Pourquoi Zarabes et Malbars n'ont pas eu le même destin sur l'île de la Réunion.
L'historiographie réunionnaise classique a longtemps parlé des « Indiens de La Réunion » comme s'ils formaient un bloc. On évoque les Malbars en sous-entendant tout le sous-continent, et les rares fois où l'on cite les Zarabes, c'est pour les classer comme commerçants sans pousser plus loin l'enquête. Cette simplification masque un fait majeur : sur le sol bourbonnais, ce ne sont pas une mais quatre histoires indiennes qui se sont déroulées en parallèle, à des rythmes différents, avec des conditions juridiques distinctes, et donc des destinées économiques sans commune mesure.
Comprendre pourquoi les Ravate, Dindar, Omarjee, Cadjee ou Affejee figurent au panthéon économique de l'île quand la majorité des descendants d'engagés tamouls est restée des décennies attachée aux champs de canne, ce n'est pas céder à la mesquinerie comparative. C'est rendre justice à des trajectoires que la mémoire collective continue d'amalgamer, et c'est aussi se donner les moyens de comprendre la jalousie, parfois violente, qu'a longtemps nourrie la société créole envers une réussite venue d'ailleurs. Le paradoxe est limpide : ceux qui sont venus enchaînés sont restés pauvres, ceux qui sont venus libres ont fait fortune. Mais ce n'est pas un paradoxe culturel, encore moins ethnique. C'est un paradoxe de structure d'arrivée.
L'engagisme indien et la fabrique d'une nouvelle servitude
Le 27 avril 1848, le décret Schœlcher abolit l'esclavage dans les colonies françaises. À Bourbon, qui ne reprendra le nom de La Réunion qu'avec l'application du décret le 20 décembre suivant, l'aristocratie planteuse n'a pas attendu cette date pour préparer le coup d'après. Le jour même de l'abolition, cinq cents coolies indiens débarquent dans l'île, et deux mille cultivateurs sont engagés dans les mois qui suivent[^1]. Ce qu'on appelle l'engagisme est un système de contrats de travail de cinq ans renouvelables, conclus avec des travailleurs étrangers — Indiens en grande majorité, mais aussi Africains, Malgaches, Chinois, Comoriens — qui acceptent de venir cultiver la canne sur une terre dont ils ignorent presque tout.
Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Entre 1828 et 1933, La Réunion enregistre officiellement entre 147 000 et 165 000 engagés, dont 117 000 Indiens, 37 000 Africains, environ 3 600 Malgaches, 3 556 Chinois et Vietnamiens, et 3 000 Rodriguais[^2]. Les Indiens viennent pour l'essentiel de la côte de Coromandel, dans l'actuel Tamil Nadu, et de quelques comptoirs français comme Yanaon ou Karikal. Ce sont eux qui formeront, génération après génération, le socle des Malbars réunionnais d'aujourd'hui.
La condition de l'engagé n'a, sur le terrain, presque rien à voir avec celle d'un travailleur libre. Dès les premières années, le procureur du Roi écrit dans un rapport adressé au ministère de la Marine que peu d'habitants ont compris la position de ces travailleurs libres, et que presque partout on les traite comme des esclaves de l'habitation[^3]. La sévérité du système finit par alarmer Londres : les engagés sont sujets britanniques, et la Couronne dénonce les conditions de recrutement, de transport et de discipline. L'état sanitaire des engagés à leur retour en Inde trahit la dureté de leurs conditions de vie. Après plusieurs avertissements, la Grande-Bretagne suspend en 1882 les conventions franco-britanniques qui encadraient l'émigration indienne, ce qui assèche l'arrivée légale de nouveaux engagés[^4].
Les Malbars, ou la longue patience
Ce qui se passe alors est décisif et trop souvent oublié. Les planteurs réunionnais, déjà ruinés par la chute des cours du sucre dans les années 1880 et par les cyclones successifs, ne peuvent plus payer les engagés. La solution qu'ils inventent — ou plutôt qu'ils empruntent à un système existant — sera la matrice du destin malbar pour près d'un siècle : le colonat partiaire.
Le colonat partiaire, ou colonage en créole, est une forme de métayage. Le propriétaire d'une terre la confie à un colon, qui s'engage à la cultiver et à partager la récolte. À l'apogée du système, dans les années 1880, la part du colon ne dépasse jamais quarante pour cent de la valeur récoltée[^5]. C'est dans ce cadre que se redistribuent, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, les anciens engagés sortis de contrat : faute de salaire, on leur octroie un lopin qu'ils cultivent pour vivre, et le colonage devient pour beaucoup d'entre eux le mode d'installation définitive sur l'île[^6].
L'historien Sudel Fuma a énoncé le constat avec une clarté qui demeure dérangeante : après 1848, les descendants d'esclaves et d'engagés indiens et africains ne pouvaient pas acheter les terres, et cultivaient les champs de propriétaires à qui ils devaient remettre une part substantielle de la récolte. Il y voit une manière pour la bourgeoisie créole de placer sous influence la population rurale défavorisée[^7]. La barrière n'est donc pas culturelle, encore moins ethnique : elle est foncière, et elle se traduit par une exclusion structurelle de la propriété qui interdit toute accumulation patrimoniale sur plusieurs générations.
Le système, dénoncé dès le début du XXᵉ siècle comme un néo-esclavagisme dans des procès qui n'aboutirent jamais vraiment, présente une longévité presque incroyable. Le code du travail voté pour les départements d'outre-mer en 1947 ne s'applique pas au colonage partiaire, au prétexte que les colons ne sont pas des salariés puisqu'ils tirent leurs revenus de l'accès à la terre[^8]. Il faudra attendre la loi de modernisation de l'agriculture et de la pêche du 27 juillet 2010, entrée en vigueur le 27 janvier 2011, pour que le bail à colonat partiaire perde toute existence légale en France[^9]. Jusqu'à cette décennie 2010, donc, La Réunion vivait sous un régime juridique foncier directement hérité du XIXᵉ siècle colonial.
L'ascension des Malbars sera dans ces conditions lente et fragmentaire. Une minorité devient commerçante entre les deux guerres et constitue les premières strates d'une petite bourgeoisie indienne[^10]. Le vrai basculement vient avec la départementalisation de 1946, qui ouvre progressivement les écoles, les administrations et les emplois publics aux descendants d'engagés. À partir des années 1970, ces classes montantes — coupées de l'Inde depuis plusieurs générations — entreprennent un travail de redécouverte identitaire, le « renouveau tamoul », qui se traduit par la rénovation des temples, la venue de prêtres et d'artisans d'Inde du Sud, et l'affirmation d'une fierté culturelle longtemps mise sous le boisseau[^11].
Les permissionnaires, une troisième voie tamoule oubliée
Il existe pourtant, dans le grand ensemble malbar, une catégorie sociologique que l'historiographie redécouvre depuis une vingtaine d'années seulement : celle des permissionnaires. Arrivés sur l'île dans les années 1870, ces hommes ne sont pas des engagés. Ce sont des artisans tamouls libres qui fuient les difficultés économiques de l'Inde du Sud et viennent tenter leur chance à Bourbon avec un permis de séjour provisoire. Bijoutiers, orfèvres, joailliers, coiffeurs, ferblantiers, tailleurs, forgerons, ils viennent principalement de Tranquebar, près de Karikal, et de Tanjore. Ils s'appellent Patair, Nadarassin, Armoudalingom[^12].
C'est dans ce milieu de petits artisans tamouls que se constitue, en marge à la fois des camps sucriers et des Zarabes-Karanes gujaratis, une bourgeoisie artisanale malbare urbaine, surtout active à Saint-Denis, Saint-André et Saint-Pierre. Les bijoutiers, en particulier, jouent un rôle économique et symbolique considérable : ils répondent à la demande des familles indiennes pour les bagues, chaînes, chevalières et parures rituelles, et leurs ateliers structurent des quartiers entiers. Jean-Régis Ramsamy-Nadarassin, lui-même issu de l'une de ces lignées, a consacré tout un livre à cette histoire en 1999, Histoire des bijoutiers indiens à l'île de La Réunion[^13], puis prolongé son travail par La Galaxie des noms malbar (2006), qui reste l'ouvrage de référence sur l'onomastique tamoule réunionnaise.
Cette voie a longtemps été ignorée par les récits dominants parce qu'elle ne produit ni grands patronymes économiques ni grandes fortunes spectaculaires. Mais elle constitue le chaînon manquant entre l'engagé des camps et le bourgeois tamoul contemporain, et elle explique en partie pourquoi l'ascension malbare, bien que tardive, n'a pas eu à attendre la départementalisation pour exister.
Une autre Inde : les Zarabes et les Karanes du Gujarat
C'est ici que se joue le malentendu courant. Les familles qui ont bâti les grandes fortunes commerçantes de l'île ne descendent pas, à de très rares exceptions près, des engagés tamouls. Ce sont des Indo-Musulmans originaires du Gujarat, arrivés librement, dans une logique de réseau marchand transocéanique préexistant. Ils sont musulmans sunnites pour la grande majorité, descendants de Surat ou de Broach, et leur indianité n'entraîne presque aucune relation privilégiée avec les Malbars. Le Gujarat et le Tamil Nadu sont géographiquement très éloignés, leurs langues et leurs cultures sont distinctes, et un musulman du Gujarat ressemble davantage à un hindou du Gujarat qu'à un musulman du sud de l'Inde[^14].
Le modèle de la réussite zarabe devient lisible une fois qu'on a compris la mécanique du réseau. Maurice sert de plate-forme pivot dans l'océan Indien à partir des années 1860. Des musulmans gujaratis y arrivent comme free passengers, y ouvrent un commerce de grains, de tissus de coton et de denrées alimentaires — riz, dhall, farine, épices, ghee — puis se séparent pour s'établir chacun à son compte dès que les affaires marchent, faisant appel à des frères, neveux et compatriotes pour venir les aider à la boutique ou à la comptabilité. En liaison avec Bombay, siège d'une intense activité commerciale, ils investissent dans des succursales en Afrique du Sud, à Madagascar, et à La Réunion[^15]. C'est typiquement après un séjour à Maurice, où il s'est formé au commerce, qu'un jeune Gujarati vient tenter sa chance à Bourbon, en suivant le parcours classique : commis de commerce, employé, gérant, et enfin patron.
Ce capital — solidarité familiale, endogamie, réseau de crédit informel adossé à Bombay, formation pratique au comptoir, discipline religieuse qui structure la confiance interne — est leur véritable avantage comparatif. Ils débarquent avec un savoir-faire commercial éprouvé, des relais d'approvisionnement déjà constitués, et une exigence d'épargne que les Malbars sortis de la plantation mettront un demi-siècle à pouvoir reconstituer. Les Karanes désignent plus spécifiquement les commerçants gujaratis venus par Madagascar, souvent chiites, et leur histoire diverge en partie de celle des sunnites de la première vague.
La présence indo-musulmane à La Réunion remonte aux toutes premières années post-abolition, avec deux familles pionnières — les Zafar et les Fahim — qui vinrent seuls, firent de fréquents séjours en Inde, et installèrent des comptoirs à Saint-Denis et à Saint-Paul. Zafar, par exemple, achetait des « bons » aux planteurs et les revendait aux agents de change de Saint-Pierre[^16]. La grande vague d'immigration gujaratie a lieu entre 1920 et 1935, jusqu'à ce qu'un décret réglementant l'admission des étrangers dans les colonies marque l'arrêt de cette immigration. En 1948, on recense 2 500 Indo-Musulmans à La Réunion ; ils seraient aujourd'hui entre 23 000 et 25 000, soit autour de 3 % de la population de l'île[^17]. La mosquée Noor-e-Islam de Saint-Denis, inaugurée en 1905, est la plus ancienne mosquée de France[^18].
Les dynasties commerçantes : portraits
Ravate. La famille est probablement la plus emblématique du modèle gujarati. Issop Adam Ravate naît à Saint-Denis en 1922, dans une famille originaire de Surate. Son grand-père y possédait à Padgesvar une propriété de 300 hectares et aurait émigré à La Réunion vers 1890 pour fuir l'oppression coloniale[^19]. À partir d'une modeste boutique de textile et de bimbeloterie à Saint-André, puis d'une activité d'importation de mulets de Madagascar pour tirer les charrettes de cannes à sucre, Issop entreprend en 1937 de constituer un groupe familial. Il développe à Saint-Denis un petit négoce de bois, puis rachète un commerce de charbon de bois, importe du bois d'Afrique et d'Asie. Après la guerre et deux cyclones (1944 et 1948), il se diversifie dans la quincaillerie, ce qui fera sa fortune. En 1983, les magasins Ravate basculent vers le concept des grandes surfaces non alimentaires en libre-service[^20]. Le groupe gère aujourd'hui des enseignes comme But, Leroy Merlin, Baticentre, S'Center, emploie plus de mille personnes et figure dans le top 10 des entreprises réunionnaises.
À côté du clan Issop, son frère Goulam Ravate a bâti le groupe Ravate Tissus, devenu tête de pont locale des grandes franchises textiles métropolitaines et européennes — Celio, Kiabi, San Marina. Les deux branches sont distinctes mais portent la même empreinte familiale.
Dindar. Famille indo-musulmane gujaratie également, mais entrée dans le commerce par le mobilier. Dans les années 1930, le père de Sulliman Dindar décide de fabriquer puis d'importer des meubles. Ismaïl Dindar, indo-musulman et tailleur de métier, sera l'un des interlocuteurs réunionnais d'Abdelkrim El Khattabi, le leader rifain exilé à La Réunion de 1926 à 1947, allant jusqu'à devenir le professeur d'arabe de sa famille[^21]. La trajectoire économique du groupe se diversifie ensuite vers l'automobile avec la concession Opel-Dindar, parmi d'autres enseignes. Mais ce qui marque la mémoire collective réunionnaise, c'est moins la réussite commerciale que la violence dont la famille a été la cible : entre 1972 et 1994, Sulliman Ibrahim Dindar a fait l'objet de sept attentats, fusillades ou explosifs, contre son domicile à Saint-Denis ou les locaux du groupe. Un double attentat en juin 1991 fut revendiqué par un mystérieux Front national de libération de la Réunion[^22]. Ces violences, longtemps minimisées, disent en creux la difficulté qu'a éprouvée la société réunionnaise à accepter une réussite venue d'ailleurs, une vieille tradition créole et humaine : les Maloki (Les jaloux)
Omarjee. La famille est implantée à La Réunion depuis 1875, date de l'arrivée de Ismaèl Mamodjee Omarjee, originaire de la province de Surat, venu installer une succursale d'une société d'import-export de Bombay. Ses parents tenaient un magasin de denrées à Saint-Pierre qui fonctionnait en parallèle avec le commerce de son grand-père[^23]. C'est exactement l'archétype du modèle gujarati : succursale d'une maison-mère bombayenne, ramification commerciale familiale, ancrage durable dans le tissu commerçant saint-pierrois, notamment rue des Bons-Enfants. La famille a joué un rôle actif dans l'érection de la mosquée de Saint-Pierre en 1905.
Cadjee. Cas emblématique de l'auto-construction commerciale d'après-guerre. Abdul Cadjee part d'un seul taxi et devient concessionnaire automobile. Son activité initiale consiste à racheter des sociétés automobiles en difficulté. Sa première représentation de véhicules neufs est celle de Mitsubishi en 1980, suivie de Gamma-Cadjee-Mercedes en 1982, puis Bourbon Autos (Volkswagen, Audi, Porsche) en 1985. Son rond-point « Cadjee » à Sainte-Clotilde devient véritable temple de l'automobile, mais subit une mise à sac lors des émeutes du Chaudron du 25 février 1991. En 2002, Abdul Cadjee vend l'essentiel de son activité automobile au Groupe antillais Bernard Hayot pour 500 millions de francs, en gardant par affection les représentations Porsche et Ferrari[^24]. La trajectoire automobile cède ensuite la place à l'immobilier et à la presse — son fils Hassen rachètera notamment le quotidien Le Quotidien.
Goulamaly. Cas atypique car la famille n'arrive pas directement du Gujarat mais via Madagascar. Né à Madagascar et arrivé à La Réunion en 1969, Abdéali Goulamaly est l'un des plus gros capitaines d'industrie de l'île. Il fonde Mauvilac (peinture), la SRR (l'opérateur de SFR à La Réunion), Réuniplast, les studios Pipangaï, plusieurs sociétés de pêche, et est cofondateur de l'Adir[^25]. Le groupe Oceinde, dirigé aujourd'hui par ses enfants Nassir et Azmina, opère sur la peinture, les télécoms (ZEOP), l'audiovisuel (Antenne Réunion), avec environ 1 500 collaborateurs. Le profil chiite plutôt que sunnite distingue Goulamaly d'une partie de la bourgeoisie zarabe historique, et son arrivée tardive l'inscrit dans la « deuxième vague » indo-musulmane, celle des Gujaratis chassés de Madagascar par la situation politique à partir de 1972[^26].
Affejee. Une famille moins en vue mais à la trajectoire intéressante. Ismaël Affejee tient un commerce de postes de télévision rue Maréchal Leclerc à Saint-Denis dans les années 1960. Il joue un rôle décisif dans l'arrivée de la télévision à La Réunion : il est le premier à capter, à titre privé, une image émise par la MBC de Maurice, ce qui réveille la classe politique. L'installation se fait à marche forcée pour devancer Maurice, et la première émission a lieu le 24 décembre 1964. Affejee accompagne ensuite le passage à la couleur plus d'une décennie plus tard[^27]. Aujourd'hui, le nom est porté avec poids par le cabinet d'avocats Affejee Sandberg & Associés, basé à Saint-Denis, classé en Band 1 du Chambers & Partners 2023, et membre fondateur du réseau Synergiom des avocats d'outre-mer. C'est une trajectoire typique de la bascule générationnelle zarabe : commerce technique au milieu du XXᵉ siècle, puis professions libérales et droit des affaires à la génération suivante.
À ces noms, il faut ajouter d'autres familles qui ont compté ou comptent encore : Ibrahim Mohamed à Saint-Pierre, dont les fils Youssouf et Mamode pilotent aujourd'hui des enseignes comme Atlas, Crozatier et Gautier dans la maison et l'ameublement ; la famille Mooland, prospère dans les transports en commun ; les Patel des cars courants d'air des années 1950 (origine, dit-on, de l'expression réunionnaise « baisement dans la cour Patel ») ; la famille Ingar et son Mado Parfums dans la cosmétique ; Julie Sidiot dans la lingerie ; les Mogalia et Mangrolia dans le textile ; le groupe Ghanty-Royal[^28]. La densité du tissu commerçant zarabe-karane est, à l'échelle de l'île, sans équivalent dans aucune autre communauté.
L'exception Apavou
Une seule fortune comparable est sortie d'une lignée tamoule sur le sol réunionnais : celle d'Armand Apavou. Né en 1939 à Sainte-Suzanne dans un milieu modeste, il fait toutes sortes de petits métiers — acheteur-vendeur de letchis, camionneur, artisan maçon — avant de s'orienter vers le bâtiment et l'immobilier. En 1969, à 30 ans, il sort son premier immeuble, le Super Camélias à Saint-Denis. Il crée en 1974 l'Entreprise générale de bâtiments Armand Apavou, qui se développe avec Batipro, la Société Industrielle de Préfabrication (SIP), Apavou Hotels, et bénéficie pleinement des lois de défiscalisation Pons puis Girardin[^29]. Au milieu des années 2010, sa fortune personnelle est évaluée par le magazine Challenges autour de 700 millions d'euros, ce qui en fait le Réunionnais le plus riche de l'île à plusieurs reprises[^30]. Le groupe traversera ensuite des difficultés sérieuses, avec la cessation de paiements de plusieurs sociétés et la sortie du classement Challenges.
Apavou démontre qu'une trajectoire d'ascension malbare était possible, mais il faut bien voir qu'elle repose sur des leviers radicalement différents : la défiscalisation outre-mer, le pari sur l'immobilier social et hôtelier, et un timing politique post-départementalisation. Ce n'est pas un réseau marchand transocéanique qui porte cette réussite, c'est un homme seul qui sait lire la mécanique d'une politique publique. Et c'est pour cette raison qu'il reste une exception : il n'y a pas de modèle réplicable derrière lui, là où chez les Zarabes-Karanes, c'est tout un système qui produit, génération après génération, de nouveaux patrons.
La question des spoliations et la méfiance vis-à-vis des notaires
Reste un point sur lequel la mémoire populaire réunionnaise est plus précise que l'historiographie : celui des terres que des familles modestes auraient perdues par des actes notariés léonins, signés avec une croix par des cultivateurs illettrés contre quelques pièces. Cette mémoire est largement attestée. Mais quand on cherche à la documenter, on découvre qu'elle recouvre en réalité trois phénomènes qu'il faut tenir séparés.
Le premier, le plus solidement documenté, est la concentration foncière par la ruine plutôt que par la fraude caractérisée. L'abolition de 1848 ruine les petits propriétaires créoles contraints de salarier soudainement leurs travailleurs, et leurs terres sont absorbées par les grands domaines. Pour les Malbars sortis des camps, le problème n'est pas tant qu'on leur ait pris des terres, c'est qu'ils n'en ont jamais eu, et que les rares qui ont accumulé un pécule ne pouvaient sortir du contrat de colonat. La servitude foncière était structurelle plutôt que frauduleuse, ce qui ne la rend pas moins injuste.
Le deuxième, c'est l'indivision bloquée, qui a effectivement créé une dépossession lente et silencieuse de familles indo-réunionnaises et créoles. Quarante pour cent des biens privés dans les départements et régions d'outre-mer ont donné lieu à une indivision bloquée[^31]. Le rapport du Sénat de 2016 confirme l'ampleur du phénomène pour La Réunion : 126 dossiers d'affaires de terre — contentieux d'indivision, servitudes, revendication de propriété — étaient en cours devant le seul Tribunal de grande instance de Saint-Pierre au 31 décembre 2014, soit un quart du nombre total d'affaires. Le rapport pointe « des difficultés dans l'exercice de l'office des notaires » et un faible recours à la médiation[^32]. La formulation est diplomatique. Elle dit sans le dire ce que la mémoire collective formule plus crûment : des partages mal faits, des successions non liquidées dont profitent ceux qui savent lire et acheter, et une lenteur procédurale qui, de facto, dépossède.
Le troisième phénomène, celui des actes d'achat à vil prix signés par des paysans illettrés avec complicité notariale, est celui que désigne la mémoire populaire. Il est attesté dans l'expérience vécue de nombreuses familles. Mais il faut être honnête : aucun dossier judiciaire ou historiographique consolidé n'existe à ce jour qui le documente comme un scandale identifié et nommé, à la manière dont le Maroc a son scandale de spoliation foncière des années 2010 ou Madagascar son chantier de restitution. C'est probablement le grand chantier manquant de l'historiographie réunionnaise. Plusieurs raisons à cela : les actes notariés du XIXᵉ et de la première moitié du XXᵉ siècle sont dispersés dans les minutiers, leur dépouillement systématique reste à faire ; les victimes sont mortes sans avoir porté plainte ; et la profession notariale, structurellement intégrée à la bourgeoisie créole locale, n'a pas eu d'incitation à creuser sa propre histoire.
Sahara Cassim, dans son travail sur les Gujaratis, mentionne en revanche clairement la xénophobie organisée comme arme alternative à l'encontre des familles qui réussissaient. La manifestation du 29 novembre 1915 à Saint-Joseph, au cours de laquelle deux commerces gujaratis sont pillés après de larges campagnes xénophobes relayées par les journaux locaux La Bataille Sociale et La Patrie Créole, est l'un des épisodes les plus parlants[^33]. Quand le droit ne suffisait plus à contenir l'ascension zarabe, la rue prenait le relais. La Xénophobie teintée souvent de racisme et de jalousie est un des grands fléaux de l'île qui casse un peu le mythe que la Réunion serait le modèle du "Vivre Ensemble".
La méfiance réunionnaise envers les notaires est donc historiquement fondée, mais elle se nourrit de trois sources distinctes qu'il faut tenir séparées : l'iniquité du droit colonial du sol qui excluait les Malbars de la propriété ; l'opacité technique de l'indivision qui laissait les familles bloquées entre elles, parfois manipulées par celui qui maîtrisait l'écrit ; et — peut-être — des dossiers individuels de fraude qui restent à documenter cas par cas. Un sujet de thèse magnifique attend son auteur.
Quatre trajectoires, une seule île
Quatre Indes coexistent donc sur le sol réunionnais. Les engagés tamouls hindous, devenus Malbars, attachés à la terre par contrat puis par colonat, longtemps exclus de la propriété, et qui n'accèdent à une mobilité ascendante notable qu'à partir des années 1960-70. Les permissionnaires tamouls libres, artisans bijoutiers, orfèvres et coiffeurs venus dans les années 1870, qui constituent une bourgeoisie urbaine malbare oubliée par les récits dominants. Les Zarabes-Karanes gujaratis sunnites, arrivés en free passengers via Maurice à partir de 1860, qui bâtissent en deux ou trois générations des fortunes commerciales adossées à un réseau transocéanique préexistant. Les Karanes chiites enfin, venus de Madagascar surtout après 1972, qui s'insèrent dans une trajectoire industrielle et médiatique plus contemporaine.
Le contraste entre la réussite zarabe et la lenteur malbare n'est ni une affaire de mérite individuel ni une affaire de capital ethnique. C'est une affaire de structure d'arrivée : libre ou contraint, marchand ou agricole, urbain ou rural, alphabétisé ou non, adossé à un réseau ou isolé. C'est cette grille de lecture, exigeante mais éclairante, qui permet seule de comprendre la géographie économique de l'île aujourd'hui.
La société réunionnaise peine encore à formuler cette histoire de quatre, parce que cela oblige à regarder en face à la fois la dette qu'elle a contractée envers ses Malbars en les maintenant dans la servitude foncière jusqu'aux années 2010, et la jalousie qu'elle a nourrie envers ses Zarabes, dont les attentats contre Dindar entre 1972 et 1994 sont la trace la plus brutale. Ce travail de mémoire est l'inverse exact de l'amalgame. Il consiste à tenir ensemble, dans une même attention, des récits irréductibles l'un à l'autre — non pour les opposer, mais pour leur rendre leur consistance propre. C'est, au fond, l'exercice même de la confluence : refuser l'arbitrage entre des vérités concurrentes pour les faire dialoguer dans leur tension. La Réunion, terre de quatre Indes parmi tant d'autres lignées, ne se comprend qu'à ce prix.
Notes
[^1]: « Engagisme à La Réunion », Wikipédia (consulté en mai 2026). Source : fr.wikipedia.org/wiki/Engagisme_à_La_Réunion.
[^2]: « Indentured labour in Reunion Island », Société de plantation, histoire et mémoires de l'esclavage à La Réunion. Source : portail-esclavage-reunion.fr. Les chiffres synthétisent les travaux de Michèle Marimoutou-Oberlé (Le lazaret de La Grande Chaloupe, 2017) et de Virginia Chaillou-Atrous.
[^3]: Rapport du procureur du Roi au ministère de la Marine et des Colonies, cité in Musée historique de Villèle, « Esclavage et engagisme ». Source : musee-villele.re/fr/esclavage-et-engagisme.
[^4]: Sur la dénonciation britannique des conditions d'engagement, voir Jacques Weber, « Les conventions de 1860 et 1861 sur l'émigration indienne », Cahier des Anneaux de la Mémoire, n° 2, Nantes, 2000.
[^5]: Alexandre Bourquin, « Colonat partiaire et petits-blancs à l'île de la Réunion au XIXᵉ siècle », Cahiers d'histoire, 43-1, 1998. Disponible sur OpenEdition : journals.openedition.org/ch/27.
[^6]: « Engagisme à La Réunion », Wikipédia, op. cit.
[^7]: Sudel Fuma, Histoire d'une passion, la canne à sucre à la Réunion, Océan Éditions ; cité par Laurent Decloitre, « La canne à sucre plie mais ne rompt point ». Source : laurent-decloitre.fr.
[^8]: Dimitri Almeida, « Des Français comme les autres ? », Genèses, 2014/2. Source : cairn.info.
[^9]: « Le bail à colonat partiaire n'existe plus », Imaz Press Réunion, 27 janvier 2011. Source : ipreunion.com.
[^10]: « L'engagisme à La Réunion », Mémoire Online. Source : memoireonline.com.
[^11]: Bernard Boutter, « Malbar lé sorsyé… », Ethnographiques.org, 2003. Source : ethnographiques.org/2003/Boutter.
[^12]: « Histoire des bijoutiers indiens de la Réunion », DCRP. Source : dcrp.free.fr/?p=682.
[^13]: Jean-Régis Ramsamy, Histoire des bijoutiers indiens à l'île de La Réunion, Azalées Éditions, Sainte-Marie, 1999 ; La Galaxie des noms malbar, Azalées Éditions, 2006.
[^14]: Entretien de l'historienne et anthropologue avec Indereunion, « Les Indo-Musulmans dans la société réunionnaise ». Source : dcrp.free.fr/?p=1996.
[^15]: « Ces Réunionnais indiens que l'on appelle Zarabes (1ʳᵉ partie) », Les Cahiers de l'Islam. Source : lescahiersdelislam.fr.
[^16]: Jacques Némo, Étude sur les musulmans de La Réunion, 1983 ; cité in « Les Indo-Musulmans dans la société réunionnaise », op. cit.
[^17]: « Ces Réunionnais indiens que l'on appelle Zarabes (1ʳᵉ partie) », op. cit.
[^18]: « Histoire de la Mosquée », Atyaboul Massadjid, Mosquée de Saint-Pierre. Source : mosqueedesaintpierre.re.
[^19]: « Adam Issop Ravate n'est plus », Témoignages, 2 juin 2004. Source : temoignages.re.
[^20]: « Le Groupe », IA Ravate. Source : iaravate.com/le-groupe ; biographie d'Issop Ravate, Réunionnais du Monde.
[^21]: Thierry Malbert, L'Exil d'Abdelkrim El Khattabi à La Réunion : 1926-1947, 2016 ; voir aussi le reportage Telquel, « L'exil de la famille d'Abdelkrim Al Khattabi raconté par les Réunionnais », 15 août 2017.
[^22]: « DINDAR Sulliman Ibrahim », Réunionnais du Monde. Source : reunionnaisdumonde.com/.../dindar-sulliman-ibrahim.
[^23]: « OMARJEE Abou-Bakar », Réunionnais du Monde. Source : reunionnaisdumonde.com/spip.php?article13909.
[^24]: « CADJEE Abdul », Réunionnais du Monde. Source : reunionnaisdumonde.com/.../cadjee-abdul.
[^25]: « Ces zarabes qui bâtissent la Réunion », Ridja, 28 août 2011. Source : ridja.centerblog.net/3037.
[^26]: « L'islam et les musulmans de la Réunion », Reunionweb. Source : reunionweb.org/decouverte/culture/religion/islam.
[^27]: « Ismael Affejee, un pionnier de la télévision à La Réunion », La 1ère, 17 septembre 2014. Source : la1ere.franceinfo.fr.
[^28]: « Ces zarabes qui bâtissent la Réunion », Ridja, op. cit. ; entretien Sahara Cassim, Parallèlesud, mars 2025.
[^29]: « APAVOU Armand », Réunionnais du Monde. Source : reunionnaisdumonde.com/.../apavou-armand.
[^30]: « Armand Apavou, 62ᵉ fortune de France », Linfo.re. Source : linfo.re ; voir aussi Imaz Press Réunion, 10 juillet 2015.
[^31]: « Sortie de l'indivision successorale en Outre-mer », ANIL. Source : anil.org/aj-indivision-successorale-outre-mer.
[^32]: Rapport sénatorial n° 721, Une sécurisation du lien à la terre respectueuse des identités foncières : 30 propositions au service du développement des territoires, Sénat, 2016. Source : senat.fr/rap/r15-721.
[^33]: Entretien de Sahara Cassim, Parallèlesud, 31 mars 2025, à propos de son ouvrage Zarabs & Karanes – une histoire du peuplement gujarati de La Réunion 1860-1980.
Pour aller plus loin
Sahara Cassim, Zarabs & Karanes – une histoire du peuplement gujarati de La Réunion 1860-1980, 2025.
Sudel Fuma, Histoire d'une passion, la canne à sucre à la Réunion, Océan Éditions.
Thierry Malbert, L'Exil d'Abdelkrim El Khattabi à La Réunion : 1926-1947, 2016.
Jean-Régis Ramsamy, Histoire des bijoutiers indiens à l'île de La Réunion, Azalées Éditions, 1999, et La Galaxie des noms malbar, Azalées Éditions, 2006.
Christian Barat, Nargoulan — Culture et rites malbar à la Réunion.
Alexandre Bourquin, « Colonat partiaire et petits-blancs à l'île de la Réunion au XIXᵉ siècle », Cahiers d'histoire, 43-1, 1998.
Michèle Marimoutou-Oberlé, Le lazaret de La Grande Chaloupe : quarantaine et engagisme, Département de La Réunion, 2017.
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