Près de soixante ans après les premiers départs de mineurs réunionnais vers l’Hexagone, l’histoire s’est progressivement transformée en mémoire accusatoire. À écouter certains discours contemporains, tout semblerait simple : un État français tout-puissant aurait délibérément arraché des milliers d’enfants à leurs familles pour repeupler les campagnes françaises, tandis que La Réunion aurait été la victime passive d’une politique pensée à Paris. Les archives racontent une histoire autrement plus complexe. Elles n’effacent ni les souffrances ni les échecs. Elles obligent en revanche à regarder la situation réelle de l’île, les responsabilités de son administration, de ses responsables politiques et de ses classes dirigeantes, le rôle des familles elles-mêmes et la diversité des destins de ces enfants. Elles imposent surtout de distinguer une politique sociale discutable, parfois mal exécutée, d’une entreprise criminelle préméditée.
Il existe des histoires que la mémoire finit par simplifier au point de les rendre presque méconnaissables. Celle que l’on appelle désormais « l’affaire des Enfants de la Creuse » appartient, à mes yeux, à cette catégorie. Je ne conteste ni la douleur de ceux qui ont souffert, ni les maltraitances subies par certains enfants, ni les défaillances parfois graves de l’administration. Je ne conteste pas davantage le droit de ceux qui furent séparés de leur île et de leur famille à rechercher leurs origines, à comprendre leur parcours et à demander que leurs souffrances soient reconnues. Une société digne de ce nom doit entendre ces voix.
Ce que je conteste, en revanche, c’est le passage insensible de cette histoire complexe à un récit quasiment judiciaire dans lequel la France serait devenue l’unique accusée. Les mots de « rafle », de « vol », d’« enlèvement » et surtout de « déportation » sont désormais employés avec une facilité qui devrait inquiéter tous ceux qui accordent encore un sens précis aux mots. Le rapport de la commission historique constituée par l’État en 2016 et remis en 2018 est pourtant particulièrement explicite : après étude des dossiers, ses auteurs estiment que ni en droit ni dans les faits cette transplantation de mineurs ne peut être assimilée à une « déportation » au sens historique et juridique habituel. Ils reconnaissent des abus, des placements défaillants et des mauvais traitements, mais n’y voient pas la manifestation d’une volonté générale d’asservissement ou de persécution des enfants réunionnais.¹
Cette distinction est fondamentale. Une politique publique peut être mal conçue dans certaines de ses dimensions, appliquée avec empirisme, connaître des échecs dramatiques et provoquer des souffrances sans avoir été pensée pour nuire. L’histoire n’est pas un tribunal où l’intention serait automatiquement déduite des conséquences. Si l’on veut comprendre ce qui s’est passé à La Réunion entre les années 1960 et le début des années 1980, il faut commencer par abandonner notre confortable regard de 2026 et essayer de regarder l’île telle qu’elle était réellement en 1960.
Une île au bord de l’asphyxie sociale
Lorsque La Réunion devient département français en 1946, elle ne devient pas instantanément un morceau d’Hexagone posé dans l’océan Indien. La départementalisation est juridique bien avant d’être sociale. L’Insee rappelle qu’en 1946 l’une des préoccupations essentielles est encore de lutter contre la famine. Les habitants disposent alors de quantités extrêmement faibles de viande et de poisson, l’économie est massivement agricole, les prestations sociales arrivent lentement et il faut attendre 1955 pour qu’un système complet de sécurité sociale soit installé, avec des prestations qui demeurent inférieures à celles de la métropole.²
Dans le même temps, la situation démographique devient extraordinairement difficile à absorber. En 1952, le taux de natalité atteint 51 naissances pour 1 000 habitants, contre environ 19 en métropole. La mortalité recule rapidement grâce aux progrès sanitaires, ce qui constitue évidemment une immense victoire humaine, mais provoque mécaniquement une croissance spectaculaire de la population. Le rapport de l’IGAS de 2002 rappelle que La Réunion passe de 275 000 habitants en 1954 à 350 000 en 1961, puis dépasse 480 000 habitants en 1973. Les pouvoirs publics se trouvent confrontés simultanément à une fécondité très élevée, à un chômage important, à l’insalubrité, à l’illettrisme et à une économie incapable de créer suffisamment d’emplois pour les générations qui arrivent à l’âge adulte.³
Il faut mesurer ce que cela signifie. Entre 1954 et 1967, le nombre d’emplois recensés ne passe que d’environ 80 000 à 94 000 alors que la population augmente à une vitesse considérable. La métropole des Trente Glorieuses, au contraire, manque de main-d’œuvre dans de nombreux secteurs et certaines régions rurales connaissent un exode démographique prononcé. Dans ce contexte, l’émigration réunionnaise n’apparaît nullement aux décideurs de l’époque comme une monstruosité : elle est considérée comme l’un des instruments susceptibles de desserrer la pression économique et d'offrir des perspectives à une population jeune qui en manque cruellement. Le BUMIDOM organisera ainsi le départ de dizaines de milliers de Réunionnais adultes et jeunes adultes. La migration des mineurs de l’aide sociale à l’enfance ne représente qu’une petite partie de cet ensemble.⁴
La commission historique de 2018 apporte ici une précision qui devrait, à elle seule, mettre fin à une légende : Michel Debré n’a pas inventé le principe de cette migration. L’idée d’une émigration organisée apparaît avant son élection comme député de La Réunion en mai 1963. La commission écrit expressément que l’affirmation selon laquelle l’ancien premier ministre aurait imaginé puis mis en œuvre cette politique est « infirmée par la chronologie ». Elle ajoute cependant, et c’est essentiel pour ne pas tomber dans l’excès inverse, que Debré lui donna par son autorité politique une impulsion et une ampleur nouvelles.⁵
Voilà déjà une réalité beaucoup plus compliquée que la légende contemporaine : il n’y eut pas un homme arrivant de Paris avec le projet secret d’arracher des enfants à leur terre. Il existait auparavant une réflexion réunionnaise et nationale sur la migration, une situation démographique jugée extrêmement préoccupante, une politique d’émigration générale et, à l’intérieur de cette politique, la question particulière d’enfants dont les familles ou les services sociaux ne parvenaient plus à assurer correctement la prise en charge.
Mais où aurait-on placé ces enfants à La Réunion ?
C’est probablement la question la moins posée aujourd’hui. Elle est pourtant la première que devrait poser un historien.
Que fallait-il concrètement faire, en 1963, d’un enfant abandonné, orphelin, maltraité, vivant dans une famille incapable de le nourrir, ou confié à une grand-mère devenue trop âgée pour poursuivre sa prise en charge ? Avec quels établissements ? Avec quelles assistantes sociales ? Avec quelles familles nourricières ? Avec quels éducateurs ?
Le rapport IGAS est accablant non pas tant pour la métropole que pour l’état de la protection de l’enfance à La Réunion. En 1961, l’île ne dispose que d’une seule pouponnière, à Saint-Denis, avec cinquante lits. Sa capacité passe à 120 lits en 1964, mais le rapport précise que cette augmentation ne s’accompagne pas des moyens proportionnés à la croissance des besoins. Une crèche de la Croix-Rouge reçoit déjà 170 enfants en 1964 et 341 deux ans plus tard.⁶
Le rapport historique de 2018 remonte plus loin encore. Il décrit une île où les enfants orphelins ou abandonnés sont longtemps pris en charge par la famille proche ou par quelques structures religieuses : la Providence, un orphelinat créé dans les années 1930, une crèche ouverte par la Croix-Rouge en 1943. Pour les enfants plus âgés existe notamment l’APECA, créée en 1936. Son nom originel mérite d’être écrit en toutes lettres parce qu’il dit énormément de la conception sociale de l’enfant pauvre à cette époque : Association pour l’enfance coupable et abandonnée. L’enfant pouvait donc être simultanément celui qu’il fallait protéger et celui que la société considérait comme « coupable ». L’établissement était initialement destiné aux mineurs délinquants, mais accueillait également des jeunes qualifiés de « danger moral ». Les témoignages relatifs aux mauvais traitements qui pouvaient y être infligés ont durablement marqué la mémoire réunionnaise.⁷
Ce constat n’est pas destiné à accabler l’APECA ni ceux qui y travaillèrent pendant des décennies. Les institutions de protection de l’enfance de cette époque étaient souvent rudes dans toute la France et dans de nombreux pays européens. C’est précisément le problème : nous commettons une erreur méthodologique lorsque nous comparons les placements réunionnais des années 1960 aux normes éducatives de 2026 au lieu de les comparer aux pratiques de l’aide sociale à l’enfance des années 1960.
Mais la pénurie réunionnaise est, elle, incontestable. Le rapport de 2018 relève qu’en 1958 le département ne parvient même pas à recruter suffisamment d’assistantes sociales. Deux assistantes polyvalentes participant à la protection maternelle et infantile n’avaient pu mener que 98 enquêtes médico-sociales dans l’année. Cinquante-huit nourrices et gardiennes accueillaient des enfants sans que l’administration dispose des moyens de procéder à un véritable contrôle médical. La conclusion administrative de l’époque évoquait elle-même le faible nombre de placements possibles en raison des mauvaises conditions d’habitat.⁸
La situation s’améliorera progressivement. En 1975, il existe 682 familles nourricières accueillant 1 821 enfants. Il faut rappeler ce chiffre, car il empêche lui aussi les caricatures : des centaines de familles réunionnaises ont accueilli les enfants des autres et méritent la même reconnaissance que les familles métropolitaines qui le firent. Mais cette progression intervient après plus d’une décennie de développement des politiques sociales et au moment précisément où les transferts vers l’Hexagone commencent à perdre leur justification pratique.⁹
Ce n’est donc pas un hasard si l’IGAS constate que l’amélioration des équipements sociaux, médico-sociaux et sanitaires, l’extension des droits sociaux métropolitains et l’évolution de la protection de l’enfance conduisent progressivement à l’arrêt des migrations de pupilles à la fin des années 1970. Lorsque La Réunion acquiert les moyens de garder davantage ses enfants, elle les garde.¹⁰
Cette chronologie pose une question dérangeante à ceux qui font aujourd’hui porter l’ensemble de la responsabilité sur Paris : pourquoi une société où existaient de puissantes familles foncières, des usiniers, des négociants prospères, une bourgeoisie administrative et des professions libérales disposait-elle d’un appareil de protection de l’enfance aussi indigent ?
La commission de 2018 reproduit une étude du Secrétariat social de La Réunion décrivant en 1963 une société divisée avec une brutalité saisissante. Sur environ 376 000 habitants, quelque 30 000 personnes — propriétaires, négociants, fonctionnaires, usiniers et professions libérales — « vivent bien ». De 100 000 à 150 000 personnes disposent d’un niveau de vie modeste mais peuvent manger à leur faim. Le reste de la population vit dans la misère, dans des logements souvent sans eau ni électricité, quelquefois sans plancher, avec une promiscuité extrême et une alimentation insuffisante.¹¹
C’est ici que la responsabilité de la société réunionnaise doit enfin entrer dans l’histoire.
Il serait intellectuellement malhonnête d’affirmer que tous les « Gros Blancs », toutes les familles aisées ou tous les responsables réunionnais se désintéressaient des enfants pauvres. Il exista des œuvres charitables, des religieux, des philanthropes, des familles nourricières et des notables engagés. Mais le résultat collectif est devant nous : une société profondément inégalitaire avait consacré trop peu de moyens à ses enfants les plus vulnérables. Que cette insuffisance ait également été celle de l’État français, qui détenait alors l’essentiel de la compétence administrative, est évident. Mais La Réunion ne peut pas être transformée rétrospectivement en spectatrice innocente de son propre fonctionnement social.
Des familles qui n’étaient pas toutes victimes d’un « enlèvement »
La question des familles est probablement celle sur laquelle la mémoire contemporaine exige le plus de prudence.
Certaines familles ont vécu le départ comme une dépossession. Des parents ont pu ne pas comprendre la portée des documents qu’ils signaient. L’illettrisme était considérable. L’autorité d’une assistante sociale ou d’un fonctionnaire pouvait paraître incontestable à une mère très pauvre. Des promesses de retour ont pu être formulées verbalement et ne pas être honorées ; l’IGAS considère cette hypothèse suffisamment crédible pour écrire que, si de telles promesses avaient été faites, elles auraient pu fausser le libre choix des parents. Il faut le dire et ne jamais l’escamoter.¹²
Mais il faut dire l’autre moitié de l’histoire avec la même honnêteté.
L’IGAS a étudié cent dossiers conservés dans des établissements ou conseils généraux métropolitains et quarante-cinq dossiers conservés aux Archives départementales de La Réunion. Dans cet échantillon, elle a trouvé des documents attestant globalement le respect des règles de l’époque concernant l’accord parental. Elle précise immédiatement que son étude n’est pas exhaustive et qu’elle ne peut exclure des situations différentes. Voilà exactement ce que devrait dire un historien : **ni l’affirmation que tous les parents avaient librement et parfaitement consenti, ni celle selon laquelle tous les enfants auraient été arrachés contre la volonté de leur famille ne résiste aux archives.**¹³
Plus remarquable encore, le même rapport constate que la situation matérielle de certaines familles pouvait les conduire à considérer le départ vers la métropole comme une « bonne solution », à la fois pour l’enfant et pour elles-mêmes, malgré la séparation. Il évoque le « désintérêt de nombreux pères naturels », des situations familiales extrêmement fragiles, des grands-parents vieillissants, des abandons et des ressources tellement faibles qu’élever plusieurs enfants devenait une charge insurmontable.¹⁴
À ces archives s’ajoutent les témoignages que j’ai moi-même recueillis auprès de personnes ayant connu cette période. Plusieurs m’ont raconté que certaines mères ou certaines familles se tournaient elles-mêmes vers les services sociaux lorsqu’elles ne pouvaient plus élever leurs enfants, et qu’elles considéraient la France métropolitaine comme une possibilité de leur donner une instruction, un métier et une chance de sortir de la misère. Ces témoignages oraux ne constituent évidemment ni une statistique ni la preuve que tous les départs se sont déroulés ainsi. Ils ont cependant le mérite de rappeler une réalité humaine que les dossiers administratifs corroborent : pour certains parents, confier un enfant à l’État pouvait constituer un sacrifice douloureux mais assumé, précisément parce qu’ils pensaient agir pour son avenir.¹⁵
Il faut également se méfier du mot « pupille », aujourd’hui spontanément compris comme synonyme d’orphelin. Les statuts juridiques étaient multiples. Certains enfants avaient perdu leurs parents, certains avaient été abandonnés, d’autres étaient recueillis temporairement ou placés par décision judiciaire, d’autres encore avaient des parents biologiques vivants mais incapables ou juridiquement empêchés de les prendre en charge.
La commission historique retrouve des situations extrêmement concrètes qui interdisent les généralisations. Elle cite des familles où le père a disparu et ne verse rien à une mère vivant dans une extrême misère, des enfants demandant eux-mêmes à partir apprendre un métier en métropole, des fratries orphelines, des enfants retirés à un foyer violent, mais aussi des dossiers plus discutables dans lesquels l’intervention administrative paraît avoir pris une place excessive. C’est justement parce que ces histoires sont différentes qu’il est absurde d’en fabriquer une histoire unique.
On trouve même dans le rapport IGAS un chiffre assez saisissant : en 1966, trente et un pupilles seraient partis vers la métropole « sur leur demande ». La formule administrative de l’époque ne nous permet évidemment pas de savoir exactement ce que signifiait cette volonté chez chacun de ces adolescents. Elle suffit néanmoins à montrer qu’il existait aussi des jeunes qui voyaient le départ comme une possibilité d’émancipation.¹⁶
C’est dans ce sens que je parle de la solution la moins mauvaise. Non pas d’une solution idéale. Non pas d’un système exempt de fautes. Mais d’une décision qu’il faut comparer avec les alternatives réellement disponibles à l’époque et non avec celles que nous aurions aujourd’hui.
Laisser un enfant dans une famille qui ne pouvait plus le nourrir n’était pas nécessairement plus humain. Le maintenir dans un établissement saturé ou violent n’était pas nécessairement préférable. Le confier à une famille nourricière réunionnaise lorsqu’aucune famille agréée n’était disponible n’était matériellement pas possible. Le transférer dans l’Hexagone, dans une famille ou une institution susceptible de lui donner une instruction et un métier, pouvait donc apparaître aux adultes de 1963 comme une solution raisonnable.
Et parfois, elle le fut réellement.
La commission de 2018, pourtant très attentive aux souffrances, constate que la plupart des personnes de son échantillon ne sont pas devenues des marginaux : elles se sont fondues dans la société française, certaines sont revenues à La Réunion, d’autres ont construit leur existence dans l’Hexagone. Elle écrit que, malgré une transplantation souvent douloureuse, elles ont « réussi pour la plupart à se faire une place dans la société ».¹⁷
Ces destins réussis ne diminuent en rien la souffrance de ceux qui furent maltraités. Mais la réciproque est également vraie : les parcours dramatiques, aussi bouleversants soient-ils, ne donnent pas le droit d’effacer ceux qui disent avoir trouvé auprès d’une famille métropolitaine la sécurité, l’affection, l’école, un métier ou simplement une vie qu’ils n’auraient probablement pas connue dans leur situation d’origine.
Il faudra un jour rendre véritablement hommage à ces familles d’accueil et à ces familles adoptives. Certaines ont échoué ; certaines ont maltraité ; certaines ont exploité. D’autres ont aimé ces enfants comme les leurs pendant toute une vie. La séance de l’Assemblée nationale de 2014 qui reconnut la responsabilité morale de l’État contient elle-même des témoignages sur cette intégration et sur les liens profonds noués en Creuse entre les anciens pupilles et leur territoire d’accueil.¹⁸
Les fautes existent. Elles ne sont simplement pas celles que raconte la légende
Reconnaître tout cela ne signifie nullement absoudre l’administration.
L’un des passages les plus importants du rapport de 2018 concerne précisément le fonctionnement de la DDASS réunionnaise. En septembre 1969, un conseiller de Michel Debré écrit au préfet que la direction de l’action sanitaire et sociale serait administrée dans des conditions « peu orthodoxes ». Le directeur par intérim est absent, son adjoint malade, certains services connaissent des problèmes de personnel et de gestion. Nous sommes loin de l’image d’une immense machine étatique parfaitement organisée qui aurait exécuté depuis Paris un plan méthodique. Nous découvrons au contraire ce que montrent quantité d’archives administratives françaises de l’époque : de l’empirisme, des initiatives individuelles, des services débordés, des dossiers incomplets, des responsables efficaces et d’autres beaucoup moins.¹⁹
L’IGAS parle elle-même d’un dispositif marqué par « un certain empirisme ». Le choix des lieux d’accueil et la surveillance administrative dépendaient largement d’initiatives personnelles et de circonstances. Cela explique à la fois les très bons placements et les catastrophiques. En 1971, le préfet Cousseran fait remonter un constat particulièrement sévère : certains enfants végètent dans des établissements de valeur douteuse et vivent leur maintien loin de La Réunion comme un exil arbitraire. Il estime que plusieurs placements, notamment de jeunes filles en Lozère, ont été réalisés d’une manière « gravement irréfléchie ».²⁰
Voilà, à mes yeux, l’une des vraies fautes.
Le système a parfois placé trop loin des enfants qu’il connaissait mal, auprès de structures qu’il connaissait encore moins. Les informations sur leur passé, leur caractère et leurs besoins étaient insuffisantes. Le suivi pouvait se réduire à une fiche administrative. Des adolescentes parties officiellement pour acquérir un métier ont pu se retrouver des années plus tard sans qualification. Certains jeunes placés dans l’agriculture ont été exploités par des familles qui les considéraient davantage comme une main-d’œuvre que comme des enfants à protéger.
Mais là encore, le rapport historique apporte une précision essentielle : ces mauvais traitements ne furent malheureusement pas propres aux Réunionnais. Ils appartiennent aussi à l’histoire générale de l’aide sociale à l’enfance française. Les auteurs estiment même que les présenter comme une exploitation spécifiquement organisée en raison de l'origine réunionnaise revient à masquer les carences plus générales du système de placement et de surveillance de l’époque.²¹
Cela ne rend pas la souffrance moins grave. Cela change la qualification historique de la faute.
Un enfant battu dans une ferme de la Creuse a été victime d’un mauvais placement, d’un adulte maltraitant et d’une administration qui n’a pas suffisamment contrôlé. C’est déjà terriblement grave. Il n’est pas nécessaire d’ajouter l’existence imaginaire d’un programme national conçu pour exploiter les enfants réunionnais.
Michel Debré : une responsabilité réelle, mais beaucoup plus précise
Michel Debré est devenu la figure presque démoniaque de cette histoire. C’est à mon sens historiquement injuste.
Il fut évidemment un acteur majeur de la politique de migration. Il considérait que l’avenir de La Réunion passait simultanément par son développement économique, sa modernisation sociale et la possibilité, pour une partie de sa population, de construire sa vie dans l’Hexagone. Il utilisa son poids national pour accélérer cette politique. La commission de 2018 le reconnaît sans ambiguïté.
Mais elle établit également qu’il ne l’avait pas inventée.
Surtout, les archives permettent de suivre très précisément ce qu’il savait et à quel moment.
En 1971, son cabinet commence à prendre pleinement conscience des insuffisances du système. Debré demande lui-même au préfet si les services compétents « travaillent bien » et réclame une appréciation des résultats des placements. Lorsque lui parvient l’analyse très critique du préfet Cousseran, il approuve la création d’une antenne métropolitaine destinée à suivre les enfants réunionnais et intervient auprès des services ministériels pour accélérer cette création. Il avait également soutenu quelques semaines auparavant les demandes du nouveau directeur de la DDASS, Robert Clerc, concernant les effectifs, la formation et une meilleure organisation de l’aide à l’enfance.²²
Il serait donc factuellement faux d’écrire : « Debré est prévenu et ne fait rien. »
Il fait quelque chose.
Mais c’est ici que je situerais sa véritable erreur. Il ne remet pas suffisamment en cause le principe auquel il croit.
Les alertes deviennent plus fortes. Robert Clerc demande dès 1971 d’éviter à tout prix que le placement métropolitain ne devienne une « solution facile » lorsqu’il n’est pas absolument conforme à l’intérêt de l’enfant. En 1975, le ministère de la Santé, s’appuyant sur des travaux de psychiatrie infanto-juvénile, estime que l’éloignement massif du milieu naturel peut créer des conditions psychosociales favorisant l’inadaptation et demande que les enfants trouvent autant que possible les structures nécessaires sur place.²³
La réaction de Michel Debré est alors très révélatrice. Il s’indigne du mot « déportation », et sur ce point je le comprends : le terme est excessif. Mais il s’emporte également contre les psychiatres et oppose à leurs inquiétudes les exemples d’une orpheline ayant réussi son mariage et d’un jeune abandonné ayant brillamment obtenu son CAP. Autrement dit, il raisonne à partir des réussites et sous-estime le coût psychologique que la transplantation peut représenter pour les autres.
C’est là que je place sa responsabilité personnelle.
Je ne lui reproche pas d’avoir voulu faire souffrir ces enfants ; rien ne permet de soutenir une telle accusation. Je ne lui reproche pas davantage d’avoir recherché une solution à une situation sociale qui était objectivement terrible. Je lui reproche d’avoir trop longtemps cru que le succès social ou professionnel de certains démontrait la validité générale du dispositif, alors même que des professionnels commençaient à comprendre que l’arrachement culturel, affectif et familial pouvait, chez certains enfants, laisser des blessures profondes.
Ceux qui ont souffert étaient peut-être minoritaires. Nous ne disposons d’ailleurs d’aucune étude de parcours suffisamment exhaustive pour calculer honnêtement cette proportion. Mais lorsqu’il s’agit d’enfants, une minorité maltraitée ou détruite suffit à imposer une réaction.
C’est une critique autrement plus sérieuse que de transformer Debré en ravisseur d’enfants.
Elle permet en outre de reconnaître ce qu’il fit correctement. En 1978, son intervention facilite l'obtention d'une ligne budgétaire pour organiser plus systématiquement les retours en vacances. Plus largement, les réformes engagées dans les années 1970 améliorent progressivement l’encadrement et le suivi.²⁴
L’histoire peut parfaitement contenir ces deux propositions en même temps : Michel Debré a profondément contribué au développement économique, sanitaire et social de La Réunion ; et Michel Debré a insuffisamment mesuré pendant trop longtemps les dégâts que pouvait provoquer chez certains mineurs un éloignement de 10 000 kilomètres.
Il n’est nul besoin d’en faire un criminel pour formuler cette critique.
La responsabilité réunionnaise que l’on préfère oublier
C’est probablement le point qui dérangera le plus.
Depuis des années, une partie du débat public réunionnais semble considérer que l’histoire commence avec une décision parisienne et s’achève par une demande de réparation adressée à Paris. Entre les deux, la société réunionnaise disparaît presque entièrement.
Or les archives ne permettent pas cette disparition.
Les services qui instruisaient nombre de dossiers étaient à La Réunion. Des fonctionnaires qui prenaient les décisions ou les mettaient en œuvre étaient réunionnais ou travaillaient depuis longtemps dans l’île. Les établissements de départ étaient réunionnais. Les élus du conseil général connaissaient la situation de l'enfance en difficulté. Les notables connaissaient la pauvreté des quartiers populaires. Les grandes familles économiques connaissaient évidemment les conditions dans lesquelles vivaient les travailleurs de leurs plantations, de leurs usines et de leurs entreprises.
La responsabilité juridique de l’aide sociale à l’enfance appartenait alors largement à l’État, avant la décentralisation. Cela interdit de faire du conseil général de l’époque l’équivalent de l’actuel Département. Mais une responsabilité juridique n’épuise jamais la responsabilité sociale et politique.
L’une des choses les plus frappantes du rapport historique est le contraste entre les moyens des classes supérieures réunionnaises et l’indigence de la protection des enfants. Une petite minorité vivait confortablement dans une île où une masse considérable de la population habitait encore des cases sans eau ni électricité. Pendant ce temps, les structures d’accueil manquaient de places, de personnel et quelquefois des équipements les plus élémentaires.
On peut donc poser calmement une question : qu’ont fait les classes dirigeantes réunionnaises pour ces enfants ?
Il ne s’agit pas de leur imputer collectivement une faute pénale, encore moins de transformer des patronymes ou des origines communautaires en accusation. Ce serait reproduire exactement le simplisme que je critique. Il s’agit de demander pourquoi une société aussi hiérarchisée a si longtemps accepté que l'enfance pauvre demeure à ce point démunie.
On peut également interroger les responsables politiques, y compris ceux qui s’opposaient à Michel Debré.
Le Parti communiste réunionnais et son journal Témoignages ont effectivement dénoncé certains transferts dès les années 1960. Ce fait doit être reconnu. Mais le rapport de 2018 qualifie cette dénonciation de « partielle et épisodique » et constate qu’elle ne contribua guère à mettre fin au dispositif. Plus intéressant encore, les historiens montrent comment certains articles construisirent, à partir de situations particulières, un récit extrêmement persuasif « sans forcément s’appuyer sur des preuves ». C’est à cette époque que se fixent progressivement les mots de « traite », d’« enlèvement » ou de « déportation » qui resurgiront plusieurs décennies plus tard.²⁵
Autrement dit, le PCR avait parfaitement le droit de combattre la politique migratoire de Debré. C’était un conflit politique majeur de l’époque. Mais le vocabulaire employé dans ce combat politique ne doit pas devenir soixante ans plus tard une qualification historique automatique.
Et il existe une question encore plus embarrassante : si les responsables politiques réunionnais considéraient que ces enfants devaient impérativement rester dans l’île, où étaient les projets d’établissements capables de les accueillir ? Où étaient les budgets ? Où étaient les milliers de familles disponibles ? Où était le plan alternatif permettant de répondre immédiatement à la situation ?
Dénoncer une politique est légitime. Proposer une solution praticable est plus difficile.
2014 : responsabilité morale ne signifie pas crime d’État
En 2014, l’Assemblée nationale adopte à l’unanimité une résolution qui constitue depuis une étape majeure de la mémoire de cette affaire. Elle estime que l’État a « manqué à sa responsabilité morale » envers les pupilles concernés, demande que la connaissance historique soit approfondie et que les anciens mineurs puissent reconstituer leur histoire personnelle.²⁶
Je n’ai aucune difficulté avec cette formulation.
L’État avait une responsabilité envers des enfants dont il assurait la tutelle ou la protection. Lorsque les dossiers sont insuffisants, lorsque les liens familiaux sont mal préservés, lorsqu’un placement est mal surveillé, lorsqu’un enfant ne peut plus retrouver son histoire, l’État manque à sa responsabilité.
Mais il existe une distance immense entre cette reconnaissance morale et les mots « crime », « déportation », « rafle » ou « enlèvement organisé ».
Cette distance a progressivement disparu dans le débat public.
Le rapport de l’IGAS de 2002 est pourtant étonnamment éloigné du récit aujourd’hui dominant. Après étude de nombreux documents, de témoignages et de 145 dossiers individuels, ses auteurs écrivent qu’ils ne sont « pas conduits à dresser un bilan négatif » de la politique de migration des pupilles. Ils constatent que les départs respectaient globalement la législation de l’époque, que les placements étaient très hétérogènes mais d’une qualité qu’ils qualifient de « normale » pour l’époque, et surtout qu’ils n’ont pas vu dans ce dispositif la marque d’une volonté délibérément dirigée contre les jeunes de l’aide sociale à l’enfance.²⁷
Le rapport de 2018 est plus ample, plus critique sur plusieurs points et porte le nombre de mineurs identifiés à 2 015. Mais lui non plus ne valide pas le récit d’une déportation criminelle. Il insiste au contraire sur la diversité des situations et va jusqu’à mettre en garde contre les dangers d’une « posture victimaire » lorsqu’elle enferme les individus ou les groupes dans une identité exclusivement construite autour du préjudice.²⁸
Ces deux rapports ne doivent pas être opposés comme deux verdicts. Le premier porte sur un échantillon limité et le reconnaît explicitement ; le second a bénéficié de quinze années supplémentaires de recherches et de nouvelles archives. Ensemble, ils dessinent une histoire faite de réussites et d’échecs, de consentements et de malentendus, de générosité et de brutalité, de bonnes intentions et d’erreurs administratives.
C’est exactement l’inverse d’une histoire manichéenne.
Quand la mémoire devient institutionnelle
C’est également ce qui m’interroge dans l’institutionnalisation contemporaine de cette mémoire.
La Fédération des Enfants Déracinés des DROM, présidée par Marie-Germaine Périgogne, emploie aujourd’hui sur son propre site l’expression de « transferts forcés » pour qualifier globalement le déplacement de plus de 2 000 enfants. Elle mène depuis des années une action parfaitement légitime pour faire reconnaître les souffrances des anciens mineurs et obtenir des mesures de réparation. Mme Périgogne possède elle-même un parcours douloureux, qui a notamment été évoqué publiquement au Sénat en 2026 : séparation, placement, violences et difficultés concernant son identité. Personne ne devrait nier cette histoire.²⁹
Mais une victime, même incontestable, ne devient pas pour autant l’historien unique de l’événement dont elle fut victime.
La FEDD bénéficie par ailleurs de soutiens publics documentés. Le Département de La Réunion lui a accordé 7 000 euros en 2023 dans le cadre d'actions de parentalité et de médiation familiale, 7 000 euros pour la commémoration de 2024 et 4 500 euros pour celle de 2025. Son site indique lui-même avoir été financé par l’Union européenne dans le cadre du programme FEDER-FSE+ Réunion, dont la Région Réunion est l’autorité de gestion. Un dispositif distinct financé par l’État et le Département prévoit par ailleurs jusqu’à 60 000 euros annuels pour accompagner certains anciens « Enfants de la Creuse » et leurs ayants droit dans leurs déplacements.³⁰
Ces financements sont publics. Ils ne constituent en eux-mêmes ni un scandale ni la preuve d’une quelconque malversation.
Et je veux être très précis ici : je n’ai trouvé aucun document permettant d’affirmer que Marie-Germaine Périgogne s’enrichirait personnellement grâce à cette cause ou qu’elle en tirerait un revenu privé. Je ne l’écrirai donc pas. Ce serait transformer un soupçon en fait et commettre exactement l’erreur méthodologique que je reproche à d’autres.
En revanche, il est parfaitement légitime d’interroger l’écosystème institutionnel d’une mémoire subventionnée. Lorsqu’une association défend une interprétation particulièrement accusatoire de l’histoire et reçoit simultanément le soutien régulier de collectivités publiques, les pouvoirs publics devraient veiller à ce que la recherche historique demeure pluraliste et que les rapports officiels, y compris leurs conclusions les moins compatibles avec le récit militant, soient également enseignés et diffusés.
Il ne serait pas acceptable qu’une mémoire officielle remplace progressivement l’histoire.
On peut soutenir les anciens pupilles sans faire croire que les 2 015 trajectoires furent identiques. On peut financer la recherche des familles sans qualifier tous les transferts de forcés. On peut reconnaître les enfants maltraités sans effacer ceux qui furent adoptés avec amour. On peut demander à la France de regarder ses fautes sans transformer La Réunion en société irresponsable de son propre passé.
Les enfants du passé, les enfants d’aujourd’hui
Cette question de la responsabilité prend pour moi une dimension très concrète à travers une affaire récente dont j’ai été personnellement acteur.
En 2024, j’ai été sollicité à propos d’un projet concernant des enfants réunionnais porteurs de trisomie 21 atteints de leucémie aiguë lymphoblastique. Le protocole européen ALLTogether1 comportait une stratégie spécifique pour certains de ces jeunes patients : deux blocs conventionnels de chimiothérapie pouvaient être remplacés par deux cures de blinatumomab, une immunothérapie destinée notamment à réduire l’exposition de ces enfants particulièrement fragiles à certaines toxicités de la chimiothérapie. Le protocole international et son enregistrement clinique confirment cette utilisation spécifique du blinatumomab chez les enfants et jeunes adultes porteurs de trisomie 21.³¹
Dans l’affaire que j’ai relatée sur ce blog en juillet 2026, cinq enfants réunionnais devaient pouvoir entrer dans ce dispositif. Le médicament était fourni gratuitement dans le cadre de l’essai. Mais son importation à La Réunion faisait naître des coûts fiscaux et logistiques. J’ai raconté les démarches engagées, l’accord obtenu auprès d’Air France pour le transport, et la demande adressée selon mes informations par Gérard Cotellon, alors directeur général de l’ARS, à la présidente de Région Huguette Bello afin d’obtenir une exonération. J’ai également relaté l’absence de réponse que j’ai constatée et mes démarches auprès de plusieurs parlementaires.³²
Je précise ici la nature de la source : concernant la lettre adressée à Mme Bello et son absence de réponse, il s’agit de mon témoignage publié. Je ne dispose pas aujourd’hui d’une réponse de la Région qui permettrait de confronter publiquement les deux versions. Je ne prétends donc pas attribuer une intention à Mme Bello.
En revanche, un fait juridique est incontestable : la Région dispose d’un pouvoir d’exonération en matière d’octroi de mer pour les biens destinés aux établissements et centres de santé. L’article 6 de la loi du 2 juillet 2004 le prévoit expressément. En 2019, le ministère des Outre-mer répondait déjà au Sénat que le Conseil régional de La Réunion était compétent pour décider librement de telles exonérations.³³
Et la Région sait utiliser sa compétence fiscale dans le domaine médical. Le 5 juin 2026, sa commission permanente a adopté une modification du taux d’octroi de mer concernant des radiotraceurs à usage médical. Il ne s’agit pas exactement du même produit ni du même mécanisme économique, et je ne prétends pas assimiler les deux dossiers. Mais cela démontre une chose : la fiscalité locale des produits de santé n’est pas un phénomène sur lequel l’institution régionale serait totalement dépourvue de pouvoir.³⁴
C’est à ce moment que la question morale devient inconfortable.
Nous consacrons aujourd’hui beaucoup d’énergie politique à demander ce que l’État français aurait dû faire différemment pour des enfants réunionnais il y a soixante ans. Cette interrogation est légitime.
Mais ne devrait-elle pas nous rendre encore plus exigeants envers les responsables politiques auxquels nous confions aujourd’hui le sort d’enfants réunionnais bien vivants ?
Il ne s’agit pas de mettre sur le même plan une transplantation d’enfants et un problème fiscal concernant un médicament. Ce serait absurde. Il s’agit de constater que la responsabilité morale est indivisible. Celui qui exige des responsables du passé qu’ils aient su anticiper la souffrance d’un enfant devrait accepter qu’on demande aux responsables du présent de mobiliser tous leurs pouvoirs lorsqu’un enfant malade rencontre un obstacle administratif ou fiscal.
C’est là que je vois une contradiction profonde dans certains discours contemporains.
L’indignation ne peut pas fonctionner uniquement lorsque le responsable que l’on désigne est Paris.
Rendre justice à tous, y compris à la France
Je sais parfaitement que cet article suscitera des réactions.
Certains y verront une volonté de minimiser la douleur des anciens pupilles. Ce serait le lire de travers.
Je considère qu’un seul enfant abusé sexuellement, battu ou exploité constitue déjà un échec intolérable de l’institution qui avait la charge de le protéger. Je considère qu’un parent pauvre ayant signé un document qu’il ne comprenait pas pleinement a droit à ce que l’on interroge la valeur réelle de son consentement. Je considère que la rupture volontaire des liens familiaux ou l’impossibilité faite à quelqu’un de connaître ses origines constitue une violence dont nous mesurons beaucoup mieux aujourd’hui les conséquences psychologiques.
Mais je refuse que la compassion dispense de la vérité.
Je refuse que l’on applique à 1963 les seules normes de 2026 sans dire ce qu’était La Réunion de 1963.
Je refuse de transformer une politique de protection sociale et de migration, pensée dans un contexte de misère, de pression démographique et de sous-équipement, en entreprise criminelle parce que certains de ses résultats furent dramatiques.
Je refuse que l’on fasse de Michel Debré l’inventeur d’une politique dont la commission historique elle-même établit qu’elle lui est antérieure.
Je refuse également que l’on oublie les fonctionnaires qui firent mal leur travail à La Réunion, les administrations désorganisées, les établissements insuffisants, les responsables locaux, les élites économiques et politiques d’une société extrêmement inégalitaire qui n’avait pas su — ou pas pu — construire suffisamment tôt les structures nécessaires à la protection de tous ses enfants.
Et surtout, je refuse que l’on efface les familles françaises qui accueillirent ces enfants avec générosité.
Il faut avoir le courage de regarder les deux photographies en même temps. Sur la première se trouve un enfant réunionnais malheureux, déraciné, parfois violenté, qui ne comprend pas pourquoi on l’a éloigné de son île. Celui-là mérite notre compassion, notre reconnaissance et, lorsque des fautes sont établies, réparation.
Sur la seconde se trouve un enfant qui vivait dans la misère, parfois sans père ni mère en mesure de s’occuper de lui, parfois dans un foyer saturé, et qui rencontre en métropole une famille, va à l’école, apprend un métier, construit un foyer à son tour et considère aujourd’hui que ce départ lui a offert une chance.
Celui-là existe aussi.
L’histoire n’a pas le droit d’en sacrifier un pour faire exister l’autre.
La résolution de 2014 a eu raison de reconnaître une responsabilité morale de l’État. Elle n'a pas proclamé l'existence d'un crime contre l'humanité. La commission de 2018 a eu raison d’aller plus loin dans l’examen des souffrances et des défaillances. Elle n’a pas conclu à une déportation. L’IGAS de 2002 a eu raison de rappeler qu’au regard du contexte, le dispositif pouvait apparaître comme une réponse organisée à une situation d’urgence et que son bilan ne pouvait pas être réduit à ses échecs.
Il reste maintenant à accomplir une troisième étape : rendre à La Réunion sa propre part de responsabilité dans cette histoire.
Non pour l’accabler. Non pour blanchir Paris. Mais parce qu’un peuple adulte doit pouvoir regarder son histoire sans avoir besoin d’un coupable extérieur unique.
Les enfants réunionnais des années 1960 n’étaient pas seulement les enfants de l’État français. Ils étaient les enfants de La Réunion. Ils grandissaient dans ses familles, ses quartiers, ses institutions, ses orphelinats, ses plantations et ses rues. Ils étaient entourés de ses élus, de ses fonctionnaires, de ses religieux, de ses bourgeois, de ses travailleurs pauvres. Certains furent abandonnés. Certains furent protégés. Certains furent aimés. Certains furent maltraités.
Lorsque l’île ne parvenait plus à leur offrir une solution satisfaisante, la France métropolitaine en accueillit une partie.
Cette réponse fut imparfaite. Parfois elle échoua terriblement. Parfois elle réussit magnifiquement.
C’est précisément cela que signifie faire de l’histoire : accepter qu’une même politique puisse avoir contenu de la générosité et de l’aveuglement, des réussites et des drames, des décisions raisonnables et des erreurs inexcusables.
Je ne demande donc pas l’oubli. Je demande exactement l’inverse.
Je demande toute la mémoire.
Celle des enfants qui souffrirent et celle de ceux qui réussirent. Celle des parents réunionnais qui se sentirent dépossédés et celle des mères qui espéraient sincèrement offrir une chance à leur enfant. Celle des familles d’accueil maltraitantes et celle des familles adoptives qui aimèrent. Celle des fautes de l’État et celle des carences de La Réunion. Celle des alertes que Michel Debré n’entendit pas suffisamment et celle des mesures qu’il prit lorsqu’on lui exposa certains dysfonctionnements.
Une mémoire entière est plus difficile à instrumentaliser qu’une mémoire amputée.
C’est probablement pour cela qu’elle est aussi plus nécessaire.
Notes et sources
- Commission temporaire d’information et de recherche historique, Philippe Vitale, Wilfrid Bertile, Prosper Ève et Gilles Gauvin, Étude de la transplantation de mineurs de La Réunion en France hexagonale, 2018, notamment pp. 608-609. La commission distingue les carences et mauvais traitements de la qualification de « déportation » et indique ne pas trouver de volonté générale d'asservissement.
- Insee, « La départementalisation de La Réunion », Insee Analyses Réunion, n° 18, octobre 2016 : famine, lente installation des prestations sociales, sécurité sociale complète à partir de 1955 et différence avec l’Hexagone.
- Christian Gal et Pierre Naves, Inspection générale des affaires sociales, Rapport sur la situation d’enfants réunionnais placés en métropole dans les années 1960 et 1970, rapport n° 2002-117, octobre 2002, résumé, pp. 2-3.
- Commission historique de 2018, conclusion : environ 75 000 Réunionnais furent concernés par la politique organisée d’émigration via le BUMIDOM ; le projet répondait à une perception largement partagée du déséquilibre démographique et économique.
- Commission historique de 2018, pp. 609 et 460 : la chronologie infirme l’idée que Michel Debré aurait inventé la transplantation des mineurs, tout en reconnaissant qu’il donna une ampleur nouvelle à la politique migratoire.
- IGAS 2002, annexe consacrée aux structures réunionnaises : en 1961, une seule pouponnière à Saint-Denis, cinquante lits ; 120 en 1964 sans augmentation proportionnelle des moyens ; crèche Croix-Rouge accueillant 170 enfants en 1964 puis 341 en 1966.
- Commission historique de 2018, pp. 142 et 170 : l’APECA est créée en 1936 sous le nom d’« Association pour l’enfance coupable et abandonnée » ; le rapport mentionne la mémoire durable des mauvais traitements qui pouvaient y être infligés.
- Commission historique de 2018, pp. 141-143 : pénurie d’assistantes sociales, faiblesse du suivi à domicile, manque de nourrices agréables et conditions de logement limitant les placements.
- Commission historique de 2018, p. 180 : en 1975, 682 familles nourricières accueillent 1 821 enfants ; 131 demandes d’agrément ont été examinées, 44 refusées et 69 autorisations retirées.
- IGAS 2002, pp. 3-4 : l’amélioration des équipements et des droits sociaux ainsi que l’évolution des pratiques de protection de l’enfance expliquent l’arrêt progressif des transferts.
- Commission historique de 2018, pp. 23-24, citant notamment le Secrétariat social de La Réunion : description d’une société extrêmement inégalitaire, environ 30 000 personnes vivant confortablement en 1963, tandis qu’une large partie de la population demeure dans une misère profonde.
- IGAS 2002, pp. 61-62 : la mission n’a pas trouvé de preuve écrite de promesses de retour faites systématiquement aux parents, mais considère que si de telles promesses verbales furent faites puis non honorées elles auraient pu fausser leur libre choix.
- IGAS 2002, pp. 32-33 : examen de 100 dossiers métropolitains et 45 dossiers conservés à La Réunion ; présence de documents attestant le respect des règles de l’époque concernant l’accord parental, tout en précisant le caractère non exhaustif de l’enquête et la possibilité de consentements imparfaitement éclairés.
- IGAS 2002, pp. 30-33 : le rapport mentionne notamment la faiblesse de la contraception, le « désintérêt de nombreux pères naturels » et constate que certains parents pouvaient considérer le départ comme une « bonne solution » pour leur enfant et pour eux malgré la séparation.
- Témoignages oraux recueillis personnellement par l’auteur auprès de personnes ayant connu La Réunion de cette période. Ils sont ici explicitement présentés comme des témoignages et non comme une série statistique. Leur contenu est toutefois compatible avec le constat de l’IGAS selon lequel certains parents considéraient le départ comme une solution favorable.
- IGAS 2002, annexe : pour 1966, le rapport mentionne trente et un pupilles partis en métropole « sur leur demande », dont dix-huit des plus jeunes en placement familial.
- Commission historique de 2018, p. 489 : les auteurs constatent la grande diversité des trajectoires et écrivent que, malgré une transplantation souvent difficile, la plupart des personnes de leur échantillon ont réussi à trouver leur place dans la société.
- Assemblée nationale, séance et résolution du 18 février 2014 relative aux enfants réunionnais placés en métropole. Les débats comprennent notamment le témoignage du député de la Creuse sur l’intégration de nombreux anciens pupilles dans le département.
- Commission historique de 2018, p. 152 : une note de septembre 1969 signale que la direction réunionnaise de l’action sanitaire et sociale serait administrée dans des conditions « peu orthodoxes » et décrit plusieurs difficultés internes de personnel et d’organisation.
- Commission historique de 2018, pp. 456-459 : en 1971, les autorités constatent des établissements de qualité douteuse, une surveillance administrative insuffisante et certains placements réalisés « d’une manière gravement irréfléchie ». Le même dossier détaille les réformes envisagées et la création d’une antenne métropolitaine.
- Commission historique de 2018, pp. 608-609 : le rapport reconnaît l’exploitation et les mauvais traitements de certains enfants placés dans l’agriculture ou comme employés, mais les replace dans les carences générales du système de placement de l’ASE de l’époque et non dans un projet organisé d’asservissement des Réunionnais.
- Commission historique de 2018, pp. 154-155 et 456-459 : Robert Clerc formule de sévères critiques en 1971 ; Debré soutient l’accroissement des effectifs, la formation et la création d’une antenne de l’aide à l’enfance en métropole et intervient ensuite pour en accélérer la mise en place.
- Commission historique de 2018, pp. 447-450 : en 1975, les services du ministère de la Santé mettent en avant les risques psychosociaux de l’éloignement ; Michel Debré conteste vivement leur analyse et le mot « déportation », défendant les chances d’insertion offertes par l’Hexagone.
- Commission historique de 2018, p. 460 : l’intervention de Michel Debré contribue en 1978 à l’obtention d’une ligne budgétaire destinée à systématiser davantage les retours en vacances à La Réunion.
- Commission historique de 2018, pp. 526-527 et 460-461 : le rapport qualifie la dénonciation du PCR de « partielle et épisodique » et analyse certains articles de Témoignages comme la construction d’un discours persuasif ne reposant pas toujours sur des preuves établies.
- Assemblée nationale, résolution du 18 février 2014 : l’Assemblée « considère que l’État a manqué à sa responsabilité morale envers ces pupilles » et demande l’approfondissement de la connaissance historique ainsi que l’aide à la reconstruction des histoires personnelles.
- IGAS 2002, résumé, pp. 2-4 : modalités de départ globalement conformes à la législation de l’époque ; placements hétérogènes mais jugés de qualité « normale » pour l’époque ; absence, selon la mission, d’une volonté dirigée contre les jeunes de l’ASE ; conclusion indiquant que l’étude de 145 dossiers ne conduit pas les inspecteurs à dresser un bilan globalement négatif.
- Commission historique de 2018, p. 490 : après avoir souligné l’utilité des politiques de mémoire, le rapport met également en garde contre une « posture victimaire » susceptible de conduire à l’enfermement identitaire.
- Fédération des Enfants Déracinés des DROM, présentation publique de son combat ; débats au Sénat du 16 juin 2026 concernant notamment le parcours personnel de Marie-Germaine Périgogne.
- Département de La Réunion : subvention de 7 000 euros à la FEDD en 2023 pour une action relevant de la parentalité et de la médiation ; 7 000 euros pour la journée commémorative de 2024 ; 4 500 euros pour celle de 2025 ; dispositif 2026-2028 comportant une enveloppe maximale annuelle de 60 000 euros pour l’accompagnement à la mobilité. Les mentions légales de la FEDD indiquent par ailleurs que son site a été financé par le programme européen FEDER-FSE+ Réunion, dont la Région est autorité de gestion. Ces éléments établissent des financements institutionnels, pas un enrichissement personnel de la présidente.
- Protocole ALLTogether1 et ClinicalTrials.gov, étude NCT04307576 : chez certains patients atteints de LAL à précurseurs B et porteurs de trisomie 21, deux blocs conventionnels de consolidation sont remplacés par deux cures de blinatumomab.
- Didier Buffet, « Un médicament à la base gratuit à La Réunion qui se solde par plus d’un million d’euros à la charge des contribuables », Le Blog de DiBu, 27 juillet 2026. Les démarches auprès de l’ARS, d’Air France, de la Région et des parlementaires sont ici sourcées par le témoignage publié de l’auteur ; elles ne sont pas présentées comme ayant fait l’objet d’une vérification contradictoire indépendante.
- Loi n° 2004-639 du 2 juillet 2004 relative à l’octroi de mer, article 6 ; réponse du ministère des Outre-mer à la question écrite de la sénatrice Viviane Malet, 21 mars 2019. La loi permet à la Région d’exonérer les biens destinés aux établissements de santé et le ministère rappelle explicitement la compétence du Conseil régional de La Réunion.
- Conseil régional de La Réunion, Commission permanente du 5 juin 2026, délibération DCP2026_0296, « Octroi de mer : proposition de modification de taux pour les radiotraceurs à usage médical ».
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