Par Didier Buffet

Aujourd'hui , une publication Facebook m'est parvenue, signée Claude Rousse. Une grande famille réunionnaise. Il y raconte un souvenir d'enfant : en 1961, il a huit ans, et son père emmène toute la famille à l'aérodrome de Gillot pour assister au départ des « victimes de l'ordonnance de 1960 ». Une foule immense. Des hommes sur la passerelle de l'avion, saluant avec un bouquet de fleurs à la main. Le père explique à ses enfants que ces Réunionnais sont chassés de leur île à cause de leurs idées. Et le vocabulaire du petit garçon s'enrichit ce jour-là de deux mots :exilésinjustice.

Ce témoignage mérite qu'on s'y arrête, et pas seulement pour son émotion. Car ce père qui tient ses enfants par la main n'est pas n'importe qui. Il s'agit d'Eugène Rousse (1928-2019), instituteur puis professeur au Port, syndicaliste de toujours, compagnon de route du Parti communiste réunionnais, que la presse de l'île saluera à sa mort, à 91 ans, comme « l'historien de l'île ». L'auteur des trois tomes du Combat des Réunionnais pour la liberté. C'est lui qui, dans une série d'articles publiée en 1988 à l'occasion du jubilé de Michel Debré, documentera méticuleusement l'épisode dont il avait fait, vingt-sept ans plus tôt, des témoins de ses propres enfants. La scène de Gillot est donc doublement émouvante : un futur historien y conduit sa famille pour voir l'Histoire se faire — et son fils, soixante-cinq ans plus tard, en témoigne encore.

Mais la mémoire, aussi juste soit-elle, n'est jamais toute l'histoire. Essayons de tenir ensemble ce que ce récit dit, ce qu'il tait, et ce que la suite — l'étonnante suite — a révélé.

Treize noms, aucun procès

Les faits d'abord, car ils accablent suffisamment pour qu'on n'ait pas besoin de les éxagérer. L'ordonnance du 15 octobre 1960, signée par le Premier ministre Michel Debré, permet de rappeler d'office en métropole, sur simple proposition du préfet et sans autre formalité, tout fonctionnaire des départements d'outre-mer dont le comportement est jugé « de nature à troubler l'ordre public ». Vingt-six agents publics en feront les frais dans les quatre vieilles colonies, dont treize Réunionnais : des instituteurs et professeurs — Gervais et Nelly Barret, Boris et Clélie Gamaleya, Jean-Baptiste Ponama, Max Rivière, Bernard Gancarski, et un jeune homme de vingt-quatre ans nommé Roland Robert —, un inspecteur des PTT, un inspecteur des douanes, un agent du Trésor, deux agents des Ponts et Chaussées. Aucun n'a été inculpé de quoi que ce soit. Aucun acte ne leur était reproché : des opinions, des engagements, des cartes du Parti.

Il faudra douze ans de luttes, des recours victorieux devant les juridictions administratives que le pouvoir ignora, et une grève de la faim, pour que l'Assemblée nationale abroge le texte — à l'unanimité — en novembre 1972, Aimé Césaire dénonçant à la tribune une législation d'exception introduite à la faveur de la guerre d'Algérie. Entre-temps, Boris Gamaleya aura écrit en exil Vali pour une reine morte, l'un des sommets de la littérature réunionnaise. Et Roland Robert, rentré au pays, deviendra en 1971 maire de La Possession — il le restera près d'un demi-siècle, au service d'une commune de cette République qui l'avait banni.

Disons-le sans détour : ce fut une injustice. Le mot que l'enfant Claude Rousse apprit à Gillot était le bon.

Le monde vu de Matignon

Et pourtant. Comprendre n'est pas absoudre, mais l'historien qui renonce à comprendre ne fait plus de l'histoire : il instruit un procès. Replaçons-nous donc, un instant, derrière le bureau de Michel Debré, à l'automne 1960.

Le monde, vu de Matignon, est en train de s'effondrer. La guerre d'Algérie fait rage, et c'est pour la sauvegarde de l'État que le Parlement a accordé au gouvernement les pleins pouvoirs dont l'ordonnance est issue. Dix mois plus tôt, en décembre 1959, des émeutes ont ensanglanté Fort-de-France : trois morts, la loi martiale décrétée — c'est le déclencheur direct du texte. 1960 est l'année où dix-sept colonies africaines accèdent à l'indépendance, dont Madagascar, la grande voisine, dont Debré a lui-même signé les accords d'émancipation en avril. La Réunion devient le dernier point d'appui de la France dans l'océan Indien, et Debré, qui en fera bientôt sa terre d'élection, pense cette île en géostratège : un avant-poste qui « peut et doit être un exemple ».

Or au même moment, en mai 1959, la fédération réunionnaise du PCF s'est muée en parti national — le PCR — et a substitué au vieux mot d'ordre d'assimilation celui d'autonomie. Pour Paris, dans le contexte de l'époque, l'enchaînement est connu : parti national, puis autonomie, puis indépendance — c'est la mécanique observée partout ailleurs. Et la dimension soviétique n'est pas un fantasme de préfecture : les historiens parlent d'une « guerre froide miniature » opposant Vergès à Debré, dans laquelle le PCR envoie de jeunes Réunionnais se former en URSS et dans les pays de l'Est pour préparer les cadres du futur État autonome. En 1972 encore, en déposant le projet d'abrogation, Pierre Messmer maintiendra que l'ordonnance était en 1960 « parfaitement justifiée ». Debré, lui, ne se reniera jamais.

La raison d'État de 1960 n'était donc ni absurde ni cynique : elle était cohérente dans son monde — et injuste dans ses moyens, puisqu'elle frappait des hommes auxquels on ne reprochait aucun acte. Les deux propositions sont vraies ensemble. C'est inconfortable. C'est l'Histoire.

Le premier proscrit s'appelait Plenel

Avant de revenir à La Réunion, un détour par la Martinique s'impose — car c'est là que l'ordonnance frappa d'abord, et son premier proscrit n'était pas n'importe qui non plus.

Alain Plenel, agrégé de géographie, est depuis 1955 vice-recteur de la Martinique : un personnage considérable dans l'île, qui se bat pour les crédits scolaires et inaugure des classes tous les dimanches. En décembre 1959, quand les balles policières tuent trois jeunes gens à Fort-de-France, ce haut fonctionnaire fait un pas que nul n'attendait de lui : il assiste aux obsèques de Christian Marajo, la plus jeune des victimes — quinze ans —, et prononce son éloge funèbre. Le 27 décembre, lors de l'inauguration d'une école au Morne-Rouge — retenez ce nom —, il ose un parallèle entre les émeutiers martiniquais et les insurgés de la Révolution française, et impute les événements au colonialisme. C'en est trop. Sa carrière antillaise s'achève au printemps 1960, et l'ordonnance d'octobre — dont la mémoire martiniquaise fait de lui la toute première victime — l'éloigne définitivement des Antilles et de l'inspection académique. Proscrit, il part vers Alger, puis, par la grâce de l'UNESCO, vers l'Inde et la Côte d'Ivoire. Il faudra attendre 1982, et l'intervention de Stéphane Hessel, pour que l'État répare une carrière brisée vingt-deux ans plus tôt. En 2016, la Martinique reconnaissante a donné son nom à une école du Morne-Rouge — là même où il avait parlé.

Or ce vice-recteur foudroyé avait un fils de sept ans, qui quittera l'île à dix ans : Edwy Plenel, le futur fondateur de Mediapart. Lui n'en a jamais fait mystère : l'engagement et la chute du père sont la fêlure fondatrice de sa vie, le socle de son anticolonialisme revendiqué. Faut-il y lire, comme le font ses adversaires, un ressentiment jamais soldé contre la France officielle ? Ou, comme il le revendique lui-même, une fidélité — au père, et à l'idée que le pouvoir doit toujours rendre des comptes ? Je laisse la question ouverte ; elle se pose, en tout cas, et elle éclaire d'une lumière singulière une part de notre paysage médiatique. Voilà donc un étrange jeu de miroirs : à Gillot, un futur historien faisait de ses enfants des témoins ; à Fort-de-France, un haut fonctionnaire faisait de son fils un héritier. L'ordonnance de 1960 n'a pas produit que des exilés. Elle a engendré des mémoires — et des tempéraments.

L'autonomie n'était pas un malentendu

Vient alors la question que le post de Claude Rousse ne pose pas, et qu'il faut pourtant poser : pour quoi, exactement, ces proscrits-là ont-ils payé ?

Pour l'autonomie. Et il faut ici se garder d'une seconde réécriture, symétrique de la première. Car Paul Vergès, devenu sur le tard sénateur respecté et président de Région, a beaucoup œuvré à lisser rétrospectivement son propre passé — assurant par exemple, dans ses mémoires de 1993, n'avoir jamais professé de « fidélité indéfectible » à l'Union soviétique. Ces dénégations tardives sont des sources précieuses... sur le Vergès des années 1990. Sur celui des années 1960 et 1970, les archives disent autre chose, et elles sont têtues.

Elles disent un programme d'autonomie démocratique et populaire adopté dès 1959. Elles disent ces bourses d'études vers Moscou et le bloc de l'Est. Elles disent surtout la Convention du Morne-Rouge, en Martinique, les 16, 17 et 18 août 1971 : quinze organisations des quatre départements d'outre-mer y proclament la faillite de la départementalisation et tracent la voie d'États autonomes — et c'est Paul Vergès en personne qui, au nom de toutes les délégations, lit la déclaration finale. Elles disent enfin qu'en avril 1981 encore, le PCR publie un programme intitulé, sans ambiguïté possible, « Autonomie pour La Réunion ».

L'engagement autonomiste de Vergès ne fut ni une légende préfectorale ni un malentendu : ce fut, vingt ans durant, le cœur battant de son combat. Les exilés de Gillot ne sont pas morts pour rien — mais ils ont payé pour un mot que leur propre état-major allait bientôt remiser.

12 mai 1981 : le grand rangement

Car voici la date que la mémoire militante préfère enjamber. Le 10 mai 1981, François Mitterrand est élu président de la République. Le 12 mai — quarante-huit heures plus tard —, le PCR abandonne officiellement le mot d'ordre d'autonomie qu'il défendait depuis deux décennies, au profit de la décentralisation et de l'égalité sociale. D'avril à mai 1981, du programme « Autonomie pour La Réunion » au moratoire : il aura fallu trois semaines pour clore vingt ans de combat.

La suite est connue. Le tribun de la rupture devient l'homme des institutions : sénateur, député européen, et en 1998 président du conseil régional — c'est-à-dire à la tête de la collectivité même que la décentralisation française venait de créer. Douze années durant, jusqu'en 2010, l'ancien proscrit gérera, avec un talent que ses adversaires lui reconnaissent, les fonds de la République et de l'Europe, le tram-train et les grands chantiers. L'autonomie ? Le débat institutionnel, dira-t-on désormais dans son entourage, est dépassé. L'amnésie n'est pas toujours une défaillance de la mémoire ; elle est parfois une stratégie de pouvoir.

Waro, ou le reproche de la fidélité

Tout le monde n'a pas accepté ce grand rangement. Et la voix la plus haute, la plus pure peut-être, qui s'est élevée contre lui, n'est pas celle d'un politicien : c'est celle d'un poète.

Danyèl Waro, né en 1955 à Trois-Mares dans une famille de planteurs communistes, enfant qui reçut un zéro pour avoir osé rédiger sa première rédaction en créole, foudroyé à quinze ans par le maloya de Firmin Viry lors d'un kabar organisé par le journal du Parti, emprisonné ensuite pour avoir refusé le service militaire — Waro fut de ceux que le combat autonomiste avait littéralement construits. Il en a gardé la langue, le tambour et l'intransigeance. Et il fut, fait rarissime, l'un des seuls militants issus du sérail communiste à critiquer publiquement Paul Vergès au faîte de sa puissance régionale — lui restant fidèle, toute sa vie, à l'autonomie, voire à l'indépendance, quand le parti rangeait le drapeau.

Le reproche de Waro n'est pas d'abord politique ; il est moral. On ne remise pas une cause comme on ajuste une stratégie — surtout quand des familles ont connu l'exil pour elle, surtout quand des enfants ont appris le mot injustice sur le tarmac de Gillot. Entre le moratoire du chef et la constance du chanteur, il y a toute la différence entre la politique et la fidélité.

Là où intervient mon concept de "Confluence".

Que faire, alors, de cette photographie colorisée et de tout ce qu'elle charrie ?

Tenir ensemble, je crois, quatre vérités qui se regardent en chiens de faïence. La mémoire du fils Rousse est juste : l'ordonnance fut un abus de pouvoir, et la République a bien fait de l'abroger à l'unanimité. La raison d'État de 1960 fut cohérente dans son monde — un monde de décolonisations en chaîne et de guerre froide — et c'est précisément pourquoi elle doit être racontée, non caricaturée. L'amnésie de Vergès fut humaine et politique, mais elle ne saurait servir de source : l'autonomie fut un projet réel, porté avec ferveur jusqu'au Morne-Rouge et au-delà. Et la fidélité de Waro, enfin, demeure comme un aiguillon : elle rappelle que les causes ont un coût, et que ce coût fut payé par d'autres que ceux qui en héritèrent les dividendes.

Et puis il y a les fils. Claude Rousse, qui témoigne sur Facebook de ce que son père lui fit voir à huit ans. Edwy Plenel, qui fonda un journal comme on poursuit un "Cold Case" non résolu. Danyèl Waro, fils spirituel d'un parti qui l'abandonna en route, et qui chante encore. Trois manières d'hériter d'une même décennie de plomb — la piété, le combat, le chant. On notera d'ailleurs que le Morne-Rouge apparaît deux fois dans cette histoire : c'est là qu'Alain Plenel prononça le discours qui le perdit, là que onze ans plus tard l'autonomie tint ses assises. Les lieux, eux aussi, ont de la mémoire.

L'ironie de l'histoire, on l'aura notée : c'est finalement la départementalisation — l'œuvre du père Vergès, que le fils combattit vingt ans avant d'en administrer les institutions — qui a gagné, non par les armes mais par les œuvres. Roland Robert lui-même, l'exilé de vingt-quatre ans, aura servi un demi-siècle une commune de la République française. Quant à l'État qui le bannit, il eut tort dans ses moyens et raison, paradoxalement, dans son pronostic : la France a tenu dans l'océan Indien — au point que ses adversaires d'hier en sont devenus les principaux gestionnaires des fonds européens, français et de la taxe d'octroi de mer. Qui songerait sérieusement aujourd'hui remettre en cause l'Etat Providence à la Réunion construit en 80 ans à part quelques démagogues, quelques irresponsables ignares de cette histoire et de la réalité économique en 2026.

La confluence n'est pas la confusion. Honorer les exilés de Gillot n'oblige pas à épouser tout le récit du Parti ; défendre la départementalisation n'oblige pas à excuser l'ordonnance. Entre la mémoire et l'histoire, entre le père Rousse et les archives, entre le tribun, le poète et le journaliste, il y a un lit commun où ces eaux peuvent se rejoindre sans se troubler. C'est là, comme toujours, que j'essaie d'écrire.

Définition de la Confluence : aucune vérité partielle, aucune mémoire isolée ne suffit, et c'est la réunion des contraires qui fait sens dans l'histoire. Mais sa spécificité est de refuser la violence dialectique du dépassement hégélien : rien n'est nié ni absorbé, chaque courant garde ses eaux propres — ruisseaux, rivières et fleuves qui, distincts et parfois lointains, finissent par se rejoindre pour alimenter ensemble le grand océan de la vérité historique holistique.

DiBu