Sur la trahison de Simone de Beauvoir par le féminisme contemporain
Je tiens à le dire d’emblée, parce que la prudence n’est pas un aveu : les violences sexuelles existent, elles sont massives, elles ravagent des vies, et toute pensée qui prétendrait les minorer trahirait la première exigence de la philosophie, qui est de regarder le réel en face. C’est précisément parce que je tiens cette évidence pour acquise que je m’autorise à poser la question qui dérange — celle qu’on n’a plus le droit de poser sans être immédiatement classé dans le camp des “réactionnaires”, des “masculinistes”, des “complices du patriarcat”.
Cette question, la voici : le féminisme tel qu’il s’exprime aujourd’hui dans l’espace public est-il encore le féminisme ? Ou, plus précisément encore : Simone de Beauvoir reconnaîtrait-elle ses filles dans celles qui parlent en son nom ?
Je crois, pour ma part, qu’elle ne les reconnaîtrait pas.
I. Ce que Beauvoir a vraiment dit
Le malentendu commence avec une citation que tout le monde connaît et que presque personne n’a lue dans son contexte : « On ne naît pas femme, on le devient. » La formule ouvre le second tome du Deuxième Sexe, elle est devenue un slogan, et comme tous les slogans elle est devenue un masque qui dissimule ce qu’elle énonce.
Que dit Beauvoir, exactement ? Elle dit qu’aucune femme n’a de destin tout tracé, qu’aucune essence féminine ne précède l’existence des femmes, que ce que la société tient pour “la femme” — la douceur, la passivité, la patience, la séduction, l’instinct maternel — n’est pas une nature mais une construction. Elle inscrit cette thèse dans le cadre strict de l’existentialisme sartrien : l’existence précède l’essence. Nous ne sommes que ce que nous faisons de nous-mêmes.
Or — et c’est le point que les héritières médiatiques de Beauvoir oublient toujours d’évoquer — cette thèse existentialiste a une conséquence terrible, que Beauvoir assume jusqu’au bout : si la femme se construit, alors elle est responsable de sa construction, au moins partiellement. Beauvoir incrimine presque autant les femmes, dont elle dénonce la passivité, la soumission et le manque d’ambition, que les hommes, qu’elle accuse de sexisme et parfois de cruauté. Elle écrit que le féminisme réussira par la volonté solidaire des hommes et des femmes. Solidaire. Le mot mérite d’être pesé.
Beauvoir refuse en même temps deux essentialismes : celui qui fait de la femme une nature inférieure, et celui qui en fait une nature supérieure. Elle attaque le mythe de “l’éternel féminin” sous toutes ses formes — y compris quand il prend le visage flatteur de la femme-mère, de la femme-douceur, de la femme-victime éternelle d’un homme éternellement bourreau. Ce sont, écrit-elle, les deux faces d’une même pièce patriarcale.
Voilà ce qu’elle a vraiment dit. C’est radicalement existentialiste. C’est radicalement égalitaire. Ce n’est jamais victimaire.
II. Le retour clandestin de l’essence
Que s’est-il passé depuis ? Quelque chose que Beauvoir avait précisément voulu empêcher : le retour clandestin de l’essence, mais inversée. Là où le patriarcat disait la femme est passive, douce, vertueuse par nature, un certain féminisme contemporain dit aujourd’hui la femme est innocente, lucide, fiable par sa parole même. Le contenu a changé ; la structure essentialiste, elle, n’a pas bougé d’un millimètre.
Ce retour a un nom philosophique : c’est le différentialisme. Et il a eu, dans la pensée française, ses oppositions précoces. Élisabeth Badinter, dès 2003 dans Fausse Route, alertait sur ce qu’elle voyait poindre : un féminisme qui « en appelle tantôt au différentialisme, tantôt au victimisme, parfois aux deux ensemble ». Badinter, qu’on ne peut soupçonner de complaisance machiste, écrivait alors qu’à force de mettre les femmes en lumière comme victimes, on en faisait des objets passifs des hommes, et qu’on oubliait qu’une femme est libre — libre de ses choix, libre de dire oui ou non. Le procès qui lui fut intenté par les milieux militants, dès la sortie du livre, indique assez bien à quel point son diagnostic touchait juste.
Vingt ans plus tard, Sabine Prokhoris, philosophe et psychanalyste, agrégée, normalienne, publie Le Mirage #MeToo. Elle y montre comment le mouvement, parti d’une intention de libération, s’est mué en machine à condamner. Elle écrit que la quasi-disparition de la présomption d’innocence en matière sexuelle constitue une “exception juridique” inquiétante, et que les arrêts récents de la Cour de cassation délivrent ce qu’elle nomme — la formule est forte mais elle ne l’est pas trop — un permis de lyncher en bonne et due forme. Prokhoris n’est pas une réactionnaire. Elle est une féministe. C’est précisément pourquoi elle s’inquiète : elle voit dans le néo-féminisme un dévoiement du combat historique.
Ce que dénoncent Badinter et Prokhoris, c’est la trahison de Beauvoir. Le féminisme existentialiste posait que la femme est un sujet libre, et qu’à ce titre elle doit conquérir une égalité réelle avec l’homme. Le féminisme victimaire pose, au contraire, que la femme est une victime structurelle, par essence, et qu’à ce titre sa parole vaut preuve. Beauvoir voyait dans la femme une transcendance enfermée dans l’immanence. Le néo-féminisme voit dans la femme une immanence pure, blessée, à protéger. Ce n’est plus un humanisme : c’est un sanctuaire.
III. Le procès médiatique et la fin du contradictoire
Là où ce dévoiement devient politiquement dangereux, c’est lorsqu’il rencontre l’institution la plus précieuse de l’État de droit : le procès contradictoire. Aucune civilisation digne de ce nom ne s’est construite sans cette règle simple, héritée du droit romain et codifiée par Beccaria au siècle des Lumières : nul ne peut être condamné sans avoir été entendu, et la charge de la preuve incombe à l’accusation.
Cette règle n’est pas un caprice de juriste. Elle est la condition même de la liberté politique. Comme l’écrivait déjà Beccaria, “un homme ne peut être appelé coupable avant la sentence du juge, et la société ne peut lui retirer sa protection publique qu’aussitôt qu’il est décidé qu’il a violé les pactes par lesquels elle lui a été accordée.” La présomption d’innocence n’est pas une formalité procédurale : c’est une digue contre l’arbitraire.
Or que voyons-nous, depuis quelques années, dans les affaires qui occupent l’espace médiatique ? Un phénomène d’inversion silencieuse : l’accusation publique précède l’enquête, la condamnation morale précède la condamnation judiciaire, le tribunal des réseaux sociaux statue plus vite que le tribunal des hommes. Un nom est jeté en pâture, des témoignages s’agrègent, une carrière s’effondre — parfois à juste titre, parfois injustement, mais toujours avant que le contradictoire ait pu opérer. Et quiconque ose rappeler la présomption d’innocence est aussitôt accusé d’être du côté des bourreaux.
Cette substitution du tribunal médiatique au tribunal judiciaire pose un problème philosophique majeur, et qu’il faut nommer : c’est une régression vers ce que René Girard appelait le mécanisme du bouc émissaire. La société moderne, qu’on disait sortie des chasses aux sorcières, redécouvre la jouissance de désigner le coupable collectif. Les noms changent, le rituel demeure.
Que les violences sexuelles soient massivement sous-déclarées, que la justice française ait des défaillances criantes en la matière, qu’il faille faire un travail immense pour que les victimes osent parler et soient entendues — tout cela est vrai, et personne de sérieux ne le conteste. Mais on ne corrige pas une injustice par une autre. On ne fait pas reculer le sexisme en érigeant la parole d’un sexe en preuve absolue contre l’autre. C’est encore du sexisme, simplement retourné.
IV. Beauvoir, encore
Revenons à Beauvoir une dernière fois, parce que c’est elle qui tient la clef.
Beauvoir n’aurait jamais accepté qu’on érige la parole féminine en preuve par nature. Pourquoi ? Parce qu’elle savait, en existentialiste rigoureuse, que la mauvaise foi est une possibilité humaine universelle — humaine, non pas masculine. Dans Pour une morale de l’ambiguïté, elle décrit longuement la mauvaise foi comme cette fuite par laquelle un sujet se réfugie dans une condition (de victime, d’opprimé, d’incapable) pour ne pas avoir à assumer sa liberté. Et elle ajoute, et c’est là où sa lecture devient insupportable au néo-féminisme : les opprimés peuvent aussi être de mauvaise foi.
La philosophe française contemporaine Manon Garcia, dans On ne naît pas soumise, on le devient (Flammarion, 2018), prolonge avec rigueur cet héritage beauvoirien. Elle ose poser la question qui dérange : pourquoi certaines femmes consentent à leur propre soumission ? Comment penser le plaisir, parfois, que certaines femmes prennent à se laisser dominer ? Garcia ne dit pas, évidemment, que ce consentement excuse la domination : elle dit qu’il existe, qu’il faut le penser, et qu’on ne le pensera pas en faisant des femmes des saintes innocentes. Elle reste dans la ligne beauvoirienne : la femme est un sujet, donc un être qui peut choisir, donc un être qui peut se tromper, mentir, manipuler — comme tout sujet humain.
C’est ici que Beauvoir nous donne la mesure : reconnaître la femme comme sujet, c’est aussi reconnaître qu’elle peut être tout ce qu’un sujet peut être. Y compris malhonnête. Y compris manipulatrice. Y compris instrumentalisatrice, parfois, du discours victimaire. Refuser cette possibilité, c’est refuser à la femme sa qualité même de sujet. C’est la renvoyer, sous prétexte de la défendre, à cette éternelle minorité où le patriarcat la tenait — celle d’un être trop pur, trop fragile, trop sincère pour qu’on puisse penser qu’elle ment.
Le néo-féminisme victimaire est, en cela, paradoxalement néo-patriarcal. Il restaure une figure de la femme sainte que Beauvoir avait précisément travaillé à abolir.
V. Je ne suis pas existentialiste
Je dois ici à mon lecteur un aveu, et il ne lui plaira peut-être pas. Tout au long de cet article, je me suis appuyé sur Beauvoir comme sur une autorité, et j’ai défendu son existentialisme contre ceux qui prétendent en être les héritiers. C’est vrai, et je ne renie rien. Mais je ne suis pas, pour autant, existentialiste.
Je suis déterministe. Je crois qu’avant tout choix, avant toute “construction sociale”, il y a une nature : une biologie, des hormones, une longue histoire inscrite jusque dans le corps. Je ne crois pas que la différence entre l’homme et la femme se réduise à une construction qu’il suffirait de “déconstruire” pour la faire disparaître. Je crois, au contraire, que l’homme et la femme sont comme deux reflets dans un miroir : leurs traits se ressemblent, mais ils sont inversés. La symétrie est trompeuse. Ce sont deux êtres distincts.
Cette position me sépare de Beauvoir sur le terrain métaphysique, et plus encore de Manon Garcia, pour qui l’on naîtrait être humain neutre avant que la pression sociale ne fabrique la femme. Je crois, moi, qu’on naît femme. Je crois qu’on naît homme. Je crois que ces deux conditions, biologiquement enracinées, dessinent des inclinations, des sensibilités, des manières d’habiter le monde qui ne se recouvrent pas. Et je crois qu’il n’y a là rien d’humiliant pour les femmes — au contraire. Leur dignité ne consiste pas à devenir identiques aux hommes ; elle consiste à être pleinement elles-mêmes.
Pourquoi, alors, ai-je écrit cet article en mobilisant Beauvoir ? Parce que le terrain politique et juridique est autre que le terrain métaphysique. C’est ici que la confluence prend tout son sens.
Que je sois déterministe ne change rien à ceci : devant le droit, devant la justice, devant la loi républicaine, l’homme et la femme doivent être strictement égaux. Une femme à compétence égale doit toucher le même salaire qu’un homme — j’y suis militant. Une femme pénalisée dans sa carrière parce qu’elle a porté des enfants doit être protégée par la loi — j’y suis militant aussi. L’égalité juridique et l’égalité économique ne sont pas négociables. Et c’est précisément parce qu’elles ne sont pas négociables qu’il faut refuser qu’elles se confondent, par contagion sémantique, avec une identité qui, elle, n’aurait pas de sens.
Égalité n’est pas identité. C’est ici, justement, que Beauvoir et moi nous retrouvons malgré nos prémisses opposées : ni elle ni moi ne voulons faire des femmes des “petites choses fragiles”. Ni elle ni moi n’acceptons qu’on les traite comme des mineures perpétuelles auxquelles la société devrait épargner les épreuves du contradictoire, du débat, de la contestation. Une femme adulte, sujet plein, peut mentir comme un homme peut mentir. Elle peut être manipulatrice comme un homme peut l’être. Elle peut être de mauvaise foi comme un homme peut l’être. Cette commune capacité à l’humanité — y compris dans ses parts d’ombre — fonde l’égalité juridique.
Là où l’homme et la femme se ressemblent, c’est dans cette part d’ombre commune. Là où ils diffèrent, c’est dans leur nature, leur biologie, leur génétique. Le néo-féminisme contemporain commet la double erreur de nier la différence là où elle existe — dans la nature — et de la postuler là où elle n’existe pas — dans la moralité, la véracité, la capacité à dire ou à taire le vrai. Il faut, en philosophe comme en républicain, faire exactement l’inverse : reconnaître les différences naturelles et exiger l’égalité morale et juridique.
Voilà pourquoi un déterministe peut, sans contradiction, prolonger la conclusion d’une existentialiste. Nos métaphysiques divergent. Nos politiques convergent. Et c’est dans cette convergence que se dessine, peut-être, le chemin.
VI. Vers une confluence
Que faire, alors ? Si les deux essentialismes — celui de la femme-vertueuse et celui de l’homme-brute — sont également faux, où trouver le chemin ?
Je propose, comme à mon habitude, la voie de la confluence. Non pas le compromis mou qui renvoie dos à dos victimes et bourreaux. Non pas le centrisme tiède qui prétend faire la part des choses sans rien risquer. Mais une troisième voie qui assume simultanément quatre vérités difficiles à tenir ensemble :
Première vérité. Les violences sexuelles existent, sont massives, et constituent une réalité criminelle qu’il faut combattre sans relâche, par tous les moyens légaux et éducatifs disponibles.
Deuxième vérité. La présomption d’innocence est une conquête civilisationnelle non négociable. Un homme accusé n’est pas un homme coupable. Le contradictoire est la dignité même de la justice. Y renoncer en matière sexuelle, c’est y renoncer pour tout, et c’est ouvrir la porte à un régime de soupçon généralisé qui finira par se retourner contre tout le monde — y compris, dans un retournement dialectique inévitable, contre les femmes elles-mêmes.
Troisième vérité. Les femmes sont des sujets libres, donc faillibles, donc justiciables des mêmes exigences morales et juridiques que les hommes. Lorsqu’une dénonciation se révèle mensongère — et cela arrive, même si c’est statistiquement minoritaire — la sanction doit être à la hauteur du dommage causé. Car instrumentaliser le statut de victime, c’est doublement coupable : c’est nuire à un innocent, et c’est saboter la cause de toutes les vraies victimes en alimentant le scepticisme général.
Quatrième vérité. Le combat féministe authentique — celui de Beauvoir, de Badinter, de Prokhoris, de Garcia — n’a jamais été un combat contre les hommes. Il a été un combat avec les hommes, pour une égalité réelle entre deux sujets libres qui se reconnaissent réciproquement. Le féminisme qui veut “déconstruire l’homme”, le rendre coupable par essence de sa condition d’homme, n’est pas un féminisme. C’est une revanche, et la revanche n’a jamais émancipé personne.
La confluence, ici, n’est pas un milieu géographique entre deux extrêmes. Elle est la reconnaissance qu’au-delà des camps, ce qui doit l’emporter, c’est l'Etat de Droit — homme ou femme, peu importe — dans cette tension dialectique que Hegel nommait la reconnaissance. Beauvoir l’avait compris, en lectrice attentive de Hegel : la liberté de l’un n’existe que dans la liberté de l’autre.
Épilogue
Il y a, dans le mot féminisme, deux histoires possibles. L’une est celle d’un humanisme élargi, qui prolonge les Lumières et l’existentialisme, qui pose l’égalité comme principe et la liberté comme fin. L’autre est celle d’un essentialisme inversé, qui rejoue, sous couvert de progrès, les vieilles essences patriarcales, et qui finit par enfermer les femmes dans le rôle même dont elles voulaient sortir.
Je crois, et je le dis en homme qui n’a pas l’autorité de parler à la place des femmes mais qui revendique l’autorité de parler en lecteur de Beauvoir, que la deuxième histoire est en train de l’emporter dans le discours public. Et je crois qu’il est urgent de revenir à la première.
Ce n’est pas une question de droite ou de gauche. Ce n’est pas une question de camp. C’est une question de fidélité à la philosophie, à la dignité du sujet, à l’État de droit, et — in fine — aux femmes elles-mêmes, à qui l’on doit mieux que de les transformer en saintes éternelles pour mieux les déposséder de leur liberté.
DiBu, Dijon, 2026
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