Anchaing, le royaume de l'intérieur et l'irrépressible besoin de liberté


« Ce morne au faîte ardu, c'est le Piton d'Anchaine, De l'esclave indompté brisant un jour la chaîne… » — Auguste Lacaussade, Les Salaziennes, 1839
« L'histoire universelle est le progrès dans la conscience de la liberté. » — Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire

Il suffit de lever les yeux. Au-dessus de Salazie, un piton pyramidal monte droit dans le ciel, détaché un jour du Gros Morne et glissé, dit la géologie, au centre du cirque. On l'appelle le Piton d'Anchaing. Le nom est si familier qu'on ne l'entend plus. Pourtant, à le prononcer lentement, on y devine autre chose — Anchaineen chaîne —, et c'est précisément sur cette résonance que les poètes du XIXᵉ siècle ont bâti une légende. Comme si la montagne elle-même portait, gravé dans ses syllabes, le souvenir d'un homme qui avait brisé ses fers.

C'est une belle histoire. Elle est, pour l'essentiel, fausse. Et c'est en démêlant le vrai du rêvé que l'on touche à quelque chose de plus profond que la légende : une vérité sur ce qu'est l'homme.

Le poète et l'archive

Commençons par le rêve, car il est magnifique. En 1839, un jeune mulâtre de Saint-Denis, Auguste Lacaussade, publie Les Salaziennes, recueil dédié à Victor Hugo. Il y fait entrer pour la première fois dans la littérature écrite la figure d'un marron nommé Anchaing : un insoumis pacifique, fier, solitaire, réfugié avec sa compagne Héva au sommet de l'inaccessible. Près d'un demi-siècle plus tard, le médecin-naturaliste Auguste Vinson reprend et amplifie le motif dans Salazie ou le Piton d'Anchaing (1888), ajoutant à l'homme la femme, les huit filles, la dynastie. Entre les deux, le romancier Eugène Dayot avait nourri toute une mythologie dans Bourbon pittoresque, feuilleton paru à partir de 1844 dans Le Courrier de Saint-Paul, à la veille de l'abolition. De ces plumes est née ce qu'on pourrait appeler la légende des cimes : un peuple héroïque de fugitifs, ses rois, ses reines, ses amours contrariées.

L'archive, elle, est plus avare et plus dure. De l'homme Anchaing, on ne possède ni acte, ni généalogie, ni le moindre rapport de capture. Contrairement à Laverdure, « roi de tous les marrons », ou à la reine Sarlave, qui figurent nommément dans les déclarations des chasseurs de Noirs conservées aux Archives départementales, Anchaing n'apparaît dans aucun document de milice. C'est un mythe fondateur, non un personnage d'histoire.

Mais voici le retournement. Là où l'historien classique se serait arrêté en constatant l'absence de preuve, l'anthropologue Charlotte Rabesahala, qui a consacré quatre décennies au « royaume maron et malgache de l'intérieur », a su lire le nom autrement. Anchaing, ce n'est pas un héros : c'est un lieu. An-Saina — « chez Saina ». Et ce Saina aurait bien existé : il figurait parmi les dix premiers Malgaches débarqués en baie de Saint-Paul, en novembre 1663, avec le colon Louis Payen. Le piton ne célèbre donc pas un amant romantique brisant sa chaîne, mais le campement d'un homme des tout premiers temps, dont la mémoire a survécu sous le manteau de la fable. Le calembour des poètes — Anchaine, en chaîne — était une invention française plaquée sur un toponyme malgache. La montagne n'avait jamais parlé latin.

Une coutume venue de la Grande Île

Cette correction n'est pas un détail d'érudit. Elle déplace le centre de gravité de toute l'histoire.

Car ces dix Malgaches de 1663 n'étaient pas, au sens juridique strict, des esclaves de plantation fuyant un maître : c'étaient des serviteurs venus de Fort-Dauphin qui, dès l'éclatement de la petite colonie, ont gagné les hauteurs et ne sont plus redescendus. Ils accomplissaient un geste qu'ils connaissaient déjà. Madagascar, rappelle Rabesahala, était elle-même une terre de marronnage. Entre principautés rivales, le captif de la tribu adverse savait disparaître dans la forêt ; et la forêt malgache et la forêt bourbonnaise sont sœurs — mêmes pentes, même végétation, mêmes refuges en surplomb d'où l'œil embrasse la plaine et voit venir l'ennemi, comme jadis on dressait les forteresses sur les hauteurs.

Le marronnage réunionnais n'a donc pas été inventé par l'esclavage : il a été la transposition d'une pratique antérieure. Avant d'être une résistance, la fuite vers les hauts fut un savoir, presque une seconde nature. La condition d'esclave viendra plus tard remplir ce geste d'un contenu tragique — la fuite hors du fer —, sans en avoir jamais été l'origine. Il faut le dire avec netteté, car cela défait deux siècles de romantisme : le premier marron de Bourbon n'était pas un esclave révolté. C'était un homme qui préférait la montagne à la côte, et qui savait comment y vivre.

Les Français aussi étaient des fugitifs

Suivons ce fil jusqu'à son terme, fût-il dérangeant. Si l'on veut bien entendre le mot marron dans son sens le plus large — celui qui fuit un ordre invivable pour se réfugier ailleurs —, alors les premiers Français de Bourbon furent, eux aussi, des marrons.

Le peuplement français de l'île ne commence pas par une conquête, mais par une punition. En 1646, l'administrateur Jacques Pronis déporte à Bourbon douze mutins qui lui sont hostiles : ce sont les tout premiers habitants français de l'île, des rebelles dont on voulait se défaire. Trois ans plus tard, Étienne de Flacourt vient les chercher, frappé par leur santé retrouvée, et baptise l'île d'après leur rapport. Plus tard encore, dans la nuit du 26 au 27 août 1674, le comptoir de Fort-Dauphin est anéanti : les Antanosy massacrent soixante-quinze colons, et la première colonisation française de Madagascar s'achève dans le sang. Quelques rescapés viennent chercher asile à Bourbon, qui leur fait, dit la chronique, « l'accueil le plus empressé ».

Mutins exilés, survivants d'un massacre, agents épuisés d'une compagnie en faillite : voilà la souche française. Des hommes qui n'ont pas choisi l'île par amour, mais parce qu'elle était le seul refuge disponible. Et leur destin, comme celui des Malgaches montés dans les cirques, s'est joué inégalement : certains ont fait souche et fortune, d'autres sont restés pauvres et anonymes. La fuite ne garantit rien ; elle ouvre seulement un espace.

Qu'on me comprenne bien : il ne s'agit pas de niveler la violence, ni de faire du maître et de l'esclave deux figures interchangeables. L'un finira par river la chaîne que l'autre fuyait, et cette asymétrie est l'horreur même de l'histoire bourbonnaise. Mais sous l'asymétrie morale court une parenté anthropologique qu'il serait lâche de taire : cette île n'a pas été fondée par des conquérants sûrs d'eux et subie par des victimes résignées. Elle a été faite, des deux côtés de la chaîne, par des peuples de fugitifs. C'est cela qui la rend unique, et c'est cela que la mémoire officielle, occupée à dresser des camps, a toujours refusé de voir.

Le royaume de l'intérieur : ce que l'on sait, ce que l'on rêve

Reste la question que tout cela impose : que savons-nous vraiment de ce fameux royaume des hauts, qui ne soit pas légende ?

Il faut séparer deux strates. La première est mince mais solide. Elle tient dans les rapports des chasseurs de Noirs — Mussard, Touchard, Dugain, Caron — datés, chiffrés, localisés. On y lit des camps de huit à dix familles, des ajoupas de feuilles, des cultures de maïs, de patates et de songes, des hommes sachant forger des outils et fondre des balles. On y trouve des noms qui ne doivent rien à la fiction. À ce socle s'ajoute, depuis vingt ans, une archéologie naissante : la Vallée secrète, la caverne de Cotte, celle des Lataniers, des abris en pierres sèches dissimulés et imprenables. Sudel Fuma — l'historien de la chaire UNESCO, emporté par la mer en 2014 — avait montré que ces chefs reproduisaient dans la montagne un « espace miniaturisé » de leur univers d'origine, avec ses rois sacrés et son culte des ancêtres. Voilà le réel : une société clandestine, organisée, mixte.

La seconde strate est littéraire, et c'est elle qui a colonisé notre imaginaire. Le « Grand Roi de l'intérieur », le partage dynastique du territoire, la succession des souverains — Pitre, puis l'Africain Baal, puis Phaonce — proviennent pour l'essentiel du roman de Dayot, œuvre inachevée qui mêle sans prévenir personnages réels et personnages inventés. La critique récente le sait : l'identification du roi légendaire à tel esclave d'archive repose sur des lectures incertaines. Le plus vertigineux est ceci : nous ne possédons aucun écrit des marrons eux-mêmes. Tout ce que nous savons d'eux nous vient de ceux qui les traquaient, les gouvernaient ou les romançaient. Et la perte n'est pas seulement due à leur oralité — Fuma a établi qu'en 1860, après l'abolition, les archives furent « nettoyées », des minutes de procès opportunément disparues, comme s'il fallait effacer la preuve que cette société s'était bâtie sur le fer et sur la fuite.

La vérité du royaume se tient donc dans un entre-deux : une organisation réelle, mais dépouillée de l'épopée monarchique dont la littérature l'a parée. Et pourtant, un détail rapporté par l'historien Prosper Ève résiste à toutes les déflations, parce qu'il dit l'essentiel : le grand roi Baal était africain, et il régnait, selon un protocole d'origine malgache, sur une communauté mêlant « les Africains et les Malgaches ». Un chef africain ceignant la couronne des hauts d'un rituel malgache : il n'existe pas de plus belle image de ce que fut la créolisation à sa source. Dans le royaume de l'intérieur, on ne demandait pas au fuyard d'où il venait. On lui demandait s'il refusait la chaîne. L'appartenance avait cessé d'être une affaire de naissance pour devenir une affaire de volonté — et c'est là, exactement là, que le marronnage devient politique.

On en trouve la trace jusque dans les plantations d'en bas, où se pratiquait en secret le moring, cet art de combat afro-malgache cousin de la capoeira brésilienne, dont on a retrouvé une filiation possible avec les danses du nord du Mozambique. Pour des hommes sans écriture ni archives, ces gestes clandestins furent les seuls véhicules d'une mémoire commune. Et entre le bas et le haut circulaient des hommes, des outils, des renseignements : la reine Sarlave elle-même fut accusée d'avoir ravitaillé les fugitifs. La fuite individuelle s'était muée en stratégie collective d'évasion, avec ses passeurs et ses complicités.

Le royaume de l'intérieur n'était pas seul

Il faut maintenant élargir le regard, car ce que Bourbon a vécu, le monde entier l'a vécu — au point qu'on se demande si l'humanité n'a pas, de tout temps, été fondée par ceux qui fuyaient.

Les mythes le disent avant les historiens. La plus illustre des cités antiques naît deux fois d'un fugitif : d'abord d'Énée, rescapé de Troie en flammes, emportant sur les routes de l'exil son père et ses dieux domestiques ; puis de Romulus qui, pour peupler sa ville neuve, ouvrit — Tite-Live le raconte — un asile où il accueillit pêle-mêle les fuyards, les exilés et les hors-la-loi du Latium. La Ville éternelle fut, à la lettre, fondée comme un camp de marrons. Sa rivale Carthage de même, par Didon fuyant le frère qui avait tué son époux. Et les religions ne disent rien d'autre : Moïse conduisant les Hébreux hors d'Égypte, ou Mahomet fuyant La Mecque pour Médine en 622 — fuite si fondatrice qu'elle ouvre l'an I du calendrier musulman. Partout le même schème : oppression, fuite, refuge, fondation d'un monde neuf.

Mais c'est l'histoire récente qui tend le miroir le plus exact. Pendant plus de quatre siècles, des minuscules bandes et de puissants États d'esclaves affranchis par eux-mêmes ont parsemé les marges de l'Amérique des plantations. Au Brésil, le Quilombo dos Palmares — onze mille âmes, Africains d'Angola, Amérindiens et Blancs pauvres mêlés — tint un siècle entier sous le sceptre de son roi Zumbi, avant d'être écrasé en 1695. En Colombie, vers 1600, un certain Benkos Biohó conduisit une trentaine de fugitifs dans la forêt et se proclama roi ; son village, San Basilio de Palenque, première ville libre des Amériques, existe toujours, et l'on y parle encore le palenquero. Au Mexique, Gaspar Yanga fonda une cité d'affranchis qui porte aujourd'hui son nom. En Jamaïque, la reine Nanny et le chef Cudjoe arrachèrent en 1739 un traité à la Couronne, et leurs descendants vivent encore à Accompong et à Moore Town. Au Suriname enfin, les Saamaka et les Ndyuka — les Bushinengue de la Guyane voisine — constituent le cas le mieux documenté au monde d'anciens esclaves ayant bâti, dans le dénuement, des sociétés neuves et durables : des peuples toujours distincts, avec leurs langues, trois siècles plus tard.

Ce qui frappe, dans cette guirlande de refuges, ce n'est pas la fuite : c'est ce qu'on y a bâti. Presque jamais de simples cachettes — des cités véritables, avec leurs rois élus, leurs lois, leurs alliances matrimoniales nouant ensemble les ethnies africaines et les partenaires amérindiens, leurs religions neuves nées du mélange : l'Obeah, le Kumina, le Vaudou. Et là encore, comme à Salazie, l'appartenance s'y refaisait par la volonté, non par le sang. À l'autre bord de notre océan, l'île Maurice a son Morne Brabant, montagne-refuge aujourd'hui inscrite au patrimoine mondial. Le royaume de l'intérieur réunionnais n'était donc pas une curiosité locale : il était le chapitre indien d'un phénomène planétaire qui va de Palmares à Médine, et d'Énée aux Bushinengue.

L'invariant : Hegel dans la montagne

Il faut maintenant nommer ce qui travaille toute cette histoire en sourdine, et qui n'est ni malgache, ni bourbonnais, ni même africain : un besoin irrépressible de liberté. C'est lui qui fait sortir Homo sapiens d'Afrique pour peupler la planète, lui qui lance les caravelles, lui qui dresse les royaumes de l'intérieur sous toutes les latitudes. L'historien des idées le reconnaîtrait sous le nom d'invariant anthropologique : une constante de l'espèce, diversement habillée selon les siècles. Et le marronnage en est, je crois, la cristallisation la plus pure — le moment où cet invariant se donne à voir à l'état nu, dans le corps d'un homme qui préfère la forêt hostile à la sécurité de la case.

Hegel, mieux que personne, a donné sa formule à ce mouvement : « L'histoire universelle est le progrès dans la conscience de la liberté. » Il rangeait l'Orient antique — l'Égypte des pharaons — dans le premier âge, celui où un seul est libre, le despote. Or c'est précisément l'Égypte que fuient les Hébreux, et c'est une condition analogue que fuit le marron. Le philosophe Michael Walzer a montré comment l'Exode — Égypte, désert, terre promise — est devenu le paradigme matriciel de toute politique de libération en Occident. Le marron réunionnais rejoue cette séquence sans le savoir : plantation, hauts, royaume de l'intérieur. Même structure, autre théâtre. Une homologie qui traverse les millénaires.

Là où le maître ne voyait qu'une maladie — en 1851, le médecin esclavagiste Samuel Cartwright inventa la drapétomanie, prétendue affection mentale poussant l'esclave à fuir —, Hegel voyait le moteur même de l'histoire. Il a fallu que le système fabrique une pathologie pour ne pas reconnaître ce que le marron, lui, savait dans sa chair : que le désir de liberté n'est pas une déviance, mais l'invariant le plus sain de l'espèce.

Et le marron a ceci de remarquable qu'il résout autrement que Hegel la fameuse dialectique du maître et de l'esclave. Chez le philosophe, l'esclave conquiert sa conscience de soi par le travail et le service ; il ne fuit pas. Le marron, lui, choisit la sécession pure — ce que les sciences sociales appellent l'exit, la défection, par opposition à la protestation et à la loyauté. Il y a en lui les deux faces que l'homme porte depuis toujours, et que Bergson nommait la société close et la société ouverte : grégaire dans son royaume reconstitué, fidèle à ses rois et à ses morts ; ouvert, pourtant, par l'élan qui l'a fait rompre tous les cercles d'appartenance pour ne plus obéir qu'à une exigence sans visage. Le clos et l'ouvert dans le même corps. C'est la définition même de l'homme libre.

Confluence

Reste à dire pourquoi cette histoire, vieille de trois siècles, nous regarde encore.

Le marron, c'est celui pour qui la liberté n'est pas négociable — ni contre le gîte, ni contre le couvert, ni même parfois contre la vie. Nous savons que tous les hommes ne sont pas ainsi faits ; que beaucoup s'accommodent d'une servitude douce, et qu'il y faut de l'indulgence, car la chaîne réelle écrase, et celui qui reste n'est pas un lâche. Mais nous savons aussi qu'il existe, dans chaque population d'opprimés, des êtres dont le sens de la liberté est si vif qu'aucun confort ne l'achète. Ce sont eux qui partent les premiers. Ce sont eux que la montagne a gardés.

Chacun de ces fugitifs ne cherchait que sa propre liberté — sa passion singulière, son salut particulier. Mais tous ensemble, à leur insu, ils ont accompli quelque chose de plus vaste qu'eux : ce progrès dans la conscience de la libertédont parlait Hegel, et qu'il attribuait à la « ruse de la Raison ». C'est ce mouvement, cette force idéelle qui dépasse les volontés individuelles et les emporte vers un sens qu'aucun n'avait prémédité, que j'appelle pour ma part confluence.

Voilà, peut-être, le vrai visage de La Réunion. Non pas la rencontre paisible de cultures venues commercer, mais la coïncidence, sur un même rocher volcanique, de plusieurs peuples de fugitifs — Malgaches montés dès 1663, Africains déportés, mutins français, rescapés de massacres — réunis par cela seul qu'ils refusaient le lieu qu'on leur assignait. Si la toponymie des hauts porte des noms malgaches là où la côte aligne ses noms de saints, ce n'est pas seulement le partage d'un territoire entre les vainqueurs et les vaincus. C'est la signature, gravée dans la pierre par ceux qui n'avaient ni écriture ni archives, de tous ceux pour qui la liberté n'était pas négociable.

Il suffit de lever les yeux.