Il y a quelques semaines, une polémique a émergé sur la chaîne CNews, à la suite d’une intervention du psychologue Jean Doridot. Commentant le profil du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, il évoquait, comme cela se fait fréquemment en psychologie politique, la figure du « mâle alpha » pour décrire certains traits de leadership.
Sur le fond, cette référence s’inscrit dans une tradition d’analyse comportementale : comparer les dynamiques humaines à celles observées dans le monde animal n’est ni nouveau ni, en soi, problématique. Dans d’autres contextes, les métaphores issues des meutes de loups ou d’autres espèces sociales sont utilisées sans susciter de réaction particulière.
Cependant, le passage du discours à sa mise en scène médiatique a profondément modifié sa réception. L’utilisation concomitante de termes comme « tribu », la référence implicite aux grands singes — liée à l’évocation d’Homo sapiens — et la diffusion d’images en gros plan du maire ont produit un effet de sens qui a choqué une partie du public. Ce n’est pas tant le propos brut qui a déclenché la polémique que l’agencement des mots, des images et du contexte.
Dans une société marquée par une longue histoire de représentations racialisées — où les personnes noires ont été assimilées à des figures animales dans des logiques de déshumanisation — ce type d’association, même indirecte, active des références symboliques puissantes. C’est ce que les sciences sociales décrivent comme un effet de « mémoire collective ».
Pour autant, la question de l’intention mérite d’être distinguée de celle de la perception. Rien n’indique que les intervenants, qu’il s’agisse de Jean Doridot, de Mémona Hintermann ou de Michel Onfray, aient eu une intention raciste. Leur propos s’inscrivait dans une grille de lecture comportementale classique.
Il est intéressant, dans ce contexte, de comparer cette situation à d’autres cas. Lorsque Christiane Taubira a été caricaturée avec des références explicites au singe ou à la banane, l’intention raciste ne faisait guère de doute : il s’agissait d’une assignation dégradante, visant à exclure symboliquement une personne de la communauté humaine.
À l’inverse, qualifier un responsable politique — quelle que soit son origine — de « mâle alpha » revient à le situer dans une logique universelle de leadership, observée dans de nombreuses espèces sociales, y compris humaines. D’un point de vue strictement scientifique, cette analogie ne vise pas à déshumaniser, mais à inscrire le comportement humain dans la continuité du vivant.
D’ailleurs, les connaissances issues de la paléoanthropologie rappellent que l’ensemble de l’humanité partage une origine commune africaine. Des fossiles comme Australopithecus afarensis illustrent cette filiation lointaine avec d’autres primates. Cette réalité scientifique ne hiérarchise pas les individus : elle souligne au contraire leur unité fondamentale.
Le racisme est aujourd’hui au cœur du débat public, mais son usage inflationniste tend à en altérer la compréhension. Pour en proposer une analyse rigoureuse, il convient d’articuler trois dimensions : sa définition sociologique, son inscription historique dans la République française, et ses recompositions contemporaines.
D’un point de vue scientifique, le racisme désigne un processus d’assignation et de hiérarchisation des individus à partir de caractéristiques perçues comme naturelles — couleur de peau, origine, traits physiques — auxquelles sont associés des jugements de valeur. Il s’agit d’un mécanisme d’essentialisation : l’individu est réduit à une appartenance supposée.
Cette définition permet de distinguer le racisme de la xénophobie. La xénophobie renvoie au rejet de l’étranger en tant que tel, sur des bases culturelles ou nationales. Le racisme, lui, naturalise cette différence et prétend l’inscrire dans l’ordre du biologique.
Dans le cadre français, l’analyse du racisme ne peut faire l’économie de l’histoire républicaine elle-même. La IIIᵉ République, souvent présentée comme le creuset des valeurs universalistes, a aussi été porteuse d’une idéologie coloniale. Sous l’impulsion de Jules Ferry, l’idée d’une « mission civilisatrice » reposait sur une hiérarchisation implicite des peuples, certains étant considérés comme « avancés », d’autres comme « à éduquer ». Cette vision, aujourd’hui disqualifiée, montre que la République a pu être traversée par des logiques que l’on qualifierait désormais de racistes.
Cet héritage complexifie le débat contemporain. D’un côté, il légitime une vigilance accrue face aux discriminations réelles, encore mesurables dans certains domaines. De l’autre, il peut conduire à une extension du concept de racisme au point de le rendre indistinct.
Dans les sociétés contemporaines, le racisme ne se présente plus uniquement sous la forme de doctrines explicites de supériorité biologique. Il peut aussi apparaître dans des dynamiques identitaires inversées, où la valorisation d’un groupe s’accompagne d’une dévalorisation implicite ou explicite d’un autre. Certains discours militants, notamment sur les réseaux sociaux, mettent en avant des formes de réaffirmation identitaire qui, dans certains cas, flirtent avec une logique d’essentialisation.
Il convient ici de faire preuve de précision : ces phénomènes restent minoritaires et hétérogènes, mais leur existence interroge. Lorsqu’une identité collective est absolutisée et utilisée pour juger ou exclure, le mécanisme à l’œuvre s’apparente, sociologiquement, à celui du racisme, indépendamment de son origine.
Par ailleurs, on observe une tendance à l’extension du terme « racisme » à des situations qui relèvent en réalité du désaccord ou de la critique. Cette inflation sémantique pose problème : qualifier trop rapidement un propos de raciste revient à affaiblir la portée du terme et à empêcher une discussion rationnelle.
Un autre point de tension concerne la relation entre science et débat public. Les avancées de la paléoanthropologie établissent clairement que l’humanité partage une origine commune en Afrique et que les classifications raciales n’ont pas de fondement biologique solide. Des découvertes comme Australopithecus afarensis rappellent que les premiers représentants de la lignée humaine étaient africains.
Cependant, ces connaissances scientifiques sont parfois mal comprises ou instrumentalisées. Dire que « l’homme descend du singe » est une simplification abusive : l’évolution repose sur un ancêtre commun, et non sur une filiation directe. À l’inverse, refuser toute discussion scientifique par crainte d’interprétations racistes conduit à une autre forme de dérive : la négation du savoir au profit de la sensibilité.
Dans le cadre républicain, ces tensions sont particulièrement sensibles. Le modèle français repose sur un universalisme abstrait : les citoyens sont égaux indépendamment de leurs origines. Cette approche vise à neutraliser les appartenances pour garantir l’égalité.
Mais cet universalisme est aujourd’hui contesté à la fois par ceux qui estiment qu’il invisibilise certaines discriminations, et par ceux qui observent une montée des logiques identitaires. La République se trouve ainsi prise entre deux risques : nier les réalités sociales ou fragmenter le corps politique en groupes concurrents.
Enfin, il est essentiel de distinguer le racisme d’autres formes de rejet. L’antisémitisme constitue une forme historique et spécifique de racisme. L’islamophobie, quant à elle, doit être distinguée selon qu’elle désigne une critique de la religion — légitime dans un cadre laïque — ou une hostilité envers des individus en raison de leur appartenance supposée.
En définitive, une approche scientifique du racisme impose de refuser les simplifications. Le racisme ne disparaît pas en changeant de cible, ni en étant redéfini selon les rapports de force du moment. Il exige une vigilance constante, fondée sur une exigence de cohérence : refuser toute essentialisation de l’autre, quelle qu’en soit la forme.
C’est à cette condition que le débat pourra retrouver sa clarté — et la République, sa promesse d’universalité.
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