Pourquoi un penseur qui se voulait « inactuel » n’a jamais été aussi présent. Lecture confluentielle d’un numéro qui ne cesse de me poursuivre.

Un philosophe posthume qui s’invite à notre table

Je reprends, ces jours-ci, ce numéro du 1 Hebdo consacré à Nietzsche que je traîne avec moi depuis quelques semaines, surligneur à la main. La couverture annonce déjà la couleur : La dynamite et le marteau. Et la formule qui m’a saisi à la première lecture, je la cherche en marge — la voici : « Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite. »

Il faut être prévenu, donc. Et il faut, pour entrer dans Nietzsche, accepter une chose paradoxale : c’est par ce penseur qui se disait « philosophe posthume » et avait fait de l’« inactuel » sa marque, qu’il nous faut revenir pour comprendre l’actualité la plus brûlante. L’éditorial de Maxence Collin le dit avec justesse : Nietzsche semble désormais incontournable, au prix de fâcheux malentendus. Apôtre des révoltes adolescentes, des plus audacieuses déconstructions, ou des idées les plus réactionnaires — d’où parle-t-il, au juste ?

C’est précisément la question que je me pose en ouvrant ce dossier. Et ce que je crois en avoir tiré, je voudrais le partager ici, parce que la pensée de Nietzsche n’est pas, à mes yeux, une provocation à consommer — c’est un outil de diagnostic. Le marteau, chez lui, est double : celui avec lequel on abat les idoles et celui qui sert à sonder les objets pour en reconnaître la consistance. On ne saurait mieux dire ce qu’il faut faire avec Nietzsche lui-même.

À six mille pieds au-delà de l’homme et du temps

Tout commence — ou plutôt tout bascule — au bord d’un lac suisse, en août 1881. Henri de Lubac, ce jésuite que je n’attendais pas dans un dossier sur Nietzsche, raconte la scène dans Le Drame de l’humanisme athée. Nietzsche longe le lac de Silvaplana, fait halte près du rocher de Surlej, et soudain : l’éternel retour. Une révélation qu’il dira nécessiter « des dizaines de siècles pour prendre corps ».

L’année suivante, à l’automne 1882, Le Gai Savoir paraît ; au printemps, Lou Andreas-Salomé entre dans sa vie, sa grande passion vite déçue. Puis viennent Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), Par-delà le bien et le mal (1886), la Généalogie de la morale (1887), Le Crépuscule des idoles (1888), L’Antéchrist (1888). Une décennie de feu. Puis l’effondrement de Turin en 1889 — ce cheval battu qu’il étreint en larmes — et onze années d’extinction mentale jusqu’à la mort, en août 1900.

Ce qu’il faut retenir de cette trajectoire fulgurante, je crois, c’est moins la mythologie du génie foudroyé que ce que Patrick Wotling, dans son entretien avec le 1, appelle la réorientation radicale de la tâche philosophique. Là où la philosophie, depuis Platon, se focalisait sur la vérité objective, Nietzsche en fait une affaire de valeurs : quelles formes diverses la vie humaine peut-elle prendre, et que valorise chacune d’elles ? La question primordiale n’est plus qu’est-ce qui est vrai ? mais quels types d’hommes ces valeurs produisent-elles à long terme ? Intensifient-elles l’existence ou la rendent-elles malade ?

Nietzsche, le premier, fait du philosophe un médecin de la civilisation. C’est cette image qui me tient.

Le marteau généalogique : déterrer ce qui nous fait

Pour ausculter une époque, Nietzsche met au point ce qu’il nommera généalogie à partir de 1887. Il ne s’agit pas d’analyser des idéaux consciemment choisis, mais — Wotling insiste sur ce point — des impensés à leur racine, des prescriptions ou prohibitions héritées collectivement et si profondément intégrées qu’elles déterminent inconsciemment nos manières d’agir et de penser. Les valeurs dessinent nos sociétés, fixant invisiblement le cadre de ce qui peut, ou non, y être vécu, pensé ou fait.

C’est par cette méthode que Nietzsche en arrive à ce qu’il appelle le nihilisme : la dévalorisation de toutes les valeurs jusque-là en vigueur. Et c’est là qu’apparaît la formule qui a tant servi — et tant été défigurée : « Dieu est mort. »

J’ai longtemps hésité, je l’avoue, devant ce slogan. Robert Solé, dans une saynète délicieuse de ce numéro intitulée Déicide, fait dire à son interlocuteur : « Plus nihiliste que Nietzsche avec un z, tu meurs ! » On en sourit. Mais Wotling redresse le malentendu : déclarer que « l’Être immortel est mort » serait contradictoire, s’il s’agissait d’un propos théologique. « Dieu est mort » désigne un effondrement bien plus général : celui de tout ce que l’on tenait jusque-là pour sacré, pour absolu ; bref, les valeurs avec lesquelles nous vivons depuis Platon. Le problème, dit Nietzsche, est qu’aucune nouvelle valeur ne vient encore remplir le vide. Les vivants, déboussolés, sont guettés par le non-sens.

Voilà le diagnostic. Reste à savoir si l’auscultation tient encore aujourd’hui

Quatre symptômes de notre temps

Ce que ce numéro du 1 a de précieux, c’est justement de tester la méthode nietzschéenne sur quatre traits saillants de notre présent. Quatre symptômes qu’il faut examiner un à un.

1. Le retour du ressentiment

Martine Béland, professeure à l’université Sainte-Anne au Canada, écrit des pages qui m’ont fait sursauter — parce qu’elles décrivent, avec une exactitude clinique, ce que je vois autour de moi sans toujours pouvoir le nommer. Notre époque, dit-elle, semble en avoir fini avec l’hégémonie de la morale chrétienne. Mais voilà qu’elle réinvente de nouvelles formes morales, davantage centrées sur les questions d’identité et la revendication de droits. Mouvements progressistes, mouvements identitaires, backlash conservateurs : tous, à leur manière, véhiculent les valeurs que Nietzsche prônait, comme l’importance du corps, la reconnaissance de la diversité, la libre expression de soi…

Et pourtant. Nietzsche montre bien que la mécanique de la culpabilisation exprime un rapport de force. Les luttes entre systèmes de valeurs différents, nous maintiennent dans une logique binaire, celle de la mécanique du dominé. L’affrontement doit se solder par une victoire des uns et un échec des autres. Or Nietzsche nous invite à sortir de cette logique binaire et à penser de façon processuelle.

C’est très exactement ce que je tente, à mon humble échelle, depuis des années avec mon concept de confluenceur. La culpabilisation comme arme — fût-elle au service de causes que je peux par ailleurs trouver justes — reproduit la mécanique même qu’elle prétend dénoncer. Le ressentiment retourne contre lui-même, sans qu’il s’en aperçoive.

2. La tyrannie du like

Stéphane Floccari prolonge l’auscultation sur un autre terrain : celui des réseaux sociaux et de la culture du like. Qu’aurait pensé Nietzsche, demande-t-il, d’une génération d’êtres humains éduqués par un téléphone portable à la main, le regard fixé sur des écrans, incapables de vaincre l’ennui, sinon par des selfies, des textos et des poses ?

Sa réponse est sans appel : Si l’identité n’est rien de substantiel, c’est d’abord en échappant au troupeau qu’on devient celui qu’on est. Or les algorithmes obéissent à des finalités précises, comme le fait de capter l’attention de l’utilisateur à des fins économiques. Reste que pour Nietzsche, nous ne cherchons jamais la vérité pour elle-même, indépendamment de tout intérêt ou de toute perspective située. Il nous aiderait donc à interroger les intérêts sous-jacents aux discours de vérité qui nous sont tenus : quelles valeurs s’expriment en eux ? quel projet culturel servent-ils ? et quels effets ont-ils sur nos vies ?

Ces questions-là, je me les pose chaque fois que je mets en ligne un billet sur ce blog. Et je tiens à dire que ce qui sauve, c’est précisément l’effort lent, l’écrit qui demande du temps, la confluence patiente — non la dictature instantanée du pouce levé.

3. La post-vérité, héritage nietzschéen ?

Emmanuel Salanskis pose la question qui fâche, et que je trouve la plus aiguë du dossier. Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations — l’aphorisme de Nietzsche, devenu blason d’une époque qui se méfie de toutes les affirmations, ne serait-il pas l’origine philosophique de la post-vérité et des fake news ?

La réponse de Salanskis est subtile et je la fais mienne. Oui, Nietzsche refuse la vérité absolue, transcendante, atteignable par la raison. La réalité ne se laisse appréhender qu’à travers une multitude de perspectives, et se présente donc sous diverses apparences. Mais — et c’est capital — cette conception ne conduit pas au relativisme. Au contraire : la réalité apparente requiert précisément de notre part un travail d’interprétation rigoureux et méthodique. Dans L’Antéchrist*, Nietzsche parlera de « l’art de bien lire, de savoir déchiffrer des faits sans les fausser par son interprétation, sans perdre, dans son désir de comprendre, la patience, la finesse ».*

Trump revendiquant les « faits alternatifs », ou déclarant qu’il gagnerait une guerre manifestement en cours : cette attitude ne remet pas en question la valeur de la vérité au sens strict. On peut plutôt y reconnaître une forme classique de mensonge. Voilà qui remet les pendules à l’heure.

4. La cacophonie démocratique

Typhaine Morille, enfin, examine la critique nietzschéenne de la démocratie. Elle est rude. Pour Nietzsche, la démocratie est un mouvement étrangement en résonance avec les mutations de nos vies et de nos affects politiques : fatigue chronique, symptomatique selon Nietzsche, des systèmes démocratiques. La méritocratie est au fondement de notre Constitution, mais l’élitisme, même républicain, nous embarrasse.

Le diagnostic est sévère et je ne le partage pas en totalité — la suite va le dire. Mais il faut le recevoir, parce qu’il met le doigt sur quelque chose : de cette guerre intérieure résultent une indétermination et une fatigue chroniques. Le foisonnement des valeurs, ce burn-out, sont autant de symptômes contemporains de notre (auto)destruction haineuse.

Là encore, la formule est dure. Mais regardez bien notre époque : les paralysies politiques, les polarisations, l’épuisement civique. Nietzsche aurait-il vraiment tort de voir là un mal du temps ?

Cure ou poison ?

Voici le moment où je dois me dépêtrer de Nietzsche — car prendre son marteau, ce n’est pas en faire le seul outil.

Sa cure tient en deux formules : le surhumain et l’éternel retour. Wotling le précise : il est moins trompeur de parler de « surhumain » que de « surhomme ». Le surhumain ne renvoie donc, chez lui, ni à l’écrasement des autres ni à l’arrachement de la condition humaine — le fantasme des transhumanistes —, mais plutôt au dépassement de soi-même propre aux « esprits libres ». Des hommes en qui la liberté et la nécessité ne s’opposent plus.

Quant à l’éternel retour, c’est une sorte de test intellectuel et affectif, une expérience de pensée permettant de vérifier si notre existence est portée ou non par des valeurs favorisant la vie : comment réagirions-nous si nous étions persuadés que nous allions devoir revivre notre vie, à l’identique, une infinité de fois ? Question terrible et magnifique. Question que je me pose, certains soirs, en relisant mes propres pages.

Et la grande leçon, plus que jamais d’actualité, est la nécessité de combattre pour la probité intellectuelle.

Cela, je le souscris sans réserve.

Ce que je retiens, en confluence

Reste l’essentiel, qui n’est jamais dans Nietzsche seul. Le marteau est utile pour sonder, pour abattre les idoles ; il ne suffit pas à bâtir. C’est là, je crois, que Hegel demeure indispensable à mon panthéon personnel — et que la confluence prend tout son sens.

Nietzsche diagnostique magistralement la cacophonie des valeurs, la grégarité du like, le ressentiment culpabilisateur, l’effondrement nihiliste. Il a raison sur tous ces points et il faut avoir le courage de le lire. Mais sa solution — l’élitisme du surhumain, le rejet de la démocratie comme décadence — ne me convient pas, parce qu’elle reconduit la mécanique binaire qu’il dénonçait. Le ressentiment de Nietzsche contre l’égalitarisme est, en miroir, du même bois que ce qu’il combat.

La confluence, telle que je l’entends, prend du marteau ce qu’il a de meilleur — la probité intellectuelle, l’auscultation des valeurs, la méfiance envers les automatismes culpabilisateurs — et y ajoute ce qui manque à Nietzsche : la reconnaissance dialectique de l’autre, la patience du processus, l’horizon partagé. Là où Nietzsche voit une lutte qui doit produire un vainqueur, je vois une rivière qui peut produire une confluence. Cela ne renie pas l’inégalité des forces ; cela refuse l’idolâtrie de la victoire.

Et puis il y a cette dernière phrase de l’éditorial, que je n’arrive pas à quitter, et que Nietzsche adressait à un astre dans Le Gai Savoir : « Que t’importe, astre, l’obscurité ? Roule bienheureux à travers cette époque ! »

Voilà. Voilà ce que je veux faire avec ce blog. Rouler, malgré l’obscurité de l’époque, en cherchant la lumière des confluences possibles. Le marteau dans une main, oui. Mais l’autre main ouverte.

— DiBu


Sources : numéro spécial Nietzsche du 1 Hebdo (édito de Maxence Collin ; entretien avec Patrick Wotling ; contributions de Martine Béland, Stéphane Floccari, Emmanuel Salanskis, Typhaine Morille ; extraits d’Henri de Lubac, Le Drame de l’humanisme athée ; poème de Louis Chevaillier ; saynète de Robert Solé). Citations de Nietzsche : aphorismes de la Généalogie de la morale (trad. P. Wotling, GF Flammarion, 1996), du Gai Savoir (1882), des Considérations inactuelles*, et de* Par-delà bien et mal (§ 242).