On me le dit de plus en plus souvent, avec cette pointe de reproche affectueux qui vaut condamnation : « Tu as changé. Tu es devenu de droite. »

Je vais répondre une bonne fois, et le plus calmement possible : je n'ai pas changé de camp. J'ai changé de croyance. Ce n'est pas du tout la même chose, et c'est même exactement l'inverse. Le renégat abjure ce qu'il aimait ; le désenchanté, lui, continue d'aimer ce en quoi il ne peut plus croire. C'est une position beaucoup plus inconfortable, et infiniment plus solitaire.

Il y a un mot pour cela. Un mot vieux d'un siècle, forgé par un sociologue allemand fatigué, au milieu d'une Europe en train de se suicider. Je voudrais partir de ce mot, parce qu'il éclaire tout : le mien, le nôtre, et l'époque.

Généalogie d'un mot : le désenchantement.

Le mot vient de Max Weber. Entzauberung der Welt — littéralement, la « démagification » du monde, le monde dont on a retiré le sortilège. Weber l'emploie dès 1913 dans ses travaux, mais c'est en 1917, dans la conférence La science comme vocation, qu'il lui donne sa formulation définitive, devant des étudiants munichois qui sortaient à peine des tranchées.

Sa définition mérite d'être relue lentement, parce qu'on la cite toujours de travers. Weber ne dit pas que le monde est devenu triste. Il dit ceci : l'intellectualisation croissante ne signifie pas que nous connaissions mieux nos conditions d'existence, mais que nous savons qu'en principe rien n'échappe à la Science, qu'aucune puissance mystérieuse et imprévisible n'intervient plus. Voilà le désenchantement : non pas la perte du sens, mais la perte du recours. C'est le thème de la merveilleuse chanson de Brassens : Le Grand Pan

C'est capital. Le désenchantement wébérien n'est pas une passion triste, c'est une structure. Ce n'est pas de la nostalgie, c'est le prix de la lucidité. Le monde n'est pas devenu moins beau ; il est devenu entièrement disponible, entièrement explicable, entièrement administrable — et par là même muet sur la seule question qui compte, celle que Weber emprunte à Tolstoï : que devons-nous faire ? La science, dit-il, n'a rien à répondre à cela. Elle nous laisse seuls devant ce qu'il appelle le polythéisme des valeurs : les dieux anciens sont sortis de leurs tombeaux, désenchantés, sous forme de puissances impersonnelles, et ils recommencent leur guerre éternelle.

Weber n'a d'ailleurs rien inventé. Il a repris une intuition de Schiller, qui parlait en 1788 de la « nature dépouillée de ses dieux ». Entre les deux, il y a tout le XIXe siècle : Musset et le mal du siècle, ces enfants « nés entre deux mondes », l'un abattu, l'autre pas encore levé ; Nietzsche et le "fou" de marché dans "Ainsi parlait Zarathoustra" qui annonce que "Dieu est mort" et que l'Homme doit devenir enfin adulte. Après Weber, il y a Adorno et Horkheimer, découvrant en pleine guerre que la Raison chargée de délivrer les hommes de la peur avait accouché d'une barbarie neuve. Il y a Bernanos et sa "France contre les robots". Il y a Marcel Gauchet, en 1985, avec son grand livre — Le Désenchantement du monde — et sa thèse magnifique : le christianisme aura été « la religion de la sortie de la religion ». Il y a Charles Taylor et son âge séculier, où le moi devient étanche, protégé, coupé du dehors.

Et puis il y a le mien. Celui qui m'a formé. Cornelius Castoriadis.

Ce que Weber n'avait pas prévu : le désenchantement politique

J'ai eu la chance immense d'être l'élève, puis l'ami, de Castoriadis. Ce que je lui dois n'est pas une doctrine : c'est un réflexe. Celui de ne jamais accepter qu'une chose soit ainsi parce qu'elle a toujours été ainsi. L'autonomie (αὐτόνομος) , chez lui, c'est exactement cela : Au sens philosophique et politique (développé dans la démocratie athénienne et repris notamment par Cornelius Castoriadis), l'autonomie s'oppose directement à l'hétéronomie (le fait de recevoir ses normes d'une instance extérieure : Dieu, la tradition, le marché ou la bureaucratie). Une cité ou un individu autonome reconnait que ses lois sont sa propre création et conserve la capacité critique de les remettre en cause.

Castoriadis riait beaucoup. Il riait de la nullité de son époque avec une gaieté féroce qui m'a longtemps trompé sur sa gravité. Dans La Montée de l'insignifiance, en 1996, il expliquait à Daniel Mermet que la querelle de la droite et de la gauche avait perdu son sens : les socialistes font une politique, Balladur revient et fait la même, les socialistes reviennent et font la même, Chirac gagne en disant « je vais faire autre chose » et fait la même. Ce ne sont plus des politiques, disait-il, ce sont des micro-politiciens. Du marketing. Et il citait l'exemple de Clinton, faisant campagne uniquement aux sondages : si je dis ceci, est-ce que ça passe ?

Puis venait la phrase, celle que je n'ai jamais oubliée, celle qui condense trente ans d'histoire politique française : « Je suis leur chef, donc je les suis. »

Voilà. Weber avait décrit le désenchantement du cosmos. Castoriadis a décrit le désenchantement de la politique — l'instant où le chef cesse de précéder et se met à suivre, où le pouvoir cesse d'instituer et se met à sonder. Il ne s'agit plus de « suivez-moi, je suis votre chef », mais de « je marche derrière vous, dites-moi où aller ». Cela ne s'appelle pas de la démocratie. Cela s'appelle une abdication avec sondage de satisfaction. Comment le peuple peut-il se sentir protégé par un leader qui se comporte comme un enfant?

Il faut relire aussi Péguy, à qui la gauche doit tant et qu'elle ne lit plus, parce qu'il gêne. Notre jeunesse, 1910 : tout commence en mystique et tout finit en politique. Péguy avait vu, avant tout le monde, que le dreyfusisme mystique — celui pour lequel on risquait sa peau — s'était dégradé en dreyfusisme politique — celui pour lequel on distribuait des préfectures. C'est l'histoire de tous les grands mouvements. C'est l'histoire de la gauche française. C'est mon histoire.

Ce que j'ai cru

Je suis un homme d'après 68 : je n'ai pas fait "mai", j'en ai hérité, ce qui est une position particulière — celle de l'héritier d'une promesse qui est un slogan écrit sur des murs par des étudiants pré-pubères.

J'ai cru au grand soir. Non pas au sens léniniste, jamais — mais au sens où je tenais pour évident que la gauche était l'endroit d'où venait le progrès. Que l'émancipation avait une adresse. Que si l'on était du côté des faibles, des ouvriers, des colonisés, des malades, des vieux, on était mécaniquement du bon côté.

Je suis petit-fils de républicain espagnol. Mon grand-père a fait sept ans de prison chez Franco. Je n'ai donc pas besoin de me forcer à être antifasciste : je le suis par constitution, par ADN, par mémoire de famille. Jamais, à aucune condition, dans aucune circonstance, je ne voterai pour un parti qui prône le fascisme. Que ce soit dit une fois pour toutes, et que ceux qui voudront lire ce texte de travers en portent seuls la responsabilité.

Mais ma gauche — il faut bien le dire aujourd'hui — n'a jamais été celle du Jean-Luc Mélenchon d'aujourd'hui. Ma gauche est jacobine, universaliste, républicaine, et elle passe autant par de Gaulle que par Jaurès. Elle tient qu'il n'existe qu'une seule communauté légitime, la communauté nationale, et que ni la couleur de peau, ni la religion, ni l'origine ne définissent ce que nous sommes. Elle refuse d'essentialiser l'homme. Elle cherche l'homme avec un grand H — celui, précisément, des droits de l'homme.

Et c'est là que la blessure commence. Car cette gauche-là, aujourd'hui, n'a plus de porte-parole.

L'état des lieux, sans anesthésie

Je voudrais qu'on m'accorde de n'être pas catastrophiste, mais simplement arithmétique.

La dette. Fin du premier trimestre 2026, l'INSEE la chiffre à 3 536,1 milliards d'euros, soit 117,5 % du PIB — contre 115,7 % au trimestre précédent. Le déficit public 2025 s'est établi à 152,5 milliards, 5,1 % du PIB, très au-dessus du seuil européen de 3 %. La dépense publique française est repassée en tête du classement européen, autour de 57 % du PIB, quand la moyenne de l'Union tourne autour de 50 %. Nous dépensons plus que tous nos voisins et nos hôpitaux vont plus mal que les leurs. Ce n'est pas un problème de montant : c'est un problème de sens. Le désenchantement, encore : la machine tourne, elle coûte, et personne ne sait plus dire pour quoi.

L'énergie. Au 1er août 2026 — c'est-à-dire auhourd'hui — le tarif réglementé de l'électricité a augmenté de 2,5 %, tiré par la révision du TURPE (+3,04 %). Le gaz, lui, baisse légèrement. Je note l'honnêteté du détail parce que je ne veux pas plaider par exagération. Mais qu'on m'explique tout de même comment le pays qui avait construit le parc nucléaire le plus performant d'Europe en est arrivé à faire de l'électricité une variable d'ajustement du pouvoir d'achat. Il faudra bien qu'un jour on revienne froidement sur la décision de François Hollande, en 2012, de sacrifier Fessenheim et de plafonner le nucléaire à 50 % du mix pour sceller un accord électoral avec les écologistes. Ce ne fut pas une politique énergétique : ce fut une politique de coalition. Le doigt mouillé érigé en doctrine. Nous payons encore la facture, canicule après canicule.

Le monde. Le 27 juillet 2026, le sous-secrétaire américain à la Défense Elbridge Colby a lancé un réexamen de six mois de la présence militaire américaine en Europe, appelé sans rire « OTAN 3.0 » : aux Européens d'assumer désormais leur défense conventionnelle terrestre, aérienne et navale, sous peine de retraits. Cinq mille soldats américains quittent l'Allemagne. La guerre déclenchée en février contre l'Iran a révélé au grand jour que plusieurs pays européens refusaient l'usage des bases de l'Alliance. Autrement dit : le bouclier se retire, et il nous le fait payer.

Je découvre donc, à soixante et un an, que la protection sous laquelle nous avons vécu toute notre vie n'était pas un droit mais une prestation — et qu'elle est résiliable. C'est un désenchantement au sens strictement wébérien : la disparition d'une puissance qu'on croyait tutélaire et qui n'était qu'un chantage.

La Chine. Je discutais l'autre jour avec une amie chinoise qui me soutenait que le niveau de vie chez elle est aujourd'hui supérieur au nôtre. Je lui ai répondu, chiffres en main, que ce n'est pas vrai en moyenne : le PIB par habitant chinois est estimé autour de 13 000 dollars en 2026, loin derrière le nôtre. Mais je me suis tu ensuite, parce que je savais qu'elle avait raison sur le point essentiel. Ce qui a changé n'est pas le niveau : c'est la pente. Le PIB par habitant chinois a triplé entre 2010 et 2026. Le nôtre stagne. Quand j'étais étudiant, la Chine était un pays en développement et la France un pays qui montait. Aujourd'hui, un jeune Shanghaïen pense que demain sera meilleur qu'hier, et un jeune Dijonnais pense l'inverse. Voilà toute l'affaire. Le désenchantement n'est pas la perte du présent, c'est la perte de l'avenir.

Ce que la gauche a fait de ma jeunesse

Venons-en au cœur. Si je suis dur avec la gauche, c'est de la dureté d'un homme trompé, pas d'un adversaire. On n'écrit pas ainsi contre ce qu'on n'a jamais aimé.

Premier grief : elle a renoncé à l'universel. Le jeune Mélenchon des années 1990 était un républicain jacobin, hostile au communautarisme, hostile à la racialisation des rapports sociaux. Aujourd'hui, son mouvement épouse sans complexe les thèses décoloniales. Sur la Nouvelle-Calédonie, LFI ne se contente plus de soutenir l'autodétermination : le 17 juin 2026, Mélenchon a promis, en cas de victoire en 2027, un référendum national sur l'indépendance de l'archipel — « c'est la France qui a envahi, c'est elle qui doit décoloniser » — pendant que Mathilde Panot annonce une indépendance de la « Kanaky-Nouvelle-Calédonie » au 1er janvier 2028. Les Insoumis avaient déposé près de 2 000 amendements pour bloquer le report des provinciales destiné à mettre en œuvre l'accord de Bougival — accord signé le 12 juillet 2025, qui créait un État de Nouvelle-Calédonie au sein de la République, et que le FLNKS a rejeté aussitôt.

Je ne discute pas ici du fond calédonien, que j'ai traité ailleurs. Je constate une chose : un parti qui se dit de gauche propose de soumettre au référendum national l'amputation du territoire de la République, et présente cela comme un progrès moral. Ce n'est pas la gauche de Jaurès. Ce n'est même pas la gauche de Mitterrand. C'est autre chose, qui n'a pas encore de nom et qui a pourtant des électeurs. La "Nouvelle" France qui n'est ni nouvelle ni française.

Deuxième grief : elle a perdu sa langue. Je dois faire ici un aveu qui me coûte. J'entendais autrefois, dans la bouche de Jean-Marie Le Pen, des propos de haine qui me soulevaient le cœur et me confirmaient dans mon camp. Aujourd'hui, tendant l'oreille, je reconnais des accents de division, d'assignation, de désignation de l'ennemi intérieur, dans des discours qui viennent de l'autre bord. Je ne dis pas que le Rassemblement national est devenu fréquentable ; je dis que certaines des questions qu'il pose — sur la sécurité, sur l'ordre, sur la frontière, sur la souveraineté — sont des questions réelles, et que le fait de refuser de les poser ne les fait pas disparaître : il les livre. Je dis aussi que quand on parle d'une « nouvelle France » comme si l'ancienne ne valait rien, on oublie de regarder qui l'on efface. Moi, je suis le pur produit de cette France-là. Petit-fils d'un homme qui a fait sept ans de prison pour la République espagnole. La nouvelle France, c'est moi aussi.

Troisième grief : elle ne gagne plus, même sur ses propres sujets. La taxe Zucman est l'exemple parfait. Un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d'euros — environ 1 800 foyers fiscaux, de l'ordre de 20 milliards de recettes selon son auteur. Adoptée une première fois à l'Assemblée le 20 février à la faveur d'une niche parlementaire, rejetée au Sénat en juin, rejetée à l'Assemblée le 31 octobre par 228 voix contre 172, rejetée de nouveau au Sénat en novembre. On notera que le RN a voté contre.

Qu'on comprenne bien ce que je réclame là. On ne demande pas aux milliardaires de payer plus que les autres. On leur demande de payer au moins autant, proportionnellement, qu'une infirmière de Dijon. C'est tout. Que cette exigence-là, la plus élémentaire qui soit, la plus républicaine au sens de 1789, n'ait pas réussi à franchir deux chambres en un an, en dit plus long sur l'état de notre démocratie que tous les éditoriaux.

Quatrième grief : elle n'a plus de figures. Regardez le paysage à dix mois de l'échéance : le RN largement en tête, Édouard Philippe comme seule digue crédible, Mélenchon en embuscade, et à gauche personne — personne — qui soit à la fois éloquent, crédible et rassembleur. François Hollande pourrait faire l'affaire techniquement ; mais celui qui a marchandé le nucléaire ne peut plus demander qu'on lui confie l'avenir.

Et Macron ? Macron est le nom propre de mon désenchantement. Il avait tout : la jeunesse, l'intelligence, la culture, l'absence de dette envers les appareils. Jacques Attali, le sherpa de Mitterrand, l'avait repéré et promu à sa Commission dès 2007, et affirmait publiquement en 2016 qu'il serait président. Alain Minc et toute la cour l'avaient adoubé. On nous avait promis un roi philosophe. Après deux quinquennats, nous avons un pays plus endetté, une Assemblée ingouvernable, un tissu social en lambeaux, et un président qui a passé la dernière partie de son mandat à chercher un Premier ministre non issu de la majorité. Le désenchantement, ici, a un visage très précis : celui de l'intelligence dénuée de morale.

La Réunion, ou le jour où j'ai découvert qu'on m'avait menti

C'est à propos de La Réunion que j'ai compris, définitivement, que mon camp n'avait pas le monopole de la vérité.

J'ai découvert cette île en 2017, en adulte, en curieux. J'y suis arrivé avec le catéchisme complet : Paul Vergès en héros, Michel Debré en incarnation du colonialisme, la départementalisation comme ruse de la métropole, les enfants de la Creuse comme crime d'État. J'y ai cru. Sincèrement.

Puis je me suis mis à lire. Et j'ai découvert ceci, que je n'invente pas :

Que la départementalisation de 1946 fut portée par Raymond Vergès — le père de Paul — et par Léon de Lépervanche, deux hommes de gauche, et qu'elle fut un projet d'émancipation, pas de soumission : faire entrer les Réunionnais dans le droit commun de la République, avec ses lois sociales, ses écoles, ses hôpitaux.

Que Michel Debré, à son arrivée, a trouvé une île ravagée par la dénutrition infantile et le paludisme, et qu'il a été l'un des premiers à s'y attaquer avec les moyens de l'État.

Que l'histoire des enfants de la Creuse est infiniment plus complexe que le récit militant. Il n'y a jamais d'histoire heureuse dans les orphelinats — les enfants séparés de leurs parents sont des proies, et ils l'étaient déjà dans les institutions réunionnaises avant tout transfert. Que des enfants aient été abîmés, arrachés, maltraités, c'est certain et c'est impardonnable. Mais que d'autres aient trouvé en métropole des familles, une vie, et qu'ils n'aient jamais souhaité rentrer, c'est vrai aussi. J'ai rencontré des Réunionnais qui ne veulent pas retourner à La Réunion, et ce n'est pas de la trahison : c'est de la mémoire.

Ce que j'ai compris là, et qui vaut pour tout le reste : la gauche n'a pas été seulement la force du progrès. Elle a aussi, parfois, manipulé le peuple qu'elle prétendait servir — en lui fabriquant un ennemi commode et invisible, la France, pour n'avoir pas à répondre de ce qu'elle faisait de son propre pouvoir local.

Je n'ai pas changé de camp, je le répète. J'ai perdu une espérance. C'est différent, et c'est irréversible.

L'arithmétique de la guerre

Il y a une dernière raison à ma colère, et c'est la plus profonde.

La Première Guerre mondiale a fait environ 18,6 millions de morts — 9,7 millions de militaires, 8,9 millions de civils. En France, près de 1 400 000 soldats, soit 27 % de la classe d'âge des 18-27 ans. On avait appelé cela « la der des ders ». La Seconde Guerre mondiale a fait, selon les estimations, entre 60 et 85 millions de morts, plus de 2,6 % de la population mondiale de l'époque.

Nous avions donc, pour prix de ces deux saignées, obtenu une promesse : plus jamais sur ce continent. Cette promesse est morte en février 2022, et nous vivons désormais dans un monde où l'on discute publiquement de seuils nucléaires en Europe. Je pose la question naïvement, et je l'assume : combien de morts faut-il ? Quel est le chiffre ? Après 18 millions, puis 80 millions, quelle est la prochaine ligne du tableau ? Et pour satisfaire quoi, exactement ?

Car pendant ce temps — et ceci est le dernier clou —, la publication des dossiers Epstein le 30 janvier 2026 par le département de la Justice américain, des millions de pages, des milliers de vidéos, a mis sous nos yeux ce que le représentant Ro Khanna a appelé la « classe Epstein » : des gens extrêmement riches, donateurs des politiques, convaincus que les règles ne s'appliquent pas à eux. Des experts de l'ONU ont alerté dès février sur des éléments crédibles d'abus systémiques à grande échelle.

Voilà le monde. En haut, une classe qui achète l'impunité. Au milieu, des chefs qui suivent les sondages. En bas, des gens qui ne comprennent pas ce qui leur arrive et à qui l'on explique que c'est la loi du marché.

Où est la morale là-dedans ? La question n'est pas rhétorique. Je la pose comme un homme qui a passé sa vie professionnelle auprès des malades et des vieux, et qui regarde ce pays voter enfin, le 15 juillet 2026, une loi sur l'aide à mourir, deux mois après avoir promulgué une loi sur l'égal accès aux soins palliatifs. Je ne suis pas de ceux qui hurlent au crime : le droit de mourir sans souffrance est une conquête, cela s'appelle les soins palliatifs. Et je pose une question de comptable moral, et je la poserai tant qu'on ne m'y répondra pas : le droit de mourir sera-t-il financé aussi vite que le droit d'être soigné dans ce pays ? Parce que si l'on ouvre la porte de sortie avant d'avoir ouvert celle du soin, on n'aura pas fait progresser la liberté. On aura fait une économie cynique.

Ce qui reste toutefois.

Voilà pourquoi j'écris ce que j'écris. Non par aigreur, non par virage à droite, non par lassitude d'un vieil homme. Par fidélité.

René Char, dans les Feuillets d'Hypnos, chef de maquis, écrivait au fragment 169 : la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. Je n'ai jamais trouvé de meilleure définition du désenchantement. La lucidité ne console pas. Elle ne réchauffe pas. Elle brûle, et elle brûle parce qu'elle est près de la lumière. On ne guérit pas d'y voir clair. On apprend à écrire avec.

Reste alors la seule question qui vaille, celle qui traverse toute ma vie de lecteur et que je repose ici en la laissant ouverte : qui est l'homme des droits de l'homme ? Hannah Arendt avait vu le vertige : les droits de l'homme se sont révélés inapplicables au moment précis où apparurent des êtres qui n'étaient plus rien d'autre que des hommes — les apatrides, les réfugiés, les sans-État. Elle en a tiré la formule décisive : le premier droit est le droit d'avoir des droits, et il suppose une communauté politique pour le garantir. Autrement dit : l'universel n'existe pas hors sol. Il a besoin d'un lieu, d'une nation, d'une République qui le porte. C'est exactement ce que le jacobinisme avait compris, et exactement ce que la gauche décoloniale a désappris.

Et c'est là, précisément là, que je retrouve la confluence.

Car ce que j'appelle depuis des années confluence n'est pas un mélange, ni un métissage mou, ni un « vivre-ensemble » de plaquette municipale. La confluence, c'est deux courants qui gardent leur température et leur couleur et qui, sur des kilomètres, coulent ensemble sans se dissoudre. C'est Dijon et Saint-Denis de La Réunion. C'est mon grand-père espagnol et la République française. C'est le maloya et Paul Simon. C'est de Gaulle et Castoriadis dans la même bibliothèque, et cela ne me pose aucun problème.

Le désenchantement, si on le tient bien, n'est pas le contraire de l'espérance : il en est la condition. Weber le savait mieux que personne — lui qui, ayant décrit un monde sans magie, terminait Le savant et le politique en distinguant l'éthique de conviction, qui se contente d'avoir raison, et l'éthique de responsabilité, qui répond des conséquences. Et qui donnait de la politique cette définition dont je ne me lasse pas : un long et lent forage à travers des planches dures, mené avec passion et avec coup d'œil à la fois.

Je suis en colère parce que je me sens impuissant. Je me sens impuissant parce que la gauche que j'ai aimée l'est devenue. Mais la colère du désenchanté n'est pas de la haine : c'est de la fidélité à des valeurs. C'est ma façon à moi de Résister.

DiBu

Sources et références

Concept

  • Max Weber, Le savant et le politique (« La profession et la vocation de savant », 1917), trad. C. Colliot-Thélène, La Découverte/Poche
  • Max Weber, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1904-1905, éd. rev. 1920)
  • Friedrich Schiller, Les Dieux de la Grèce (1788)
  • Alfred de Musset, La Confession d'un enfant du siècle (1836)
  • Max Horkheimer & Theodor W. Adorno, La Dialectique de la Raison (1944/1947)
  • Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, 1985
  • Charles Taylor, L'Âge séculier (2007)
  • Cornelius Castoriadis, La Montée de l'insignifiance. Les Carrefours du labyrinthe IV, Seuil, 1996 — entretien avec Daniel Mermet, Là-bas si j'y suis : https://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/le-triomphe-de-l-insignifiance
  • Charles Péguy, Notre jeunesse (1910)
  • Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme (1951)
  • René Char, Feuillets d'Hypnos (1946), fragment 169

Données

  • INSEE, dette publique T1 2026 (117,5 % du PIB) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/9010340
  • CRE / EDF, hausse du TRV de 2,5 % au 1er août 2026 : https://particulier.edf.fr/fr/accueil/guide-energie/electricite/prix-electricite-fournisseurs.html
  • Taxe Zucman, rejet à l'Assemblée nationale : https://lcp.fr/actualites/budget-2026-la-taxe-zucman-rejetee-par-l-assemblee-nationale-413632 — rejet au Sénat : https://www.publicsenat.fr/actualites/parlementaire/budget-2026-le-senat-rejette-a-nouveau-la-taxe-zucman
  • Réexamen américain de la présence militaire en Europe (« OTAN 3.0 ») : https://armees.com/etats-unis-defense-vers-reduction-troupes-americaines-europe/
  • Mélenchon et le référendum sur la Nouvelle-Calédonie : https://www.lnc.nc/article/jean-luc-melenchon-promet-un-referendum-sur-l-independance-de-la-nouvelle-caledonie — position de LFI : https://www.lejdd.fr/politique/tourner-la-page-de-lhistoire-coloniale-lfi-souhaite-lindependance-de-la-nouvelle-caledonie-des-2028-178875
  • Pertes humaines 14-18 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pertes_humaines_de_la_Première_Guerre_mondiale — bilan 39-45 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bilan_de_la_Seconde_Guerre_mondiale
  • Dossiers Epstein, publication du 30 janvier 2026 : https://theconversation.com/les-fichiers-epstein-la-boite-de-pandore-de-la-transparence-americaine — alerte des experts de l'ONU : https://news.un.org/fr/story/2026/02/1158419
  • Loi n° 2026-404 du 26 mai 2026 (soins palliatifs) : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054131776 — adoption définitive de la loi sur l'aide à mourir, 15 juillet 2026 : https://www.franceinfo.fr/societe/euthanasie/criteres-d-acces-delai-de-reflexion-clause-de-conscience-que-prevoit-la-loi-sur-l-aide-a-mourir-que-le-parlement-vient-d-adopter-definitivement_8095940.html