel se gargarise d’une DGF supérieure à La Réunion. Vérifions :
| Type de ressource (par habitant) | Métropole | La Réunion |
|---|---|---|
| DGF (Dotation Globale de Fonctionnement) | 174,76 € | 259,86 € |
| Octroi de mer (part communale) | 0 € | ~464 € |
| Fonds spécifiques (FEI, DETR, DSIL, fonds vert) | ~38 € | ~78 € |
| Total ressources externes par habitant | ~213 € | ~802 € |
Sources : Préfecture de La Réunion 2026 ; OPMR 2023 ; DGCL.
Le rapport est donc d’environ 3,8 pour 1 — pas 1,5 comme le prétend le récit officiel.
Mais cette comparaison serait malhonnête sans rappeler le point de départ :
- Taux de pauvreté : 36 % à La Réunion contre 14,5 % en Hexagone (2,5 fois plus élevé).
- Chômage : 16 % contre 7,5 % au niveau national en 2025 (plus du double).
- Jeunes ni en emploi ni en formation : 25 % des 15-29 ans (deux fois la moyenne hexagonale).
- Population sous le seuil de pauvreté à 50 % ou plus dans certains QPV et communes rurales.
Le multiplicateur de ressources est de 3,8 ; le multiplicateur de besoins sociaux est d’environ 2,5. L’écart réel n’est donc pas de 3,8 fois, mais d’environ 1,5 fois une fois les besoins normalisés. Beaucoup moins spectaculaire — mais c’est la seule comparaison honnête.
5. Où va l’argent ? Le vrai débat
Voilà où il faut se montrer impitoyable. Pas sur les agents — qui sont à 76 % des fonctionnaires de catégorie C, payés en moyenne 1 850 à 2 000 euros nets par mois (chiffres DGCL/Insee), bien loin des fantasmes de “privilégiés”. L’indexation +53 % qui s’applique aux titulaires gonfle mécaniquement la masse salariale, mais ne fait que compenser approximativement un coût de la vie supérieur de 9 à 37 % selon les postes. Et nombre d’agents communaux sont en CDD, vacataires ou contrats aidés, sans aucun bénéfice de cette indexation et sans la sécurité statutaire qui irait avec.
Le problème n’est donc pas que les communes paient des salaires. C’est :
a) Un fléchage absent. La quasi-totalité des recettes d’octroi de mer est affectée à la section de fonctionnement, sans aucune contrainte d’investissement. La Cour des comptes parle d’un dispositif qui “n’incite pas les collectivités à rechercher des économies de fonctionnement”. Quand 100 % d’une recette dynamique tombe en fonctionnement, l’investissement productif est durablement compromis.
b) Un effectif qui sert plus de levier de paix sociale que d’outil de service public. Dans un territoire à 16 % de chômage, les communes recrutent par défaut là où le marché privé ne crée pas. C’est compréhensible — c’est même une politique de l’emploi déguisée — mais cela produit des structures lourdes, peu productives, et un clientélisme institutionnel difficile à briser.
c) Une incapacité à investir. Avec 50 à 60 % des recettes de fonctionnement absorbés par la masse salariale, l’épargne brute des communes réunionnaises est faible, et la modernisation du territoire (assainissement, déchets, voirie, équipements scolaires, transition écologique) reste structurellement sous-financée.
6. La réforme 2027 : un piège qui se referme
L’horizon 2027 est dangereux. Le régime européen qui autorise l’octroi de mer expire fin 2027. Trois scénarios sont sur la table (rapport Cour des comptes, mars 2024) :
- Statu quo : “à écarter” selon la Cour.
- Réformiste : transparence, fléchage vers l’investissement, simplification des taux.
- Rupture : suppression et substitution par une TVA régionale ou une dotation d’État.
Le scénario 3, paré des vertus du “pouvoir d’achat”, a la faveur d’une partie de Bercy. Il piège les Réunionnais par les deux bouts :
- Si la dotation de remplacement sous-compense (ce que la Cour elle-même n’écarte pas), les communes s’effondrent.
- Si elle compense correctement, alors les Réunionnais auront échangé une recette dynamique et juridiquement protégée par le droit européen contre une dotation budgétaire annuelle, susceptible d’être rabotée à chaque PLF — exactement comme la DGF l’a été depuis quinze ans.
Les communes seraient passées d’une autonomie fiscale à une dépendance budgétaire. Ce serait la fin réelle de la libre administration locale en outre-mer.
Et pour quel gain sur la vie chère ? 4,4 % du prix final. Un yaourt à 2 € passerait à 1,91 €. Pendant ce temps, les marges des oligopoles de la distribution, le coût du fret, la concentration commerciale resteraient intacts.
7. Pour une voie de confluence : flécher, pas supprimer
La critique légitime de l’octroi de mer ne mène pas nécessairement à sa suppression. Il existe une voie médiane que ni les défenseurs ni les fossoyeurs de la taxe ne semblent vouloir explorer : réformer le fléchage.
Trois pistes concrètes :
Premièrement, sanctuariser une part majoritaire pour l’investissement. Inscrire dans la loi qu’au moins 40 % de la recette d’octroi de mer doit financer l’investissement productif, l’IAE et les clauses sociales. Les communes conserveraient leur ressource, mais ne pourraient plus l’absorber intégralement en fonctionnement.
Deuxièmement, exonérer les services publics et les biens de première nécessité. Pierre Moscovici relevait avec raison que les hôpitaux ont payé 159 millions d’octroi de mer depuis 2017. Une exonération obligatoire (et non plus facultative) sur la santé, l’éducation et un panier alimentaire ciblé réduirait les effets pervers sans démanteler le dispositif.
Troisièmement, attaquer les vrais facteurs de la vie chère. Casser les oligopoles de la distribution, plafonner les marges sur le panier-type Insee, sortir le fret de la base taxable. Si le différentiel de prix passait de 9 à 5 % par ces seules mesures, on aurait fait beaucoup plus pour le pouvoir d’achat que par la suppression brutale d’une taxe qui ne pèse que 4,4 % du prix final.
8. Conclusion : la confluence contre les fausses alternatives
Le piège tendu aux Réunionnais consiste à les enfermer dans un choix binaire : défendre un statu quo intenable ou applaudir une suppression dangereuse. Ce piège fonctionne parce qu’il flatte chaque camp dans ses certitudes — les élus locaux dans leur attachement viscéral à “la” recette, Bercy dans sa croyance qu’un coup de rabot vaut politique économique.
Sortir par le haut suppose d’accepter trois vérités simultanées :
- L’octroi de mer n’est pas la cause principale de la vie chère.
- Il est le symptôme d’une économie de comptoir et d’un fléchage défaillant.
- Il doit être réformé, mais en confluence avec une refonte des bases fiscales locales et une attaque frontale sur les oligopoles.
C’est plus difficile à twitter que “supprimons l’octroi de mer” ou “touche pas à mon octroi de mer”. C’est aussi le seul chemin qui ne sacrifie ni les communes ni les ménages.
Refuser le piège des deux récits, c’est faire œuvre de confluence.
DiBu — Le Blog de DiBu
Sources principales : Cour des comptes, “L’octroi de mer, une taxe à la croisée des chemins”, mars 2024 ; rapport APC pour AMF/ACCD’OM, janvier 2025 ; OPMR Réunion, “L’Octroi de Mer à La Réunion en 2023 : constat et propositions”, septembre 2023 ; Insee Flash Réunion n°268 (pauvreté 2021) et bilan économique 2025 ; DGCL, fiches DGF 2024 ; Préfecture de La Réunion, communiqué dotations 2026.

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