Retour documenté sur l'allocution du président d'âge, 1er octobre 2011
J'ai réécouté avec attention l'enregistrement que m'a fait parvenir Claude Rousse : le discours que Paul Vergès a prononcé au Sénat le 26 février 2014, en sa qualité de doyen d'âge, à l'occasion de l'élection du président de la Haute Assemblée.
Je ne l'avais jamais entendu. L'écoute est émouvante : ce n'est déjà plus l'homme de quarante ou cinquante ans porté par l'idée de révolution. C'est un vieil homme de quatre-vingt-six ans au soir de sa vie, et j'ai eu, en l'écoutant, l'étrange sentiment de retrouver la voix de son fils Pierre, auprès de qui je vais chercher parfois des informations — la même culture générale, la même hauteur de vue.
J'ai voulu vérifier et approfondir chacun des sujets que ce discours réveille en moi, y compris à la lumière de ce que j'ai déjà eu l'occasion d'écrire ici même, sur ce blog, au fil des années. Ce travail nuance parfois mon jugement d'écoute immédiate ; il le confirme, et le durcit même, sur un point précis.
Le discours lui-même
Le compte rendu intégral du Sénat permet de reconstituer précisément ce que Paul Vergès a dit ce jour-là. Il s'ouvre sur un hommage aux grandes figures qui ont siégé dans l'hémicycle — Victor Hugo, Georges Clemenceau, Victor Schœlcher — et sur l'évocation de son propre engagement de résistant, parachuté dans la Vienne en 1944 après avoir rejoint la France libre à dix-sept ans. Il y développe longuement sa thèse sur la transition démographique mondiale, qu'il qualifie de plus grande révolution de l'histoire humaine, avec des chiffres précis : la population de la Réunion, passée d'environ 240 000 habitants en 1946 à plus de 800 000 en 2011, et la population mondiale, qui doit passer de 7 à 9,5 milliards en quarante ans. Il y cite Michel Serres et s'inquiète du réchauffement climatique, quelques mois avant la conférence de Durban. Il conclut sur un poème d'Antonio Machado, repris ensuite par Jean-Pierre Bel dans son propre discours d'installation.
Le chemin que j'ai parcouru avec cet homme
Je dois d'abord dire honnêtement d'où je pars, parce que je n'ai pas toujours pensé ce que je pense aujourd'hui de Paul Vergès. Quand je suis arrivé à La Réunion, il fut l'une des premières figures politiques que j'ai découvertes, notamment à travers une interview de Jean-Marc Collienne qui m'avait fasciné. Sa culture, son éloquence, cette voix posée qui semblait porter la raison d'un sage révolutionnaire — je suis tombé dedans à fond, je l'avoue, comme je l'ai écrit ailleurs sur ce blog. Et avant lui, étudiant, j'avais déjà croisé son frère Jacques, l'avocat, pour qui j'avais une vraie admiration : au-delà de ses choix les plus controversés, je trouvais qu'il incarnait l'esprit même de la loi, cette idée que tout accusé, fût-il odieux, a droit à une défense, et je restais admiratif de la manière dont il s'était servi du procès Barbie, celui qui a toué Jean Moulin, pour retourner l'accusation et faire, indirectement, le procès de la colonisation française lui l'ancien résistant, gaulliste de la première heure.
C'est en creusant l'histoire réunionnaise, en lisant beaucoup, que le récit dominant — celui que portait le Parti communiste réunionnais, Michel Debré présenté comme le colinaliste sur lequel se cristallisent tous les maux — m'a paru grevé de simplifications. Ma conviction aujourd'hui, que j'ai développée dans un billet consacré à ce que j'appelle « les Rémus et Romulus fondateurs de la Réunion », c'est qu'aucun des deux hommes ne fut ce que le récit binaire en a fait. Michel Debré ne fut pas un monstre froid ; Paul Vergès ne fut pas le messie. Ce sont deux mains qui ont, ensemble et parfois l'une contre l'autre, façonné la Réunion moderne. C'est cette disposition d'esprit — que j'appelle la confluence, un effort lucide pour remettre le curseur au centre quand un discours bascule dans l'excès — qui doit guider la lecture de ce discours de 2011, et non l'indignation facile.
Une famille, deux frères, deux mémoires
On a beaucoup glosé sur l'héritier, Laurent Vergès, et Françoise Vergès occupe aujourd'hui l'espace médiatique avec une assurance qui, je l'avoue, m'agace — de quoi se mêle-t-elle, cette manière d'instrumentaliser le débat sur les « privilèges zorey », elle, fille de zorey et ultra-privilégiée qui ne connait pas grand chose de son île.
Pierre, en revanche, je le connais mieux. C'est un homme au caractère dur, d'une autorité qui ne souffre guère la contradiction, mais d'une intelligence et d'une culture politique remarquable.
La généalogie de cette famille mérite d'être rappelée, précisément parce qu'elle éclaire ce que je veux démontrer plus loin. Tout part de Raymond Vergès, médecin et homme politique né à Saint-Denis en 1882, fondateur de la dynastie. Devenu veuf, il épouse en secondes noces Pham Thi Khang, institutrice vietnamienne, dont naîtront notamment Paul et Jacques. Raymond lui-même avait été élevé par ses grands-parents à la Réunion après l'installation de ses propres parents à Madagascar — et son grand-père paternel, Adolphe Vergès, officier originaire de Morlaix, avait épousé Marie Hermelinde Million des Marquets, née en 1832, héritière d'une famille de planteurs installée à la Réunion depuis la fin du XVIIIe siècle. Cette famille possédait une plantation à Saint-André et a perçu, en 1848, une indemnité pour la perte de 121 esclaves lors de l'abolition. C'est très précisément à cette branche — et non au patronyme Vergès lui-même, qui n'apparaît pas dans les registres d'indemnisation — que je faisais référence en évoquant une continuité historique avec les propriétaires d'esclaves.
Jacques, je l'ai croisé aussi lorsque j'étais étudiant. Il est mort le 15 août 2013, à quatre-vingt-huit ans, dans l'appartement même où mourut Voltaire, chez sa compagne la marquise de Solages. Il n'a jamais voulu être enterré à la Réunion : il repose au cimetière du Montparnasse, à quelques pas de Bruno Cremer et de Stéphane Hessel. Parisien dans l'âme, défenseur de causes qu'il qualifiait lui-même d'indéfendables, il incarnait une francité assumée, complexe, que je n'ai jamais retrouvée chez son frère Paul avec la même constance.
L'homme du Sénat et l'homme de la Réunion :
C'est là, sur la question de la langue, que se noue à mes yeux le vrai paradoxe de cet homme — et c'est le point sur lequel mes recherches, loin de le nuancer, le confirment et l'aggravent. Devant le Sénat, Paul Vergès se dit fier d'être français, se réclame de la République, cite Victor Schœlcher, rappelle son engagement de résistant. Ce Paul Vergès-là, je le suis à cent pour cent. Mais c'est aussi l'homme dont le parti a longtemps présenté l'apprentissage du français à l'école comme une arme de déculturation imposée aux « petits créoles », un « créolicide » selon les mots mêmes employés à l'époque.
Or l'école, et elle seule, pouvait sortir l'île de la misère en formant ses enfants — tous ses enfants, y compris et surtout les plus pauvres. Et c'est ici que la biographie de Paul et Jacques Vergès eux-mêmes dément leur propre discours : ils ont été scolarisés au lycée Leconte-de-Lisle de Saint-Denis, qui fut jusqu'à la départementalisation le seul lycée de toute l'île. Une étude universitaire consacrée à cet établissement le décrit sans détour comme un lieu réservé à une élite « overwhelmingly white » (très majoritairement blanche), dans une société où la mentalité de la période esclavagiste restait prégnante. Une biographie de Paul Vergès le confirme d'ailleurs très exactement : les deux frères y menaient une vie d'enfants aisés et privilégiés, et fréquentaient cet établissement comme une petite minorité de Réunionnais. C'est un fait : les Vergès, fils de notable, ont bénéficié très tôt de l'instruction française la plus élitiste que l'île pouvait offrir, pendant que l'immense majorité des enfants réunionnais, créolophones et pauvres, en étaient exclus. C'est précisément Michel Debré qui, dans les années 1960, se battra personnellement pour obtenir de Paris la création d'un second lycée sur l'île — celui qui deviendra le lycée Roland-Garros, au Tampon — ouvrant enfin l'enseignement secondaire au-delà du petit cercle qui avait profité aux Vergès. Que le parti que Paul Vergès a créé, qualifié de « créolicide » ou de « déculturation » la généralisation à tous les enfants de la Réunion de l'instruction dont lui-même avait été un pur produit, voilà l'hypocrisie la plus difficile à pardonner dans ce dossier.
J'ajoute un argument que j'ai développé plus largement ailleurs, et qui vaut d'être rappelé ici : le créole lui-même, avant d'être « menacé » par le français, fut une langue conquérante. Le linguiste Claude Hagège a forgé pour cela le concept de glottophagie — la manière dont une langue dominante en dévore d'autres, plus faibles. Le premier glottophage de l'île, ce ne fut pas le français : ce fut le créole, qui a réduit au silence, en quelques générations, le tamoul, le télougou, le peuhl, le malgache dans ses multiples variantes, le gujarati, le cantonais, le hakka, le malais, le comorien — la mosaïque linguistique vertigineuse léguée par l'esclavage et l'engagisme. Prétendre aujourd'hui que le créole serait victime d'un processus inédit relève d'une amnésie linguistique : il est né dans la contrainte, s'est imposé par nécessité, et a simultanément étouffé tout ce qui l'entourait — exactement comme le français l'a fait, avant lui, du breton, de l'occitan, du corse ou du basque. On ne peut exiger de la langue dominante de ne pas faire ce que la langue dominée a elle-même accompli hier. Cela ne retire rien à la valeur du créole ; cela devrait simplement désarmer, une fois pour toutes, le procès fait au français comme s'il était le seul et unique instrument de domination linguistique dans l'histoire de cette île.
Ceci dit, l'honnêteté m'oblige à une seconde nuance, plus grave, qui ne disculpe pas le PCR mais complique le tableau. Sous l'ère Debré, entre 1962 et 1984, plus de deux mille enfants réunionnais — orphelins, enfants abandonnés ou retirés à leur famille, 2 015 très exactement selon la commission d'experts présidée par le sociologue Philippe Vitale — ont bien été transférés vers des départements dépeuplés de la métropole, dont la Creuse, dans le cadre d'une politique migratoire organisée par le BUMIDOM. Les témoignages établissent qu'on y interdisait aux enfants de parler créole, qu'on leur mentait sur un retour promis. Mais ce n'était pas comme on le dit, de la cruauté. C'était la seule façon d'intégrer ces enfants perdus dans une métropole froide. Mais que fallait-il donc faire de ces enfants? Les laisser à la Réunion, abandonnés sur le chemin?
J'ai aussi montré, en reconstituant l'histoire méconnue de l'Apeca et de l'APEP — ces deux foyers réunionnais de placement d'enfants antérieurs à l'affaire de la Creuse — que la violence institutionnelle faite aux enfants pauvres de l'île plonge ses racines bien avant Debré, dans l'héritage même de l'esclavage et dans une tradition disciplinaire qui s'est transmise de génération en génération jusque dans les familles elles-mêmes. Réduire ce système à la seule volonté d'un homme d'État, aussi contestable fût-il sur ce dossier précis, revient à occulter une responsabilité réunionnaise beaucoup plus ancienne et beaucoup plus large.
La démographie, un aveu tardif ou une cohérence retrouvée ?
Le même sujet de la démographie occupe, on l'a vu, l'essentiel du discours de 2011. Vergès y développe, chiffres à l'appui, l'idée que la transition démographique est la plus grande révolution de l'histoire humaine. Le contraste reste frappant avec les années où le PCR dénonçait, en des termes très durs, une politique migratoire taxée de « créolicide ». Françoise Vergès va oser écrire : "Le ventre des femmes" dans lequel elle dit que dans les années 1960-1970, l’État français encourage l’avortement et la contraception dans les départements d’outre-mer alors même qu’il les interdit et les criminalise en France métropolitaine. Ce n'est pas exactement comme cela que cela s'est passé. Michel Debré à conduit une politique de dénatalité avec la même crainte que celle exprimée par Paul Vergès. Il faut imaginer une société où les femmes les plus pauvres avaient jusqu'à 14 enfants avec des pères souvent differents subissant parfois des viols.
Paul Vergès et sa conception de la République
L'ordonnance du 15 octobre 1960, qui permit d'exiler treize agents publics réunionnais sur simple soupçon d'opinions communistes,
J'ai retracé cette histoire en détail à partir du témoignage d'enfance de Claude Rousse lui-même, fils de l'historien Eugène Rousse, qui avait conduit sa famille voir partir les exilés sur le tarmac de Gillot en 1961. Ce fut une injustice réelle : douze ans de luttes furent nécessaires pour que l'Assemblée nationale abroge le texte à l'unanimité en 1972, Aimé Césaire dénonçant à la tribune une législation d'exception héritée de la guerre d'Algérie. Mais comprendre le monde vu de Matignon à l'automne 1960 — une guerre d'Algérie qui embrase tout, un État qui craint la contagion insurrectionnelle dans les vieilles colonies — n'est pas absoudre Michel Debré : c'est refuser la paresse du jugement à laquelle le seul récit victimaire invite trop souvent.
L'écologie, une cohérence, enfin
Sur un point, en revanche, aucune réserve : sa prise de conscience écologique est sincère et précoce. Le discours de 2011 cite d'ailleurs explicitement mon vieux maitre Michel Serres et son avertissement sur un défi comparable, pour notre survie, à celui de la révolution néolithique. J'ai toujours pensé que Michel Serres — comme son ami René Girard — n'a pas reçu en France la reconnaissance que méritait la profondeur de sa pensée, trop souvent cantonné au rang de vulgarisateur brillant plutôt que salué comme le philosophe des sciences majeur qu'il était. Que Paul Vergès l'ait cité dès 2011 dit quelque chose de la justesse de son intuition sur ce terrain-là. Quand il parle d'autonomie énergétique — non d'autonomie politique —, il a raison. La Réunion, aujourd'hui totalement dépendante des importations d'hydrocarbures, pourrait faire infiniment mieux.
Vergès et Debré, un miroir inattendu
À force d'écouter ce discours et de vérifier ce qui l'entoure, je persiste dans la conclusion que je défends ailleurs sur ce blog : je ne vois pas tant de différence entre Paul Vergès et Michel Debré dans l'ambition portée pour la Réunion, si ce n'est dans la méthode et dans l'origine. Michel Debré lui-même mérite d'être compris au-delà de la caricature du jacobin froid : il est l'héritier d'une famille juive alsacienne, celle du rabbin Simon Debré qui, en 1870, choisit de quitter l'Alsace annexée plutôt que de cesser d'être français — un geste fondateur d'une dynastie pour qui la France n'est pas un hasard de naissance mais un acte de volonté. Fait prisonnier en 1940, évadé, marqué à vie par l'effondrement de la France, il entre en résistance en 1943 après avoir d'abord, comme une grande partie de sa génération, servi l'État de Vichy. Cette biographie ne l'absout pas de ses fautes réunionnaises — l'ordonnance de 1960, la politique migratoire des enfants placés — mais elle interdit d'en faire un pur bourreau sans profondeur ni contradictions, à l'image, précisément, de ce que je reproche au récit que le PCR a longtemps construit sur lui.
En somme
J'ai eu beaucoup de plaisir à écouter ce discours, et plus encore à le vérifier phrase après phrase, en le confrontant à tout ce que j'ai déjà pu écrire sur cette histoire. Le Paul Vergès du Sénat, je le suis sans réserve : sur la démographie mondiale, sur le climat, sur Michel Serres, sur l'hommage à Schœlcher. C'est dommage qu'il n'ait pas toujours été le même, une fois rentré à la Réunion. Ma philosophie de l'histoire est ici hégélienne : le progrès avance souvent comme un rouleau compresseur, à travers des conflits, des affrontements, des douleurs, et les acteurs eux-mêmes sont des figures mêlées, ni anges ni démons. Michel Debré n'était pas Judas ; Paul Vergès n'était pas le messie. Mais sur le seul dossier de la langue et de l'école — celui qui a permis à ses propres enfants d'élite d'accéder au savoir pendant que son parti dénonçait ce même savoir offert à tous comme une aliénation —
Sources principales : compte rendu intégral de la séance du Sénat du 1er octobre 2011 (senat.fr) ; biographies de Gaston Monnerville et de Paul Vergès (senat.fr) ; Maitron, notices « Raymond Vergès » et « Paul Vergès » ; base de données des députés de l'Assemblée nationale, notice Raymond Vergès ; Wikipédia, articles « Famille Vergès », « Paul Vergès », « Françoise Vergès » (citant le linguiste Robert Chaudenson), « Lycée Leconte-de-Lisle » et « Enfants de la Creuse » ; DOAJ/HAL, étude universitaire sur le lycée Leconte-de-Lisle et l'école coloniale réunionnaise ; Zinfos974, « Paul Vergès, un homme qui aura marqué l'Histoire de la Réunion » et « Scandale à la Région » ; Cimetières de France et d'ailleurs, notice Jacques Vergès ; Imazpress, sur l'affaire Gironcel/Sidélec (2025-2026) ; ainsi que mes propres articles publiés sur ce blog : « Paul Vergès, Michel Debré : Les Rémus et Romulus fondateurs de la Réunion », « Créole, français : la querelle qui a la mémoire courte », « L'ordonnance "Debré" de 1960 », « Michel Debré, ou l'honnêteté jusqu'à la rigidité », « Kervéguen, le nom effacé d'un empire colonial réunionnais », et « L'APEP et l'APECA : mémoire des enfants placés de La Réunion ».
Merci à Claude Rousse pour l'envoi de l'enregistrement qui est à l'origine de cet article.
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