De passage à Burgos avec mes jumeaux de quinze ans, Maxime et Lucile, je me suis retrouvé au pied de la plus célèbre statue équestre d'Espagne, sommé de répondre à une question faussement simple : « Papa, il a vraiment existé, le Cid ? » Voici ma réponse : l'histoire vraie d'un petit noble castillan devenu prince de Valence — et l'histoire, plus étonnante encore, de sa légende.
Une statue, deux questions
Il faut commencer par le bronze. Sur la Plaza del Mío Cid, au débouché du pont San Pablo, Rodrigo Díaz de Vivar charge depuis 1955, cape gonflée par un vent de métal, barbe au vent, l'épée Tizona pointée vers l'est — vers Valence, dit-on, vers sa conquête. Le sculpteur Juan Cristóbal lui a donné tout ce qu'on attend d'un héros : la fureur, l'élan, le cheval Babieca cabré dans l'effort. Sur le pont qui mène à la statue, huit compagnons de pierre montent la garde : Chimène son épouse, Álvar Fáñez son lieutenant, l'évêque Jérôme, et même Abengalbón, son ami maure — retenez ce dernier détail, il contient déjà toute la complexité de notre histoire.

C'est là que Maxime m'a posé sa question — « il a vraiment existé ? » — et que Lucile a enchaîné avec la sienne, plus redoutable encore : « Mais c'était qui, exactement ? » Deux questions, deux réponses. À la première : oui, absolument. Rodrigo Díaz a vécu, guerroyé et gouverné au XIe siècle ; nous possédons même une charte de 1098 portant sa signature autographe, ego Ruderico, moi Rodrigue. À la seconde : personne, ou presque, n'était moins semblable à cette statue que l'homme réel. Le cavalier de bronze est un condensé de neuf siècles de poèmes, de romances, de tragédies françaises, de films hollywoodiens et de récupérations politiques. Entre l'homme et la statue, il y a toute l'épaisseur d'une légende — et c'est précisément cette épaisseur que je voudrais raconter ici, en tenant les deux fils à la fois : ce que l'histoire sait, ce que la légende invente, et pourquoi l'une ne va jamais sans l'autre.
Un monde en mosaïque
Pour comprendre le Cid, il faut d'abord désapprendre une image : celle d'une Espagne coupée en deux blocs, chrétiens au nord, musulmans au sud, se livrant une guerre sainte permanente. La péninsule du XIe siècle ne ressemble pas à cela. En 1031, le califat de Cordoue, superpuissance de l'Occident, s'est effondré et fragmenté en une mosaïque de petits royaumes musulmans, les taïfas : Saragosse, Tolède, Séville, Badajoz, Valence, Grenade. Riches, raffinés, mais militairement fragiles, ces émirats achètent la protection des royaumes chrétiens du nord — Castille, León, Aragon, Navarre — en leur versant de lourds tributs en or, les parias.
Il en résulte un monde de frontière où tout se négocie : les rois chrétiens protègent des émirs contre d'autres rois chrétiens, les émirs financent des armées chrétiennes contre d'autres émirs, et les hommes d'épée passent d'un service à l'autre au gré des exils et des soldes. C'est ce monde-là, souple, interlope, polyglotte, qui a fabriqué Rodrigo Díaz. Sans lui, sa trajectoire est incompréhensible ; avec lui, elle devient presque logique.
L'enfant de Vivar
L'homme naît vers 1048 — les historiens hésitent entre 1043 et 1050 — à Vivar, un hameau posé sur la Castille céréalière à une dizaine de kilomètres au nord de Burgos. On y va aujourd'hui en vingt minutes ; le village s'appelle désormais Vivar del Cid, ce qui règle la question de sa principale gloire. Son père, Diego Laínez, appartient à la petite noblesse castillane, celle des infanzones : des cavaliers libres, propriétaires, mais très loin des grandes familles comtales qui entourent le roi. La légende, jamais avare, lui inventera plus tard une ascendance prestigieuse remontant à Laín Calvo, l'un des juges mythiques de la Castille primitive. La réalité est plus modeste, et c'est ce qui rend la suite remarquable : le Cid est l'histoire d'une ascension.
L'enfant est élevé à la cour de Ferdinand Ier, roi de León et de Castille, dans l'entourage de l'infant Sanche, l'héritier. Il y apprend ce qu'apprend un jeune noble du XIe siècle : monter, frapper, commander, et lire un peu — assez, en tout cas, pour que les documents le montrent plus tard capable de citer du droit. Entre le fils du seigneur de Vivar et le fils du roi se noue une fidélité qui va décider de tout.
Le Campeador
Quand Sanche II ceint la couronne de Castille en 1065, il fait de Rodrigo, qui n'a guère plus de vingt ans, son armiger regis — son alférez, porte-étendard et commandant de la garde royale. Promotion fulgurante pour un petit infanzón, et qui dit assez les talents militaires du jeune homme. Dès 1063, on le trouve vraisemblablement à la bataille de Graus — et voici notre premier paradoxe, que je livre tel quel à Maxime et Lucile : à Graus, le futur héros de la chrétienté combat aux côtés des troupes musulmanes de l'émir de Saragosse, allié de la Castille, contre un roi chrétien, Ramire Ier d'Aragon, qui y laisse la vie. Personne, à l'époque, n'y voit le moindre scandale. C'est le monde des taïfas.
C'est dans ces années-là qu'il gagne son premier surnom. Ayant vaincu en duel judiciaire un chevalier navarrais — un certain Jimeno Garcés, dans un litige de châteaux frontaliers —, il devient le Campeador : du latin campi doctor, le maître du champ de bataille, celui qu'on ne bat pas en combat singulier. Contrairement à tant d'éléments de sa gloire, ce titre-là est attesté de son vivant.
Puis vient le drame fondateur. À la mort de Ferdinand Ier, le royaume a été partagé entre ses fils : Sanche a la Castille, Alphonse le León, García la Galice. Les frères se déchirent. Rodrigo mène les Castillans à la victoire à Llantada en 1068, puis à Golpejera en 1072 ; Alphonse, vaincu, s'exile — détail savoureux — chez l'émir musulman de Tolède. Sanche règne sur presque tout, mais sa sœur Urraque tient encore Zamora. Et sous les murs de Zamora, en octobre 1072, un noble nommé Vellido Dolfos, sorti de la ville sous prétexte de trahison, assassine le roi Sanche d'un coup d'épieu. Rodrigo, dit-on, poursuivit le meurtrier jusqu'aux portes sans pouvoir le rattraper. En un instant, le Campeador a tout perdu : son roi, son rang, son avenir. Alphonse revient de Tolède et coiffe toutes les couronnes.
Le serment de Santa Gadea
Ici, la légende plante l'une de ses plus belles scènes. Dans la petite église de Santa Gadea de Burgos — l'actuelle Santa Águeda, toujours debout dans la vieille ville, à deux pas de la cathédrale —, Rodrigo aurait contraint le nouveau roi à jurer, trois fois, sur les Évangiles et le verrou de fer, qu'il n'avait pris aucune part au meurtre de son frère. « Que des vilains te tuent, roi, si tu mens », scandent les romances. Alphonse jure, blêmit, et n'oubliera jamais l'affront : toute la disgrâce future du Cid s'expliquerait par cette humiliation initiale.
La scène est magnifique. Elle est aussi, très probablement, inventée. Aucune source contemporaine n'en parle ; elle n'apparaît que dans des chroniques du XIIIe siècle, un bon siècle et demi après les faits, à l'époque où les jongleurs réécrivent l'histoire. Les historiens y voient une fiction narrative géniale : il fallait bien expliquer pourquoi le meilleur chevalier de son temps avait été banni par son roi. La réalité fut plus banale et plus cruelle à la fois. Rodrigo ne perdit pas la faveur royale d'un coup : il perdit son poste d'alférez au profit des grands lignages, notamment du comte García Ordóñez, et fut relégué au second rang. Mais Alphonse VI sut aussi se l'attacher : vers 1074, il lui donna en mariage Jimena Díaz — notre Chimène —, une noble asturienne apparentée à la famille royale. Épouser Jimena, pour le fils de Vivar, c'était entrer par la porte haute. Le couple aura trois enfants : Diego, Cristina et María. Retenez ces prénoms ; nous les retrouverons sur des trônes.
La disgrâce
La chute vient en deux temps. En 1079, le roi envoie Rodrigo à Séville collecter les parias de l'émir al-Mutamid. Pendant qu'il y séjourne, le royaume de Grenade attaque Séville — avec, dans ses rangs, des chevaliers castillans conduits par García Ordóñez, le rival. À Cabra, Rodrigo écrase les assaillants et fait prisonnier García Ordóñez. Le poème ajoutera qu'il lui tira la barbe, outrage suprême ; l'histoire retient surtout qu'humilier le favori du roi n'est jamais un bon plan de carrière. Les envieux murmurent, l'accusent d'avoir détourné une partie du tribut. En 1081, Rodrigo fournit lui-même le prétexte : il lance, sans autorisation, une razzia dans la taïfa de Tolède — protégée du roi. Alphonse VI le bannit.
C'est exactement ici, dans les rues que nous avons arpentées avec les jumeaux, que s'ouvre le plus ancien grand poème de la littérature espagnole, le Cantar de mio Cid. L'exilé traverse Burgos avec soixante lances. Les habitants, hommes et femmes, pleurent aux fenêtres, mais toutes les portes restent closes : un ordre royal interdit, sous peine de perdre biens et yeux, de l'héberger ou de lui vendre du pain. Personne n'ose lui adresser la parole — personne, sauf une petite fille de neuf ans, qui sort seule et lui explique doucement pourquoi nul ne peut lui ouvrir, avant de le prier de passer son chemin. Et le poète de mettre dans la bouche des Burgalais ce vers fameux, que je traduis : « Dieu, quel bon vassal, s'il avait un bon seigneur ! » Douze mots qui contiennent tout le poème : la loyauté d'un juste envers un roi injuste.

Le même épisode contient une scène plus gênante, qu'il faut regarder en face plutôt que l'escamoter : pour financer son exil, le Cid du poème emprunte six cents marcs à deux prêteurs juifs de Burgos, Raquel et Vidas, en leur laissant en gage deux coffres somptueux — remplis de sable. La ruse fait rire le public médiéval ; elle charrie les préjugés antijuifs de son temps, et le dire aux adolescents d'aujourd'hui, c'est aussi leur apprendre qu'un grand texte peut être daté dans ses aveuglements comme dans ses beautés.
Sidi : le seigneur
Que fait un chef de guerre chrétien banni par son roi, en 1081 ? Il va vendre son épée là où on la paie. Rodrigo propose d'abord ses services aux comtes de Barcelone, qui les déclinent — ils s'en mordront les doigts —, puis entre au service de l'émir musulman de Saragosse, al-Mutamin, de la dynastie des Banu Hud. Il y restera cinq ans, servant le père puis le fils, défendant la taïfa contre ses ennemis — qui sont, pour l'essentiel, chrétiens : le roi d'Aragon et le comte de Barcelone. En 1082, à Almenar, il capture Bérenger Raymond II de Barcelone en personne. Le champion de Saragosse est couvert d'honneurs, d'or et de titres.
C'est là, presque certainement, que naît le nom sous lequel le monde le connaît. Ses hommes et ses administrés arabophones l'appellent sīdī — « mon seigneur ». L'hispanisation en fera mio Cid, mon Cid, formule que l'on trouve pour la première fois par écrit vers 1147, dans le Poème d'Almería. Savourons le paradoxe, car il est immense : le héros national de l'Espagne chrétienne, brandi pendant des siècles comme l'étendard de la Reconquête, porte un nom arabe, que lui donnèrent les soldats musulmans qu'il commandait. Il n'y a pas de meilleur résumé du XIe siècle péninsulaire — ni de meilleure leçon sur la manière dont les nations simplifient leurs héros.
Le retour des guerriers voilés
L'équilibre des taïfas vole en éclats en 1086. Excédés de payer tribut, les émirs andalous ont appelé à l'aide les Almoravides, un empire berbère rigoriste surgi du Sahara, dont les cavaliers combattent le visage voilé. Leur chef, Yusuf ibn Tashfin, débarque et inflige à Alphonse VI, à Sagrajas, l'une des pires défaites de son règne. Le roi, blessé, rappelle alors tous ses guerriers — y compris le banni. La réconciliation est spectaculaire : pardon, terres, privilèges. Elle dure trois ans. En 1089, lors d'une opération de secours vers la forteresse d'Aledo, l'armée du Cid et celle du roi se manquent ; les ennemis de Rodrigo crient à la trahison délibérée. Second bannissement, plus dur que le premier : ses biens sont confisqués et, un temps, sa femme et ses enfants emprisonnés.
Cette fois, Rodrigo ne cherche plus de maître. Il devient sa propre puissance : un seigneur de la guerre indépendant qui met le Levant sous protection — les mauvaises langues diraient sous racket —, encaissant les tributs que les taïfas versaient naguère au roi. En 1090, au bois de Tévar, il bat et capture une seconde fois le comte de Barcelone, exploit dont aucun autre capitaine du siècle ne peut se vanter, et y gagne, dit la tradition, la seconde de ses épées fameuses, Colada.
Le prince de Valence
Restait la proie majeure : Valence, la perle du Levant, ses jardins, son port, ses impôts. En 1092, le cadi Ibn Jahhaf y renverse et assassine l'émir al-Qadir, protégé du Cid. Rodrigo tient son casus belli. Le siège qu'il impose à la ville est long et terrible — près de vingt mois, une famine dont les chroniques arabes gardent des pages effrayantes. Le 15 juin 1094, Valence capitule. Rodrigo Díaz, fils de la petite noblesse de Vivar, règne désormais sur l'une des grandes cités de la péninsule, sans couronne mais sans maître, se qualifiant de « prince » dans ses actes. La grande mosquée devient cathédrale ; il y installe comme évêque un moine venu de chez nous, Jérôme de Périgord — oui, un Périgourdin, que le poème appellera « don Jerónimo » et fera batailler aussi volontiers qu'il bénit.
Quelques mois plus tard, en octobre 1094, dans la plaine de Cuarte, aux portes de la ville, il inflige aux Almoravides leur première grande défaite en rase campagne — exploit qu'aucune armée royale n'avait réussi, et qui fait de lui une célébrité dans toute la chrétienté. Il récidive à Bairén en 1097, aux côtés du roi d'Aragon.
L'honnêteté oblige à montrer aussi l'autre face du prince. En 1095, il fait juger Ibn Jahhaf pour le meurtre d'al-Qadir et le condamne à être brûlé vif — supplice qui horrifia jusqu'aux chroniqueurs de son propre camp. Le lettré andalou Ibn Bassam, écrivant dix ans après sa mort, le traite de tyran et de fléau, mais ne peut s'empêcher d'ajouter que cet homme fut, par son énergie et sa bravoure, l'un des prodiges de son temps. Quand vos ennemis écrivent cela de vous, c'est que la légende a déjà commencé.
Le destin, lui, présente sa facture : en août 1097, à Consuegra, son fils unique Diego, vingt-deux ans, tombe face aux Almoravides. La lignée mâle du Cid meurt avant lui.
Mourir dans son lit, chevaucher après sa mort
Rodrigo Díaz s'éteint à Valence le 10 juillet 1099, non pas frappé d'une flèche comme au cinéma, mais dans son lit, usé par les campagnes, à une cinquantaine d'années. Jimena, en veuve de fer, tient la ville trois ans encore, jusqu'à ce qu'Alphonse VI, comprenant Valence indéfendable, organise l'évacuation en 1102 et fasse incendier la cité derrière lui. Le corps du Campeador reprend le chemin de la Castille, vers le monastère de San Pedro de Cardeña, à dix kilomètres de Burgos.
Et c'est à Cardeña que la légende prend son essor industriel. Les moines, qui ont compris ce qu'un grand mort rapporte, cultivent le tombeau, exhibent les reliques, montrent même la sépulture du cheval Babieca, et mettent en circulation les récits les plus flamboyants — dont celui-ci, que le cinéma immortalisera en 1961 : le Cid mort, revêtu de ses armes, sanglé sur Babieca, sortant de Valence à la tête de ses troupes et mettant en fuite l'armée almoravide épouvantée. Aucune source sérieuse, tout le romanesque du monde.
L'histoire vraie offre pourtant une revanche posthume plus vertigineuse que toutes les chevauchées fantômes : celle des filles. Cristina épouse un seigneur navarrais, et son fils, García Ramírez, restaurera en 1134 le trône de Navarre ; María épouse Raymond Bérenger III, comte de Barcelone. De proche en proche, par le patient travail des alliances, le sang du petit infanzón de Vivar irrigue la plupart des dynasties européennes — jusqu'à l'actuel roi d'Espagne, qui descend du Cid comme, du reste, une bonne partie des têtes couronnées du continent. Les généalogistes s'en amusent ; moi, j'y vois la plus belle ironie de cette vie : banni deux fois par son roi, il finit ancêtre de tous les rois.
Trois mille sept cents vers
Les historiens, eux, s'appuient d'abord sur deux textes latins plus sobres : l'Historia Roderici, biographie anonyme rédigée au XIIe siècle, sans doute par un clerc bien informé, qui demeure notre source principale sur sa vie réelle, et le Carmen Campidoctoris, poème à sa gloire dont la datation fait encore débat — certains le veulent presque contemporain du héros. Mais c'est en langue vulgaire, portée par la voix des jongleurs, que sa mémoire allait triompher.
Un siècle après sa mort, la légende trouve son chef-d'œuvre. Le Cantar de mio Cid — quelque trois mille sept cents vers, conservés dans un unique manuscrit copié par un certain Per Abbat et daté de 1207, aujourd'hui trésor de la Bibliothèque nationale d'Espagne — est à la littérature castillane ce que la Chanson de Roland est à la nôtre : le monument fondateur. Trois chants : l'exil, les noces des filles, l'outrage de Corpes.
Le poète part de faits réels — le bannissement, la conquête de Valence, Jimena, l'évêque Jérôme — et brode librement. Il rebaptise les filles Elvira et Sol (elles s'appelaient Cristina et María), leur invente un premier mariage avec deux aristocrates félons, les infants de Carrión, qui, humiliés par un épisode de lion échappé où ils se couvrent de ridicule, se vengent en battant leurs épouses et en les abandonnant dans la chênaie de Corpes. Suivent la justice du roi, les duels réparateurs, et de secondes noces, royales celles-là. Tout cela est fiction — mais quelle fiction, et surtout quel héros ! Car le Cid du poème n'est pas un Roland : point de démesure, point de furie sacrée. C'est un homme de mesura — de retenue —, bon époux qui pleure en quittant sa femme « comme l'ongle se sépare de la chair », bon père, bon chef qui partage le butin, et vassal obstinément loyal envers le roi qui l'a banni. Le premier héros de la littérature espagnole est un exilé raisonnable qui reconquiert son honneur par le droit autant que par l'épée. Il y a là, déjà, tout un programme de civilisation.
De Chimène à Charlton Heston
La légende, ensuite, n'arrête plus de croître. Au XIVe siècle, les Mocedades de Rodrigo inventent sa jeunesse : le jeune Rodrigue y tue en duel le comte Lozano, qui avait souffleté son vieux père — et le comte est le père de Chimène, laquelle réclame au roi la tête du meurtrier avant d'en réclamer la main. Ce nœud sublime — aimer celui qu'on doit haïr — traverse les siècles, passe par le dramaturge valencien Guillén de Castro en 1618, et atterrit en 1637 sur une scène parisienne : Le Cid de Corneille, triomphe absolu et scandale absolu, puisque la fameuse « querelle du Cid » mobilisera Richelieu et l'Académie contre une pièce coupable de plaire trop. C'est par Corneille que le Cid est entré dans toutes les mémoires françaises : « Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! », « Rodrigue, as-tu du cœur ? » — et ce vers que j'ai offert à mes jumeaux au pied de la statue, puisqu'il semble écrit pour leurs quinze ans : « aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années. »
Après la tragédie, l'opéra — Massenet donne son Cid à Paris en 1885 — puis le cinémascope : en 1961, Anthony Mann filme Le Cid avec Charlton Heston et Sophia Loren, Peñíscola jouant le rôle de Valence, et le vieux maître Menéndez Pidal veillant en consultant historique. Le film s'achève sur le mort en armure chevauchant vers la mer : Cardeña avait décidément bien travaillé.
À chaque époque son Cid
Reste la question que Lucile, en fille de papa apprenti philosophe, a fini par poser : mais alors, c'était un héros ou pas ? Réponse honnête : cela dépend de l'époque qui regarde. Dès 1849, l'orientaliste hollandais Reinhart Dozy, s'appuyant sur les sources arabes, dynamite l'icône : son Cid est un mercenaire sans foi, pillard des deux religions. En 1929, l'immense philologue Ramón Menéndez Pidal réplique avec La España del Cid et rebâtit un héros national, incarnation de la Castille éternelle. Le régime de Franco s'empare aussitôt du personnage : le Caudillo se rêve en nouveau Campeador, et c'est lui qui inaugure, en juillet 1955, la statue devant laquelle nous nous tenions — détail que la plaque ne crie pas sur les toits. Balancier inverse en 1989 : le Britannique Richard Fletcher, dans The Quest for El Cid, décrit un condottiere brillant et intéressé, ni croisé ni traître, simplement de son temps. Les meilleurs spécialistes actuels, comme David Porrinas, s'accordent sur un portrait de « seigneur de la guerre » du XIe siècle : ni le saint chevalier de Pidal, ni le cynique de Dozy — un homme de frontière, d'une compétence militaire hors norme, servant tour à tour la croix et le croissant parce que son monde fonctionnait ainsi.
Et c'est peut-être la vraie leçon à transmettre à deux adolescents : les héros sont des miroirs. Chaque époque y contemple ce qu'elle veut être — la Castille ses vertus, le romantisme ses passions, le franquisme sa croisade, notre temps sa complexité. Apprendre l'histoire du Cid, c'est apprendre à demander, devant toute statue : qui l'a dressée, quand, et pour dire quoi ?
Sur les pas du Cid
Si vous passez par Burgos, tout se visite en une journée de marche. La statue et le pont San Pablo, donc. L'Arco de Santa María, porte monumentale où le Campeador trône en bonne compagnie parmi les héros de Castille. Le Solar del Cid, sobre monument de 1784 marquant l'emplacement supposé de sa maison, sur la rue Fernán González. L'église Santa Águeda, où le serment légendaire n'a probablement jamais été prononcé — ce qui n'enlève rien au frisson. Et surtout la cathédrale : sous la lanterne du transept, une dalle de marbre d'une simplicité magnifique réunit depuis 1921 Rodrigo Díaz et Jimena, rapatriés là après mille ans d'errances posthumes — y compris un pillage par les troupes napoléoniennes, autre histoire franco-espagnole dont nous ne sortons pas grandis. Au Museo de Burgos, enfin, une Tizona : la Junte de Castille l'a acquise en 2007 pour 1,6 million d'euros, et les experts se disputent courtoisement pour savoir si la lame remonte vraiment au XIe siècle — la garde, elle, est plus tardive. À dix kilomètres, Vivar del Cid et le monastère de Cardeña ferment la boucle. Les plus vaillants poursuivront sur le Camino del Cid, itinéraire balisé de plus de mille kilomètres qui suit jusqu'à Valence la route de l'exilé du poème.
Ce que nous dit le Cid
Au moment de quitter la place, Maxime a résumé l'affaire à sa façon : « En fait, il y a deux Cid. » C'est exactement cela — et c'est très bien ainsi. Il y a Rodrigo Díaz de Vivar, homme du XIe siècle, génie militaire, exilé opiniâtre, prince sans couronne, capable de servir un émir et de brûler un cadi, mort dans son lit face à la mer. Et il y a le Cid, créature collective forgée par des moines intéressés, des poètes de génie, un dramaturge normand, un compositeur français, un studio hollywoodien et quelques régimes politiques en mal de symboles. Le premier appartient à l'histoire, qui le documente ; le second nous appartient à tous, et il faut le lire avec les yeux ouverts. Entre les deux, il n'y a pas à choisir : il y a à comprendre comment l'un a produit l'autre. C'est le plus beau des travaux pratiques d'esprit critique — et il tient tout entier sur une place de Burgos, entre les sabots d'un cheval de bronze.
Pour aller plus loin : le Cantar de mio Cid existe en édition bilingue de poche ; l'enquête de Richard Fletcher (The Quest for El Cid, 1989) se lit comme un roman ; la synthèse de David Porrinas, El Cid. Historia y mito de un señor de la guerra (2019), fait aujourd'hui référence ; et pour la légende française, il suffit de rouvrir Corneille — de préférence à voix haute.
DiBu
Cet article vous a fait réagir ? Partagez votre avis, posez vos questions ou apportez votre éclairage.