Nous avons appris à confondre la République et la gauche. En relisant l'année 1871 — Francfort, la Semaine sanglante, la Kabylie —, je crois qu'il faut renoncer à cette facilité. Non pour répudier ce régime, mais pour cesser de l'aimer les yeux fermés.


Il y a une image d'Épinal dans notre mémoire collective : celle qui voudrait que « République » et « gauche » soient synonymes, que le mot lui-même porte en lui les Lumières, l'émancipation, le peuple souverain. Cette image a une utilité politique évidente. Elle permet de faire de la République un bloc, un patrimoine indivis, un héritage sans facture. Elle a un défaut : elle est fausse.

La IIIe République — celle qui a duré, celle qui nous a donné l'école laïque, la liberté de la presse et les syndicats, celle qui a fini par réhabiliter Dreyfus — est née en février 1871 sous l'autorité d'un homme de soixante-treize ans qui n'était républicain que par calcul, orléaniste par tempérament, et qui avait passé quarante ans de vie publique à expliquer que le peuple était dangereux. Elle est née d'un traité qui cédait l'Alsace et le nord-est lorrain à l'Empire allemand. Elle a été baptisée, au mois de mai suivant, par le plus grand massacre urbain du XIXe siècle européen. Et pendant qu'elle fusillait Paris, elle écrasait la Kabylie et distribuait les terres confisquées aux réfugiés d'Alsace-Lorraine.

Tout cela est vrai en même temps. C'est ce qui rend le sujet inconfortable, et c'est exactement pourquoi il faut s'y tenir.

Un homme du XIXe siècle tout entier

Adolphe Thiers [1] naît à Marseille en 1797, dans une famille sans fortune, et meurt en 1877 chef d'État honoré, académicien, propriétaire d'une collection d'art considérable. Entre ces deux dates il traverse tous les régimes [2] : la Restauration, la monarchie de Juillet, la Deuxième République, l'Empire, la Troisième. Il en sert quatre. Il en renverse deux.

Journaliste libéral sous Charles X, il rédige en 1830 la protestation des journalistes contre les Ordonnances [3] et joue un rôle décisif dans l'installation de Louis-Philippe [4]. Historien, il publie entre 1823 et 1827 une Histoire de la Révolution française en dix volumes qui fera de lui, pour deux générations de bourgeois français, l'interprète autorisé de 1789. Ce point me paraît capital pour comprendre l'homme : Thiers ne récuse pas la Révolution, il la borne. La Révolution utile s'arrête vers 1791 ; ce qui suit est un dérapage. Les Lumières, oui — mais comme titre de propriété d'une classe éclairée, non comme promesse d'égalité réelle.

Ce libéral a un dossier. Ministre de l'Intérieur en avril 1834, il couvre la répression de l'insurrection lyonnaise et le massacre de la rue Transnonain [5], où la troupe tue les habitants d'un immeuble entier, femmes et vieillards compris — l'épisode que Daumier [6] a rendu inoubliable. Il fait voter les lois de septembre 1835 [7] qui musellent la presse. Président du Conseil en 1840, il pousse la construction de l'enceinte fortifiée de Paris, que les Parisiens surnomment aussitôt « la loi des Bastilles » [8] : on comprend assez vite que ces murs regardent aussi vers l'intérieur.

Puis vient la phrase. Le 24 mai 1850, à l'Assemblée législative, dans le débat qui va produire la loi amputant le suffrage universel d'environ trois millions d'électeurs [9] — un tiers du corps électoral —, Thiers déclare que les vrais républicains redoutent « la vile multitude », celle qui a perdu toutes les républiques. Il s'en expliquera : il ne visait pas les pauvres, disait-il, mais les vagabonds, ceux qui n'ont pas de domicile stable. L'excuse aggrave le cas. Le critère de la citoyenneté, chez lui, c'est l'enracinement dans la propriété. Ce jour-là, en face de lui, c'est Victor Hugo [10] qui défend le suffrage universel. Retenons ce détail : les deux hommes se retrouveront.

Quelques mois plus tôt, il avait lâché l'autre formule qui résume tout son républicanisme : la République est le gouvernement qui nous divise le moins. Non pas le meilleur : le moins coûteux en conflit.

Soyons justes. Thiers n'est pas bonapartiste : il est arrêté et brièvement exilé après le coup d'État du 2 décembre 1851 [11]. Et en juillet 1870, à la tribune, il est l'un des rares à s'opposer à la guerre contre la Prusse, sous les huées de ceux qui le traitent de Prussien. Il avait raison. Cette lucidité solitaire lui fournira, six mois plus tard, un capital politique immense : dans un pays effondré, il est l'homme qui avait prévu.

Une majorité monarchiste installe un orléaniste à la tête d'une république

Le 4 septembre 1870, deux jours après Sedan [12], la République est proclamée à l'Hôtel de Ville. Elle n'est proclamée par personne d'important au sens institutionnel : elle est arrachée par la rue et ratifiée par une poignée de députés de Paris. Gambetta, trente-deux ans, est de ceux-là. Le Gouvernement de la Défense nationale se forme autour du général Trochu [13], avec Jules Favre [14] aux Affaires étrangères, Gambetta [15] à l'Intérieur, Ernest Picard [16] aux Finances, Jules Simon [17] à l'Instruction publique, Jules Ferry [18] bientôt chargé du ravitaillement d'un Paris assiégé — ce qui lui vaudra le surnom de « Ferry-Famine ».

Thiers n'en est pas. On l'envoie chercher une médiation dans les capitales européennes ; il revient les mains vides. Pendant ce temps, Gambetta quitte Paris en ballon le 7 octobre, s'installe à Tours puis à Bordeaux et improvise des armées de la Loire. C'est la « guerre à outrance ». Elle échoue militairement, mais elle fonde une légende républicaine dont Gambetta vivra dix ans.

Paris capitule le 28 janvier 1871, après quatre mois de siège, de bombardements et de famine. Les élections du 8 février, organisées en quinze jours dans un pays occupé, donnent un résultat sans ambiguïté : sur environ six cent soixante-quinze élus, quelque quatre cents sont monarchistes [19]. La province veut la paix, Paris veut la guerre. Paris élit Louis Blanc [20], Victor Hugo, Gambetta, Garibaldi [21]. La province élit des hobereaux que les Parisiens appelleront « les ruraux » [22]. Cette Assemblée refuse d'entendre Garibaldi et invalide son élection ; Hugo démissionne pour protester.

Le 17 février, elle élit Thiers à main levée « chef du pouvoir exécutif de la République française » [23]. Le titre est un chef-d'œuvre : il nomme la République sans la reconnaître. Trois semaines plus tard, c'est le pacte de Bordeaux [24] — on ne tranchera pas la question du régime, on fera la paix d'abord. Une majorité monarchiste installe donc un orléaniste à la tête d'une république provisoire, en attendant de restaurer le roi.

Deux décisions du même jour pèseront lourd. L'Assemblée choisit de siéger non à Paris mais à Versailles. Et elle met fin au moratoire sur les échéances commerciales et sur les loyers, suspendu pendant le siège : les artisans, les boutiquiers et les locataires parisiens, qui n'ont rien gagné depuis six mois, doivent payer immédiatement six mois d'arriérés. On supprime dans le même mouvement la solde de la garde nationale [25] pour la plupart de ses hommes, on suspend des journaux. Dans le Paris de mars 1871, ce sont des actes de guerre sociale. Ils précèdent l'insurrection ; ils l'expliquent en grande partie.

Ce que Thiers a échangé, et contre quoi

Les négociations s'ouvrent à Versailles le 23 février entre Thiers, Favre et Bismarck [26], et aboutissent trois jours plus tard aux préliminaires de paix, confirmés par le traité de Francfort du 10 mai. Le prix : l'Alsace et le nord-est lorrain, Metz et Thionville comprises ; cinq milliards de francs-or [27] d'indemnité, que Thiers a fait descendre de six à cinq ; l'occupation de plusieurs départements en gage jusqu'au paiement complet.

Deux clauses disent la vérité de l'affaire.

La première : Thiers obtient de conserver Belfort, la ville qui a résisté au-delà de l'armistice, en échange du droit pour l'armée allemande de défiler dans Paris. Les troupes prussiennes bivouaqueront sur les Champs-Élysées du 1er au 3 mars. Le gouvernement échange l'humiliation de la capitale contre une place forte de province. Paris ne l'oubliera pas : quinze jours plus tard, il se soulève.

La seconde est plus grave, et je m'étonne qu'on l'enseigne si peu. L'article 10 des préliminaires prévoit que l'armée de Paris et de Versailles n'excédera pas quatre-vingt mille hommes « après le rétablissement de l'autorité du gouvernement français à Paris ». Cette phrase est signée le 26 février. L'insurrection éclate le 18 mars. Le traité de paix avec l'Allemagne anticipait donc, trois semaines à l'avance, la reconquête militaire de la capitale française par son propre gouvernement, et en fixait le plafond d'effectifs.

Ensuite, tout s'enchaîne avec une logique de mécanique. La convention d'armistice n'autorise que quarante mille soldats français en région parisienne, et Thiers n'en a réellement qu'une douzaine de milliers, démoralisés. Or près d'un demi-million de soldats français sont prisonniers en Allemagne. Bismarck en libère rapidement quelque soixante mille, dont la moitié sera reversée dans l'armée de Versailles. Il libère aussi, dès le mois de mars, les généraux : Mac Mahon [28], Cissey [29], Du Barail [30], Galliffet [31]. Les hommes qui vont écraser la Commune sortent des camps allemands. L'armée de Versailles est constituée par décret le 6 avril sous le commandement de Mac Mahon ; elle atteindra cent vingt à cent trente mille hommes. Le 1er avril, Thiers se félicite devant l'Assemblée de mettre sur pied l'une des plus belles armées que la France ait possédées. Elle ne servira qu'à un usage.

Faut-il parler d'un pacte ? Le mot serait trop fort, et l'idée trop juste pour qu'on la manque. Il n'y a pas d'alliance formelle entre Thiers et Bismarck, pas de troc explicite de l'Alsace contre la sécurité du régime. Il y a une convergence d'intérêts parfaitement lucide de part et d'autre. Le chancelier veut une France affaiblie mais solvable, capable de verser cinq milliards, et un pouvoir français capable de désarmer Paris. Une république conservatrice lui convient mieux qu'une monarchie restaurée, qui chercherait des alliances dynastiques, et infiniment mieux qu'un Paris révolutionnaire. Il donne donc à Thiers les moyens matériels de la répression ; et ses troupes, qui tiennent les forts du nord et de l'est, verrouillent les issues. Pendant la Semaine sanglante, l'armée allemande regarde. Elle laisse faire et empêche de fuir. Le vainqueur de Sedan a protégé le régime né de Sedan.

Le plan de 1848, appliqué en 1871

Paris est armé. La garde nationale dispose de plus de deux cents canons payés par souscription populaire pendant le siège. Le 18 mars à l'aube, Thiers envoie le général Vinoy [32] les récupérer à Montmartre et à Belleville. L'opération échoue sur un détail presque comique : on a oublié les attelages. Le temps que les chevaux arrivent, le quartier est réveillé, les femmes s'interposent, la troupe fraternise. Les généraux Lecomte et Clément Thomas [33] sont saisis puis fusillés par la foule, sans ordre de personne. Clemenceau [34], maire du XVIIIe arrondissement, tente de s'interposer et échoue.

Thiers prend alors la décision qui commande tout le reste : il évacue Paris. Non seulement les troupes, mais l'administration, la police, et jusqu'aux forts, à l'exception du Mont-Valérien [35]. Ce n'est pas une panique, c'est une doctrine. En février 1848, il avait conseillé à Louis-Philippe de sortir de Paris insurgé, de laisser la ville s'épuiser, puis de revenir avec une armée réorganisée. Le roi avait refusé et perdu son trône. Vingt-trois ans plus tard, Thiers applique son plan. Le vide laissé dans Paris n'est pas un accident : c'est le premier acte de la reconquête.

Le 26 mars, Paris élit son conseil ; le 28, la Commune [36] est proclamée. Des mouvements analogues éclatent à Lyon, Saint-Étienne, Marseille, Narbonne, Toulouse, Le Creusot, Limoges. Tous sont écrasés en quelques jours. Paris reste seul, encerclé par les Versaillais au sud et à l'ouest, par les Allemands au nord et à l'est.

On oublie souvent ce que fit la Commune en soixante-douze jours : séparation des Églises et de l'État, école gratuite et laïque, moratoire sur les loyers, réquisition des logements vacants, interdiction du travail de nuit dans les boulangeries, remise des ateliers abandonnés à des coopératives ouvrières, interdiction des amendes patronales, plafonnement des traitements publics, ouverture des fonctions à des étrangers — le Hongrois Frankel [37] au Travail, les Polonais Dombrowski et Wroblewski [38] aux armées. Une Union des femmes pour la défense de Paris, animée par Élisabeth Dmitrieff [39]. Et la démolition de la colonne Vendôme, ce monument à la guerre que Courbet [40] voulait remplacer par un monument à la paix.

Sept jours

Le 21 mai, l'armée entre par le Point-du-Jour, une porte laissée sans défense et signalée par un passant. Cent mille hommes. Sept jours de combats de rue, de barricades, d'incendies allumés par les deux camps, et surtout d'exécutions. Le 23, l'état-major s'installe sur la butte Montmartre et les massacres de masse commencent. Le 24, l'archevêque Darboy [41], otage de la Commune, est fusillé : Thiers avait refusé de l'échanger contre Blanqui [42], emprisonné depuis la veille de l'insurrection. Le 25, Delescluze [43], délégué à la Guerre, se fait tuer debout sur une barricade. Le 28, les derniers fédérés tombent au mur du cimetière de l'Est [44].

Le nombre des morts reste un champ de bataille. Les décomptes vont de moins de sept mille, selon les évaluations les plus basses, à quinze mille au minimum selon le relevé le plus récent, établi à partir des registres de cimetières, de police et de pompes funèbres de Paris et de sa banlieue — sans compter les corps brûlés dans les casemates, jetés dans les puits ou repêchés dans la Seine. Je ne trancherai pas ce débat, qui est un vrai débat. Mais une donnée, elle, ne varie pas : l'armée de Versailles a perdu huit cent soixante-dix-sept hommes. Ce rapport-là dit tout. Il ne s'est pas agi d'une bataille, mais d'une exécution.

Le général marquis de Galliffet — Mexique, Algérie, Sedan, camp de Coblence, libéré en mars — organise à la porte de la Muette le tri des colonnes de prisonniers en route vers Versailles. Les témoins racontent qu'il fait extraire des rangs les hommes aux cheveux gris, présumés avoir participé aux journées de juin 1848, et les fait fusiller dans le fossé. Il n'a jamais démenti. Vingt-huit ans plus tard, en 1899, il sera ministre de la Guerre d'un gouvernement où siège le socialiste Millerand.

Puis vient ce qu'on ose appeler la justice. Trente-six mille arrestations dans les semaines qui suivent ; vingt-six conseils de guerre [45] qui jugeront jusqu'en 1875 quelque quarante-six mille prévenus, parmi lesquels huit cent soixante-quatorze femmes et cinq cent quarante-quatre enfants ; plus de treize mille condamnations ; environ quatre mille déportés en Nouvelle-Calédonie. Rossel [46], Ferré [47] et Bourgeois fusillés à Satory en novembre. Louise Michel [48], devant ses juges, réclame sa part de plomb. En juin, Jules Favre adresse aux puissances européennes une circulaire les invitant à traiter les réfugiés de la Commune non comme des exilés politiques, mais comme des criminels de droit commun. En mars 1872, une loi fait de l'affiliation à l'Internationale [49] un délit.

Ce n'est pas la répression d'une émeute. C'est la destruction physique et politique d'une génération militante.

Ce n'était pas simple, et il faut le dire

Il serait malhonnête de peindre un Thiers affrontant un peuple uni et innocent. La menace que la bourgeoisie voyait devant elle était pour partie fantasmée, pour partie réelle, et surtout plurielle. Ces divisions ont pesé autant que les canons.

Il y avait les néo-jacobins [50] — Delescluze, Félix Pyat [51] —, héritiers de 1793, partisans de la République une et indivisible et du salut public. Il y avait les blanquistes [52], théoriciens du coup de main par une minorité organisée, dont le chef, arrêté la veille du 18 mars, passera toute la Commune en prison : elle sera dirigée par ses disciples et privée de lui. Il y avait les proudhoniens [53], fédéralistes, mutuellistes, méfiants envers l'État — le vieux Beslay [54] siège à la Banque de France et refuse d'y toucher, décision désastreuse militairement, cohérente doctrinalement. Il y avait les collectivistes de l'Internationale, Eugène Varlin [55], ouvrier relieur et l'un des hommes les plus admirables du siècle, reconnu dans la rue le 28 mai, lynché pendant des heures puis fusillé.

Et les anarchistes ? Attention à l'anachronisme, qui est ici presque une faute politique. Il n'existe pas, en 1871, de mouvement anarchiste constitué en France. Il existe un courant fédéraliste et antiautoritaire au sein de l'Internationale, l'influence de Bakounine [56], des libertaires en germe. La Commune sera revendiquée ensuite comme matrice par les anarchistes, par les marxistes, par les léninistes : elle est devenue le miroir où chaque gauche a lu son propre visage. Sur le moment, elle est autre chose — un soulèvement patriotique, municipal et social, plus jacobin que collectiviste.

Cette pluralité a coûté cher. Fin avril, le vote instituant un Comité de salut public [57] divise le conseil : trente-quatre voix contre vingt-huit. La minorité — Varlin, Courbet, Vallès [58], Beslay, Frankel — proteste contre la dictature d'un comité. On débat de la souveraineté révolutionnaire pendant que l'artillerie de Versailles avance. Rossel, seul officier de métier de valeur, démissionne le 9 mai en constatant qu'il commande à des indisciplinés.

Quant au « spectre rouge », il fut un instrument d'une efficacité redoutable. La presse conservatrice et les écrivains — l'élite littéraire française fut presque unanime contre Paris insurgé — décrivent les communards comme des alcooliques, des dégénérés, des sauvages, une race à part. Le vocabulaire est zoologique et médical. Il n'est pas décoratif : il autorise. On ne massacre pas des concitoyens, on assainit une population.

Et ce langage vient de quelque part. Galliffet a appris son métier au Mexique et en Algérie. Les officiers qui entrent dans Paris en mai 1871 ont été formés à l'école de l'armée d'Afrique, celle de Bugeaud [59], des razzias, des enfumades [60], de la responsabilité collective des tribus. La violence coloniale est rentrée à la maison.

L'autre semaine sanglante

Voici le fait que notre enseignement a mis un siècle et demi à rapprocher du précédent, et qui devrait figurer dans tous les manuels.

Le 15 mars 1871 — trois jours avant Montmartre — le bachagha Mohamed El Mokrani [61] entre en insurrection dans les Bibans. Le cheikh Aheddad [62], chef de la confrérie Rahmaniyya, proclame le djihad. Le soulèvement entraîne quelque deux cent cinquante tribus, soit environ un tiers de la population de l'Algérie. C'est la plus grande insurrection algérienne avant 1954.

Le gouvernement de Thiers a donc deux guerres sur les bras au même moment. Il gagne les deux. Le vice-amiral de Gueydon [63], que Thiers vient de nommer gouverneur, dispose, une fois Paris tombé, des troupes libérées : les effectifs engagés passent de quarante-trois mille à quatre-vingt-six mille hommes, plus de trois cents combats sont livrés en un an. El Mokrani est tué le 5 mai, seize jours avant l'entrée des Versaillais dans Paris. Les pertes algériennes sont estimées à plus de trente mille morts.

Puis vient le règlement de comptes, et il est arithmétique. Une contribution de guerre de trente-six millions et demi de francs est imposée aux tribus, répartie par les djemâas [64] et retombant surtout sur les plus pauvres. Quatre cent quarante-six mille hectares sont placés sous séquestre [65], dont plus de trois cent mille de terres de culture. Et une part de ces terres — environ cinquante mille hectares — est réservée aux Alsaciens et aux Lorrains ayant opté pour la France.

Je demande qu'on lise cela lentement. La France perd l'Alsace et la Moselle par le traité de Francfort. Elle indemnise ses propres réfugiés en confisquant les terres des paysans kabyles. Ce que le traité arrache d'un côté, la colonie le rend de l'autre. La perte de souveraineté en Europe se compense par la dépossession en Afrique. Il n'y a là ni hasard ni dérapage : c'est la logique d'une République impériale, et elle est écrite noir sur blanc dans les décrets.

La boucle se referme dans les prisons. Les insurgés kabyles et les communards parisiens attendent la déportation dans les mêmes ports, puis embarquent vers la même Nouvelle-Calédonie [66]. Le communard Jean Allemane [67] raconte avoir découvert que les nouveaux arrivants étaient, comme lui, des vaincus, jugés de la même façon, et que les conseils de guerre algériens avaient rivalisé de zèle avec ceux de Versailles. Le régime avait le même geste pour Belleville et pour la Medjana.

L'histoire ne s'arrête pas là. En 1878, en Nouvelle-Calédonie, les Kanak [68] se soulèvent à leur tour. La plupart des communards déportés soutiennent la répression : ce sont des Français, ils ont des réflexes de Français. Une exception, éclatante : Louise Michel prend le parti des Kanak et leur donne son écharpe rouge. Elle avait compris quelque chose que la gauche française mettra un siècle à apprendre.

Qu'on ne croie pas non plus que ce racisme d'État soit un legs de l'Empire dont la République se serait péniblement débarrassée. Il est construit par elle. Le décret Crémieux [69] d'octobre 1870 naturalise les juifs d'Algérie ; les musulmans, eux, resteront sujets français sans être citoyens — français sans droits, formule qui durera jusqu'en 1946. La loi Warnier [70] de 1873, votée sous Thiers, démembre la propriété collective des tribus et ouvre la voie à leur dépossession légale. Le code de l'indigénat [71] organisera ensuite un droit d'exception permanent.

Quatorze ans plus tard, à la Chambre, le père de l'école laïque et gratuite explique posément que les races supérieures ont un droit sur les races inférieures parce qu'elles ont un devoir : les civiliser. Ce n'est pas un dérapage de Jules Ferry. C'est la doctrine. Le même homme, la même année, la même République : l'instituteur pour les enfants de France, l'indigénat pour les enfants d'Algérie. Les Lumières comme titre de domination — Thiers l'avait dit en 1850 des pauvres de Paris, Ferry le dit en 1885 des peuples colonisés. C'est la même phrase, élargie.

Et pourtant, cette République-là

On aurait tort de s'arrêter là, et Thiers mérite ce qui lui est dû.

Il paie les cinq milliards en avance. Deux emprunts nationaux sont couverts au-delà de toute attente : la bourgeoisie française et les banques internationales font confiance au régime. Les dernières troupes allemandes évacuent le territoire en septembre 1873, deux ans avant l'échéance prévue. Il obtient la rétrocession du territoire de Belfort. La postérité conservatrice lui décernera le titre de « libérateur du territoire », et pour une fois le titre n'est pas absurde.

Il fait davantage. Cet orléaniste finit par comprendre que la monarchie est impossible — le comte de Chambord [72], en 1871, refuse le drapeau tricolore, ce qui règle la question pour vingt ans. En novembre 1872, il stupéfie sa majorité en déclarant la République gouvernement légal du pays, avant d'ajouter l'avertissement qui restera : elle sera conservatrice ou elle ne sera pas. Ce ralliement d'une partie de la droite au régime est la condition sans laquelle la Troisième République n'aurait pas tenu. Les monarchistes le lui font payer : ils le renversent le 24 mai 1873, deux ans jour pour jour après le début de la Semaine sanglante. Mac Mahon lui succède ; c'est l'Ordre moral [73], les pèlerinages, et le vœu national du Sacré-Cœur [74] érigé sur la butte Montmartre en expiation — c'est-à-dire un monument bâti contre les morts de mai.

Et pourtant, en janvier 1875, l'amendement qui nomme enfin le « président de la République » est adopté par trois cent cinquante-trois voix contre trois cent cinquante-deux [75]. Une voix. La République française tient à une voix de majorité dans une assemblée élue pour restaurer un roi. Ensuite tout vient : la crise du 16 mai 1877 [76] et la victoire des républicains, l'amnistie des communards en 1880, la Marseillaise et le 14 Juillet, la liberté de la presse et de réunion en 1881, l'école gratuite, obligatoire et laïque, les syndicats en 1884, le divorce, la liberté d'association, la séparation de 1905, la révision du procès Dreyfus. Aucun régime français n'avait fait cela.

Il faut donc tenir les deux bouts, et je ne vois pas comment on pourrait faire autrement. La République qui a émancipé les Français est la même que celle qui a fusillé Paris et dépossédé la Kabylie. Ce n'est pas une contradiction qui se résout : c'est une contradiction qui se porte.

Un dernier détail, et il est cruel. Quand Thiers meurt en septembre 1877, une foule immense accompagne sa dépouille et le cortège est conduit par deux hommes : Victor Hugo et Léon Gambetta. Hugo, qui l'avait affronté en 1850 sur le suffrage universel et qui avait offert sa maison de Bruxelles aux communards traqués. Gambetta, qui avait proclamé la République le 4 septembre et refusé la paix de Francfort. Devenus, à la fin, ses alliés contre les monarchistes. La République se construit aussi de ces réconciliations qui ressemblent à des reniements.

Rendre à la République son histoire

Il y a deux façons faciles de traiter Thiers. La statue : le libérateur du territoire, le petit homme énergique qui a sauvé la France de l'anarchie et payé la rançon. Ou la démonologie : Foutriquet [77], le nain sanguinaire, le fusilleur.

Aucune des deux ne nous apprend rien, parce que le problème n'est pas Thiers. Le problème, c'est que la République française a été fondée par une classe qui avait besoin d'elle contre le roi et contre le peuple. Thiers n'est pas un accident dans l'histoire du républicanisme français : il en est un moment logique. Sa formule de 1850 sur la vile multitude et sa formule de 1872 sur la République conservatrice disent la même chose à vingt-deux ans de distance : la souveraineté appartient à ceux qui possèdent, et la République est le meilleur emballage disponible pour cette proposition.

Ce que la gauche française n'a jamais fini de régler avec ce moment fondateur, on le mesure encore aujourd'hui. Clemenceau, qui à trente ans courait entre les barricades de Montmartre pour éviter le pire et qui plaidait à la Chambre en 1876 que la responsabilité du 18 mars incombait à l'Assemblée de Versailles, deviendra le briseur de grèves de 1906. Millerand [78] entrera au gouvernement aux côtés de Galliffet. Les mêmes hommes qui donnaient l'école aux enfants de la République construisaient l'indigénat pour les autres. Il n'y a pas de pureté à récupérer dans cette histoire. Il y a des courants qui se mêlent, qui charrient chacun leurs limons, et qui font un fleuve dont nous buvons l'eau.

C'est peut-être là le seul usage sérieux de cette mémoire. Ceux qui aiment la République ont tout à gagner à la savoir née dans le sang, tarifée en milliards et payée en hectares kabyles. Non pour la répudier — je ne connais pas de régime plus habitable que celui-là — mais parce qu'un héritage que l'on refuse d'inventorier finit toujours par se retourner contre l'héritier. Le silence sur mai 1871, sur la Kabylie, sur l'indigénat n'a jamais protégé la République : il a seulement laissé le récit à d'autres, qui en font aujourd'hui l'usage que l'on sait.

Nous célébrons chaque année le 14 Juillet. Nous avons attendu 1880 pour amnistier les communards, les années 1970 pour que l'université française prenne la Commune au sérieux, et nous discutons encore du nombre de ses morts. Cela devrait nous rendre modestes, et attentifs. Ce n'est pas la République qu'il faut défendre contre son histoire : c'est son histoire qu'il faut lui rendre, entière, pour avoir le droit de la défendre.

Didier Buffet


Notes

[1] Adolphe Thiers (1797-1877). Marseillais d'origine modeste, avocat, journaliste, historien à succès, académicien dès 1834. Ministre de l'Intérieur puis président du Conseil sous Louis-Philippe, il est élu chef du pouvoir exécutif en février 1871, puis président de la République en août 1871, et renversé en mai 1873. Il est le premier président de la IIIe République.

[2] Les régimes traversés. En cinquante-cinq ans, la France change six fois de régime : Restauration (1814-1830), monarchie de Juillet (1830-1848), Deuxième République (1848-1852), Second Empire (1852-1870), Troisième République (1870-1940). Cette instabilité est la clé de la prudence obsessionnelle des élites de 1871.

[3] Les Ordonnances de Saint-Cloud (25 juillet 1830). Quatre ordonnances de Charles X suspendant la liberté de la presse, dissolvant la Chambre et restreignant le corps électoral. Leur publication déclenche les Trois Glorieuses et la chute des Bourbons.

[4] Louis-Philippe Ier (1773-1850). Duc d'Orléans devenu « roi des Français » en 1830 — et non « roi de France » : la nuance est tout le programme de l'orléanisme, une monarchie qui tient son titre de la nation et non de Dieu. Renversé en février 1848.

[5] Le massacre de la rue Transnonain (14 avril 1834). Lors de la répression d'une insurrection républicaine à Paris, un coup de feu parti d'un immeuble entraîne l'assaut de la troupe, qui tue une douzaine d'habitants, dont des vieillards et des enfants. Thiers est alors ministre de l'Intérieur.

[6] Honoré Daumier (1808-1879). Caricaturiste et peintre. Sa lithographie Rue Transnonain, le 15 avril 1834 — un homme mort en chemise de nuit sur le corps de son enfant — est l'une des images politiques les plus puissantes du siècle.

[7] Les lois de septembre 1835. Votées après l'attentat de Fieschi contre Louis-Philippe, elles rétablissent la censure théâtrale, aggravent les délits de presse et interdisent de contester le principe monarchique. Fin du régime libéral en matière d'opinion.

[8] L'enceinte de Thiers (loi du 3 avril 1841). Trente-trois kilomètres de fortifications et seize forts détachés autour de Paris. Officiellement dirigée contre l'invasion, elle est aussitôt soupçonnée de viser l'insurrection parisienne, d'où le surnom de « loi des Bastilles ». Démolie après 1919, son tracé est devenu les boulevards des Maréchaux, puis le périphérique.

[9] La loi du 31 mai 1850. Elle impose trois années de résidence continue dans le même canton, attestée par l'inscription au rôle de la taxe personnelle. Résultat : environ trois millions d'électeurs sur neuf millions perdent le droit de vote, essentiellement des ouvriers mobiles et des journaliers. Louis-Napoléon Bonaparte rétablira le suffrage universel masculin après son coup d'État — et s'en servira.

[10] Victor Hugo (1802-1885). Pair de France rallié à la République en 1848, exilé pendant tout le Second Empire, revenu le 5 septembre 1870. Élu à Paris en février 1871, il démissionne dès mars. Il ne soutient pas la Commune, mais dénonce immédiatement la férocité de la répression, offre asile aux communards traqués dans sa maison de Bruxelles — ce qui lui vaut d'être expulsé de Belgique — et réclame l'amnistie jusqu'à son obtention.

[11] Le coup d'État du 2 décembre 1851. Louis-Napoléon Bonaparte, président élu au suffrage universel en 1848, dissout l'Assemblée par la force. Thiers est arrêté à son domicile et expulsé de France ; il ne rentrera qu'en août 1852. Ce détail interdit d'en faire un simple homme d'ordre : il fut aussi une victime de l'ordre.

[12] Sedan (1er-2 septembre 1870). Encerclée dans les Ardennes, l'armée de Châlons capitule : quatre-vingt-trois mille hommes prisonniers et l'empereur Napoléon III lui-même. La nouvelle atteint Paris le 3 septembre ; la République est proclamée le 4.

[13] Louis-Jules Trochu (1815-1896). Général, gouverneur militaire de Paris, il préside le Gouvernement de la Défense nationale. Son « plan » de défense, jamais dévoilé et jamais efficace, devient à Paris un objet de dérision et nourrit le soupçon de trahison qui empoisonnera l'après-siège.

[14] Jules Favre (1809-1880). Avocat républicain célèbre sous l'Empire, ministre des Affaires étrangères. Il avait promis en septembre 1870 de ne céder « ni un pouce de nos territoires, ni une pierre de nos forteresses » ; il signe l'armistice de janvier 1871 puis le traité de Francfort. En juin 1871, il demande aux États européens de traiter les réfugiés communards comme des criminels de droit commun.

[15] Léon Gambetta (1838-1882). Avocat, député de Belleville, il proclame la République le 4 septembre. Ministre de l'Intérieur, il quitte Paris assiégé en ballon le 7 octobre et organise depuis Tours puis Bordeaux la « guerre à outrance ». Hostile à la paix, il démissionne en février 1871. Il fonde ensuite le journal La République française, incarne le républicanisme « opportuniste » — celui qui prend les réformes quand l'occasion se présente — et meurt à quarante-quatre ans.

[16] Ernest Picard (1821-1877). Républicain modéré, ministre des Finances du Gouvernement de la Défense nationale, puis ministre de l'Intérieur de Thiers pendant la Commune. Il organise la presse et la police versaillaises.

[17] Jules Simon (1814-1896). Philosophe et universitaire, ministre de l'Instruction publique. Chef du gouvernement en 1876-1877, son renvoi par Mac Mahon déclenchera la crise du 16 mai.

[18] Jules Ferry (1832-1893). Chargé de l'administration de Paris pendant le siège, donc du rationnement : les Parisiens l'appellent « Ferry-Famine ». Ministre de l'Instruction publique de 1879 à 1883, il fait voter les lois sur l'école gratuite, obligatoire et laïque. Président du Conseil, il conduit l'expansion coloniale en Tunisie et au Tonkin et théorise, le 28 juillet 1885, le droit des « races supérieures ».

[19] Légitimistes, orléanistes, bonapartistes. La droite de 1871 se partage en trois familles irréconciliables : les légitimistes, fidèles à la branche aînée des Bourbons (le comte de Chambord) et à la monarchie de droit divin ; les orléanistes, héritiers de Louis-Philippe, libéraux, parlementaires, favorables aux notables et à la propriété ; les bonapartistes, partisans d'un pouvoir personnel plébiscité, discrédités par Sedan. C'est leur incapacité à s'entendre qui sauvera la République.

[20] Louis Blanc (1811-1882). Théoricien socialiste, auteur de L'Organisation du travail, membre du gouvernement provisoire de 1848 et promoteur des ateliers sociaux, exilé vingt ans à Londres. Élu en tête à Paris en février 1871, il refuse pourtant de soutenir l'insurrection et siège à Versailles — illustration parfaite de la fracture entre la gauche parlementaire et la gauche insurrectionnelle.

[21] Giuseppe Garibaldi (1807-1882). Héros de l'unité italienne, il vient combattre pour la République française à la tête de l'armée des Vosges, seule troupe à prendre un drapeau à l'ennemi. Élu dans plusieurs départements, il est hué par l'Assemblée de Bordeaux et se retire.

[22] « Les ruraux ». Sobriquet lancé par la presse parisienne contre les députés provinciaux de 1871, ruraux, notables, souvent monarchistes, accusés de vouloir la paix à tout prix et d'ignorer Paris. Le mot dit une fracture qui n'a pas disparu.

[23] « Chef du pouvoir exécutif de la République française ». Titre inventé le 17 février 1871 pour désigner Thiers sans reconnaître le régime : il exerce le pouvoir dans une république sans que la république soit fondée. La loi Rivet du 31 août 1871 lui donnera enfin le titre de président de la République — toujours à titre provisoire.

[24] Le pacte de Bordeaux (10 mars 1871). Accord tacite entre Thiers et l'Assemblée : on suspend la querelle des régimes, on fait la paix, on réorganise le pays, et l'on tranchera plus tard entre monarchie et république. Ce moratoire constitutionnel durera quatre ans.

[25] La garde nationale. Milice citoyenne armée, élisant ses officiers, ouverte pendant le siège à tous les Parisiens — soit plusieurs centaines de milliers d'hommes payés trente sous par jour. Elle constitue, en mars 1871, une armée populaire dotée de son propre Comité central. Supprimer sa solde, c'était affamer des familles entières ; la désarmer, c'était désarmer Paris.

[26] Otto von Bismarck (1815-1898). Ministre-président de Prusse, artisan de l'unité allemande. Il fait proclamer l'Empire allemand dans la galerie des Glaces de Versailles le 18 janvier 1871, devient chancelier, et dicte les conditions de la paix française.

[27] Cinq milliards de francs-or. Somme sans précédent, calculée pour peser durablement sur la France. À l'échelle de conversion que j'utilise pour les monnaies anciennes — un franc-or pour environ cent trente euros —, l'indemnité représenterait quelque six cent cinquante milliards d'euros d'aujourd'hui. Elle sera pourtant soldée en deux ans et demi, par deux emprunts massivement souscrits.

[28] Patrice de Mac Mahon (1808-1893). Maréchal, vaincu à Frœschwiller puis blessé et fait prisonnier à Sedan. Libéré en mars 1871, il prend le commandement de l'armée de Versailles et dirige la reconquête de Paris. Président de la République de 1873 à 1879, il incarne l'Ordre moral et démissionne après l'échec du 16 mai.

[29] Ernest de Cissey (1810-1882). Général, prisonnier en Allemagne, libéré en mars 1871. Il commande un corps d'armée pendant la Semaine sanglante et devient ministre de la Guerre sous l'Ordre moral.

[30] François Du Barail (1820-1902). Général de cavalerie formé en Algérie, capturé à Metz, libéré en mars 1871. Il participe à la reprise de Paris et laisse des mémoires précieux sur l'armée d'Afrique.

[31] Gaston de Galliffet (1830-1909). Officier de cavalerie, blessé au Mexique en 1863, en poste en Algérie, auteur des charges héroïques de Sedan, prisonnier à Coblence. Libéré en mars 1871, il devient l'homme des exécutions sommaires de mai. Devenu, sous la IIIe République, ministre de la Guerre de 1899 à 1900 dans le cabinet de « défense républicaine » formé pendant l'affaire Dreyfus.

[32] Joseph Vinoy (1800-1880). Général bonapartiste, successeur de Trochu à la tête de l'armée de Paris. C'est lui qui dirige, le 18 mars, l'opération manquée sur les canons de Montmartre.

[33] Les généraux Lecomte et Clément Thomas. Claude Lecomte commande les troupes à Montmartre le 18 mars et ordonne par trois fois de tirer sur la foule ; ses soldats refusent et l'arrêtent. Clément Thomas, républicain de 1848 et ancien chef de la garde nationale — que Paris n'a pas pardonné d'avoir réprimé les journées de juin 1848 —, est reconnu dans la rue en civil. Tous deux sont fusillés rue des Rosiers par une foule que nul ne commande. Cet épisode servira de justification morale à toute la répression.

[34] Georges Clemenceau (1841-1929). Médecin, maire du XVIIIe arrondissement en mars 1871, il tente de s'interposer entre la foule et les généraux, puis de négocier entre Paris et Versailles. Député radical, il plaidera pour l'amnistie. Devenu ministre de l'Intérieur en 1906, il fera donner la troupe contre les grévistes et se qualifiera lui-même de « premier flic de France ». Président du Conseil en 1917, il conduira la France à la victoire.

[35] Le Mont-Valérien. Fort dominant l'ouest parisien, conservé par les Versaillais lors de l'évacuation du 18 mars. Sa position d'artillerie leur permet de battre les approches de Paris pendant tout le siège. C'est la seule pièce que Thiers ne lâche pas — et elle décide de la campagne.

[36] La Commune. Le mot ne désigne pas un régime socialiste, mais une revendication municipale : Paris, privé de maire élu depuis 1795, réclame le droit de s'administrer, comme en 1792. La Commune de 1871 est d'abord cela — une insurrection communale, patriotique et sociale — avant d'être relue comme la première expérience de pouvoir ouvrier.

[37] Léo Frankel (1844-1896). Ouvrier bijoutier hongrois, membre de l'Internationale, délégué au Travail et à l'Échange. Il inspire les mesures sociales de la Commune : interdiction du travail de nuit des boulangers, des amendes patronales, reprise des ateliers abandonnés. Blessé sur les barricades, réfugié à Londres, il fondera plus tard la social-démocratie hongroise.

[38] Jarosław Dombrowski (1836-1871) et Walery Wroblewski (1836-1908). Officiers polonais, insurgés de 1863 contre la Russie, réfugiés en France. Devenus généraux de la Commune, ils en sont les meilleurs militaires. Dombrowski est tué le 23 mai sur une barricade ; Wroblewski, qui tient le front sud, parvient à gagner Londres.

[39] Élisabeth Dmitrieff (1850-après 1910). Aristocrate russe, membre de la section russe de l'Internationale, envoyée à Paris. Elle fonde l'Union des femmes pour la défense de Paris et le soin aux blessés, première organisation féminine de masse liée au mouvement ouvrier, qui réclame l'égalité salariale et le droit au travail. Elle réussit à fuir et disparaîtra en Sibérie.

[40] Gustave Courbet (1819-1877). Peintre réaliste, élu à la Commune, président de la Fédération des artistes. Il propose le déboulonnage de la colonne Vendôme, symbole militariste, en demandant qu'elle soit déplacée plutôt que détruite. Condamné après la chute, puis rendu responsable du coût de sa reconstruction, il meurt en exil en Suisse.

[41] Mgr Georges Darboy (1813-1871). Archevêque de Paris, gallican modéré, arrêté comme otage en avril. Thiers refuse à plusieurs reprises de l'échanger contre Blanqui. Il est fusillé à la prison de La Roquette le 24 mai, en pleine Semaine sanglante.

[42] Auguste Blanqui (1805-1881). Révolutionnaire professionnel surnommé « l'Enfermé » : il passe plus de trente-six ans en prison sous tous les régimes. Arrêté dans le Lot le 17 mars 1871, la veille de l'insurrection, il est élu à la Commune en son absence et n'y siégera jamais. Son courant survivra à sa mort.

[43] Charles Delescluze (1809-1871). Journaliste républicain de la vieille école, emprisonné et déporté à Cayenne sous l'Empire, la santé détruite. Délégué à la Guerre le 10 mai 1871, il assume une fonction qu'il sait perdue. Le 25 mai, il monte en redingote et sans arme sur la barricade du Château-d'Eau et s'y fait tuer.

[44] Le mur des Fédérés. Mur d'enceinte du cimetière du Père-Lachaise où cent quarante-sept fédérés sont fusillés le 28 mai 1871 après le dernier combat. Devenu le lieu de pèlerinage annuel du mouvement ouvrier français.

[45] Les conseils de guerre. Tribunaux militaires jugeant des civils, institués pour la circonstance et siégeant jusqu'en 1876. Ils appliquent une procédure expéditive, sans véritable défense, et prononcent la mort, les travaux forcés, la déportation ou la privation des droits civiques.

[46] Louis Rossel (1844-1871). Polytechnicien, officier du génie, protestant, seul officier supérieur de valeur à rejoindre la Commune par refus de la capitulation. Délégué à la Guerre, il démissionne le 9 mai devant l'indiscipline. Fusillé à Satory le 28 novembre 1871.

[47] Théophile Ferré (1845-1871). Blanquiste, délégué à la Sûreté générale, il signe l'ordre d'exécution d'otages. Fusillé à Satory le 28 novembre 1871 avec Rossel et le sergent Bourgeois, condamné pour la mort des généraux du 18 mars.

[48] Louise Michel (1830-1905). Institutrice, poétesse, ambulancière et combattante, surnommée « la Vierge rouge ». Elle se livre pour sauver sa mère et réclame la mort devant le conseil de guerre. Déportée en Nouvelle-Calédonie en 1873, elle y instruit les enfants kanak et prend leur parti lors de la révolte de 1878. Amnistiée en 1880, elle deviendra la grande figure de l'anarchisme français.

[49] L'Association internationale des travailleurs (1864-1876). Fondée à Londres, elle fédère syndicats, coopératives et sociétés ouvrières européennes. Ses militants français jouent un rôle central dans la Commune sans l'avoir organisée. La loi du 14 mars 1872 en fait une association criminelle en France ; l'Internationale se scinde la même année entre marxistes et fédéralistes.

[50] Les néo-jacobins. Héritiers revendiqués de la Convention montagnarde de 1793 : République une et indivisible, primat du politique sur le social, salut public, patriotisme révolutionnaire. Ils forment la majorité du Conseil de la Commune.

[51] Félix Pyat (1810-1889). Journaliste et dramaturge, polémiste redouté, élu à la Commune. Partisan des mesures les plus radicales, il quitte Paris avant la chute — ce que ses camarades ne lui pardonneront pas. Il finira député.

[52] Le blanquisme. Doctrine de l'action révolutionnaire par une minorité conspirative, disciplinée et armée, s'emparant du pouvoir puis exerçant une dictature transitoire au nom du peuple. Le blanquisme méprise l'attente électorale et néglige la question économique ; il fournira aux communards leurs meilleurs cadres et leur pire méthode.

[53] Le proudhonisme et le mutuellisme. De Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), auteur de la formule « la propriété, c'est le vol » : socialisme fondé sur l'association ouvrière, le crédit gratuit, l'échange mutuel et la fédération des communes, hostile à l'État centralisateur comme au communisme autoritaire. C'est la matrice intellectuelle des ouvriers parisiens de 1871 — et le terreau de l'anarchisme à venir.

[54] Charles Beslay (1795-1878). Doyen de la Commune, ancien de 1830, proudhonien, délégué à la Banque de France. Convaincu qu'il ne faut pas toucher au crédit public, il laisse la Banque financer Versailles pendant que la Commune manque d'argent. Décision doctrinalement cohérente et militairement suicidaire.

[55] Eugène Varlin (1839-1871). Ouvrier relieur, fondateur de coopératives ouvrières et de restaurants populaires, organisateur syndical, membre de l'Internationale, opposé à la dictature du Comité de salut public. Reconnu et dénoncé rue Lafayette le 28 mai, traîné pendant des heures vers Montmartre, il est fusillé le visage détruit. Il avait trente-deux ans.

[56] Michel Bakounine (1814-1876). Révolutionnaire russe, adversaire de Marx au sein de l'Internationale, théoricien de l'anti-autoritarisme et du fédéralisme. Il tente à Lyon, en septembre 1870, une insurrection communaliste qui échoue en quelques heures. Sa postérité fera de lui le père de l'anarchisme organisé — après 1871, non avant.

[57] Le Comité de salut public. Créé le 1er mai 1871 par trente-quatre voix contre vingt-huit, en référence explicite à 1793. Cinq membres reçoivent des pouvoirs étendus sur toutes les commissions. La minorité y voit une dictature déguisée et cesse un temps de siéger : la Commune se divise à trois semaines de sa fin.

[58] Jules Vallès (1832-1885). Écrivain et journaliste, fondateur du Cri du peuple, élu à la Commune, membre de la minorité. Évadé vers Londres, condamné à mort par contumace, amnistié en 1880. Sa trilogie romanesque Jacques Vingtras — L'EnfantLe BachelierL'Insurgé — reste le grand récit intérieur de cette génération.

[59] Thomas Bugeaud (1784-1849). Gouverneur général de l'Algérie de 1840 à 1847, théoricien de la « guerre totale » coloniale et de la colonisation « par l'épée et la charrue ». Il systématise la destruction des récoltes et des villages, la razzia et la dépossession foncière. Son école forme des générations d'officiers français.

[60] Razzias et enfumades. La razzia est le raid punitif qui brûle les villages, coupe les arbres fruitiers et emporte les troupeaux pour affamer les tribus. L'enfumade est l'asphyxie de populations réfugiées dans des grottes, pratiquée notamment dans le Dahra en 1845. Ces méthodes sont discutées au Parlement français dès les années 1840 : nul n'ignore alors ce qui se fait.

[61] Mohamed El Mokrani (1815-1871). Bachagha de la Medjana, grand notable rallié à la France, ruiné et humilié par le transfert de l'Algérie à l'administration civile et par l'endettement de sa famille. Il démissionne, prévient loyalement les autorités, puis lève l'étendard le 15 mars 1871. Tué au combat le 5 mai.

[62] Le cheikh Aheddad et la Rahmaniyya. Chef spirituel de la principale confrérie soufie de Kabylie, riche de dizaines de milliers d'affiliés. Son appel au djihad, le 8 avril 1871, transforme une révolte de notables en soulèvement populaire. Arrêté, condamné, il meurt en détention en 1873.

[63] Louis Henri de Gueydon (1809-1886). Vice-amiral, nommé par Thiers gouverneur général civil de l'Algérie en mars 1871. Il conduit la répression de l'insurrection, organise le séquestre des terres et l'installation des réfugiés d'Alsace-Lorraine.

[64] La djemâa. Assemblée traditionnelle du village ou de la tribu, en Kabylie, chargée de la gestion des biens collectifs et de l'arbitrage. L'administration coloniale s'en sert comme relais pour répartir l'impôt de guerre — ce qui la transforme en instrument de sa propre défaite.

[65] Le séquestre. Confiscation administrative, collective et sans jugement individuel, des terres des tribus déclarées insurgées, en application du principe de responsabilité collective. Les terres sont ensuite revendues à bas prix aux colons ou attribuées aux nouveaux arrivants.

[66] La déportation en Nouvelle-Calédonie. Trois régimes distincts : les travaux forcés à l'île Nou, la « déportation en enceinte fortifiée » à la presqu'île Ducos, la « déportation simple » à l'île des Pins, où les condamnés circulent librement mais ne peuvent quitter l'île. Vingt convois entre 1872 et 1878.

[67] Jean Allemane (1843-1935). Typographe, communard, condamné aux travaux forcés et déporté. Rentré avec l'amnistie, il devient l'un des dirigeants du socialisme français et fonde le courant « allemaniste », très attaché à l'action ouvrière directe. Député de Paris.

[68] Les Kanak et la révolte de 1878. Peuple autochtone de Nouvelle-Calédonie, spolié de ses terres par la colonisation pénale et l'élevage. La révolte conduite par le chef Ataï, en 1878, est écrasée au prix d'un millier de morts au moins ; Ataï est tué et sa tête envoyée à Paris. Elle ne sera restituée qu'en 2014.

[69] Le décret Crémieux (24 octobre 1870). Signé par Adolphe Crémieux, ministre de la Justice du Gouvernement de la Défense nationale, il accorde collectivement la citoyenneté française à environ trente-cinq mille juifs d'Algérie. Les musulmans en sont exclus : ils resteront « sujets français ». Ce décret deviendra le prétexte permanent de l'antisémitisme des colons.

[70] La loi Warnier (26 juillet 1873). Du nom d'Auguste Warnier, médecin, colon et député d'Alger. Elle impose la « francisation » du droit foncier algérien en individualisant les propriétés collectives des tribus, qui deviennent aliénables — donc achetables. Instrument juridique majeur de la dépossession.

[71] Le code de l'indigénat. Ensemble d'infractions spéciales (déplacement sans permis, réunion non autorisée, propos jugés offensants envers la France, refus de corvée) applicables aux seuls « indigènes » musulmans, sanctionnées par l'administrateur sans juge. Établi à partir des années 1870-1880, régulièrement prorogé, il n'est aboli qu'en 1944-1946.

[72] Le comte de Chambord (1820-1883). Petit-fils de Charles X, prétendant légitimiste sous le nom d'Henri V. Dans son manifeste du 5 juillet 1871, il refuse le drapeau tricolore au profit du drapeau blanc : « je ne laisserai pas arracher de mes mains l'étendard d'Henri IV ». La restauration devient impossible ; la République lui doit beaucoup.

[73] L'Ordre moral. Politique conduite de 1873 à 1877 sous Mac Mahon et le duc de Broglie : alliance du pouvoir et de l'Église, épuration des fonctionnaires républicains, encouragement des pèlerinages, surveillance des instituteurs. Il s'agit d'expier collectivement les « fautes » qui auraient valu à la France sa défaite et sa Commune.

[74] Le vœu national du Sacré-Cœur. La construction de la basilique sur la butte Montmartre est déclarée d'utilité publique par l'Assemblée le 24 juillet 1873, en réparation des « crimes » de la France. Le lieu n'est pas neutre : c'est celui du 18 mars. Le monument le plus visité de Paris après Notre-Dame a été conçu contre les insurgés.

[75] L'amendement Wallon (30 janvier 1875). Une phrase d'apparence technique du député Henri Wallon — « le président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés » — introduit pour la première fois l'expression dans une loi constitutionnelle et fonde le régime. Adopté par 353 voix contre 352.

[76] La crise du 16 mai 1877. Mac Mahon renvoie le chef du gouvernement Jules Simon, pourtant soutenu par la Chambre, et dissout celle-ci. Les républicains gagnent les élections d'octobre ; le président doit « se soumettre » et démissionne en 1879. Aucun président français ne dissoudra plus la Chambre avant 1955 : la crise fixe pour soixante-dix ans la prééminence du Parlement.

[77] « Foutriquet ». Sobriquet dont les Parisiens affublent Thiers en 1871, en raison de sa petite taille et de sa suffisance. Les caricatures de la Commune en font un nain grimaçant. Le mot dit la haine, mais aussi le mépris de classe inversé.

[78] Alexandre Millerand (1859-1943). Avocat socialiste, il entre en 1899 dans le gouvernement Waldeck-Rousseau aux côtés de Galliffet, le fusilleur de la Commune. Ce « cas Millerand » déchire le socialisme européen sur la participation ministérielle. Il finira président de la République en 1920, à droite.


Sources

Textes et documents

  • Préliminaires de paix signés à Versailles le 26 février 1871 et traité de Francfort du 10 mai 1871, textes intégraux (Fondation Napoléon ; Archives départementales de Meurthe-et-Moselle).
  • Discours d'Adolphe Thiers à l'Assemblée législative, 13 février et 24 mai 1850 (Le Moniteur universel) ; discours de rentrée parlementaire du 13 novembre 1872.
  • Discours de Jules Ferry à la Chambre des députés, 28 juillet 1885.
  • Loi du 31 mai 1850 ; loi du 14 mars 1872 ; loi Warnier du 26 juillet 1873.

Travaux historiques

  • Jacques Rougerie, Paris libre 1871 et La Commune de 1871 (Presses universitaires de France).
  • Robert Tombs, La Guerre contre Paris, 1871 et Paris, bivouac des révolutions. La Commune de 1871 (Libertalia, 2014).
  • Michèle Audin, La Semaine sanglante. Mai 1871, légendes et comptes (Libertalia, 2021).
  • Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871 (1876).
  • Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune (La Découverte).
  • Pierre Milza, L'année terrible (Perrin).
  • Colette Zytnicki, Le cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie (Tallandier, 2026).
  • Gilbert Pisier, « Les déportés de la Commune à l'île des Pins, Nouvelle-Calédonie, 1872-1880 », Journal de la Société des océanistes, 1971.
  • Encyclopédie berbère, notice « Insurrection de 1871 » (chiffres de la contribution de guerre et du séquestre).
  • Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer et De l'indigénat (Fayard / La Découverte).
  • Association des Amies et Amis de la Commune de Paris 1871 — chronologies, éphémérides et notices biographiques.
  • Le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, pour les notices des communards.