À tous ces petits anges si frêles qui luttent pour s'échapper de l'enfer elles qui rêvent tant de paradie
En 2005, alors que je travaillais depuis plusieurs années dans le domaine de la nutrition et de la dénutrition, je m’étais particulièrement intéressé à la problématique de l’anorexie. J’avais écouté une émission de radio qui m’avait passionné, où j’entendais une jeune anorexique remercier son médecin — un professeur en nutrition — qui lui avait sauvé la vie. Sa détresse était palpable : elle racontait qu’elle était sortie d’affaire, non sans difficulté.
Je lisais en même temps le livre de Margo Maine, Father Hunger — Fathers, Daughters and Food, paru en 1991 et dont une deuxième édition enrichie paraîtra en 2004. Le titre est intraduisible sans perdre quelque chose : father hunger, c’est littéralement la faim du père — avec ce double sens en français entre le manque affectif et la faim physiologique. Margo Maine est psychologue clinicienne américaine, fondatrice de la National Eating Disorders Association et fellow de l’Academy for Eating Disorders, spécialisée depuis plus de trente-cinq ans dans les troubles du comportement alimentaire. Dans cet ouvrage fondateur, elle forge le concept de father hunger pour désigner le vide ressenti par les femmes dont le père était physiquement ou émotionnellement absent : un manque qui conduit à une image corporelle déformée, à des peurs alimentaires, à des comportements de restriction ou de compulsion. Ce faisant, elle déplace un regard clinique qui s’était trop longtemps fixé, presque exclusivement, sur la relation mère-fille — faisant peser sur les mères une culpabilité écrasante et mal placée. Maine intègre dans son analyse les influences socioculturelles, les données développementales et la dynamique familiale pour montrer comment une relation père-fille défaillante augmente substantiellement le risque de troubles alimentaires à l’adolescence.
J’avais été frappé par le fait que l’anorexie touche essentiellement les filles, et qu’il y avait vraisemblablement, dans cette maladie, la difficulté pour une jeune fille de grandir, de devenir adolescente, de se sexuer, et finalement de vivre sa vie de femme. Cette observation est aujourd’hui solidement étayée. Le psychiatre français Philippe Jeammet, qui a consacré l’essentiel de sa carrière à la clinique des adolescents anorexiques, souligne que la survenue des troubles coïncide presque toujours avec le moment de la sexualisation du corps : comme si quelque chose, dans ce passage obligé vers la féminité, devenait insupportable à traverser. Environ une jeune fille sur cent est touchée par l’anorexie mentale, et les garçons représentent moins de dix pour cent des cas. Cette asymétrie n’est pas accidentelle.
Souvent, ce sont des filles qui ont manqué de l’amour d’un père. Le père ne les a pas suffisamment aimées, et elles ont peur d’aller vers un autre homme avant même d’en avoir reçu l’autorisation — avant de pouvoir voler de leurs propres ailes. Elles auraient eu besoin d’être aimées d’abord par leur père, d’un amour sans ambiguïté, sans sexualité bien entendu. Car pour pouvoir aimer un autre homme, il faut d’abord avoir été aimée par le sien.
Maine le formule ainsi : le père est le premier modèle à partir duquel une femme se rapporte aux hommes, se perçoit elle-même dans l’interaction avec eux, évalue sa propre valeur. Lorsque ce modèle est absent, défaillant, ou simplement inaccessible — physiquement ou émotionnellement —, quelque chose dans le développement de la jeune fille reste en suspens. Elle attend une parole qui ne vient pas. Et c’est dans son corps qu’elle l’attend.
On a pu observer ce mécanisme dans des cas publics. La fille de Patrick Poivre d’Arvor, Solenn, a souffert d’anorexie sévère pendant des années et s’est donné la mort en 1995, à l’âge de dix-neuf ans, dans une station de métro parisienne. Son histoire est devenue un symbole national de cette maladie : en décembre 2004, Bernadette Chirac — dont la propre fille Laurence avait elle aussi souffert du même trouble — inaugurait à Paris un centre de soin pour adolescents baptisé Maison de Solenn. Dans d’autres situations, les pères étaient inaccessibles d’une façon moins spectaculaire mais tout aussi dévastatrice : absents physiquement, ou présents mais opaques, dévorés par leur carrière, leur propre monde intérieur, leur incapacité à exprimer ce qu’ils ressentaient. La forme de l’absence importe peu. Ce qui importe, c’est l’absence du regard.
Ces filles refusent de manger, refusent d’avoir des formes, refusent de devenir des femmes. Elles veulent rester enfants — tant qu’elles n’ont pas reçu une sorte d’autorisation symbolique attestant qu’elles sont aimées et qu’elles ont désormais le droit d’aimer à leur tour, de quitter l’enfance sans rien regretter.
Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique, a fourni une clé décisive pour comprendre cette logique. Dans ses travaux sur l’adolescence, il écrit que grandir signifie, dans le fantasme inconscient, prendre la place du parent — et que cet acte est vécu comme intrinsèquement agressif. La fille adolescente qui devient anorexique est terrifiée par ce geste symbolique. Résister à la maturation du corps devient alors une solution psychique : si elle ne grandit pas, elle ne tue rien. Elle n’usurpe rien. Elle reste à sa place d’enfant. Jacques Lacan, dans son Séminaire IV (La relation d’objet), apporte un éclairage complémentaire : l’anorexique, dit-il, mange rien — et ce rien est un objet à part entière. Elle ne refuse pas de manger : elle choisit de manger le vide. Ce refus de l’incarnation — non pas du corps lui-même, mais de ce que le corps va signifier socialement et sexuellement — est un refus du passage vers la jouissance adulte. Elle reste dans l’entre-deux, suspendue.
Dans le mémoire que j’avais rédigé lors de mes études en nutrition à l’Université de Dijon, j’avais travaillé sur quelque chose qui peut sembler éloigné de tout cela, mais qui en est en réalité le fondement biologique : la relation entre sexualité et nutrition. J’y expliquais qu’il existe un lien de proximité très fort, très ancien, entre ces deux domaines — un lien qui commence dès les premières secondes de la vie.
La première fois que le nourrisson reçoit sa première goutte de lait — qu’il tète sa mère ou prenne le biberon —, ce lait sucré provoque une véritable cascade neurobiologique. Ce que j’appelais à l’époque une “explosion d’hormones de plaisir”, la science le documente aujourd’hui avec précision. Trois systèmes s’activent simultanément :
L’ocytocine d’abord — synthétisée dans l’hypothalamus, libérée par l’hypophyse, elle est surnommée “hormone de l’attachement”. À chaque tétée, qu’il s’agisse du sein ou du biberon, elle stimule le lien entre la mère et l’enfant et module la détection sensorielle, la motivation et la plasticité neuronale. Des études menées sur des souris privées du peptide ocytocine ont montré des comportements maternels altérés et des difficultés d’allaitement — soulignant que ce mécanisme est fondamental, pas accessoire.
Les endorphines ensuite — opiacés endogènes naturels produits par l’organisme — qui induisent un état de plaisir, d’euphorie et de dépendance légère, et favorisent l’attachement mère-enfant dans le post-partum immédiat. C’est un mécanisme évolutif : la douleur de l’accouchement cède à une vague de bien-être qui soude les deux êtres.
La dopamine enfin — neurotransmetteur central du circuit de la récompense. Des travaux publiés dans Nature Neuroscience ont montré que le goût sucré active la libération de dopamine dans le nucleus accumbens, zone cérébrale dédiée au plaisir gustatif. Ce circuit est le même que celui sollicité par les drogues. L’équation est gravée dans le cerveau du nourrisson dès la première tétée : manger égale plaisir.
Cette cascade est là pour une raison précise, programmée par l’évolution : faire en sorte que l’enfant réclame à manger. C’est un réflexe de survie. Et c’est peut-être, d’une certaine façon, la toute première expérience de jouissance physique de l’être humain.
D’ailleurs, à cet instant, le nourrisson ne sait pas si ce plaisir est lié au lait lui-même ou à l’acte de sucer. Cette indistinction fondamentale est précisément le point de départ de ce que Freud a théorisé, dès 1905 dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle, sous le nom de stade oral : la première phase de développement psychosexuel, qui s’étend de la naissance jusqu’à environ dix-huit mois, où la bouche est la zone érogène principale de l’être humain. En tétant, le bébé éprouve un plaisir qui dépasse la satisfaction de la faim — Freud l’appelle un plaisir sexuel, au sens large : un plaisir lié au corps et à sa relation à l’autre. La bouche est le premier lieu du monde, la première façon d’incorporer l’extérieur, d’y trouver du plaisir ou de la frustration.
Jean Bergeret, dans son Psychologie Pathologique, a élargi la notion d’oralité bien au-delà de la bouche stricte : les organes respiratoires, les organes de la parole, les sens — gustation, olfaction, vision — sont autant de prolongements possibles de cette zone originelle. Ce qui permet de comprendre pourquoi les fixations orales laissent des traces si variées dans la vie adulte : fumer une cigarette, boire, manger de façon compulsive — ou à l’inverse refuser de manger — sont des expressions adultes de ce premier rapport au plaisir par la bouche. Des liens complexes, qui méritent qu’on les prenne au sérieux bien au-delà du cabinet analytique.
Et si l’on suit ce fil jusqu’à son terme : l’anorexie, dans cette lecture croisée, est une fixation inversée. Un refus de la bouche. Un refus du plaisir. Un refus d’incorporer le monde — parce que quelque chose, dans le rapport à l’amour fondateur, n’a pas été transmis. La faim du père a laissé un vide que même la nourriture ne peut plus combler.
Lorsque j’ai écrit le poème qui est né de tout cela — le samedi 16 avril 2005 — je voulais y faire une seule chose : leur parler. À elles. Non pas les expliquer, non pas les analyser, mais dire à ces filles quelque chose de simple et d’immense à la fois :
Oui, on vous aime.
N’ayez pas peur de vous lancer.
N’ayez pas peur de vous envoler.
Arrêtez de maigrir — vous allez mourir.
Nous voulons que vous vous réalisiez.
Anorexie.
La beauté pure et la tristesse
Ont fait un pacte avec le diable
La belle pour calmer sa détresse
Fuit tous les arts de la Table
Elle voudrait arrêter le temps
Ne plus souffrir ne plus pleurer
Maigrir, redevenir enfant
Et vivre ainsi à nos côtés
L’intelligence de cet enfant
Lui interdit tout compromis
Être à la fois adolescente
Et dans sa tête un tout petit
Il faut l’aimer et le lui dire
Car elle a tellement faim d’amour
“Arrêtes un peu de te détruire ;
Toi mon enfant aveugle et sourd !”
Elle a peur de lâcher la main
Et d’assumer d’être enfin soi
Quitter le nid est incertain
Faut du courage et de la foi
Mourir à vingt ans m’insupporte
Ô petite elfe au cœur si lourd
Prends ton courage et sois plus forte
Et le chemin sera plus court
Vieillir n’est pas une mince affaire
Qu’on ait vingt ans ou quatre-vingts
Et la maladie d’Alzheimer
C’est le même mal j’en suis certain
Quand l’appétit de vivre part
Manger devient comme un dégoût
Fais de ta vie une œuvre d’art
Et reviens vivre parmi nous !
Un dernier vers, si j’ose dire,
T’écrire un truc rigolo
Croques la vie, mais sans vomir
La vie ce n’est pas du gâteau.
Didier Buffet — leblogdedibu.fr
Article écrit en 2025, à partir d’une réflexion de 2005
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