Article dédié à mon ami Raymond Lucas, tisaneur sur l'île de la Réunion
Par DiBu
J'ai commencé ma carrière dans l'industrie pharmaceutique en vendant de l'homéopathie. C'était en 1994, chez Dolisos, ce laboratoire fondé en 1935 par Jean Tétau, pharmacien angevin passionné, sous le nom de Laboratoire de Pharmacologie Homéopathique. J'y ai eu la chance d'enseigner l'histoire de l'homéopathie aux étudiants de cinquième année de pharmacie à Besançon, et surtout de travailler aux côtés du docteur Max Tétau, fils de Jean, qui avait repris la direction du laboratoire après la mort de son père en 1972. Max Tétau était un homme d'une immense culture, médecin homéopathe et penseur infatigable qui incarnait à lui seul la continuité d'une tradition familiale dont l'engagement pour cette médecine traversa tout le vingtième siècle. Je croisais aussi, dans les salons professionnels, les frères Boiron, mes concurrents directs, qui allaient finir par racheter Dolisos en 2005. De cette époque, j'ai gardé une conviction : on ne peut parler sérieusement d'homéopathie sans en connaître l'histoire. Et cette histoire est plus riche, plus ancienne et plus subtile que ne le laissent entendre ceux qui s'y opposent comme ceux qui la défendent aveuglément.
Hippocrate et les deux médecines
Tout commence sur l'île de Cos, en mer Égée, vers le cinquième siècle avant notre ère. C'est là que vit Hippocrate, le premier médecin grec à avoir tenté de soustraire l'art de guérir à la superstition pour le fonder sur l'observation. Celui dont nous avons fait le père de la médecine occidentale — et dont le fameux serment porte encore le nom — a posé une distinction fondamentale que nous avons largement oubliée.
Hippocrate distinguait en effet deux approches thérapeutiques. La première, qu'il appelait la médecine des contraires — enantia contrariis curantur — consiste à combattre un symptôme par son opposé : on a froid, on réchauffe ; on a de la fièvre, on refroidit ; on a une inflammation, on donne un anti-inflammatoire. C'est ce que nous appelons aujourd'hui l'allopathie, du grec allos (autre) et pathos (souffrance) : soigner par l'autre, par le contraire du mal. C'est le fondement de la médecine conventionnelle moderne. Quand les pharmacognostes ont découvert que la reine-des-prés contenait de l'acide salicylique, précurseur de l'aspirine, ils ont mis au point un médicament capable de combattre la douleur et la fièvre en agissant contre le symptôme. Voilà l'allopathie dans sa logique la plus pure.
La seconde approche, Hippocrate l'appelait la médecine des semblables — similia similibus curantur : les semblables sont guéris par les semblables. L'idée, en apparence paradoxale, est qu'une substance capable de provoquer certains symptômes chez un sujet sain peut, à dose infime, guérir ces mêmes symptômes chez un sujet malade. C'est cette intuition que recueillera, deux mille ans plus tard, un médecin saxon nommé Samuel Hahnemann.
La médecine des signatures, ou quand Dieu signait ses ordonnances
Avant de poursuivre avec Hahnemann, il faut ouvrir une parenthèse sur la manière dont les hommes ont découvert les vertus des plantes — car cette histoire-là éclaire singulièrement le débat entre croyance et science. C'est le professeur Jean-Marie Pelt qui me l'a racontée. Pelt était un personnage considérable : pharmacien agrégé, botaniste, professeur de biologie végétale et de pharmacognosie, fondateur de l'Institut Européen d'Écologie à Metz, auteur prolifique et vulgarisateur hors pair — des millions de Français l'avaient découvert dans les années 1980 grâce à ses émissions L'Aventure des plantes sur France 2. Ses missions au Togo, en Afghanistan, au Maroc l'avaient amené à étudier les pharmacopées traditionnelles du monde entier. Lorsque j'étais chez Dolisos, au moment du lancement du Lenicalm — un médicament de phytothérapie à base d'aspérule, destiné aux troubles du sommeil et aux états neurotoniques —, c'est lui qui nous a formés en phytothérapie. Et c'est lui qui m'a ouvert les yeux sur la théorie des signatures.
L'idée est la suivante : pendant des siècles, on a cru que Dieu — ou la Nature — avait inscrit dans l'apparence même des plantes l'indication de leur usage thérapeutique. La forme, la couleur, le lieu de croissance d'un végétal étaient autant de signes adressés à l'homme. Paracelse, au seizième siècle, en fit un principe directeur de sa pharmacopée.
Prenez le saule blanc et la reine-des-prés (Spiraea ulmaria — c'est d'ailleurs de Spiraea que vient le mot aspirine). Ces deux plantes aiment avoir les pieds dans l'eau. On les trouve au bord des rivières, dans les marécages — précisément ces zones insalubres d'où montaient les fièvres palustres. Les anciens en tirèrent une conclusion conforme à la logique des signatures : si ces plantes prospèrent là où naissent les fièvres, c'est qu'elles y résistent, et si elles y résistent, c'est qu'elles portent en elles le remède. On les administra en décoctions aux fiévreux — et cela fonctionna. Non pas parce que Dieu avait signé son ordonnance dans le paysage, mais parce que l'écorce de saule et les sommités fleuries de la reine-des-prés contiennent des dérivés salicylés, de puissants antipyrétiques. La science a rattrapé la croyance — mais la croyance avait eu deux mille ans d'avance.
Le millepertuis (Hypericum perforatum) offre un autre exemple frappant. Ses feuilles, criblées de minuscules perforations translucides — d'où son nom, du latin mille pertusus, « percé de mille trous » —, désignaient cette plante, selon la théorie des signatures, comme remède des blessures percées : piqûres, plaies d'épée, morsures. Et de fait, le millepertuis contient de l'hypéricine et de l'hyperforine aux propriétés anti-inflammatoires et cicatrisantes bien réelles. On peut encore citer la noix, dont le cerneau évoque deux hémisphères cérébraux et que l'on prescrivait contre les maux de l'esprit — or elle est effectivement riche en oméga-3 bénéfiques pour le cerveau ; la pulmonaire, dont les feuilles tachetées rappellent un poumon malade et qui contient des mucilages expectorants ; ou la chélidoine, dont le latex jaune comme la bile indiquait un remède hépatique — et dont les propriétés cholagogues sont aujourd'hui confirmées.
Ce qui est fascinant, c'est que ces découvertes justes sont nées de raisonnements faux. C'est ce qu'on appelle la sérendipité — cette capacité de trouver la bonne réponse par le mauvais chemin. Et c'est peut-être la leçon la plus dérangeante de l'histoire de la pharmacologie : même la médecine dite « scientifique » n'a pas toujours eu des fondements scientifiques. Avant d'être validée par le laboratoire, l'aspirine est née d'une superstition magnifique. Ceux qui voudraient réduire l'homéopathie à une croyance sans fondement devraient peut-être se souvenir que l'allopathie elle-même a commencé exactement de la même manière — par un acte de foi dans les signes du monde.
Hahnemann : le traducteur illuminé
Christian Friedrich Samuel Hahnemann naît en 1755 à Meissen, en Saxe, cette jolie ville de porcelaine au bord de l'Elbe. Médecin brillant mais déçu par la médecine de son temps — les saignées, les purges, les remèdes de cheval hérités de Galien —, il se tourne très tôt vers la traduction d'ouvrages médicaux pour gagner sa vie. Ce travail de traducteur infatigable va devenir le creuset de sa découverte.
Hahnemann n'est pas seulement un homme de science. À vingt-deux ans, lors de son séjour à Hermannstadt (aujourd'hui Sibiu, en Roumanie), au service du baron von Bruckenthal, il est initié franc-maçon dans la loge Saint-André des Trois Lotus. L'Europe protestante de cette fin de dix-huitième siècle est profondément perméable aux courants ésotériques, à la Rose-Croix, à l'alchimie. Et c'est précisément dans cet univers que baigne Hahnemann, lecteur assidu de Paracelse — ce médecin-alchimiste de la Renaissance qui avait bouleversé la pharmacopée en proclamant que le dosage fait le poison.
De Paracelse, Hahnemann retient notamment la doctrine des trois principes alchimiques, les tria prima : le Soufre (Sulfur), principe de combustion, associé à l'Œuvre au Rouge ; le Mercure (Mercurius), principe de volatilité, associé à l'Œuvre au Blanc ; et le Sel (Sal), principe de solidité et de cristallisation. Ces correspondances symboliques entre macrocosme et microcosme, entre substance et esprit, vont nourrir profondément l'intuition d'Hahnemann : et si une substance n'agissait pas seulement par sa masse chimique, mais aussi par quelque chose de plus subtil ?
L'illumination survient en 1790. Hahnemann traduit la Matière médicale du pharmacologue écossais William Cullen. L'auteur attribue l'efficacité du quinquina contre les fièvres palustres à ses propriétés toniques sur l'estomac. Hahnemann trouve l'explication insuffisante. Lui-même a souffert de fièvre intermittente dans sa jeunesse — probablement le paludisme. Il décide d'expérimenter le quinquina sur lui-même : il en absorbe des doses répétées. Et voilà qu'au lieu de le fortifier, le quinquina lui déclenche exactement les symptômes de la fièvre qu'il était censé combattre — frissons, pulsations, raideur articulaire. Le même quinquina qui guérit la fièvre est capable de la provoquer chez un homme sain.
C'est le moment fondateur. Hahnemann vient de vérifier sur son propre corps le principe de similitude énoncé par Hippocrate : similia similibus curantur. La substance qui provoque le mal peut aussi le guérir — tout est question de dose. En homéopathie, ce quinquina deviendra China, l'un des premiers remèdes de la pharmacopée homéopathique.
Le principe des dilutions
Hahnemann ne s'arrête pas là. Au fil de ses expérimentations — qu'il appellera des pathogénésies —, il découvre qu'en diluant considérablement une substance et en la dynamisant par des succussions vigoureuses (des secousses précises à chaque étape de dilution), son pouvoir thérapeutique non seulement se maintient, mais semble s'affiner. C'est le principe de l'infinitésimalité, le deuxième pilier de l'homéopathie après la similitude.
Les dilutions hahnemanniennes procèdent par centièmes : une partie de substance pour quatre-vingt-dix-neuf parties de solvant constitue une première centésimale hahnemannienne (1 CH). On dilue à nouveau une partie de cette solution dans quatre-vingt-dix-neuf parties de solvant pour obtenir une 2 CH, et ainsi de suite. À 12 CH, on a dépassé le nombre d'Avogadro — cette frontière au-delà de laquelle il ne reste statistiquement plus une seule molécule de la substance initiale dans la solution. C'est le point où l'homéopathie quitte le terrain de la chimie pour entrer dans celui de la controverse.
D'autres méthodes de dilution existent, notamment les dilutions korsakoviennes, mises au point par le comte russe Semion Korsakov au début du dix-neuvième siècle. Au lieu d'utiliser un flacon neuf à chaque étape, Korsakov vidait simplement le même flacon et le remplissait à nouveau de solvant, considérant que le film de liquide restant sur les parois constituait la dose à diluer. Plus expéditive, cette méthode permettait d'atteindre des dilutions extrêmes — des milliers de K — et reste utilisée aujourd'hui dans certaines préparations.
La beauté intellectuelle et le mur expérimental
Il faut le reconnaître : l'homéopathie possède une élégance intellectuelle remarquable. Son système est cohérent, sa logique interne est séduisante, sa vision du patient est holistique avant l'heure. Là où la médecine conventionnelle découpe le corps en organes et les maladies en catégories, l'homéopathie considère l'individu dans sa totalité — tempérament, constitution, modalités du symptôme. Il n'y a pas une céphalée en homéopathie, mais des dizaines de céphalées différentes : celle qui bat aux tempes et s'aggrave au soleil, celle qui serre comme un étau et s'améliore par la pression, celle qui s'accompagne de nausées avec langue blanche. À chaque tableau correspond une souche homéopathique spécifique.
C'est précisément cette individualisation du traitement qui rend l'évaluation expérimentale si difficile. La médecine moderne fonctionne par essais contrôlés randomisés en double aveugle : on prend cent patients souffrant du même mal, on divise le groupe en deux, on administre le médicament à l'un et un placebo à l'autre, et on compare. Pour l'aspirine contre les maux de tête, cela fonctionne parfaitement. Mais pour l'homéopathie, comment constituer un groupe homogène quand le traitement de chaque patient est par définition différent ? Comment standardiser ce qui refuse par principe la standardisation ? C'est le paradoxe méthodologique de l'homéopathie : elle échappe aux outils de validation de la science qu'elle prétend pourtant rejoindre.
Benoît Mure, la vaccination et la médecine des semblables - Une histoire de confluence.
Il est intéressant de noter que le principe de similitude n'a pas été abandonné par la médecine conventionnelle — il a simplement été recouvert d'un autre vocabulaire. Qu'est-ce que la vaccination, sinon l'administration d'une forme atténuée ou inactivée du mal pour provoquer une réponse protectrice de l'organisme ? On utilise le mal — affaibli — pour prévenir le mal. C'est bien la logique des semblables.
Ce parallèle, Hahnemann lui-même l'avait pressenti. Dans les éditions successives de son Organon, entre 1810 et 1833, il cite explicitement la découverte d'Edward Jenner — l'inoculation de la vaccine (la variole de la vache) pour protéger de la variole humaine — comme une preuve éclatante de son principe : des maladies semblables se chassent l'une l'autre en raison de leur homéopathicité. Pour le père de l'homéopathie, le vaccin de Jenner n'était pas une médecine étrangère à la sienne ; c'en était au contraire la confirmation la plus spectaculaire.
Parmi les disciples qui prolongèrent cette intuition, il faut faire une place à Benoît Mure — Benoît Jules Mure, né à Lyon en 1809. Fils de riches négociants en soie, enfant fragile et tuberculeux, il fut guéri en 1833 par Sébastien Des Guidi, ce médecin lyonnais qui avait introduit l'homéopathie en France. Bouleversé par sa guérison, Mure consacra sa fortune et son existence à propager la doctrine d'Hahnemann à travers le monde. Il fut l'un des élèves du maître à Paris, où Hahnemann s'était installé en 1835. Esprit utopiste et fouriériste, Mure ouvrit des dispensaires recevant des milliers de patients, fonda une académie de médecine homéopathique en Sicile, puis partit pour le Brésil en 1840 — où on l'appela Bento Mure — pour y créer l'Institut homéopathique du pays. Il s'éteignit au Caire en 1858, après avoir semé l'homéopathie du Brésil à l'Égypte en passant par l'Italie et Malte.
Mure appartenait à cette génération d'homéopathes pour qui la frontière entre le remède des semblables et l'idée vaccinale était poreuse, voire inexistante. Reste une précision chronologique qui a son importance : Mure meurt en 1858, soit plus de vingt ans avant les travaux de Louis Pasteur sur l'atténuation des germes et la vaccination contre la rage (1885). Il n'a donc pas pu côtoyer Pasteur ni travailler dans son sillage — mais l'intuition qu'il portait, celle d'une parenté profonde entre similitude et immunisation, traversa tout le dix-neuvième siècle pour trouver, à l'ère pasteurienne, une éclatante confirmation expérimentale. Les défenseurs de l'homéopathie y virent la justification posthume de leur médecine. Les détracteurs rétorquent, non sans raison, que la vaccination agit par des mécanismes immunologiques identifiés et reproductibles, ce qui la distingue radicalement des hautes dilutions homéopathiques. Le débat reste ouvert.
Benveniste et la mémoire de l'eau
Puis vint Jacques Benveniste. J'ai eu la chance de le connaître et de travailler avec lui. C'était un très grand chercheur — il faut le rappeler, car la postérité l'a réduit à sa seule controverse. Immunologiste à l'INSERM, il avait publié plus de trois cents articles dans des revues à comité de lecture, reçu la Médaille d'argent du CNRS en 1985, été nommé Chevalier de l'Ordre National du Mérite. Ses travaux sur les plaquettes sanguines et le PAF (platelet-activating factor) l'avaient rendu nobélisable.
Benveniste avait une intuition qui allait le conduire à sa perte scientifique. En diluant à l'extrême une substance biologiquement active, son équipe observait que l'effet persistait alors même qu'il ne restait plus, statistiquement, une seule molécule de départ dans la solution. La chimie, après tout, a ses limites — elle s'arrête au nombre d'Avogadro. Comment expliquer qu'une eau « vide » continue d'agir ? Benveniste fit l'hypothèse que la configuration des molécules d'eau, leur arrangement structural, conservait l'empreinte de la substance disparue. C'est cette idée qu'un journaliste du Monde baptisera « mémoire de l'eau » : l'eau garderait la trace de ce qui l'a traversée. Ce n'est que bien plus tard, dans les années 1990, que Benveniste radicalisera cette hypothèse en lui donnant une forme électromagnétique — la fameuse « biologie numérique » dont nous reparlerons : l'idée que cette empreinte serait un signal vibratoire, qu'on pourrait capter, enregistrer et même numériser.
En 1988, Benveniste et ses collaborateurs publient dans la revue Nature — rien de moins — une étude démontrant que des hautes dilutions d'anticorps anti-IgE, bien au-delà du seuil d'Avogadro, conservaient la capacité de déclencher la dégranulation des basophiles humains. L'article, cosigné par treize chercheurs répartis sur quatre pays — France, Italie, Israël et Canada —, fit l'effet d'un séisme. Le journal Le Monde consacra sa une du 30 juin 1988 à cette découverte. Mais Nature avait posé ses conditions : une commission d'enquête viendrait vérifier les résultats après publication. Le trio constitué de John Maddox (physicien et rédacteur en chef de Nature), James Randi (illusionniste professionnel et célèbre pourfendeur de l'irrationnel) et Walter Stewart (spécialiste des fraudes scientifiques) débarqua dans le laboratoire de Benveniste. Ils ne purent reproduire les résultats. Le verdict fut sans appel : artefact expérimental.
Benveniste ne s'en remit jamais. Lui qui était au sommet de sa carrière scientifique fut désavoué, marginalisé, ridiculisé. Mais loin de douter de lui-même, il se cabra : jusqu'à sa mort en 2004, il dénonça une chasse aux sorcières, se compara à Galilée traîné devant l'Inquisition et à un Newton défiant le cartésianisme étroit de ses contemporains. Il resta convaincu, sans la moindre concession, que ses résultats étaient authentiques et que c'était la science officielle, prisonnière de ses dogmes, qui refusait de voir.
Montagnier et la biologie numérique
L'histoire aurait pu s'arrêter là. Mais en 2005, un autre chercheur français reprit le flambeau — et pas n'importe lequel. Le professeur Luc Montagnier, prix Nobel de médecine 2008 pour la co-découverte du VIH, se tourna vers la biologie numérique chère à Benveniste. En travaillant sur le plasma sanguin de malades du sida, Montagnier détecta des émissions électromagnétiques dans des solutions hautement diluées contenant de l'ADN bactérien. Il alla plus loin : il affirma avoir réussi à enregistrer ces signaux, à les transmettre numériquement et à les « rejouer » dans de l'eau pure pour y reconstituer la séquence d'ADN d'origine — une expérience qu'il qualifia lui-même de « transduction de l'ADN ».
L'idée est vertigineuse. Si une molécule possède une signature vibratoire, et si cette vibration peut être captée, enregistrée, numérisée — exactement comme on numérise un son pour en faire un fichier MP3 —, alors on pourrait théoriquement reproduire l'effet de cette molécule à l'infini, sans la molécule elle-même. Imaginez : un médicament qui coûte des milliers d'euros la dose, reproduit comme on copie un fichier musical. Dupliqué dix fois, cent fois, un million de fois. Distribué à la planète entière pour presque rien.
Montagnier, que ses détracteurs qualifièrent de « Galilée du vingt-et-unième siècle » avec une ironie appuyée et que ses partisans saluèrent exactement dans les mêmes termes mais sans ironie, n'apporta jamais de preuve irréfutable de ses résultats. Certaines de ses expériences furent répliquées par des laboratoires étrangers, d'autres non. Le débat scientifique resta ouvert — et suspendu.
L'ombre du modèle économique
On ne peut pas évoquer l'homéopathie sans soulever une question que les esprits raisonnables évacuent trop vite et que les complotistes instrumentalisent trop facilement : celle du modèle économique. Si la biologie numérique avait fonctionné — si l'on avait pu démontrer que l'information moléculaire se transmet indépendamment de la matière —, cela aurait représenté une menace existentielle pour l'industrie pharmaceutique mondiale. Pourquoi fabriquer, breveter et vendre des molécules à prix d'or si l'on peut en copier l'effet comme on copie un fichier numérique ?
Je ne verse pas dans le complotisme. Mais il faut avoir l'honnêteté intellectuelle de reconnaître que les financements de la recherche ne sont jamais neutres, et que certaines pistes de recherche, même prometteuses, ne trouvent pas de mécènes quand elles menacent les intérêts de ceux qui pourraient les financer. Cela ne prouve pas que Benveniste avait raison. Cela prouve simplement que la science n'opère pas dans un vide économique. Je laisse a chacun se forger une opinion sur cette véritable problématique actuelle.
Le déremboursement : une erreur de calcul
En 2019, la ministre de la Santé Agnès Buzyn, s'appuyant sur un avis défavorable de la Haute Autorité de Santé, enclencha le processus de déremboursement de l'homéopathie — passant de 30 % en 2019 à 15 % en 2020, puis à zéro en 2021. La logique semblait imparable : puisqu'on ne peut pas prouver que l'homéopathie fonctionne au-delà de l'effet placebo, pourquoi la Sécurité sociale devrait-elle la rembourser ?
Je pense que c'était une erreur, et pas pour les raisons qu'invoquent habituellement les défenseurs de l'homéopathie. Mon raisonnement est plus prosaïque — et plus économique.
Une part considérable de la souffrance humaine relève du psychosomatique : angoisses, troubles du sommeil, douleurs diffuses, malaises chroniques sans substrat organique identifié. Pour ces patients — et ils sont des millions —, l'homéopathie représentait une réponse douce, inoffensive et bon marché. Des granules de lactose et de saccharose, à quelques euros le tube. Si l'effet placebo faisait son travail — et l'effet placebo est un phénomène biologique réel, puissamment documenté —, tant mieux. Le patient allait mieux, ne consommait pas de molécules toxiques, et cela ne coûtait presque rien à la collectivité.
Qu'est-il arrivé depuis le déremboursement ? Les prescriptions homéopathiques ont chuté de moitié, mais les patients n'ont pas cessé de souffrir. Ils se sont tournés vers l'automédication ou, pire, vers des molécules allopathiques autrement plus coûteuses et plus dangereuses. Des benzodiazépines prescrites pendant des années pour des angoisses que quelques granules d'Ignatia ou de Gelsemium auraient peut-être soulagées tout aussi bien — avec zéro risque de dépendance, zéro effet secondaire hépatique, zéro syndrome de sevrage. En termes strictement comptables, le déremboursement n'a probablement rien fait économiser à la Sécurité sociale et je dirai même que cela a alourdi le déficit. Il a simplement remplacé un placebo inoffensif et peu onéreux par des traitements plus chers et potentiellement iatrogènes.
Pour ne pas conclure
L'homéopathie est un sujet sur lequel presque tout le monde a un avis et presque personne n'a de connaissances. Les « pour » y voient une médecine miraculeuse validée par deux siècles de pratique. Les « contre » y voient une superstition préscientifique qui n'a rien à faire dans une pharmacie. La réalité est infiniment plus nuancée.
Ce que je sais, après trente ans passés dans l'industrie pharmaceutique, c'est ceci : la médecine est un art autant qu'une science. Le rapport du patient à son soignant, la confiance dans le remède, le rituel même de la prise du médicament — ces granules qu'on fait fondre sous la langue, loin des repas, dans le silence d'une attention portée à soi — tout cela participe de la guérison d'une manière que nos essais randomisés en double aveugle ne savent pas encore mesurer. Et peut-être ne le sauront-ils jamais.
L'homéopathie n'a pas fait la preuve de son efficacité au sens positiviste du terme. Mais la question n'est peut-être pas « est-ce que ça marche ? ». La question est peut-être : « qu'est-ce que guérir veut dire ? ».
D'Hippocrate à Hahnemann, de Benveniste à Montagnier, une même intuition traverse les siècles — celle que la matière ne dit pas tout, que le vivant a des dimensions que la chimie seule ne peut épuiser. Cette intuition n'a peut-être pas de preuve. Mais elle a une beauté. Et dans l'histoire des idées, il arrive que la beauté précède la vérité. Mais c'est toujours le modèle économique qui dicte sa loi même si celle là est souvent contestable nourrissant l'intérêt particulier plus que l'intérêt général.

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