Par Didier Buffet

Vingt-deux ans après les promesses de Paul Vergès, audit économique, énergétique, alimentaire, budgétaire et politique d’une île demeurée dépendante

En 2017, quelques mois après la mort de Paul Vergès, survenue le 12 novembre 2016, j’ai redécouvert ses discours sur l’avenir de La Réunion. J’ai été séduit. Il reliait démographie, énergie, transports et responsabilité envers les générations futures. Il décrivait l’île comme une « planète en réduction » et annonçait l’autonomie énergétique en 2025.

En 2026, mon admiration s’est transformée en exigence de comptes. La population dépasse 900 000 habitants. L’île importe l’essentiel de ce qu’elle consomme, ne nourrit qu’une partie de sa population et roule massivement en voiture. Le tram-train n’a jamais été construit. La Nouvelle Route du Littoral est partiellement ouverte, inachevée et extraordinairement coûteuse. Élue en 2021, Huguette Bello a rétabli le train dans le discours et multiplié les mesures sociales, sans renverser la structure économique.

Paul Vergès n’a donc pas « rien fait ». Des institutions et une culture de la transition lui doivent beaucoup. Mais si l’on juge les résultats promis — indépendance énergétique, changement des mobilités, réduction de la dépendance extérieure — l’échec est patent.

Ce bilan est une comptabilité : qu’avait-on promis, qu’a-t-on produit, qui a payé et qui peut réellement décider ?

1. Le diagnostic de Paul Vergès était puissant — et largement juste

Dans son entretien de 2004, Paul Vergès partait de la démographie. La Réunion comptait environ 240 000 habitants en 1946 et plus de 750 000 au début des années 2000. Il projetait un million d’habitants en 2025. La prévision était trop haute : l’Insee estime la population à environ 911 000 habitants au 1er janvier 2026. Mais la tendance qu’il décrivait était indiscutable : en quatre-vingts ans, la population a presque quadruplé sur un territoire montagneux de 2 512 kilomètres carrés, dont une grande partie est difficilement urbanisable. 1

Cette densification amplifie tout : besoins en logements, réseaux, eau, électricité, nourriture, emplois, routes et services publics. Elle rend l’étalement urbain plus coûteux, la congestion plus forte et le foncier agricole plus vulnérable. Vergès avait donc raison de dire que la démographie modifiait l’échelle de chaque problème.

Son second diagnostic portait sur l’énergie. Une île tropicale dispose de soleil, de vent, d’eau, de biomasse et d’énergie marine potentielle ; pourtant elle avait bâti son niveau de vie sur l’importation d’énergies fossiles. L’objectif régional était alors de produire toute l’électricité à partir de ressources renouvelables en 2025, avec une ambition plus large d’autonomie énergétique.

Son troisième diagnostic concernait les mentalités. Le développement durable, disait-il en substance, ne consiste pas à vivre moins bien, mais à ne pas gaspiller. Là encore, l’idée reste moderne : une transition ne se résume pas à remplacer une molécule importée par une autre. Elle suppose de diminuer les besoins, de rapprocher habitat et emploi, d’organiser des transports collectifs fiables et de produire davantage localement.

Le problème n’est donc pas la pertinence intellectuelle de la vision. Le problème est l’écart entre la hauteur du discours et la mécanique de pouvoir mise en place pour le réaliser.

2. Paul Vergès : autonomiste, puis républicain en 1981.

Pour comprendre cet écart, il faut regarder son parcours sans légende noire ni légende dorée.

Le Parti communiste réunionnais, fondé par Paul Vergès en 1959, a longtemps revendiqué l’autonomie. Cette ligne contestait le fonctionnement de la départementalisation et réclamait une capacité de décision locale beaucoup plus forte. Elle s’inscrivait dans l’univers communiste et anticolonial de l’époque. Le PCR entretenait des relations avec le monde socialiste et ses références idéologiques se trouvaient clairement à l’extrême gauche dans une mouvance quasi révolutionnaire.

Il fut député, maire, député européen, sénateur et président de région dans les institutions de la République. Son père, Raymond Vergès, avait lui-même participé, avec Léon de Lépervanche, au processus ayant conduit à la départementalisation de 1946. La famille Vergès concentre ainsi une contradiction très réunionnaise : contester l’assimilation tout en utilisant intensément les institutions françaises. C'est l'apanage des "gros blancs" de la Réunion depuis toujours malheureusement, profiter de la France sans pour autant accepter de la servir comme le ferait n'importe quel autre département français. Rappelons toutefois pour être juste que l’homme s’était engagé dans les Forces françaises libres pendant la guerre. Il faut tenir compte de l'immense complexité de Paul Vergès capable des plus grandes contradictions tout comme son frère Jacques.

Le tournant de 1981 est, lui, bien documenté. Avec l’arrivée de François Mitterrand, la fin de certaines discriminations politiques et la décentralisation, le PCR abandonne progressivement le mot d’ordre d’autonomie au profit d’une formule d’« intégration sans assimilation ». 2

On peut y voir une adaptation réaliste : la population réunionnaise voulait l’égalité sociale et restait attachée à la République. On peut aussi y voir une conversion à l’exercice du pouvoir et aux ressources qu’il procure. Les deux interprétations ne s’excluent pas. Une correction factuelle demeure cependant nécessaire : Paul Vergès n’a pas attendu 1981 pour « accéder au pouvoir ». Il était maire du Port depuis 1971 et député européen depuis 1979. La décentralisation a plutôt élargi les lieux, les compétences et les budgets dans lesquels son mouvement pouvait gouverner. Il devient enfin président du conseil régional en 1998.

C’est précisément parce qu’il a gouverné qu’il doit être jugé sur les résultats, et non seulement sur la noblesse de ses alertes.

3. L’autonomie énergétique : réussite d’affichage, dépendance réelle

Le chiffre le plus spectaculaire du bilan énergétique 2024 est connu : 92,4 % de l’électricité produite à La Réunion est qualifiée de renouvelable. À première vue, l’objectif de Vergès semble presque atteint. 3

Mais ce taux ne mesure ni l’autonomie ni l’indépendance. Il mesure la part renouvelable du seul mix électrique. Or l’électricité n’est qu’une partie de l’énergie consommée : les transports routiers, l’aviation, les engins et une partie des activités économiques utilisent encore des carburants importés. L’Observatoire Énergie Réunion calcule ainsi un taux de dépendance énergétique de 88,7 %. 4

Même l’électricité dite renouvelable dépend désormais largement de matières importées. Le biodiesel, principalement produit à partir de colza dans l’Hexagone, a fourni 37,9 % de la production électrique en 2024. Les granulés de bois importés en ont fourni 23,2 % ; 547 290 tonnes sont venues notamment d’Australie, du Vietnam, de Malaisie et des États-Unis. 5 6

Il y a donc eu décarbonation comptable de la production électrique, mais pas souveraineté énergétique. On a en partie remplacé le charbon importé par de la biomasse importée. Le risque climatique peut diminuer selon les filières et leur bilan complet ; le risque logistique, géopolitique et commercial, lui, demeure. Un cargo bloqué, une hausse du fret, une crise internationale ou une mauvaise récolte lointaine peuvent toujours renchérir l’énergie réunionnaise.

La consommation primaire atteint environ 1 485 kilotonnes équivalent pétrole, dont quelque 699 pour les transports. Elle reste supérieure à celle de 2000. 7 Autrement dit, l’île a modifié la composition de son électricité sans transformer suffisamment son système de déplacement ni réduire assez ses besoins.

Le verdict comptable est simple : l’objectif d’autonomie énergétique en 2025 n’a pas été atteint. L’héritage de Vergès n’est pas nul — solaire, bagasse, hydroélectricité, planification, sensibilisation — mais il est très inférieur à la promesse.

4. La crise de l’essence de 2026 : le test de vérité

La flambée des carburants d’avril 2026 a rendu cette dépendance visible à tous. Le prix administré du super est passé de 1,54 euro à 1,96 euro le litre, soit +27,3 % ; le gazole, de 1,25 euro à 1,77 euro, soit +41,6 %. La préfecture a directement relié cette hausse au contexte international. 8

L’île ne manquait pas matériellement de carburant : un pétrolier de 40 000 tonnes en provenance de Singapour était attendu. Mais la peur de la pénurie a provoqué des files d’attente. Cette panique était économiquement rationnelle à l’échelle des ménages : quand la voiture est indispensable pour travailler, déposer les enfants ou accéder aux services, l’incertitude sur le carburant devient une menace immédiate.

La crise a ainsi révélé trois dépendances emboîtées : dépendance au pétrole importé, dépendance à une chaîne maritime longue et dépendance à la voiture individuelle. Une politique énergétique qui verdit les centrales sans offrir une alternative massive à l’automobile traite le bilan carbone, mais pas la vulnérabilité sociale.

5. Toute l’île roule : l’échec majeur des transports

Au 1er janvier 2024, le parc comptait environ 429 480 voitures particulières. En 2021, 83 % des déplacements domicile-travail se faisaient en voiture ; le nombre d’automobilistes augmente d’environ 3 200 par an et les embouteillages quotidiens peuvent atteindre 30 kilomètres. 9

Paul Vergès avait engagé un tram-train d’environ 40 kilomètres entre Sainte-Marie et Saint-Paul. Le projet devait relier les principales zones urbaines du nord et de l’ouest et amorcer un réseau structurant. Élu en 2010, Didier Robert l’a abandonné au profit de la Nouvelle Route du Littoral.

L’annulation du tram-train n’exonère toutefois pas Vergès de toute responsabilité. Un projet de cette ampleur doit survivre à une alternance. Il faut verrouiller son financement, son acceptabilité, ses emprises, son calendrier et sa coalition politique. Vergès avait donné une direction ; il n’avait pas rendu le projet irréversible.

Depuis, chaque année sans rail a renforcé le système automobile : achat de véhicules, logements éloignés, zones commerciales périphériques, routes et habitudes. C’est une dépendance de sentier. Plus on attend, plus la transition coûte cher.

6. La Nouvelle Route du Littoral : sécurité réelle, démesure financière

L’ancienne route du littoral était dangereuse. Entre 1976 et 2014, les chutes de pierres y ont causé au moins 22 morts. Construire une liaison plus sûre entre l’ouest et le nord répondait donc à un besoin public incontestable.

Mais le projet choisi est devenu un cas d’école. Sur 12,6 kilomètres prévus, environ 9,2 ont été ouverts à la circulation en 2022-2023. Le coût annoncé en 2010 était de 1,66 milliard d’euros ; l’estimation atteint désormais environ 2,5 milliards, soit près de 200 millions d’euros le kilomètre, avec un achèvement envisagé autour de 2030. La Région avait déjà dépensé environ 1,6 milliard en 2024, tandis que les entreprises réclamaient jusqu’à 971 millions dans différents contentieux. 10

Le dossier de 2026 chiffre la seconde phase à 846 millions d’euros. Il relève aussi au moins deux millions de tonnes équivalent CO₂ supplémentaires pour le projet modifié et constate les contraintes physiques qui empêchent d’accueillir simultanément, sur tout le viaduc, deux fois deux voies automobiles, un transport collectif dans les deux sens et une piste cyclable complète. 11

Quels résultats ? Une partie du trajet est sécurisée et plus fluide hors congestion. Mais l’ouvrage ne réduit pas la dépendance automobile ; il augmente la capacité routière et déplace les bouchons vers ses extrémités. Son coût d’opportunité est immense : chaque milliard immobilisé manque au rail, aux transports en commun, à la rénovation énergétique ou à l’agriculture.

La NRL n’est donc ni « inutile » ni un succès. C’est une infrastructure de sécurité transformée en choix de société automobile, construite à un prix qui a rétréci la liberté budgétaire des mandats suivants.

7. Huguette Bello depuis 2021 : correction sociale, transformation différée

Huguette Bello a hérité de la NRL inachevée et de ses contrats. Elle ne pouvait ni effacer les dépenses engagées ni abandonner un viaduc déjà construit. Son exécutif a relancé l’idée du rail avec le projet Réunion Express, choisi comme option préférée à l’issue d’une consultation. Les premières phases sont évaluées à environ 2,2 milliards d’euros, auxquels s’ajouteraient 800 millions pour les rabattements, avec une mise en service envisagée vers 2035. C’est un retour stratégique important, mais en 2026 le train reste un projet, non un service.

La majorité Bello a aussi développé la gratuité du Car Jaune pour plusieurs publics prioritaires, la cantine à un euro et des aides au pouvoir d’achat. Elles sont utiles dans une île où plus d’un habitant sur trois vit sous le seuil de pauvreté. Mais les qualifier simplement de « progrès » masque deux questions : qui paie et quel changement structurel produisent-elles ?

En 2024, les compensations liées à la gratuité du Car Jaune ont coûté 1,41 million d’euros, plus du double de la prévision. Entre 2014 et 2024, 220 millions d’euros ont été versés aux délégataires, soit 15,3 % de plus qu’initialement prévu. La Chambre régionale des comptes critique surtout la difficulté à mesurer le coût et l’insuffisance du contrôle. La Région répond que la majeure partie de la période auditée relève de l’ancienne délégation et qu’elle achète désormais elle-même les véhicules afin de maîtriser la dépense. 12

La formule honnête est la suivante : la gratuité est gratuite au guichet, jamais dans les comptes. Elle est payée par le budget régional, alimenté par de la fiscalité locale ou affectée, des transferts nationaux, des fonds européens selon les programmes et éventuellement la dette. Sans compte analytique par mesure, on ne peut affirmer que chaque euro vient de l’Hexagone. Ce n’est pas un cadeau personnel de la présidente, mais une redistribution d’argent public.

Le jugement sur Bello doit donc être double. Elle a protégé du pouvoir d’achat et remis les transports collectifs dans le débat. Mais elle n’a pas encore modifié les indicateurs fondamentaux : pas de train en service, toujours plus de voitures, dépendance énergétique proche de 89 %, déficit commercial massif et pauvreté persistante. Elle gère mieux certains effets de la dépendance ; elle ne l’a pas encore brisée.

8. PEC : quand une aide nationale devient une dépendance municipale

Les parcours emploi compétences illustrent encore plus clairement la confusion entre politique locale et financement national. Le PEC est un contrat aidé destiné aux personnes éloignées de l’emploi. L’État subventionne une partie de la rémunération ; la collectivité ou l’association employeuse supporte le reste et doit organiser accompagnement et formation. Ce n’est donc ni un emploi entièrement payé par la mairie, ni toujours un emploi entièrement payé par Paris.

La Réunion bénéficie d’un traitement exceptionnel. La préfecture indique que l’île reçoit près de 20 % de l’enveloppe nationale des PEC. En 2024, 10 976 contrats ont été prescrits, dont environ 60 % dans les collectivités. Le stock atteignait 9 100 bénéficiaires en fin d’année. Pour 2025, l’État a annoncé 10 000 PEC : 77 % destinés aux collectivités et 23 % aux associations. Sept cents « emplois verts » étaient cofinancés par l’État et la Région. 13 14

Pour 2026, l’enveloppe annoncée serait ramenée de 10 000 à 4 000 contrats, dont seulement 800 pour les communes. Les maires ont protesté. La baisse menace des personnes fragiles et des services utiles, mais révèle aussi que des communes ont intégré à leur fonctionnement des emplois temporaires dépendant chaque année d’une décision nationale. 15

Un PEC peut remettre un chômeur en activité ou renforcer un service utile ; il ne faut ni mépriser ses bénéficiaires ni l’assimiler automatiquement au clientélisme. Mais sans qualification ni débouché durable, il devient une gestion sociale du chômage. Et si les élus ne peuvent maintenir leurs services sans l’enveloppe de l’État, le mot d’autonomie sonne creux.

La séquence 2024-2026 doit être décrite précisément : les entrées en PEC n’avaient pas baissé en 2024 — 11 388, contre 11 264 en 2023 — mais la chute annoncée pour 2026 est brutale. Ce n’est pas la preuve d’une diminution continue ; c’est la preuve d’une dépendance exposée à un coup de rabot parisien.

9. Qui paie La Réunion ? L’audit des transferts

Dire que « les Français paient tout » exprime une dépendance, mais reste comptablement imprécis. Les Réunionnais sont contribuables français : ils acquittent TVA, impôt sur le revenu lorsqu’ils y sont assujettis, taxes locales et octroi de mer incorporé aux prix. Les budgets locaux ont des recettes propres ou affectées ; l’Europe cofinance certains projets et la dette reporte la facture.

En revanche, le poids de la solidarité nationale est considérable. Les transferts publics de l’État vers l’île — salaires des agents publics, retraites, prestations, santé, éducation, dotations et aides — sont estimés autour de 7,1 milliards d’euros par an. 16 La dotation globale de fonctionnement versée aux collectivités réunionnaises a atteint 505 millions d’euros en 2025, en hausse de 12 millions. Elle représente en moyenne 12 % des recettes de fonctionnement des communes et intercommunalités, et 20 % de celles du Département. 17

Ces flux ne sont pas des cadeaux faits à une population étrangère : La Réunion est française et la péréquation relève de l’égalité républicaine. Mais on ne peut appeler « autonomie » une économie dont la consommation, l’emploi public, la protection sociale et une partie de l’investissement reposent sur Paris ou Bruxelles.

La bonne conclusion est celle-ci : La Réunion est politiquement intégrée, socialement soutenue et économiquement dépendante. La dépense publique empêche l’effondrement et améliore la vie ; elle ne remplace pas une base productive.

10. Le grand livre du commerce extérieur : 6,7 milliards de déficit

En 2024, La Réunion a importé pour 7,137 milliards d’euros de marchandises et n’en a exporté que pour 413 millions. Le déficit commercial atteint donc 6,724 milliards d’euros. La France hexagonale fournit environ 60 % des importations, l’Asie environ 20 %. 18

Le rapprochement avec les 7,1 milliards de transferts publics est saisissant, mais il ne faut pas en faire une identité comptable : les périmètres diffèrent et les flux publics ne servent pas uniquement à payer des marchandises. Il montre toutefois le circuit général : revenus publics et sociaux soutiennent la demande ; cette demande alimente des importations ; le commerce, le fret, la distribution et l’immobilier captent une partie de la valeur ; la production exportatrice reste faible.

C’est ce que plusieurs observateurs appellent une économie de comptoir. Elle crée des emplois et assure un niveau de consommation très supérieur à celui des pays voisins, mais elle rend l’île vulnérable aux prix du fret, aux taux de change, aux crises géopolitiques et aux décisions budgétaires nationales.

11. L’autonomie alimentaire : progrès sectoriels, dépendance globale

La Réunion ne dispose pas d’un indicateur unique et incontestable d’autonomie alimentaire. Les taux varient selon les produits et selon que l’on mesure volume, valeur ou consommation apparente. En 2025, la production locale couvrait environ 64 % des besoins en fruits et légumes frais, deux points de plus en un an. 19

C’est un résultat réel, mais partiel. Les céréales, les huiles, une part importante des viandes, des produits laitiers, des aliments transformés et surtout les intrants agricoles restent importés. Une tomate réunionnaise produite avec engrais, semences, carburant, matériel ou emballage venus d’ailleurs n’est pas intégralement souveraine.

L’agriculture a produit environ 487 millions d’euros de biens en 2024, pour 278 millions de valeur ajoutée. La récolte de canne est tombée à 1,139 million de tonnes, près de 30 % sous la moyenne de la décennie, tandis que le volume de fruits et légumes reculait de 12 % cette année-là. 20 Le foncier rare, le vieillissement des exploitants, les aléas climatiques, les ravageurs, le coût des intrants et la concurrence des importations limitent la progression.

Le verdict est donc identique à celui de l’énergie : des filières locales solides existent, mais l’indépendance alimentaire n’est pas atteinte. L’objectif réaliste ne serait d’ailleurs pas l’autarcie, impossible et inefficace, mais une sécurité alimentaire accrue : davantage de calories et de protéines locales, des stocks stratégiques, des intrants moins vulnérables et des débouchés publics garantis.

12. Pauvreté, emploi et jeunesse : la facture humaine

Le dernier taux de pauvreté exhaustif disponible porte sur 2021 : 36 % de la population, environ 319 000 personnes, vivait sous le seuil métropolitain. Le décalage statistique doit être signalé ; il ne rend pas le chiffre moins accablant.

En 2024, le chômage au sens du Bureau international du travail atteignait environ 17 %, contre près de 7 % au niveau national. Le taux d’emploi des 15-64 ans n’était que de 52 %. Pour les jeunes, les indicateurs doivent être maniés avec prudence : le taux d’emploi des 15-29 ans avoisinait 33 % ; 13 % de l’ensemble des jeunes étaient chômeurs au sens du BIT et 11 % se trouvaient dans son halo. Rapporté aux seuls jeunes actifs, le chômage approche 28 %. 21

Ces chiffres expliquent l’utilité immédiate des PEC, des tarifs sociaux et de la gratuité des transports. Ils expliquent aussi leur limite. Une aide qui réduit une facture de bus soulage la pauvreté ; elle ne crée ni industrie exportatrice, ni exploitation agricole, ni réseau ferré, ni emploi qualifié pérenne.

13. Emploi public et sur-rémunération : protection, inégalité et dépendance

La fonction publique assure l’école, la santé, la sécurité et l’administration. Elle stabilise l’économie et attire des compétences. Mais son poids et son régime de rémunération ont des effets distributifs qu’il faut regarder sans tabou.

À La Réunion, la majoration indiciaire brute atteint environ 53,63 % pour une partie des fonctionnaires concernés. En 2021, le salaire net moyen du public était estimé à 2 970 euros, contre 2 130 euros dans le privé. La Cour des comptes et le Sénat ont souligné que ces écarts peuvent alimenter les prix, accentuer les inégalités entre insiders et outsiders et compliquer le recrutement du secteur privé. 22

Cela ne signifie pas que chaque agent est privilégié ni que supprimer brutalement la majoration enrichirait l’île : une baisse massive retirerait aussi du pouvoir d’achat et déstabiliserait l’économie. Mais un système financé nationalement qui solvabilise surtout les catégories déjà intégrées ne peut tenir lieu de politique de développement. Il protège une classe moyenne et supérieure publique ; il laisse à côté une masse de chômeurs, de travailleurs précaires et de jeunes dépendants des aides.

14. « Familialocratie » : quand le pouvoir se transmet par le nom et le réseau

J’emploie ici le mot familialocratie pour décrire non une conspiration unique, mais un mécanisme de reproduction. Dans une petite île, les carrières politiques se construisent souvent dans des réseaux municipaux, associatifs, économiques et partisans denses. Le nom, la clientèle, l’accès aux emplois, la maîtrise d’une commune et la désignation du successeur deviennent un capital transmissible.

La dynastie Vergès en est l’exemple le plus évident : Raymond, puis Paul, puis les fils de Paul, Laurent et Pierre, ont occupé des responsabilités électives ou partisanes. Laurent siégeait avec son père au conseil régional en 1983 avant sa mort en 1988 ; Pierre a exercé plusieurs mandats locaux et régionaux.

À Saint-André, Jean-Paul Virapoullé a dominé la vie politique pendant des décennies ; en 2026, ses fils Jean-Marie et Laurent se sont affrontés électoralement. Au Tampon, André Thien Ah Koon a cumulé plus de quarante années de vie politique ; après sa condamnation à l’inéligibilité en 2024, son fils Patrice lui a succédé. À Saint-Paul, Joseph Sinimalé et sa fille Sandra ont exercé des mandats et ont été condamnés ensemble en première instance en 2020 dans une affaire de favoritisme.

Le passage de Gilbert Annette à Érika Bareigts relève d’une autre catégorie. Érika Bareigts n’est pas sa fille : Gilbert Annette est présenté comme son mentor politique, celui auprès duquel elle a fait ses premiers pas. 23 Ce n’est pas une dynastie biologique, mais cela illustre une filiation de réseau et d’appareil.

Des héritiers perdent et de nouveaux partis émergent. Mais le coût d’entrée reste élevé et le jeu peut se fermer autour de ceux qui possèdent déjà appareil, notoriété ou accès à la ressource publique.

J’emploie « gros blanc » dans un sens sociologique, non racial : le membre d’une caste installée qui transforme une position politique, administrative ou économique en rente. Le terme reste polémique du fait de son histoire coloniale ; il nomme ici une fonction de domination, pas une couleur de peau.

La concentration économique et la reproduction politique doivent toutefois être distinguées. Les réseaux peuvent se croiser, mais l’un ne prouve pas l’autre. L’Autorité de la concurrence a imposé des cessions lors du rachat de Vindémia par GBH en raison de risques concurrentiels dans plusieurs zones. 24

Le soupçon de compinage n’est pas seulement rhétorique. En 2024, le tribunal administratif a condamné la Région pour des recrutements irréguliers intervenus après les élections de 2021 et 2022 ; des profils proches de la majorité avaient été avantagés et dix-huit agents évincés ont été indemnisés. Le tribunal n’a toutefois pas formellement retenu le favoritisme familial ou politique, même s’il a transmis le jugement au parquet. 25 Cette nuance est essentielle : une démocratie sérieuse s’appuie sur les décisions de justice, pas sur la rumeur.

15. Bilan comptable : promesses, résultats, payeurs

Poste Promesse ou politique Résultat disponible en 2026 Qui paie principalement ? Verdict
Énergie Autonomie en 2025 92,4 % d’électricité renouvelable, mais 88,7 % de dépendance énergétique ; biomasse largement importée Usagers, entreprises, État, Région, fonds européens Décarbonation réelle, autonomie manquée
Transport Tram-train et sortie du tout-voiture Tram-train annulé ; 83 % des actifs en voiture ; rail repoussé vers 2035 Région, État, UE, usagers et contribuables futurs Échec structurel
NRL Sécuriser la liaison nord-ouest Partie ouverte, chantier inachevé ; environ 2,5 milliards d’euros estimés Région, État et UE selon les tranches, dette et budget futurs Sécurité améliorée, coût et choix modal contestables
Car Jaune Mobilité sociale et attractive Gratuité utile mais coût mal anticipé ; contrôle financier critiqué Budget régional et ressources publiques qui l’alimentent Soulagement social, faible bascule modale
PEC Insertion des personnes éloignées de l’emploi 10 976 prescriptions en 2024 ; 10 000 en 2025 ; 4 000 annoncées en 2026 État pour la subvention, employeurs publics/associatifs pour le solde ; cofinancement régional sur certains contrats Utilité immédiate, dépendance et pérennisation insuffisante
Alimentation Souveraineté accrue 64 % des fruits et légumes frais, mais forte dépendance globale et aux intrants Agriculteurs, consommateurs, État, UE, collectivités Progrès sectoriel, autonomie absente
Commerce extérieur Réduire la dépendance 7,137 Md€ d’importations, 0,413 Md€ d’exportations Demande privée et publique, soutenue par les transferts Déficit structurel de 6,724 Md€
Cohésion sociale Rattrapage républicain 36 % de pauvreté, chômage autour de 17 %, jeunesse très fragile Solidarité nationale, collectivités, UE, ménages Protection forte, convergence inachevée

Conclusion — La grandeur du diagnostic n’excuse plus la faiblesse du résultat

Je comprends pourquoi Paul Vergès m’a séduit en 2017. Il voyait loin et reliait démographie, énergie, climat et responsabilité morale.

Mais en 2026, le temps de l’admiration sans inventaire est terminé.

La Réunion n’est indépendante ni pour son énergie ni pour son alimentation. Elle dépend des flux maritimes, importe plus de dix-sept fois ce qu’elle exporte en marchandises et soutient une grande partie de sa demande par la dépense publique. Une large part du combustible « renouvelable » arrive par bateau. Le rail a été annulé puis ressuscité sous forme d’étude. La NRL a sécurisé une liaison, mais son coût approche 2,5 milliards d’euros et elle consolide le modèle routier.

Huguette Bello n’est pas responsable de tout cet héritage. Elle a réintroduit le rail et développé des tarifs sociaux. Mais ses « gratuités » sont des redistributions financées par l’argent public. Jusqu’ici, elles atténuent la pauvreté plus qu’elles ne réduisent la dépendance.

Les PEC résument le paradoxe : quand Paris réduit l’enveloppe, les maires protestent parce que leur équilibre social et administratif est menacé. Colère légitime, mais aussi aveu d’une dépendance budgétaire.

La familialocratie aggrave cette impuissance lorsque le nom, l’appareil municipal, les emplois, les marchés et les associations ferment le jeu. Les Vergès, Virapoullé, Thien Ah Koon, Sinimalé et la filiation politique Annette-Bareigts ne sont pas identiques ; ensemble, ils illustrent néanmoins la faible circulation du pouvoir.

Paul Vergès n’a donc pas « rien fait » : il a placé le climat et l’autonomie énergétique au centre du débat, soutenu le solaire, la biomasse, l’hydraulique et le tram-train. Une partie de la transformation électrique vient de ce travail.

Mais rien de décisif n’a été accompli à l’échelle de la promesse. L’appareil productif reste dépendant, la mobilité n’a pas basculé et la stratégie n’a pas résisté à l’alternance. Le PCR s’est installé dans le système de pouvoir et de transferts qu’il dénonçait sans construire l’autonomie annoncée.

Je ne retire pas à Paul Vergès sa hauteur de vue. Je retire mon crédit à la promesse non exécutée. Le « laboratoire du monde » est resté celui des discours, des subventions, des projets interrompus et des dépendances réorganisées.

L'ECHEC

La conclusion sans concession tient en une phrase : La Réunion de 2026 vit mieux grâce à la République qu’elle ne vivrait sans elle, mais elle n’a pas utilisé quatre-vingts ans de solidarité nationale et vingt-cinq ans de discours sur le développement durable pour bâtir une autonomie productive à la hauteur des sommes reçues et des ambitions proclamées.

Notes et sources

  1. Insee, bilan démographique 2025
  2. Le Monde, 5 janvier 2025
  3. Observatoire Énergie Réunion, chiffres clés 2024
  4. OER, taux de dépendance énergétique
  5. OER, biodiesel
  6. OER, pellets
  7. OER, consommation d’énergie primaire
  8. Préfecture de La Réunion, prix d’avril 2026
  9. Le Monde, 5 septembre 2025
  10. Le Monde, 18 septembre 2024
  11. IGEDD, avis de mai 2026
  12. Linfo, synthèse du rapport de la CRC, 3 septembre 2026
  13. Préfecture, PEC 2025
  14. Insee, emploi salarié 2024
  15. Réunion la 1ère, annonce et mobilisation des maires
  16. Le Monde, « une économie de comptoir », 6 janvier 2025
  17. Préfecture, DGF 2025
  18. Insee, commerce extérieur 2024
  19. Préfecture, feuille de route de souveraineté alimentaire, avril 2026
  20. Insee, agriculture 2024
  21. Insee, marché du travail 2024
  22. Sénat, rapport de mai 2026
  23. Linfo, 2016
  24. Autorité de la concurrence, 2020
  25. Le Monde, 25 mars 2024