À Valerie et Joel, ses jumeaux.
Gabrielle Russier, une femme, une professeure de Lettres qui aimait au delà de la Raison.

Elle avait trente et un ans, son élève en avait seize. En 1968, on a cru que l'amour serait enfin libre. Un an plus tard, une femme se donnait la mort, broyée par une République qui ne plaisantait pas avec les mœurs. Mais derrière le fait divers se cache une question que nous n'avons toujours pas tranchée : que peut-on faire quand il y a un écart d'âge, une position d'autorité, et un cœur de dix-sept ans qui, lui, est bel et bien en âge d'aimer ? Voici une tentative de réponse.
L'affaire, en quelques lignes
Gabrielle Russier était née à Paris le 29 avril 1937, de culture protestante, agrégée de lettres. Divorcée, mère de deux enfants, elle enseignait le français au lycée Nord de Marseille — le futur Saint-Exupéry. Cheveux courts, gauloises, théâtre moderne : elle ouvrait des fenêtres. L'un de ses élèves de seconde, Christian Rossi, seize ans, fils d'un universitaire de gauche, la fascinait par son intelligence ; la curiosité du garçon la troublait en retour. Ils s'aimèrent au printemps 1968, à l'heure exacte où la France proclamait l'amour libre.
Quand les parents découvrent la liaison, ils s'effraient, exilent le garçon en Allemagne puis dans les Pyrénées, et, impuissants, portent plainte. Chef d'inculpation : enlèvement et détournement de mineur. Suit une mécanique d'une brutalité qui glace encore : incarcération aux Baumettes en décembre 1968, réincarcération en avril 1969 pour près de deux mois, internement psychiatrique sous la pression. En juillet 1969, elle est condamnée à un an avec sursis — peine assez légère pour tomber sous la loi d'amnistie post-68. Le parquet fait appel et réclame treize mois fermes : un mois de trop, juste ce qu'il faut pour qu'aucune clémence ne soit possible. L'appel est fixé à octobre. Elle ne le verra pas. Le 1er septembre 1969, après avoir confié son chat à un voisin, Gabrielle Russier se donne la mort. Elle avait trente-deux ans.
Trois choses que l'on ne cesse de confondre
Pour penser clair, il faut séparer ce que l'émotion mêle aussitôt : le sentiment, l'acte et le châtiment. Le sentiment d'abord. Un garçon de dix-sept ans aime-t-il vraiment ? Évidemment. Le cœur n'a pas d'âge légal ; la passion adolescente est même, par sa démesure, la plus entière qui soit. Nier à Christian Rossi la réalité de son amour serait une seconde violence, après celle qu'on lui a faite. Sur ce plan, l'objection de l'écart d'âge ne pèse presque rien : quinze ans, entre deux êtres, ce n'est rien — c'est l'écart de bien des couples.
L'acte ensuite. Là, le sol se dérobe, et il faut avoir l'honnêteté de ne pas regarder ailleurs. Car ce n'est pas l'âge qui fait le poids moral de l'histoire : c'est l'asymétrie. Une enseignante n'est pas une passante. Elle détient une autorité, des notes, le prestige du savoir, le pouvoir du regard qui désigne l'élève « doué ». C'est une position de confiance, presque fiduciaire. Et le châtiment, enfin — ce que la société a fait de tout cela — fut sans rapport avec l'acte lui-même. On y reviendra ; c'est le cœur du scandale.
L'éros du maître
Que la relation pédagogique soit traversée de désir n'est ni une nouveauté ni une perversion : c'est un fait que la tradition assume depuis l'Antiquité. George Steiner, dans Maîtres et disciples, le dit sans détour : transmettre, c'est s'exposer à une intensité qui peut basculer en amour. Il distingue trois figures. Le maître qui dévore le disciple et l'asservit. Le disciple qui trahit ou détruit son maître. Et, rare et précieuse, la troisième : l'échange réciproque, « un éros fait de confiance réciproque et, en vérité, d'amour ». Socrate et Alcibiade, Héloïse et Abélard, Hannah Arendt et Heidegger — l'histoire de la pensée est tissée de ces liaisons où l'admiration intellectuelle et le désir ne se laissent pas démêler.
Cette lucidité ne disculpe personne ; elle déplace la question. Si l'éros pédagogique est inévitable, alors la responsabilité morale n'est pas symétrique. Elle pèse sur celui qui détient l'autorité, jamais sur celui qui la subit. C'est l'adulte, le maître, qui doit tenir le seuil — parce qu'il sait, parce qu'il peut, parce que le consentement donné à l'intérieur d'une relation de dépendance n'est jamais tout à fait un consentement libre. Héloïse aima Abélard ; il n'en reste pas moins qu'Abélard était son précepteur, et que c'est lui que l'histoire juge. La grandeur d'un maître se mesure aussi à ce qu'il refuse de prendre.
Ce que la loi punissait — et ce qu'elle ignorait
Ici surgit le paradoxe le plus troublant de l'affaire, et que l'on oublie presque toujours. En 1969, la majorité sexuelle était fixée à quinze ans depuis l'ordonnance de 1945. La relation, en elle-même, n'était donc pas un crime. Ce que la justice reprochait à Gabrielle Russier, ce n'était pas d'avoir abusé d'une position d'autorité — c'était d'avoir « soustrait » un mineur à ses parents. La majorité civile était alors à vingt et un ans ; le « détournement de mineur » protégeait le pouvoir parental, le droit des parents de disposer des déplacements de leur enfant. Le consentement de Christian n'y changeait rien : la loi ne le regardait pas, lui ; elle regardait l'autorité bafouée des Rossi.
Autrement dit : la seule chose qui rendrait aujourd'hui cette histoire clairement répréhensible — l'abus d'autorité d'un professeur — n'existait pas encore en droit. L'infraction visant une personne ayant autorité sur un mineur de quinze à dix-huit ans ne sera créée qu'en 1980, à l'initiative du sénateur Edgar Tailhades — onze ans après la mort de Gabrielle Russier. Et il faudra attendre la loi du 21 avril 2021 pour que le seuil de protection soit porté à dix-huit ans précisément dans les cas d'autorité ou d'inceste. La France de 1969 a donc tué indirectement une femme au nom de l'autorité des pères, alors qu'elle n'avait pas encore inventé l'idée de la protéger, lui, de l'autorité de sa maîtresse. On l'a punie pour la mauvaise raison, avec la mauvaise loi et la mauvaise foi, et avec une démesure qui ne devait rien à la protection de l'enfance.
Les deux barbaries
C'est qu'une société se trompe rarement d'une seule manière. La nôtre a oscillé entre deux barbaries opposées, et il faut les nommer toutes les deux.
La première est celle de 1969 : l'ordre moral. Une femme qui aime hors des cases est traquée, internée, jetée en détention provisoire, transformée par la presse en « histoire de coucherie » et en mauvais exemple pour la jeunesse, poursuivie par un procureur qui ajoute un mois à sa peine pour lui interdire l'amnistie. Cette barbarie-là sacrifie l'individu à la pureté du corps social. Elle ne protège personne — Christian, lui, suppliait qu'on libère sa maîtresse. Elle fait un cadavre, et l'appelle justice.
La seconde barbarie est venue ensuite, par réaction, et elle est tout aussi instructive. À peine huit ans plus tard, en 1977, une pétition adressée au Parlement réclamait la dépénalisation des relations entre adultes et mineurs de moins de quinze ans, au nom de la « libération ». Elle fut signée par les plus grands noms de la pensée française : Foucault, Beauvoir, Sartre, Barthes, Derrida, Deleuze, la pédiatre Françoise Dolto — et par un certain Gabriel Matzneff, qui paradera ensuite pendant quarante ans sur les plateaux de télévision, raflant les prix littéraires en racontant ses « expériences » avec des mineurs, jusqu'à ce qu'en 2020 Vanessa Springora, dans Le Consentement, dise simplement ce que c'est que d'avoir quatorze ans face à un homme de cinquante. Cette barbarie-là, inverse de la première, sacrifie l'enfant à la « liberté » de l'adulte. Sous le mot d'ordre « il est interdit d'interdire », elle a couvert des prédations bien réelles.
Voilà la confluence qu'il faut tenir : entre l'ordre moral qui tue ceux qui aiment et le libertinage qui livre les vulnérables, la vérité n'est ni d'un côté ni de l'autre. Elle n'est pas dans la doctrine des âges ni dans les slogans d'une époque. Elle est dans un seul mot : l'asymétrie. Protéger farouchement le vulnérable — sans pour autant détruire l'être humain.
Le garçon qui disait avoir été aimé
Reste le cas qui résiste à toutes nos catégories, et c'est Christian. Notre époque, à juste titre, a appris à dire « emprise », « victime », « prédateur ». Ces mots sont des conquêtes ; ils ont libéré des paroles longtemps étouffées. Mais Christian Rossi, lui, n'a jamais voulu de ce rôle. À vingt et un ans, dans son unique entretien avant de disparaître dans l'anonymat et de changer de nom, il a refusé d'être plaint comme on plaint une proie. Sa phrase tient en dix mots : « On s'aimait, on l'a mise en prison, elle s'est tuée. » Toute sa vie, il s'est désigné non comme la victime d'elle, mais comme la victime d'eux — des parents, des juges, de la presse.
Que faire de cela ? L'honnêteté commande de ne pas le contredire au nom d'une théorie, fût-elle juste. La règle moderne — l'adulte en position d'autorité doit tenir le seuil — est bonne comme règle. Et pourtant ce récit-là refuse de s'y plier proprement, parce que celui qu'on voudrait inscrire dans la case « victime » a passé sa vie à jurer qu'il avait été aimé, et qu'on n'a aucun droit de lui voler aussi cette vérité-là. On peut, on doit tenir les deux : qu'un principe protège l'immense majorité des cas, et qu'un destin singulier lui échappe. Refuser la nuance, ici, ce serait retomber dans la logique du procureur qui ajoutait un mois.
Que peut-on faire, alors ?
La question de départ mérite une réponse, et non une esquive. Que peut-on faire quand on est l'adulte, le maître, et qu'on sent monter ce que Steiner appelait « la déraison de l'amour » ? La réponse n'est pas « rien n'est permis », ni « tout se vaut ». Elle est, je crois, dans le mot distance, et dans le mot temps. Tenir une distance tant que dure l'asymétrie : ne pas se servir de l'autorité, de la note, du prestige. Et laisser le temps faire son office — car ce qui est amour véritable survit à l'attente ; ce qui n'est qu'appétit ne lui survit pas. Un élève cesse un jour d'être un élève ; un mineur devient majeur. L'amour qui a raison peut se le permettre. C'est, justement, l'épreuve qui distingue l'un de l'autre.
Et que peut faire une société ? Protéger sans persécuter. Juger des actes sans lyncher des personnes. Ne jamais confondre la défense des vulnérables avec la jouissance de punir. Car la cruauté que l'on déguise en morale a tué, à travers l'histoire, infiniment plus d'innocents que les transgressions qu'elle prétend châtier. C'est exactement ce qu'a exprimé cyniquement Georges Pompidou lorsque, interrogé en conférence de presse le 22 septembre 1969, il a refusé le verdict et choisi de réciter Paul Éluard :
Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d'enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés
Pompidou savait! Il avai été briefé juste avant la Conference de Presse. Il n'a rien fait pour ell avant. En tant que professeur de Lettres Classique, comme Gabrielle, il a voulu revenir aux Lettres. Mais il a été hypocrite.
Vertige supplémentaire : Éluard avait écrit ces vers en 1944 pour les femmes tondues de la Libération, celles que la foule humiliait au nom de la morale. En les déplaçant vers une institutrice morte d'avoir aimé, Pompidou disait l'essentiel sans le dire : il y a des époques qui se choisissent des victimes raisonnables et les sacrifient pour se sentir propres. Ni « elle était coupable », ni « elle n'avait rien fait » — mais : un être humain est mort, et c'est la réponse de notre société qui passe en jugement.
Deux poids, deux mesures
Et puisqu’on parle de la météo morale, en voici la preuve la plus éclatante. En 1992, dans un autre lycée — La Providence, à Amiens —, une autre professeure de lettres anime un atelier de théâtre. Elle a trente-neuf ans, elle est mariée, mère de trois enfants ; l’un de ses élèves a quinze ans, et il se trouve être le camarade de classe de sa propre fille. Vingt-quatre ans les séparent — neuf de plus qu’entre Gabrielle et Christian. Les parents, effrayés eux aussi, retirent le garçon de l’établissement et l’envoient pensionnaire à Paris. Cette femme s’appelle Brigitte ; ce garçon est devenu président de la République ; et leur histoire est aujourd’hui racontée comme un roman, la preuve vivante que l’amour ne compte pas les années.
Mourir d'aimer
L'affaire a marqué les artistes. André Cayatte en tira dès 1971 un film, Mourir d'aimer, avec Annie Girardot et Bruno Pradal : d'abord polémique, il devint un immense succès populaire, frôlant les six millions de spectateurs. Et Charles Aznavour, bouleversé, écrivit l'une des plus belles chansons de la variété française, ce Mourir d'aimer qui dit, mieux que tous les éditoriaux, qu'on peut périr de la plus douce des passions quand le monde décide qu'elle est interdite.
C'est cette chanson que je veux, à mon tour chanter pour Gabrielle Russier, pour sa souffrance, pour le silence qu'on lui a imposé. Et pour ce garçon devenu vieux d'un coup, qui aima sa professeure de français comme on aime à cet âge — totalement — et que la vie punit d'avoir aimé sans permission.
Ma version de "Mourir d'aimer"
Gabrielle Russier (1937-1969) repose au cimetière du Père-Lachaise. Comprenne qui voudra.
