Par Didier Buffet
Paul Simon au Grand Rex, 4 mai 2026
Le 4 mai 2026, jour de mes soixante-et-un ans, j'ai assisté au concert de Paul Simon au Grand Rex. C'était un cadeau d'anniversaire que m'avaient offert mes enfants, Victoire et Félix. Je n'étais donc pas venu là par hasard.
Un anniversaire en forme de psaume
Paul Simon — né le 13 octobre 1941 — passait deux soirs au Grand Rex dans le cadre de sa tournée européenne A Quiet Celebration Tour. Mes enfants, Victoire et Félix, avaient pris les places pour le second soir : le 4 mai, jour de mon anniversaire. Cela tombait bien.
Ce n'était pas la première fois que je le voyais. La première, c'était le 10 février 1987 au Zénith de Paris, lors de la tournée Graceland. J'avais vingt-et-un ans ; lui en avait quarante-cinq. Il était entouré d'une troupe de vingt-quatre musiciens noirs sud-africains : Miriam Makeba, Hugh Masekela, Ray Phiri, Joseph Shabalala et son groupe Ladysmith Black Mambazo, et un jeune bassiste à la basse fretless qui s'appelait Bakithi Kumalo. Trente-neuf ans plus tard, c'est encore Bakithi qui était sur scène à côté de lui.
Le Grand Rex est l'une des plus belles salles de Paris. J'y ai vu défiler tant d'artistes au fil des décennies, à commencer par James Taylor, vieux compère et frère musical de Simon.
Première partie : Seven Psalms, ou la prière du soir
Le concert s'ouvrait — comme à chaque étape de cette tournée — sur l'intégralité de Seven Psalms, sortie au printemps 2023 et nommée aux Grammy Awards. Trente-trois minutes d'une suite musicale ininterrompue, pensée comme un livre de prière : sept mouvements enchaînés, joués presque entièrement en acoustique, inspirés par les Psaumes du roi David.
Paul Simon raconte volontiers que cette œuvre lui est venue dans une période de mysticité, par fragments, comme dictée la nuit. Il dit même qu'un songe survenu le 15 janvier 2019 lui a soufflé : « You're working on a piece called Seven Psalms ». À partir de cette nuit-là, il s'est réveillé entre 3h30 et 5h du matin, plusieurs fois par semaine, pendant des années, pour recueillir ce que les mots lui apportaient.
Mais ce qui m'a frappé, c'est qu'il n'y a là rien de neuf. La mysticité de Paul Simon est aussi ancienne que son écriture. Souvenons-nous du dernier couplet de The Sound of Silence, composé alors qu'il avait à peine vingt-deux ans :
And the words of the prophets are written on the subway walls
And tenement halls
And whispered in the sounds of silence.
« Les mots des prophètes sont écrits sur les murs du métro et sur les murs des HLM. » On y lit, en filigrane, l'écriture sur le mur du chapitre 5 de Daniel : Balthazar, le roi païen, voit apparaître quatre mots tracés par une main invisible — MENÉ, MENÉ, TEQEL, PARSÎN (« compté, compté, pesé, divisé ») — qu'il est incapable de déchiffrer. Il convoque alors le prophète Daniel, qui lui livre la sentence : Dieu a compté les jours de ton règne, tu as été pesé dans la balance et trouvé léger, ton royaume sera divisé. C'est l'annonce de la chute de Babylone. Or, dès les années soixante, Paul Simon comparait déjà New York à Babylone. Le jeune homme du Queens écrivait, sans en avoir peut-être tout à fait conscience, une parole de prophète.
Cette mysticité, on l'oublie souvent, n'a rien d'incohérent chez lui. Élevé dans la tradition juive, Paul Simon a beaucoup chanté, jeune homme, dans les églises noires, sollicité pour ses qualités de guitariste et de chanteur. Il y a fréquenté les spirituals, le gospel, les harmonies évangéliques, et cela bien souvent en compagnie d'Art Garfunkel — son ami depuis qu'ils ont quatorze ans, à Forest Hills.
Le soir du 4 mai, donc, sa première partie fut littéralement spirituelle, au sens des spirituals : un chant adressé à Dieu. Concentré, intériorisé, presque grave. La salle entière s'est mise à l'unisson de ce silence-là. On écoutait. On recevait.
Edie Brickell, ou l'apparition
C'est au cœur de Seven Psalms qu'est apparue Edie Brickell. Sa femme depuis 1992, elle-même songwriter respectée (la voix d'Edie Brickell & New Bohemians, et l'éternel What I Am de la fin des années quatre-vingt), elle vient se poster discrètement à un micro latéral pour entremêler sa voix à celle de Paul sur certains des passages les plus exposés de la suite — notamment The Sacred Harp et Wait. Elle tient la note là où la sienne, à lui, vacille.
Edie reviendra plus tard dans la soirée, sur Under African Skies (où elle prend la partie créée à l'origine par Linda Ronstadt), puis sur Me and Julio Down by the Schoolyard, où elle assure même le sifflement final, repris en chœur par toute la salle.
La sourde oreille du prophète
Ce qui a vieilli chez Paul Simon, c'est la voix. Et plus précisément, la justesse. Il a, plusieurs fois dans la soirée, chanté faux. Mais cela ne ressemblait pas à une simple usure des cordes vocales — qui produit des voilements, des cassures, une moindre puissance, mais rarement une fausseté franche. Étant gérontologue, j'ai entendu autre chose : un défaut de retour auditif. Le chanteur ne s'entendait pas, ou ne s'entendait que mal, et il dérivait par moments d'un demi-ton.
Le détail qui me l'a confirmé visuellement, c'est le dispositif scénique. Paul Simon était littéralement encerclé d'enceintes de retour — disposées en arc autour de lui, à hauteur d'épaule et au sol, beaucoup plus rapprochées que dans n'importe quel concert ordinaire. Une véritable bulle sonore.
Renseignements pris, le verdict est clair : Paul Simon a perdu la quasi-totalité de l'audition de son oreille gauche, brutalement, il y a quelques années. Il a confié dans le documentaire In Restless Dreams puis sur CBS Mornings en 2024 qu'il ne lui restait que 6 % de capacité auditive de ce côté-là. C'est ce qui l'avait conduit à mettre un terme à la scène en 2018, à l'issue du Homeward Bound — The Farewell Tour. Son retour en 2025 n'a été rendu possible que grâce à un partenariat avec la Stanford Initiative to Cure Hearing Loss, qui a permis à son équipe de concevoir précisément ce dispositif d'enceintes repositionnées que j'avais sous les yeux. Cela explique aussi pourquoi la tournée s'appelle A Quiet Celebration : ce sont des salles intimes, pensées pour qu'il puisse s'entendre.
Ce qui est touchant, c'est qu'à quatre-vingt-quatre ans, on aurait pu croire qu'une telle perte le condamnerait à arrêter. Au lieu de quoi il a inventé un dispositif pour continuer. Edie Brickell, à côté de lui, joue un rôle dans cette histoire qu'on ne dit jamais : Deuxième partie : les grands tubes, ou la mémoire enchantée
Mais bon, les quelques secondes où sa voix s'est egarée comparé a ces deux heures de performance ce sont des broutilles. Je ne suis pas venu le voir pour la justesse de sa voix mais pour ce qu'il représente pour moi. Je le joue et le chante depuis plus de quarante.
Deuxième partie : les grands tubes, ou la mémoire enchantée
Après un court entracte, retour à l'autre Paul Simon — celui qu'on chante par cœur. Something So Right, The Boxer bien sûr (il suffit qu'il pose les premiers accords pour que la salle frissonne), Homeward Bound, et tant d'autres réarrangés pour cette tournée intimiste.
L'orchestre est composé de onze musiciens : Mark Stewart à la guitare (qui dirige musicalement l'ensemble), Bakithi Kumalo à la basse — le Sud-Africain de Graceland, dont la basse fretless tisse la trame de You Can Call Me Al —, Matt Chamberlin à la batterie (l'un des batteurs de session les plus respectés des trente dernières années, qu'on a entendu chez Tori Amos, Pearl Jam, Fiona Apple ou Bob Dylan ; il a remplacé pour cette tournée le légendaire Steve Gadd, qui à 80 ans a sans doute préféré lever le pied), Andy Snitzer au saxophone, Jamey Haddad aux percussions, Mick Rossi au piano, Gyan Riley à la seconde guitare (le fils du compositeur minimaliste Terry Riley), Nancy Stagnitta à la flûte, Caleb Burhans à l'alto, Eugene Friesen au violoncelle. Et Edie Brickell aux harmonies.
À un moment, Paul Simon a dédié Under African Skies à Bakithi Kumalo en précisant qu'il était le dernier survivant du groupe de Graceland. Pour moi, le mot a résonné particulièrement. Ce groupe-là, je l'avais vu sur scène le 10 février 1987 au Zénith. Miriam Makeba, Hugh Masekela, Ray Phiri, Joseph Shabalala : tous morts. Tous, sauf Bakithi. Trente-neuf ans plus tard, c'était sa basse fretless que j'écoutais encore.
Le petit homme et l'oiseau
Paul Simon doit faire un mètre soixante. Il n'a pas tellement changé depuis ce soir de février 1987 où je l'ai vu pour la première fois. Trente-neuf ans, presque jour pour jour, c'est dire le temps que nous avons traversé ensemble, lui sur scène, moi à le chanter.
Il a toujours été ce petit bonhomme à la voix singulière, à la guitare précise, à la main droite très particulière. Quand il chante et qu'il joue, sa main droite s'envole — c'est le mot. Très maniérée, presque féminine, mais d'une efficacité redoutable : c'est elle qui dirige les chœurs, qui appelle les harmonies, qui fait signe au reste de l'équipe.
Vincent Nguini, un fantôme dans la salle
Il manquait, hier soir, un musicien. Mark Stewart est un excellent guitariste, mais il n'est pas Vincent Nguini. Vincent Nguini (et non « Nuini » comme on l'écrit parfois en phonétique) était camerounais, né en juillet 1952 à Obala, dans le centre du Cameroun. Il avait rejoint Paul Simon en 1991, à l'occasion du Born at the Right Time Tour qui suivait The Rhythm of the Saints, et il en était resté l'un des piliers pendant près de trente ans. C'est lui qui avait co-écrit la guitare envoûtante de The Coast, sur ce même album.
Vincent est mort le 8 décembre 2017, à Abadiânia, au Brésil — une petite ville où il s'était rendu pour consulter un guérisseur spirituel. Il avait soixante-cinq ans, et un cancer du foie. Paul Simon avait dit alors : « He was the most creative musician I've ever worked with » — « le musicien le plus créatif avec lequel j'aie jamais travaillé ».
J'avais eu, moi, la chance de beaucoup échanger avec Vincent, principalement sur Messenger. Lors du concert de Paul Simon au Palais des Sports de Paris, en juillet 2008, j'avais pu passer un long moment avec lui, faire une photo, lui dire toute l'admiration que j'avais.
Hier soir, à plusieurs reprises, il y avait sur scène une absence. C'était l'ombre de Vincent.

Un Égrégore
Le Grand Rex, ce soir-là, n'était pas une salle de concert ordinaire. C'était une assemblée. J'ose le mot d'égrégore : un de ces moments où la somme des consciences présentes produit une présence partagée, plus grande que la somme des individus.
J'étais entouré de fans absolus. Tout le monde connaissait toutes les chansons. Tout le monde avait, comme moi, un Paul Simon intérieur fabriqué patiemment depuis l'adolescence ou la jeunesse. Cela faisait dans la salle quelque chose de dense, presque palpable.
Backstage : un homme fatigué, un homme âgé
J'ai eu la chance de l'apercevoir un instant, juste avant son passage en backstage, et j'ai pu prendre quelques images de sa sortie. Beaucoup de gens étaient déçus : Paul Simon ne signe rien. Cela n'a rien de nouveau ; déjà en 2008 au Palais des Sports, déjà en 2011 au Palais des Congrès, il ne signait rien. Là où James Taylor, par exemple, prend systématiquement le temps de l'échange avec son public, Paul Simon, lui, file. Ce n'est pas mépris, c'est économie d'énergie — celle d'un homme qui a quatre-vingt-quatre ans, qui s'entend mal et qui a deux soirs de Grand Rex dans les pattes.
Moi, j'ai eu mon petit moment. Il était pressé, mais il était là. Et c'est tout ce que je voulais.

Coda: Art Garfunkel, le 21 octobre
Le 21 octobre prochain, à l'Olympia, je verrai Art Garfunkel. Il a, à quelques semaines près, exactement le même âge que Paul Simon : il est né le 5 novembre 1941. Sa tournée s'appelle What a Wonderful World – Celebration Concerts. Il chante encore — moins puissamment qu'avant, certes (il a subi en 2010 une lésion grave des cordes vocales dont il a mis des années à se remettre), mais la voix d'ange, l'intacte clarté du timbre, est encore là par moments.
J'irai, comme toujours, et j'essaierai de lui dire ce qu'on a si rarement l'occasion de dire à ces hommes-là : merci. Quarante-cinq ans de compagnie musicale, ça se remercie.
Pour finir
Je ne reverrai sans doute plus Paul Simon à Paris. À moins qu'il ne soit éternel. J'ai commencé à jouer la guitare à treize ans, et ses morceaux à seize ou dix-sept. Du Zénith de février 1987 au Grand Rex de mai 2026, ce sont trente-neuf années de scène partagée, et bien davantage si l'on compte la guitare, les disques, les nuits passées à reprendre The Boxer ou Kathy's Song.
Voici deux reprises que j'ai faite en rentrant du concert pour rendre homme à ce géant d'1m60 avec qui j'ai appris l'anglais et la guitare.
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