Portrait d'un homonyme oublié, entre catholicisme et Réforme, dans le Dijon du XVIe siècle
Il n'existe de lui ni portrait, ni tombeau retrouvé, ni œuvre signée. Didier Buffet ne doit sa survie dans l'histoire qu'à une poignée de lignes glissées dans des registres de délibérations municipales et dans le journal manuscrit d'un magistrat dijonnais. C'est peu. C'est pourtant assez pour dessiner la silhouette d'un homme singulier : un religieux catholique qui, depuis l'intérieur même de son couvent, a laissé passer le souffle de la Réforme sans jamais rompre avec Rome.
Un carme, pas un cordelier
Didier Buffet est prieur du couvent des Carmes de Dijon — cet ordre mendiant installé dans la ville depuis 1354, sous le patronage de Philippe le Hardi, à l'emplacement de l'actuelle rue Crébillon. On le dit « docteur en théologie », et « bon et ancien docteur des plus fameux » : un lettré, respecté, dont la bibliothèque personnelle contient une Bible hébraïque, les Commentaires de Calvin sur Ézéchiel, le Phédon de Platon et les Prédications de Savonarole — un rayonnage qui trahit une curiosité intellectuelle bien peu commune dans le Dijon fermé et conservateur de l'époque.
Son neveu, François Buffet, partage sa vie conventuelle. On ignore tout de leurs origines ou de leur formation, sinon que l'un et l'autre appartiennent à ce petit cercle d'hommes « formés par l'humanisme » que l'historienne Dominique Viaux identifie comme les véritables passeurs des idées nouvelles à Dijon, bien avant l'arrivée des prédicants officiels envoyés par Calvin.
L'affaire des psaumes en français (1560-1561)
C'est un hiver que Didier Buffet entre, malgré lui, dans l'histoire. En février 1560 (1561 nouveau style), il prêche sur « la liberté évangélique » — thème brûlant, directement hérité de Luther — et fait chanter à l'assistance les psaumes de David traduits en français par Marot et Bèze : le signe de ralliement par excellence des réformés.
Le 2 avril 1561, les échevins de Dijon le convoquent eux-mêmes, sans passer par sa hiérarchie ecclésiastique — fait rarissime. On lui reproche d'avoir encouragé les artisans à chanter ces psaumes chez eux, dans les champs, et au pied même de sa chaire avant ses sermons. Buffet doit présenter de « honnestes excuses » et se justifier à l'Hôtel de Ville. On menace de fermer son couvent.
Il ne cède pas sa charge pour autant. Aucune trace d'un procès en hérésie, d'un bannissement, ni d'une abjuration.
Trente ans plus tard, toujours prieur
C'est là le détail le plus étonnant : en avril 1592, en pleine Ligue, le journal de Gabriel Breunot le retrouve toujours prieur du même couvent, à l'occasion d'un chapitre général de l'ordre tenu à Dijon — « bon et ancien docteur des plus fameux ». Trente et un ans après l'algarade avec les échevins, l'homme est encore en poste, désormais vieilli, toujours respecté, ayant traversé sans dommage apparent les guerres de Religion qui ont pourtant ravagé tant d'autres carrières ecclésiastiques.
On ne lui connaît ni date de naissance ni date de mort. Sa trace documentée s'étend sur au moins trois décennies — de 1560 à 1592 — dans un seul et même lieu : le couvent des Carmes de Dijon.
Le contexte : que se passe-t-il à Dijon dans ces années-là ?
Au moment où Didier Buffet prêche, la France est engagée depuis une quarantaine d'années dans la Réforme protestante: un mouvement de contestation religieuse lancé en 1517 par le moine allemand Luther, qui conteste l'autorité du pape, la vente des indulgences et le poids des rituels, pour prôner un salut obtenu par la foi seule et un accès direct des fidèles à la Bible — d'où l'importance, plus tard, de la traduire et de la lire en langue vernaculaire plutôt qu'en latin.
À partir des années 1540, cette contestation prend en France un visage plus organisé sous l'impulsion de Jean Calvin, réfugié à Genève : le calvinisme installe des pasteurs, des communautés structurées (les futures Églises réformées), et un signe de ralliement immédiatement reconnaissable — le chant, en français, des psaumes de David traduits en vers par Clément Marot puis Théodore de Bèze. Chanter ces psaumes dans la rue, à l'atelier ou aux champs, plutôt que d'assister passivement à la messe en latin, est alors perçu par les autorités comme un acte quasi militant.
Dijon, ville fermée et globalement conservatrice, résiste plus longtemps que d'autres cités à cette contagion. Mais le clivage s'installe peu à peu, jusqu'à déboucher, à partir de 1562, sur les guerres de Religion, qui opposeront pendant près de quarante ans catholiques et protestants, avec leur point d'orgue local : la Ligue, ce parti catholique radical qui, dans les années 1580-1590, refuse la légitimité du roi Henri IV tant qu'il n'a pas abjuré le protestantisme.
C'est dans cet entre-deux — un catholique cultivé qui laisse infuser des pratiques réformées sans jamais rompre avec Rome — que se situe Didier Buffet.
Petit lexique
Prieur — le supérieur élu d'un couvent, chargé d'en diriger la communauté et la vie spirituelle et matérielle. Équivalent, pour un couvent, de ce qu'est un abbé pour une abbaye.
Carme (ordre des Carmes / du Mont-Carmel) — ordre religieux mendiant né au XIIe siècle sur le mont Carmel, en Terre sainte, puis implanté en Europe dès le XIIIe siècle. À Dijon, le couvent des Carmes est fondé en 1354, avec le soutien du duc Philippe le Hardi. Comme les autres ordres mendiants, les Carmes vivent de prédication et d'aumônes plutôt que de possessions foncières.
Cordelier — nom donné en France aux franciscains (Frères mineurs), autre grand ordre mendiant, distinct des Carmes. Simple précision de vocabulaire, sans lien avec votre histoire personnelle.
Docteur en théologie — le plus haut grade universitaire en sciences religieuses, obtenu après de longues études ; il signale un homme lettré, reconnu comme autorité intellectuelle.
Liberté évangélique — thème théologique central de la Réforme, hérité de Luther (De la liberté du chrétien, 1520) : l'idée que le croyant est sauvé par sa seule foi, et non par l'accumulation d'œuvres ou de rituels imposés par l'Église — un thème jugé suspect par les autorités catholiques quand on le prêche du haut d'une chaire catholique.
Psaumes de Marot et Bèze — traduction française rimée des 150 psaumes bibliques, commencée par le poète Clément Marot, achevée par Théodore de Bèze sous l'autorité de Calvin. Ce psautier, publié en 1562, devient le chant emblématique des protestants français, un peu comme un hymne de ralliement.
Échevins — les magistrats municipaux de l'Ancien Régime, membres du conseil de ville ; l'équivalent, en gros, d'adjoints au maire d'aujourd'hui, mais avec des pouvoirs de police et de justice locale bien plus étendus.
Prédicant — terme de l'époque pour désigner un prédicateur, en particulier ceux envoyés par Calvin pour organiser et diriger une nouvelle communauté réformée.
Sources : Dominique Viaux, « Dijon et la Réforme protestante (1520-1561) », Annales de Bourgogne, t. LIII, 1981 ; Marcel Louis-Emmanuel Marcel, Le cardinal de Givry, évêque de Langres ; Gabriel Breunot, Journal (Analecta Divionensia).
Cet article vous a fait réagir ? Partagez votre avis, posez vos questions ou apportez votre éclairage — vos commentaires nourrissent la réflexion.