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Quand La Reunion sacrifiait ses propres enfants
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Comprendre avant de juger

On connaît l'affaire des Enfants de la Creuse. Entre 1962 et 1984, quelque 2 015 mineurs de La Réunion relevant de l'Aide sociale à l'enfance ont été transplantés en France hexagonale, dans 83 départements, dans le cadre de la politique de migration mise en œuvre par le BUMIDOM. Cette histoire a fait l'objet de livres, de documentaires, d'une résolution mémorielle de l'Assemblée nationale en 2014, et d'une commission d'experts présidée par le sociologue Philippe Vitale.

Mais avant la Creuse, il y avait autre chose. Un système plus ancien, plus discret, et largement oublié. Un circuit de placement d'enfants pauvres à l'intérieur même de l'île, entre deux institutions dont les noms résonnent encore dans la mémoire des familles réunionnaises : la Peppe et la Péca.

Pour comprendre ces lieux, il faut accepter de se remettre dans le contexte d'une époque. Non pas pour excuser, mais pour saisir ce qui s'est passé — et pourquoi.

La Réunion des années 1930-1950 : une île en survie

Il faut imaginer La Réunion de l'entre-deux-guerres et de l'après-guerre. Une île marquée par une misère que l'historien Yvan Combeau résume en un seul mot. La situation sanitaire était déplorable — choléra, tétanos, paludisme, typhus. Les femmes avaient beaucoup d'enfants — parfois dix, douze, treize. Beaucoup de ces enfants n'étaient pas scolarisés, pas encadrés. Ils vivaient à la rue, ils mouraient de faim.

En 1948, l'inspecteur général Jean Finance rend un rapport accablant à la ministre de la Santé publique : il estime à 5 000 le nombre de futurs pupilles de l'État à La Réunion, ce qui en ferait l'un des départements français où l'effectif pupillaire est le plus important. Il demande : « Qui prendrait la responsabilité de ne rien faire en cette matière où tout, absolument tout, est à faire ? » La population, qui était de 225 000 habitants en 1946, atteint 416 000 en 1967, le nombre de naissances annuelles passant de 9 000 à plus de 16 000.

Le sociologue Laurent Médéa a montré que la délinquance juvénile réunionnaise était directement liée à ce contexte socio-économique. La misère empêchait les familles de subvenir aux besoins de leurs enfants, et ces enfants, sans encadrement, prenaient souvent le chemin de l'errance.

Dans ce contexte, la notion d'éducation n'avait pas le sens que nous lui donnons aujourd'hui. Éduquer, du latin educere, c'est conduire hors de, redresser. Les centres de placement s'appelaient d'ailleurs des « maisons de redressement » ou de « correction ». L'idée, dans la première moitié du vingtième siècle, était que la bonne éducation passait par la discipline, la rigueur, parfois la dureté. Personne ne parlait de maltraitance des enfants. La correction physique faisait partie de l'ordre normal des choses — à La Réunion comme en métropole.

Une tradition de violence qui vient de loin

Mais à La Réunion, cette dureté éducative s'enracine dans quelque chose de plus profond : l'esclavage.

L'historien Sudel Fuma l'a montré dans son étude sur l'APECA publiée dans la Revue historique de l'Océan Indien : avant l'abolition, les enfants d'esclaves étaient « prisonniers d'une société figée, cloisonnée, qui leur impose un travail précoce et un régime disciplinaire sévère qui neutralise toutes formes de révolte ». En 1848, après l'abolition, la société coloniale est confrontée à la question des enfants d'affranchis sans parents ou abandonnés. Ces enfants, qui errent dans les rues à la recherche de nourriture et d'un toit, inquiètent les autorités. Considérés comme vagabonds, sans travail et sans engagement, ils tombent sous le coup de la législation coloniale.

Le commandeur — souvent lui-même esclave ou affranchi — avait été pendant deux siècles la figure de l'autorité brutale dans les plantations. Cette violence n'a pas disparu avec l'abolition. Elle s'est transmise, de génération en génération, dans les familles. Le chapeau du commandeur est encore présent, de manière invisible mais tenace, dans l'esprit de beaucoup de Réunionnais.

Aujourd'hui encore, en 2026, beaucoup de familles réunionnaises considèrent que corriger un enfant est un droit. La savate, la ceinture, la branche de letchi — les Réunionnais de quarante, cinquante ans et même plus jeunes savent de quoi il s'agit. C'est la terrible médiocrité humaine : on reproduit ce dont on a souffert.

Des bagnes d'enfants aux maisons de redressement : une longue histoire

L'histoire du placement d'enfants à La Réunion ne commence ni avec l'APEP ni avec l'APECA. Elle remonte au lendemain de l'abolition.

Le premier pénitencier pour enfants vagabonds, le centre de La Providence, voit le jour le 20 octobre 1858 à Saint-Denis, sous la direction des frères spiritains. En 1869, ce pénitencier est transféré à l'Îlet à Guillaume, dans les hauts de Saint-Denis — un « nid d'aigle » perché sur un plateau montagneux, surplombant des falaises vertigineuses, où les évasions sont vouées à l'échec. Comme l'a décrit Sudel Fuma, le régime y est d'une extrême sévérité : utilisation de fers, de menottes, du fouet. Les enfants, aux crânes rasés, subissent un rythme de travail de forçats et construisent eux-mêmes les routes et les bâtiments de leur prison. L'Îlet à Guillaume ferme en 1879 après des incidents ayant entraîné la mort d'enfants.

L'historien Bruno Maillard a d'ailleurs intitulé son étude sur ce lieu : « Ils sortiront des hommes, les enfants du pénitencier de l'Îlet à Guillaume ». Ils sortiront des hommes. Retenons cette phrase.

Deux foyers, deux acronymes

Un demi-siècle après la fermeture de l'Îlet à Guillaume, deux nouvelles structures voient le jour.

La Péca, c'est le foyer de l'APECA — l'Association pour la Protection de l'Enfance Coupable et Abandonnée — à la Plaine des Cafres. L'APECA est créée le 24 décembre 1936 par des notables de la colonie : Jules Palant, censeur du Lycée de Saint-Denis, Fernand Sanglier, avocat à la Cour d'appel, et l'abbé Herbert Mondon. La gestion de l'institution est confiée aux Frères des Écoles Chrétiennes. Le lieu d'implantation, éloigné des centres urbains, dans les hauteurs froides de la Plaine des Cafres, est choisi délibérément — comme l'avait été l'Îlet à Guillaume. Les gros travaux, commencés en 1937 sous la direction des frères avec la participation d'ouvriers du Sud de l'île, se terminent fin mars 1938. Les premiers enfants sont placés dès 1937, avant même la fin des travaux. En 1946, une section filles ouvre au 23e kilomètre, confiée aux sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny.

Relisons le nom officiel : Protection de l'Enfance Coupable et Abandonnée. Des enfants qualifiés de coupables dans l'intitulé même de l'institution censée les protéger. Le mot, dans le vocabulaire de l'époque, renvoyait à l'idée d'un enfant « en faute », en errance, qu'il fallait remettre dans le droit chemin. En 1955, l'association modifie son nom — elle devient l'« Association pour la Protection de l'Enfance Centre d'Apprentissage » — mais le sigle A.P.E.C.A. reste le même, entretenant la confusion dans la perception de l'institution par la population.

La Peppe, c'est le foyer de l'APEP — l'Association des Pupilles de l'École Publique — à Hell-Bourg, dans le cirque de Salazie, à 900 mètres d'altitude. Une structure laïque, rattachée au réseau de l'école publique républicaine. Selon l'article de Gauvin et Vitale, l'APEP ouvre ses portes en 1951 et obtient son agrément en 1960. En 1965, la structure dispose d'une capacité de 200 lits et accueille 168 garçons. Il est remarquable de noter que Christian Boyer, le directeur laïc qui transforme radicalement l'APECA à partir de 1971, en interdisant les cellules d'isolement et en modernisant les méthodes éducatives, est un ancien directeur de l'APEP. Le lien institutionnel entre les deux structures est direct.

Ce qui se passait à la Péca

Les témoignages recueillis par Sudel Fuma et Caroline Sarane dans leurs travaux universitaires dessinent un tableau sans ambiguïté.

Les motifs d'admission à l'APECA étaient souvent dérisoires : un vol de poules, de canards, de fruits, de cannes à sucre. Dans la misère des années 1940, les menues rapines étaient les seuls recours pour calmer la faim. Mais le juge prononçait l'admission à l'APECA, sanction qui était en réalité synonyme de prison.

À son arrivée, l'enfant subissait un véritable processus de dépersonnalisation : déshabillage, photos judiciaires, prise d'empreintes. Ses effets personnels étaient consignés jusqu'à sa majorité. Un enfant, Jérôme, se souvient d'avoir dû enlever son chapeau de feutre et son linge de tissu, remplacés par un chapeau de paille et du linge en toile de jute.

Sous le bâtiment principal, un cachot — une cellule de béton brut, à deux mètres sous terre, accessible par un petit escalier, fermée par une lourde porte de fer. L'enfant incarcéré dormait sur une plateforme de béton, sans literie, sans sanitaire, à peine nourri, avec des températures tombant à zéro degré en hiver. La peine pouvait durer une nuit ou trois mois. Marco Mussard, entré à l'APECA en 1961, témoigne : un dénommé Pastour « était souvent incarcéré la nuit et sortait pour travailler le matin, avec une chaîne au pied ». Un autre enfant, Guilllou, constamment en fugue, est « attaché avec une chaîne de charrette, les pieds liés avec deux cadenas », et envoyé casser des roches pour faire du béton.

Les châtiments corporels étaient officiellement interdits par le règlement, mais tous les anciens se souviennent de « Pompée », un ancien de l'APECA devenu surveillant, chargé de la discipline générale, qui administrait des coups de nerf de bœuf sur ordre des frères.

Des sévices sexuels existaient aussi — un sujet tabou que la plupart des témoins préfèrent garder en silence. Un ancien a fini par se confier à Sudel Fuma : les plus jeunes étaient victimes des anciens et des chefs de groupes.

Pour la population de l'île, avant et après la départementalisation, l'évocation de l'APECA est synonyme de prisons, gendarmes, voleurs, brutalités. Tous les enfants de l'île des années 60 ou 70 connaissent l'APECA de réputation et craignent cette institution. La menace d'y être envoyé, brandie par les parents, suffit pour ramener un enfant à l'ordre.

Mais aussi un lieu d'apprentissage

C'est toute l'ambiguïté de l'institution. À côté de la violence, il y avait la formation. Dès 1944, des enfants de l'APECA quittent l'établissement avec une formation de mécaniciens ; d'autres deviennent chauffeurs d'engins et sont recrutés par les Travaux publics. Les ateliers — mécanique, électricité, soudure, peinture, menuiserie, plomberie — donnaient une vraie qualification professionnelle. La plupart des enfants sortaient avec un métier.

Le sport aussi a joué un rôle important, notamment sous la direction du Frère Polycarpe à partir des années 1950. Des footballeurs comme Joseph Imboulla, des haltérophiles, des athlètes ont été formés à l'APECA et reconnus au niveau national.

Marco Mussard lui-même, qui témoigne des coups de nerf de bœuf et du cachot, reconnaît avoir obtenu une formation grâce à l'institution. Maximin B., artiste musicien reconnu à La Réunion, placé à l'APECA en 1971, affirme ne pas avoir été traumatisé par ses trois années et demie dans l'établissement — la troisième génération ayant bénéficié des réformes profondes menées par le directeur laïc Christian Boyer.

L'APECA n'était pas seulement un lieu de souffrance. C'était aussi, pour certains enfants, le seul endroit où quelqu'un prenait la peine de leur apprendre quelque chose. Des éducateurs durs mais compétents y ont côtoyé des personnels abusifs. Des enfants y ont été brisés ; d'autres y ont trouvé un cadre qui, aussi rude fût-il, leur a permis de se construire. Comme le résume Marco Mussard : « l'APECA, c'est comme la Légion — quand on y rentre, on n'en sort plus, et on vit dans la violence. » Mais il insiste aussi sur les réseaux de solidarité entre enfants, et sur l'attitude bienveillante de certains éducateurs.

Le contexte politique : Raymond Vergès et Salazie

L'histoire du foyer APEP à Hell-Bourg s'inscrit dans un contexte politique précis.

Raymond Vergès — médecin, ingénieur, futur député — s'installe à Hell-Bourg en 1932 comme médecin de la station thermale. En 1935, il est élu maire de Salazie, la commune dont dépend Hell-Bourg. Il occupe cette fonction jusqu'en 1942. C'est sous son mandat municipal que le foyer de l'APEP est implanté à Hell-Bourg, et c'est en 1936-1937 que l'APECA est créée à la Plaine des Cafres.

Raymond Vergès était un homme de son temps. Un médecin qui soignait les pauvres, mais aussi un père qui éduquait ses fils à la dure. Paul et Jacques Vergès, ses deux fils, ont raconté publiquement leurs souvenirs d'enfance à Hell-Bourg. Leur père, chaque matin, les attrapait par les bras et les plongeait tout nus dans un tonneau d'eau froide. À 900 mètres d'altitude, dans le froid des matins de Salazie. Pour en faire des hommes.

Ce n'était ni de la cruauté ni de la maltraitance dans l'esprit de l'époque. C'était une conviction éducative : la dureté forge le caractère. Raymond Vergès avait connu l'Indochine, l'éloignement. Il pensait sincèrement que préparer un enfant à la vie, c'était l'endurcir. Cette vision, il n'était pas le seul à la porter — elle était partagée par l'immense majorité des éducateurs de son époque.

Par la suite, élu député, Raymond Vergès siège de 1951 à 1955 à la commission de la famille, de la population et de la santé publique de l'Assemblée nationale — la commission qui supervisait les politiques de protection de l'enfance. Son fils Paul lui succède comme député en 1956. Raymond meurt en juillet 1957.

« Vous deviendrez des hommes »

Il y a un fil rouge dans cette histoire, et il passe par une phrase.

En 2005, l'historien Bruno Maillard publie son étude sur le pénitencier de l'Îlet à Guillaume (1864-1879) sous le titre : « Ils sortiront des hommes ».

En 2021, Camille Baptiste, ancien enfant placé au foyer d'Hell-Bourg en 1960, publie son récit autobiographique sous le titre : Les orphelins d'Hell-Bourg — Vous deviendrez des hommes.

Et entre les deux, il y a Raymond Vergès, qui plongeait ses fils dans l'eau glacée chaque matin à Hell-Bourg. Pour en faire des hommes.

La même phrase, le même lieu, le même programme : l'endurcissement par la souffrance comme voie vers la virilité. Du pénitencier du XIXe siècle au foyer du XXe siècle, en passant par l'éducation familiale du médecin-maire, la philosophie est constante. Et ce n'est peut-être pas une coïncidence.

Un témoignage : le circuit de la Peppe à la Péca

J'ai recueilli récemment un témoignage qui éclaire, de façon concrète et incarnée, le fonctionnement de ce système.

Une femme m'a raconté l'histoire de son père, né en 1948. Enfant d'une mère très pauvre, il a été retiré à sa famille et placé à la Peppe, le foyer APEP d'Hell-Bourg. Vers l'âge de dix ans — nous sommes en 1958 ou 1959 — il s'est enfui. Il a marché seul, depuis Hell-Bourg, à travers le cirque de Salazie, jusqu'à Saint-Pierre, pour retrouver sa maman. Arrivé là-bas, il a découvert qu'elle avait refait sa vie et qu'elle était partie à Saint-Louis.

Le petit a été rattrapé par la police. Le motif : vagabondage. Il a alors été placé à la Péca — l'APECA, à la Plaine des Cafres.

La suite de son histoire illustre toute la complexité de ce système. À la Péca, il a été maltraité. Mais c'est aussi là qu'il a appris à lire et à écrire, dans un cadre de discipline stricte.

Ce récit dessine un circuit : l'enfant pauvre est arraché à sa mère, placé dans un premier foyer, s'enfuit, est arrêté, et se retrouve dans un second foyer — toujours plus loin de sa famille, toujours plus profondément enfoncé dans le système.

Le vagabondage : un délit hérité de l'esclavage

Le fait que cet enfant ait été arrêté pour vagabondage n'est pas anodin. C'est la clé de voûte du système.

Sudel Fuma l'a bien montré : dès 1848, après l'abolition, les enfants d'affranchis abandonnés, « considérés vagabonds, sans travail et sans engagement, tombent sous le coup de la législation coloniale et doivent être internés dans un centre d'éducation ». Le premier pénitencier pour enfants vagabonds — La Providence — naît dans ce contexte en 1858. Le vagabondage est le délit par lequel l'ordre colonial continue de s'exercer sur les corps des anciens esclaves et de leurs descendants.

Plus d'un siècle plus tard, en 1958, le même cadre juridique est encore opérant. Un enfant de dix ans qui fuit un foyer et marche pour retrouver sa mère peut être arrêté comme vagabond. Les rapports moraux de l'APECA pour 1950, étudiés par Caroline Sarane dans son mémoire de Master, le confirment en chiffres : sur 186 garçons présents fin 1950, 19 sont classés « vagabonds ». Parmi les 41 filles, 4 sont dans la même catégorie. Le vagabondage était encore, en plein XXe siècle, un motif officiel de placement.

L'APECA ne disait pas autre chose dans son nom même : l'enfance coupable. Le délit de vagabondage et le nom de l'institution relèvent de la même logique — celle qui transforme la pauvreté en faute morale et la mobilité du pauvre en délinquance.

Et les Enfants de la Creuse ?

C'est dans ce paysage qu'il faut replacer les transferts d'enfants vers la métropole à partir de 1962.

Comme l'ont montré les historiens Gilles Gauvin et Philippe Vitale dans leur étude publiée dans la Revue des sciences sociales, une raison majeure de ces transferts était l'état désastreux des structures d'accueil locales. En 1959, les seuls foyers masculins existants à La Réunion sont la Pouponnière, le Foyer Poittevin, l'APECA et les Buissonnets, tous tenus par des religieux, ainsi que l'APEP. Manque de personnel, suroccupation, manque de couchages, état sanitaire désastreux. Les foyers sont insalubres et la gestion des mineurs y est souvent militaire. L'APECA, qui ne devait accueillir que les seuls délinquants, reçoit aussi les mineurs « en danger moral ». Il n'y a aucune spécialisation des établissements.

Michel Debré n'est pas arrivé à La Réunion avec l'intention de déporter des enfants. Le constat de départ était réel : les enfants placés à Hell-Bourg ou à la Plaine des Cafres n'étaient pas heureux. La politique de la DDASS visait à placer ces enfants dans des familles d'accueil en métropole, dans des conditions censées être meilleures — selon la doctrine de l'époque.

Que cette politique ait dérivé, qu'elle ait arraché des enfants à leur île, à leur culture, à leur langue, qu'elle ait produit des traumatismes immenses — c'est un fait établi. Mais le point de départ n'était pas la malveillance. C'était une tentative — maladroite, brutale, aveugle aux réalités culturelles — de répondre à une situation que les foyers locaux n'arrivaient pas à traiter.

Comprendre cela ne diminue en rien la souffrance des victimes. Mais cela permet de saisir l'enchaînement : misère → placement local → échec du placement local → transfert en métropole. C'est un continuum, pas une rupture.

Gauvin et Vitale notent d'ailleurs un fait souvent passé sous silence : même le Parti communiste réunionnais, qui avait dénoncé la transplantation dans les années 1960 dans son journal Témoignages, a ensuite « oublié » cette question pour se focaliser sur l'autonomie de l'île.

Ce qui n'a pas été écrit

L'historiographie réunionnaise de cette période a été dominée par deux grands récits : celui de la départementalisation et celui des Enfants de la Creuse. Les deux ont leur légitimité. Mais ils ont laissé dans l'ombre un troisième récit — celui du système local de placement d'enfants pauvres, qui existait avant les transferts vers la métropole et qui fonctionnait indépendamment d'eux.

Ce système avait ses propres logiques, ses propres acteurs, et surtout ses propres victimes — des enfants dont l'histoire n'a été recueillie ni par les historiens, ni par les commissions d'enquête, ni par les médias. Caroline Sarane, dans son mémoire de Master soutenu à l'Université de La Réunion en 2023, note la difficulté du sujet : parmi les Réunionnais qu'elle a interrogés, neuf personnes sur dix n'ont pas voulu donner leur avis. Le sujet est devenu tabou. Beaucoup d'anciens enfants ont du mal à parler de leur passé, encore hantés par les souvenirs douloureux de leur placement. Certains refusent d'évoquer leur enfance. Comme le note Sudel Fuma : plus un événement est douloureux pour un homme, plus profondément celui-ci l'enfouit dans sa mémoire.

Je ne suis pas là pour juger. L'histoire est une longue continuation de coutumes, de croyances, de pratiques qui nous semblent inacceptables aujourd'hui mais qui faisaient partie de l'ordre normal des choses à l'époque. On peut être choqué — et il faut l'être — mais il faut aussi se remettre en permanence dans le contexte, sous peine de ne rien comprendre.

Ce que je cherche, c'est à comprendre. Et pour comprendre, il faut des témoignages.

Appel à témoignages

Si vous, vos parents, ou vos grands-parents avez connu la Peppe à Hell-Bourg ou la Péca à la Plaine des Cafres dans les années 1940, 1950 ou 1960, votre parole est précieuse.

Comment vivait-on dans ces foyers ? Qui y travaillait ? Comment y entrait-on, comment en sortait-on ? Qu'y a-t-on appris, qu'y a-t-on subi ? Qui étaient les personnes bienveillantes et qui étaient celles qui ne l'étaient pas ?

L'histoire de ces lieux est faite de lumières et d'ombres. Des enfants y ont souffert. D'autres y ont trouvé ce que leur famille ne pouvait pas leur donner. Certains y ont vécu les deux. Toutes ces expériences comptent.

Témoignez en commentaire, en message privé, ou contactez-moi directement. L'anonymat est garanti à ceux qui le souhaitent.

Ces histoires méritent d'être racontées — non pour accuser, mais pour comprendre d'où nous venons.

Sources : Sudel Fuma, « L'Association pour la prévention de l'enfance coupable et abandonnée à La Réunion de 1937 à 1977 », Revue historique de l'Océan Indien n° 6, 2010. — Gilles Gauvin et Philippe Vitale, « Lesdits enfants de la Creuse : autopsie d'une affaire d'État », Revue des sciences sociales n° 65, 2021. — Caroline Sarane, mémoire de Master 2 Histoire, Université de La Réunion, 2023. — Camille Baptiste, Les orphelins d'Hell-Bourg — Vous deviendrez des hommes, L'Harmattan, 2021. — Bruno Maillard, « Ils sortiront des hommes, les enfants du pénitencier de l'Îlet à Guillaume », 2005.