Je voudrais revenir sur la façon dont mon regard a évolué, ces dernières années, sur la figure de Paul Vergès. Quand je suis arrivé à La Réunion, il a été l’une des premières personnalités politiques que j’ai découvertes, notamment à travers une belle interview de Jean-Marc Collienne. L’homme m’avait fasciné : sa culture, son éloquence, cette voix posée qui semblait porter la sagesse d’un sage révolutionnaire. Il apparaissait auréolé de cette figure presque mythique de celui qui aurait, à lui seul, conduit le progrès à La Réunion et combattu l’oppression coloniale. Je suis tombé dedans à fond, je l’avoue.
Pour situer ma trajectoire : j’ai toujours été militant à gauche, et avant Paul Vergès j’avais croisé, étudiant, son frère jumeau Jacques Vergès — l’avocat. J’avais pour lui une vraie admiration. Au-delà de ses choix les plus controversés (la défense de Klaus Barbie, notamment), je trouvais qu’il incarnait l’esprit même de la loi : tout accusé, fût-il odieux, a droit à une défense. Et je restais admiratif de la manière dont il s’était servi du procès Barbie pour retourner l’accusation et faire indirectement le procès de la colonisation française. Il y avait là une vraie subtilité : il rappelait que la France, qui siégeait à Nuremberg pour juger les crimes contre l’humanité nazis, allait quelques années plus tard réprimer durement les indépendantistes malgaches en 1947, ou se comporter en puissance coloniale brutale dans plusieurs de ses possessions.
Ne pas refaire l’histoire avec les yeux d’aujourd’hui — mais ne pas l’aseptiser non plus
Mon but n’est pas de défendre la IIIᵉ République ni les propos racistes de Jules Ferry — qu’il faut bien sûr replacer dans leur époque. Mais à cette époque déjà, des voix s’élevaient : Victor Hugo contre le colonialisme, et bien avant lui, dès le XVIIIᵉ siècle, des prêtres et des philosophes contre l’esclavage. Ne croyons pas qu’il n’y avait pas, il y a deux cents ans, des gens qui savaient. Voltaire en est un exemple troublant : capable d’écrire un texte bouleversant pour défendre Jean Calas torturé, mais ayant placé une partie de ses revenus dans le commerce maritime — y compris dans des opérations liées à la traite — sans que cela ne semble lui poser problème. Tout est compliqué. Toujours.
C’est dans cette disposition d’esprit que j’ai abordé l’histoire réunionnaise, en lisant beaucoup. Et plus j’avançais dans les textes, plus le récit dominant à La Réunion — celui que portait notamment le Parti communiste réunionnais — me paraissait grevé de simplifications. Michel Debré y est présenté comme le monstre absolu, sur lequel se cristallisent tous les maux : les enfants de la Creuse, la clinique de Saint-Benoît, l’ordonnance mutant certaines personnalités réunionnaises de gauche vers la métropole, sans oublier le climat hostile au créole et au maloya à une certaine époque. Or sur chacun de ces sujets — j’en ai déjà parlé en détail dans d’autres billets — la réalité est plus composite que le récit militant. Debré n’a pas tout décidé seul, et certaines mesures relevaient d’une politique d’État qui le dépassait.
L’angle aveugle : le colonialisme endogène
L’esclavage à Bourbon n’a pas été importé tout fait par une France lointaine venue opprimer un peuple déjà constitué. Il a été mis en place sur place, par des pionniers arrivés à partir de 1663-1665, dont les descendants formeront progressivement la classe des « gros blancs » créoles. Au départ, ces pionniers étaient pauvres ; ils ont prospéré en exploitant le système de leur temps, à mesure que la Couronne avait besoin de café — puis de sucre. Et ils ont fait venir des esclaves, en grande majorité de Madagascar, du Mozambique et, dans une moindre mesure, des Comores et de l’Afrique de l’Est. Cette population est la seule à être venue à La Réunion contre son gré. Les Indiens engagés, les Chinois, les Comoriens qui viendront plus tard sont, eux, venus librement, même si dans des conditions souvent extrêmement dures.
Ce que j’ai fini par comprendre, c’est que ce qu’on appelle ici « colonialisme » est largement un colonialisme endogène : une population réunionnaise composée à la fois de descendants d’esclaves et de descendants de maîtres, partageant la même terre, parfois le même sang.
Quand Paul Vergès — issu lui-même d’une famille créole aisée du côté paternel — accède au pouvoir, il doit aussi, d’une certaine façon, tuer le père. Son père Raymond Vergès était médecin, franc-maçon, proche du PCF, et co-auteur de la proposition de loi de 1946 sur la départementalisation, aux côtés de Léon de Lépervanche pour La Réunion (et de Gaston Monnerville, Léopold Bissol, Aimé Césaire pour les autres « vieilles colonies »). J’associe souvent départementalisation et République, car c’est par elle que La Réunion entre pleinement dans la République. Et il est utile de rappeler qu’Aimé Césaire — qu’on ne peut soupçonner d’aveuglement sur la question coloniale — fut le rapporteur enthousiaste de cette loi, voyant dans l’intégration le prolongement logique de l’abolition de 1848. Ni autonomie, ni indépendance : l’égalité juridique.
Paul Vergès, plus jeune, plus impétueux, prendra une autre route. Je ne reviens pas sur l’affaire Alexis de Villeneuve en 1946 — il avait alors été condamné à cinq ans avec sursis, puis amnistié ; je n’ai pas à instruire ce dossier ici. Mais il faut bien voir l’homme qu’il était : un sanguin, fougueux, marqué dans sa chair par la mort très tôt de sa mère vietnamienne (Pham Thi Khang, institutrice, décédée du paludisme en 1928), né au Siam d’un père réunionnais consul de France, élevé entre deux mondes. Cette double appartenance, ce rapport intime à l’Asie coloniale française, ont nourri chez lui — comme chez son frère Jacques pour l’Algérie — un ressentiment lucide et durable envers la politique impériale française. C’est compréhensible, et c’est même respectable. Mais cela a aussi pesé sur sa lecture du dossier réunionnais.
La part assumée de Paul Vergès — et ce qu’elle masquait
Mon hypothèse, formulée prudemment, est la suivante : à un certain moment, le discours du PCR a déplacé l’attention. En concentrant la critique sur l’État français et sur Michel Debré, il a contribué à laisser dans l’ombre la responsabilité historique d’une élite créole locale qui, en 1849, a perçu l’essentiel des indemnités versées aux propriétaires d’esclaves.
Quelques repères factuels que les bases de données du projet Repairs (CNRS) ont rendus publics depuis 2021 :
À La Réunion, l’indemnité a été calculée sur la base d’environ 680 francs or par esclave, soit près de 90 000 euros d’aujourd’hui. Pour l’ensemble des colonies françaises, 126 millions de francs or ont été versés — l’équivalent d’environ 16 milliards d’euros actuels. La famille Le Coat de Kerveguen, l’une des plus puissantes du sud de l’île, a perçu à elle seule 1,9 million de francs or pour l’émancipation d’environ 1 680 esclaves, soit environ 250 millions d’euros d’aujourd’hui. La fortune globale de la branche dirigée ensuite par André de Kerveguen sera évaluée à 30 millions de francs or — près de 4 milliards d’euros actuels — faisant un temps de lui l’une des plus grosses fortunes de France.
Je ne cite pas ces chiffres pour désigner une famille en particulier — la base Repairs montre d’ailleurs qu’environ 30 % des bénéficiaires de l’indemnité étaient eux-mêmes des personnes de couleur, parfois descendants d’affranchis, ce qui complique encore le tableau. Je les cite parce qu’ils éclairent ce qu’on appelait pudiquement, dans le discours officiel de l’époque, le « préjudice » des colons : l’État a indemnisé les propriétaires, pas les esclaves affranchis, qui sont sortis en 1848 sans terre, sans toit, sans capital. C’est là qu’est la grande injustice fondatrice. Et c’est cette histoire — moins simple que celle d’une France abstraite contre un peuple unifié — que nous devons regarder en face.
La France n’est pas que coupable
La France, c’est aussi la France des Lumières — même si les Lumières furent traversées de contradictions. C’est la France de Schoelcher, qui dénonce dès 1848 « les hontes de l’esclavage ». C’est la France de la sécurité sociale, des allocations familiales, de l’école pour tous. Quand Michel Debré arrive à La Réunion à la fin des années 1950, il découvre une île profondément pauvre, marquée par une mortalité infantile comparable à celle des pays les plus pauvres d’Afrique, par une dénutrition généralisée, par des familles très nombreuses où la précarité se transmettait. Ce qui va changer cela — les hôpitaux, la sécurité sociale, les caisses d’allocations, la scolarisation massive, la vaccination — vient de la République. Lentement, trop lentement même, comme Paul Vergès lui-même n’a cessé de le souligner avec raison s’agissant de l’égalité réelle. Mais cela vient quand même.
Ma philosophie de l’histoire est ici hégélienne : le progrès avance souvent comme un rouleau compresseur, à travers des conflits, des affrontements, des douleurs. Il faut accepter cette dimension presque tragique de l’histoire — et accepter que les acteurs eux-mêmes soient des figures mêlées, ni anges ni démons.
Michel Debré n’était pas Juda — Paul Vergès n’était pas le messie.
Je dis souvent que Paul Vergès et Michel Debré sont les deux mains qui ont façonné la Réunion moderne. Si les Réunionnais vivent aujourd’hui à un niveau de confort comparable à celui de la métropole, c’est grâce, en grande partie, à l’action conjuguée — et parfois adverse — de ces deux hommes.
Michel Debré fut un homme d’État, parfois autoritaire, parfois maladroit, dont certaines décisions méritent une critique sévère (les enfants de la Creuse en particulier, qui restent une blessure ouverte). Mais le réduire à un « monstre froid » est une caricature qui ne rend justice ni à l’histoire, ni à la complexité des choix politiques d’une époque.
Paul Vergès, lui, fut un grand politique, un visionnaire écologique (il a porté très tôt la question du climat, il a verdi Le Port en y faisant planter un demi-million d’arbres), un combattant pour la dignité réunionnaise. Mais une fois élu à la présidence du Conseil régional, le discours révolutionnaire s’est tu — Danyel Hoarau et plusieurs observateurs l’ont noté. Et au sein même de ces familles communistes réunionnaises, la pratique du mélange ethnique n’a pas été aussi systématique que le discours pouvait le suggérer.
Bref : aucun des deux n’a été ce que le récit dominant en dit. Et c’est cela que la philosophie de la confluence essaie de nommer.
Ce que j’appelle « confluence »
La confluence n’est pas la tiédeur. Ce n’est pas le « ni-ni ». C’est un effort lucide pour remettre le curseur au centre quand un discours bascule dans l’excès et menace de monter une population contre une autre. C’est précisément ce que je crains à La Réunion aujourd’hui : la montée de dérives identitaires et de tensions qui s’appuient sur une lecture simplifiée — et parfois fausse — du passé.
Les Réunionnais les plus pauvres qui se vivent aujourd’hui comme victimes héréditaires de « la France » sont aussi, en réalité, ceux que la solidarité nationale française maintient au-dessus du seuil de pauvreté qui prévalait il y a soixante ans. La France a beaucoup fait, et beaucoup à faire encore. On peut critiquer son retard sur l’égalité réelle, sa centralisation excessive, l’opacité de certaines structures locales — sans pour autant scier la branche.
Ce qu’il faut viser
C’est ici que je rejoins, pour partie, l’intuition de Paul Vergès : il faut aller vers une autonomie vivrière et énergétique réelle. Une Réunion qui produit ce qu’elle mange, qui ne dépend plus du détroit d’Ormuz pour son carburant, qui exploite enfin sérieusement le soleil, l’eau, la mer, la géothermie volcanique. Une Réunion qui forme et retient ses propres médecins, ses propres cadres — sachant qu’aujourd’hui, selon une étude récente de l’Insee, seuls environ 15 % des médecins généralistes installés à La Réunion y sont nés, un chiffre nettement plus bas que dans d’autres régions françaises. On peut viser bien mieux, sans renoncer à la mobilité qui fait aussi la richesse d’un pays.
Une Réunion qui reconnaît pleinement sa culture créole — la langue, le maloya, la cuisine, le rapport au monde — sans opposer cette culture au français, qui reste la langue d’accès aux études, aux concours, à la mobilité. Les deux ne sont pas incompatibles ; elles sont confluentes.
Une Réunion qui sort progressivement du système des contrats aidés généralisés pour aller vers une vraie économie productive : agriculture, artisanat, transformation, industrie pharmaceutique à partir des plantes médicinales locales (le savoir des tisaneurs est un trésor sous-exploité), services, intelligence artificielle, énergies renouvelables. Le travail comme contraire de l’esclavage — comme moyen d’indépendance, et non comme chaîne.
Et surtout, une Réunion qui lutte sans complaisance contre la corruption, contre la « familiocratie », contre cette gauche caviar qui parfois trahit les valeurs morales qu’elle devrait pourtant défendre par profession.
En guise de conclusion
Le mot Réunion lui-même vient de la Concorde post-révolutionnaire de 1793. Il porte en lui un programme : nous retrouver. Pas dans l’effacement des différences, ni dans la guerre des mémoires, mais dans cette confluence patiente où chacun reconnaît la part de l’autre dans son propre destin.
Paul Vergès et Michel Debré nous ont chacun, à leur manière, légué une part du présent. À nous de dépasser leurs figures pour aller plus loin — vers une Réunion qui ne soit plus jamais un terrain de manœuvres idéologiques, mais une île adulte, fière de sa pluralité.
C’est, à mes yeux, ce que dirait une vraie politique de confluence.
DiBu
Member discussion: