Comment une vallée pauvre a fabriqué des bâtisseurs, une langue et une fraternité
Il y a des mots qui vous appartiennent avant que vous sachiez ce qu'ils veulent dire. Frahan est de ceux-là. Je l'ai reçu comme on reçoit un objet de famille dont personne ne se rappelle plus tout à fait l'usage : un mot qui traînait dans les conversations, rattaché vaguement à la Savoie, aux tailleurs de pierre, à un ancêtre qui aurait écrit quelque chose. Il m'a fallu des décennies, un détour par la philosophie, une pratique de la loge et beaucoup de curiosité mal placée pour comprendre que ce n'était pas un régionalisme pittoresque de plus, mais la clé d'une histoire qui touche à tout ce qui m'intéresse : le travail, la langue, la fraternité, et la manière dont des gens pauvres inventent des institutions que les riches mettront ensuite des siècles à copier.
Une précision s'impose d'emblée, parce qu'elle commande tout le reste. Ma famille est originaire de la haute vallée du Giffre, en Haute-Savoie — mais elle l'a quittée. Depuis le début du XIXe siècle, les Buffet de ma branche ne vivent plus dans la montagne d'où ils viennent : mon aïeul Jean Buffet, né à La Rivière-Enverse en 1784, est descendu s'installer dans l'Ain et n'est jamais remonté. Je n'écris donc pas ceci en enfant du pays, mais en descendant d'un homme qui en est parti. Nuance décisive : ce qui suit n'est pas un récit de mémoire, c'est une enquête.
Commençons par le commencement, c'est-à-dire par le nom du village et par celui de ses habitants.
Les hommes des sept montagnes
À Samoëns, on ne dit pas « les Samoënsiens ». On dit les Septimontains. Le mot est superbe, latin, presque romain — on pense aux sept collines — et il désigne en réalité quelque chose de beaucoup plus terre à terre. Le nom du village est attesté dès 1167 et renvoie à une expression médiévale désignant « les sept monts » : Cuidex, Vigny, Folly, Oddaz, Bostan, Chardonnière, Freterolles, La Vullie. Le compte ne tombe pas juste, et c'est justement ce qui est intéressant.
En Savoie, comme dans toutes les régions de moyenne montagne, le mot « montagne » ne désigne pas d'abord un sommet mais un alpage. On parle d'une montagne à lait, d'une montagne à viande, selon le bétail qu'on y mène paître. Les sept montagnes de Samoëns, celles du blason comme celles du gentilé, ne sont donc probablement pas des pics mais des pâturages : des droits d'usage, des ressources, des enjeux vitaux pour une communauté dont l'élevage fut longtemps la seule richesse.
Cette hypothèse est confirmée par le monument le plus vivant du village : le Gros Tilleul, planté en 1438 au centre de Samoëns pour célébrer un jugement rendu par le duc Amédée VIII de Savoie confirmant aux habitants la possession de plusieurs alpages. L'arbre est toujours là, presque six siècles plus tard, avec ses neuf mètres et demi de tour de tronc. Il ne commémore ni une bataille ni un saint : il commémore une victoire juridique sur une question de propriété collective. Voilà qui dit assez bien l'esprit du lieu.

Retenons cela, car c'est la matrice de toute la suite : une communauté montagnarde qui se définit par ce qu'elle possède en commun, qui plante un arbre pour se souvenir qu'elle a gagné un procès, et qui inscrit sept alpages dans le nom même de ses habitants.
Une pauvreté qui pousse dehors
Le reste découle d'une équation économique brutale que Mickaël Meynet, historien de Samoëns, a remarquablement documentée dans Les Frahans, maçons de Samoëns et de la haute vallée du Giffre (éditions Le Tour, Samoëns), le seul ouvrage qui leur soit véritablement consacré. Meynet est diplômé d'études supérieures en histoire et travaille à la mise en valeur du patrimoine culturel du Haut-Giffre : autant dire qu'il connaît son sujet de l'intérieur. Son livre couvre cinq siècles, du XIVe à 1914 — la Grande Guerre marquant, là comme ailleurs, la fin d'un monde.
Ce que montre Meynet, avec une insistance qui est tout le contraire du folklore, c'est que la vocation des Frahans n'a rien d'une prédisposition mystérieuse au génie de la pierre. C'est une réponse à une contrainte. Au Moyen Âge, les habitants de Samoëns et du Haut-Giffre subsistent péniblement d'une agriculture de montagne et d'un peu d'élevage. Il faut chercher ailleurs le complément de revenu qui permettra de passer l'hiver. On descend d'abord dans la basse vallée. Puis de plus en plus loin.
Le cas est loin d'être unique. Toutes les zones montagneuses d'Europe ont connu cette hémorragie saisonnière, et chacune a fini par se spécialiser dans un métier. Le petit ramoneur savoyard du cliché venait généralement de Tarentaise ou de Maurienne. Dès le XIVe siècle, des groupes compacts d'ouvriers du bâtiment quittaient les hautes vallées du Tessin pour porter leur savoir-faire à travers l'Allemagne, l'Italie et jusqu'en Espagne. La montagne exporte des bras et importe de l'argent : c'est une loi presque physique.
Ce qui frappe, dans le cas de Samoëns, c'est ce que cette contrainte a produit. Car les premières générations de migrants n'étaient nullement des artisans d'élite — la région était plutôt portée sur la charpente que sur la pierre, et la tradition lapidaire n'y était pas particulièrement ancienne. Ce sont les chantiers, de plus en plus lointains et de plus en plus prestigieux, qui ont fabriqué la compétence. On part parce qu'on a faim ; on revient parce qu'on est devenu bon. En cinq générations, une vallée d'éleveurs pauvres devient une pépinière de maîtres-maçons.
À la fin du XVIIIe siècle, on estime que neuf hommes sur dix de la vallée du Giffre travaillaient la pierre. Quarante carrières étaient en activité. Le calcaire local avait une dureté proche de celle du marbre, idéale pour la construction. Le hasard géologique avait rencontré la nécessité économique.
Le nom qu'ils se donnaient
Frahan n'est pas un nom administratif. Ce n'est pas ainsi que les notaires savoyards les désignaient dans les registres. C'est le terme par lequel les tailleurs de pierre du Giffre se désignaient eux-mêmes, dans leur propre langue, le mourmé. Un nom qu'on se donne n'a pas le même statut qu'un nom qu'on reçoit : le premier est une revendication, le second une assignation. Les Frahans se sont nommés eux-mêmes, et cela suffirait presque à tout dire.
Dans ce vocabulaire, le monde du chantier se déploie avec précision : le frahan est le tailleur de pierre, le kègne le maçon, le bouscolin le charpentier. Frahi la grema, c'est tailler la pierre. Maçà la cauche, faire le mortier. Frognetà la bouscola, scier la charpente. La brouette est une molieuze, le compagnon un namé. Le coffre à outils du tailleur de pierre — la kégnire — contenait un têtu, une boucharde, un peigne à chanvre, des broches, des scies qu'on démontait et emballait soigneusement pour qu'elles ne s'abîment pas pendant les mois de voyage.
Ces hommes partaient au mois de mars, chaque année, et ne revenaient qu'à l'entrée de l'hiver. Ils partaient à pied, avec leurs outils sur le dos. J'insiste sur cette image parce qu'elle est le cœur physique de l'histoire : un homme, une caisse d'outils, et l'Europe devant soi.
Vauban, Voltaire, les canaux et la Louisiane
Ce qu'ils ont construit dépasse largement ce qu'on attendrait d'une vallée alpine. Ils ont d'abord bâti chez eux : les églises et les monastères du pays, dont neuf églises dans la seule vallée. Puis ils ont essaimé, du Piémont à la Lorraine, en passant par le Dauphiné, la Franche-Comté, l'Alsace et l'Alémanie.
Certains se sont établis loin de la vallée — notamment à Besançon, en Franche-Comté — et sont devenus d'importants et riches entrepreneurs travaillant pour les fortifications de Vauban. Leur présence sur le chantier de Mont-Dauphin est bien documentée ; on les retrouve à Besançon, à Briançon, à l'arsenal de Rochefort. Vauban, l'homme qui a dessiné la ceinture de fer du royaume, a fait appel à des montagnards savoyards qui, deux siècles plus tôt, gardaient des vaches.
Voltaire, installé à Ferney, les fit venir pour son château et son église paroissiale. On leur doit les hôtels de ville d'Annecy et de Bonneville, le Sénat de Savoie à Chambéry, la cité de Carouge, les fontaines savoyardes — celle de Taninges notamment. Sous l'Empire, ils travaillent sur les grands canaux : Saint-Quentin, le Centre, le Rhin-Rhône. Ils vont jusqu'en Pologne. Et jusqu'en Louisiane, où l'on a retrouvé les noms de trois maçons samoënards dans les archives de La Nouvelle-Orléans.
Cette dernière destination me touche particulièrement, pour des raisons de famille — il existe des Buffet en Louisiane, et l'idée qu'ils soient des cousins très éloignés, descendants d'un frahan parti de la vallée du Giffre et qui n'en est jamais revenu, me paraît une hypothèse tout à fait raisonnable. Je ne l'ai pas démontrée. Mais elle me plaît, et surtout elle est plausible, ce qui est déjà beaucoup.
Jean Buffet, ou le moment où la migration cesse
Il faut maintenant que je raconte comment cette histoire collective devient, à un moment précis, une histoire de famille — et comment elle s'arrête.
Ma famille Buffet ne vient pas de Samoëns même, mais de La Rivière-Enverse, petite commune de la vallée du Giffre, sur la rive gauche du torrent, entre Châtillon-sur-Cluses et Morillon. Huit kilomètres carrés, quelques centaines d'habitants, une altitude qui va de six cent dix-neuf à mille trois cent vingt mètres. On y trouve une église baroque au clocher de fer-blanc, bâtie sur un plan en trèfle, des oratoires, des hameaux accrochés au coteau — et l'ensemble des caractéristiques qui font qu'une commune de ce type n'a jamais pu nourrir tous ses fils. Les maisons y présentent d'ailleurs le signe distinctif de tout le Haut-Giffre : des encadrements de porte en pierre calcaire taillés, parfois ornementés, parce que les tailleurs de pierre de la vallée du Giffre étaient renommés et travaillaient aussi chez eux.
C'est là qu'est né, en 1784, Jean Buffet, fils de François Buffet et de Françoise Nicodex. C'est lui qui est parti. Il mourra le 8 février 1838 à Anglefort, dans l'Ain, sur la rive droite du Rhône, au pied du massif du Grand Colombier — à peu près cent kilomètres de sa vallée natale, ce qui, pour des hommes habitués à traverser l'Europe, ne représente rien du tout en distance et absolument tout en signification.
Car son départ n'est pas de même nature que celui de ses aïeux.
Un frahan classique part en mars et revient en novembre. Il travaille loin, il rentre au pays, sa femme et ses enfants restent à la vallée — c'est très exactement ce que demande la prière des Frahans : que le Bon Dieu veille sur ceux qui n'ont pas bougé. Le déplacement est cyclique. Il n'y a pas de rupture.
Jean Buffet, lui, descend vers l'ouest et ne remonte plus. Il vient travailler la pierre du côté de Champrion, hameau accroché au versant est du Grand Colombier, à quelques centaines de mètres du front de taille. Le calcaire du Colombier, comme celui du Giffre, est de cette dureté proche du marbre qui fait les bons chantiers. Il épouse Justine Geney le 31 janvier 1816. Leur fils Jean-François naît à Anglefort le 27 octobre de la même année. À partir de là, tout se passe à Anglefort : Jean-François y naît, s'y marie, y meurt en 1876. Son fils Pierre y naît en 1841 et y meurt en 1906. Anthelme, Jules, Marcel — toute la lignée tient dans ce village.
Ma famille paternelle y est toujours.
Je ne peux pas écrire cette phrase sans en mesurer le poids. Deux siècles après, la branche est encore là, au pied de la carrière où l'ancêtre est venu tailler la pierre. Ce qui devait être une étape de plus dans une vie de migrant est devenu un point fixe. Et le village d'Anglefort, sans le savoir, a gardé la trace du phénomène : il y existe un chemin des Tailleurs de Pierre. Jean Buffet n'était pas seul ; il y avait là un métier, une petite colonie savoyarde, assez d'hommes de la pierre pour qu'un chemin porte leur nom. Il y a même, dans le réseau des rues de la commune, un chemin de Saint-Symphorien — le patron sous lequel les maîtres-maçons de Samoëns avaient placé leur toute première confrérie, en 1626, dans cette chapelle d'altitude d'accès si commodément difficile. Coïncidence probable, mais qui fait sourire.
Pourquoi est-il parti?
Jean Buffet naît sujet du roi de Sardaigne. Il meurt sujet du roi de France. Il n'a pourtant parcouru que cent kilomètres — c'est la frontière qui a bougé sous ses pieds. Le Rhône, à hauteur d'Anglefort, séparait le royaume de Piémont-Sardaigne du royaume de France : passer d'une rive à l'autre, c'était émigrer à l'étranger. Sauf entre 1792 et 1815, où la Savoie annexée par la République puis par l'Empire est la France, et où il n'y a plus de frontière du tout. C'est dans cette parenthèse, selon toute vraisemblance, que Jean descend s'installer sur l'autre rive. Puis 1815 rétablit la frontière — et le laisse du mauvais côté, ou du bon selon le point de vue, définitivement séparé de sa vallée par une ligne qui n'existait plus quand il l'a franchie.
Voilà une chose que je trouve vertigineuse. Il n'a pas décidé d'émigrer : il a traversé un fleuve à un moment où le traverser ne signifiait rien, et l'Histoire a refermé la porte derrière lui.
Et puis il y a 1816. L'année où naît Jean-François est l'année sans été — celle qui suit l'éruption du Tambora, où les récoltes pourrissent en Europe, où le pain manque, où les Alpes se vident. Le petit garçon vient au monde dans une famille qui, par chance ou par flair, avait déjà quitté la montagne au moment où celle-ci cessait de nourrir.
Le reste du siècle achève le travail. Le ciment et le béton arrivent et permettent de construire pour beaucoup moins cher. Les entrepreneurs se sédentarisent. Les grands chantiers ne sont plus des cathédrales ni des fortifications, mais des routes, des voies ferrées, des ouvrages qui consomment de la pierre concassée plutôt que de la pierre taillée. Le tailleur de pierre devient carrier. L'artiste devient extracteur.
L'arbre généalogique enregistre cette mort avec une brutalité comptable. Jean Buffet, né en 1784, tailleur de pierre venu du Giffre. Son petit-fils Pierre, né en 1841 à Anglefort, est garde champêtre. Deux générations, et la pierre a disparu de la famille — remplacée par une fonction municipale, sédentaire, salariée, sans outils et sans voyage. Ce que cinq siècles de frahans avaient construit s'éteint dans le temps qu'il faut à un grand-père pour ne pas connaître son petit-fils.
Alors on cesse de partir et de revenir : on part, et on reste. La migration saisonnière, qui avait duré cinq siècles, se transforme en émigration définitive, puis en simple domicile. Le cycle se rompt.
C'est de cette rupture qu'il faut mesurer les effets, parce qu'ils expliquent tout le reste — et notamment ce qui va suivre sur la langue. Quand un frahan revenait chaque hiver au village, il ramenait avec lui le mourmé, il le parlait sur le crépiopendant les longues soirées de neige, il le transmettait aux garçons qui partiraient au printemps suivant. La langue vivait de ces retours. Quand les hommes ont cessé de revenir, elle a perdu son foyer. Un mot qui ne rentre plus à la maison meurt en une génération.
Je descends donc, littéralement, de l'événement qui a tué le mourmé. Et cela ne me met pas en colère : cela m'oblige simplement à écrire.
Le mourmé : anatomie d'une langue fabriquée
Venons-en à ce qui est, pour moi, le plus fascinant de toute cette histoire : la langue.
Le mourmé est l'argot de métier des maçons et tailleurs de pierre du Faucigny. Il semble être né dans la seconde moitié du XVIIe siècle et comptait environ deux mille mots. Il n'est plus parlé aujourd'hui : au début du XXe siècle, une dizaine de tailleurs de pierre le pratiquaient encore ; plus personne désormais.
Ce que ce chiffre de deux mille mots signifie, il faut le mesurer. Ce n'est pas un jargon de quelques dizaines de termes techniques. C'est un vocabulaire suffisant pour vivre : les mois, les saisons, les nombres, les noms de villes, la nourriture, les femmes, l'argent, la misère, la maladie. On peut faire une conversation entière en mourmé sans qu'un étranger y comprenne quoi que ce soit.
Et le plus curieux — l'observation est faite par tous ceux qui ont étudié le lexique — c'est que le mourmé comporte très peu de mots ayant trait au métier proprement dit. Ce n'est donc pas d'abord une langue technique. C'est une langue de migrant plutôt qu'une langue de métier : elle permet à ceux qui sont partis au loin de communiquer entre eux sans être compris des non-initiés. La fonction n'est pas de transmettre un savoir-faire, mais de constituer un dedans au milieu du dehors.
Sa fabrication est proprement admirable, et j'emploie le mot au sens propre. Plusieurs mécanismes se combinent.
Il y a d'abord le verlan — l'inversion de syllabes, exactement comme dans l'argot parisien moderne. Quatre devient treca. Chambre devient brachanna. Planche devient chaplanna. Pièce devient ecedonpi. Bête devient tiebél, content devient tiecan. Que des maçons savoyards du XVIIe siècle aient inventé le verlan trois siècles avant la banlieue parisienne devrait suffire à guérir n'importe qui de la tentation de croire que les formes populaires de créativité linguistique sont une invention récente.
Il y a ensuite un suffixe passe-partout, -digne, qui fonctionne comme le -uche de l'argot parisien dans Ménilmuche ou Pantruche. Il sert à fabriquer les noms de villes selon une règle d'une simplicité redoutable : on prend la terminaison du nom réel et on ajoute le suffixe. Samoëns devient mannedigne, Morzine znanedigne, Montriond riannedigne. Mais il déborde largement la toponymie : regadigne, c'est hier ; sannedigne, demain ; rônedigne, une vitre ; fènedigne, le café au lait ; triânedigne, un homme ; baranedigne, la misère, formé sur barâ, le mal. Et mikenedigne !, formé sur miket, midi, signifie : c'est l'heure de la soupe, on arrête le travail.
Il y a enfin les emprunts et les dérivations sur le patois savoyard, le latin, les langues germaniques. Les noms de mois sont construits sur les travaux agricoles avec une terminaison régulière en -ieu : janvier est jhalieu, de la gelée ; mars est sènieu, de sènâ, semer ; juillet est meihenieu, de mèhenâ, moissonner ; octobre est couilleu, de couilli, récolter ; décembre est çharfieu, du patois charfà, chauffer. Les saisons obéissent au même principe : l'hiver est crépioti, mot qu'on rattache à crépiotâ, faire froid — mais aussi, peut-être, au crépio, cette suite de bancs accolés aux lits clos où l'on se rassemblait le soir, dans les maisons enfouies sous la neige, pour sculpter le bois, filer la laine et écouter le conteur.
Voilà une langue qui a été construite. Pas trouvée, pas héritée : construite, avec des règles, des affixes productifs, une grammaire de fabrication. Et pourtant elle n'a rien d'un espéranto de bureau. Elle est née sur les chantiers, dans les dortoirs, sur les routes.
Théophile Buffet, 1900
Reste la question du témoin. Une langue morte n'existe plus que par ce qu'on en a écrit.
Le seul document complet dont nous disposions sur le mourmé est un vocabulaire mourmé-français publié en 1900, dû à un marbrier originaire de Samoëns exilé en Suisse romande, et qui contient non seulement un lexique mais des textes, des anecdotes, et jusqu'à une prière rédigée dans la langue. Un exemplaire dort au sous-sol de la mairie de Samoëns.
J'ai longtemps rapporté, sur la foi de la tradition familiale, que mon aïeul Théophile Buffet avait établi ce premier lexique. Je peux aujourd'hui écrire la chose autrement, parce que la trace existe : le Vocabulaire mourmé-français réuni par Théophile Buffet a été publié dans la Revue savoisienne n° 41, en 1900. Le document est consultable en ligne sur Gallica. C'est bien son nom, c'est bien cette date, c'est bien ce travail. Tous les lexiques du mourmé qui circulent aujourd'hui — sur les blogs, dans les livres régionaux, sur les cartes des restaurants de Samoëns qui nomment leurs crêpes en mourmé — en descendent, directement ou indirectement.
Je mesure ce que cela signifie. Sans ce travail d'un homme qui aurait pu se contenter de tailler la pierre, il ne resterait du mourmé que quelques mots épars dans les mémoires. Deux mille mots ont été sauvés parce qu'un marbrier savoyard, en 1900, a estimé que la langue de ses camarades méritait d'être écrite. C'est une forme d'héroïsme discret que je trouve plus émouvante que beaucoup d'autres.
Parmi ces textes figure une prière — la prière des Frahans — qui s'ouvre en appelant les trois corps de métier : les maçons, les tailleurs de pierre et les charpentiers. Kègne, Frahan é Bouskolin. Elle demande la protection du Bon Dieu pour les parents, les femmes et les enfants restés au pays, puis pour Samoëns elle-même et pour le travail de tous les jours. C'est une prière d'exilés, écrite dans une langue d'exilés, et elle ne demande rien d'autre que ce que demandent tous les exilés du monde : que ceux qui sont restés aillent bien, et que le travail soit béni.
La prière des Frahans
Kègne, Frahan é Bouskolin,
Le Bon Jhère gremèye nutron bègne.
Bèlotin toti pèr nutrou urgne,
nutro drinne é nutrou mèlyès.
Bèlotin man i folyame
é ke le Bon Jhère aspelyè nutra bèlotura.
Bènè Mannedine é sou mèlyès,
bènè nutra Mâca de toti klarè,
ô nutron Bon Jhère !
Maçons, tailleurs de pierres et charpentiers,
Le Bon Dieu nous regarde.
Prions tous pour nos parents
nos femmes et nos enfants.
Prions comme il faut,
et que le Bon Dieu entende notre prière.
Bénis Samoëns et ses enfants,
bénis notre travail de tous les jours,
ô notre Bon Dieu !
La confrérie, l'Église et la ruse
Il faut maintenant parler de l'organisation, parce que c'est là que l'histoire des Frahans rejoint quelque chose de beaucoup plus vaste.
Les bâtisseurs de Samoëns étaient organisés en corporation de fait depuis des temps anciens. Mais au XVIIe siècle, dans le climat de suspicion religieuse de la Contre-Réforme, ils deviennent un objet d'inquiétude pour le clergé savoyard. La raison est simple : ces hommes vont et viennent continuellement vers Genève et vers l'Allemagne, c'est-à-dire vers les pays de la Réforme. On les soupçonne de rapporter dans leurs sacs autre chose que des outils.
Le clergé exige donc qu'ils se constituent en confrérie, sous son autorité. Et c'est ici que la ruse montagnarde apparaît dans toute sa splendeur. En 1626, les maîtres-maçons créent bien une première confrérie, sous le patronage de saint Symphorien — mais ils prennent soin de l'installer dans la chapelle d'un hameau d'altitude, d'accès difficile. La surveillance est acceptée sur le papier ; dans les faits, il faudra grimper.
Les pressions et les menaces continuent. En 1645, les ouvriers tailleurs de pierre cèdent et créent une seconde confrérie, à Samoëns, sous le vocable de Saint-Clair. Enfin, en 1659, les maîtres-maçons suivent le même chemin, se transportent dans l'église collégiale et fondent la confrérie qui restera dans l'histoire : celle des Quatre Couronnés.
Le choix de ce patronage n'est pas anodin. Les Quatre Couronnés sont des sculpteurs chrétiens mis à mort en 306 par l'empereur Dioclétien pour avoir refusé de sculpter une statue en l'honneur du dieu païen Esculape. Leurs noms francisés sont Claude, Castor, Symphorien et Nicostrate, auxquels on adjoint souvent un cinquième compagnon, Simplicien, qui subit le même sort. Ils sont représentés sur un vitrail du chœur de l'église Notre-Dame-de-l'Assomption de Samoëns.
Or ce patronage est celui, le plus commun en Europe, des confréries de tailleurs de pierre — et particulièrement dans les territoires placés sous l'influence du Saint-Empire romain germanique. Ce détail en dit long. Il indique que les Frahans, en choisissant leurs saints, se rattachaient à une tradition européenne bien identifiée, celle des Bauhütten germaniques, plutôt qu'aux compagnonnages français. Jean-Michel Mathonière, qui est probablement le meilleur connaisseur français des sociétés de tailleurs de pierre, a souligné combien cette piste germanique méritait d'être creusée, notamment à partir d'un motif précis : les couronnes florales, présentes à la fois dans la symbolique funéraire des Frahans et dans l'emblématique de la Bauhütte.
Notons aussi ce que cette confrérie de 1659 était et n'était pas. Elle était réservée aux maîtres-maçons — les patrons, tailleurs de pierre au sens ancien ou entrepreneurs en bâtiment au sens plus large — et fermée aux simples ouvriers. Il ne faut pas idéaliser : c'était une organisation de métier avec sa hiérarchie et ses exclusions, pas une république d'égaux.
Frahan, franc-maçon : la pierre plutôt que la liberté
Il y a une question que je porte depuis longtemps, bien avant de commencer cette enquête, et qui relève d'abord de l'intuition : quand j'entends frahan et que j'entends franc-maçon, j'ai le sentiment très net que ces deux mots ne parlent pas de liberté, mais de pierre.
Cette intuition, la recherche la confirme. Et elle la confirme contre l'opinion commune, ce qui la rend plus intéressante encore.
On répète partout que franc-maçon signifie « maçon libre », affranchi des servitudes féodales, libre de circuler et de louer ses bras où bon lui semble. C'est ce que servent les manuels, les guides touristiques et, disons-le, beaucoup de frères. C'est probablement faux.
Contrairement à ce qui a souvent été affirmé, le free de free mason ne renvoie pas étymologiquement au mot « libre » ni aux franchises supposées dont auraient bénéficié les maçons du Moyen Âge. Free mason est une abréviation de freestone mason, « maçon de pierre franche », se référant à une qualité particulière de pierre pouvant être sculptée. La freestone, la pierre franche, est un calcaire dur à grain fin qui présente une propriété technique remarquable : elle se coupe librement, dans tous les sens, sans plan de clivage privilégié. C'est la pierre des moulures, des chapiteaux, des voussoirs — celle qui permet la sculpture.
Le vocabulaire des chantiers anglais du XIVe siècle est ici d'une clarté parfaite. On y distingue les rough masons, qui dégrossissent la pierre ou travaillent la pierre grossière, la roughstone ; et les freestone masons, qui œuvrent sur la pierre franche, ce calcaire dur, pour réaliser les éléments d'architecture. C'est ce second terme qui se contracte en freemason.
Voilà donc l'affaire tranchée sur le point essentiel. Le franc du franc-maçon ne qualifie pas d'abord l'homme, mais la matière — et, par ricochet, le degré de qualification de celui qui sait la travailler. Est franc-maçon celui qui fait ce que le maçon ordinaire ne sait pas faire. La liberté, dans ce mot, est d'abord une propriété du calcaire.
Ce déplacement change tout. Il fait descendre l'origine de la franc-maçonnerie du ciel des idées vers le sol du chantier. Ce n'est pas une confrérie d'hommes libres qui aurait ensuite choisi la pierre comme métaphore ; c'est une communauté de travailleurs de la belle pierre dont le nom technique s'est chargé, quatre siècles plus tard, d'une signification morale. Le sens philosophique n'est pas l'origine du mot : il en est le fruit tardif.
Et c'est ici que le mourmé vient dire, à sa manière, exactement la même chose.
Car les Frahans, eux non plus, ne se nommaient pas d'après leur statut. Ils se nommaient d'après leur geste. Frahan est construit sur le verbe frahi : frahi la grema, tailler la pierre. Frahan, c'est celui qui frahe — celui qui taille — exactement comme bouscolin est celui qui travaille la bouscola, la charpente. Et cette langue distingue soigneusement le kègne, le maçon, du frahan, le tailleur de pierre.
Regardons alors les deux systèmes côte à côte. En anglais médiéval : le rough mason d'un côté, le freestone mason de l'autre. En mourmé savoyard : le kègne d'un côté, le frahan de l'autre. Même ligne de partage, même critère : d'un côté celui qui monte le mur, de l'autre celui qui taille l'élément d'architecture. Et, dans les deux langues, le nom du second est pris dans la pierre elle-même — sa qualité pour l'anglais, son travail pour le mourmé — jamais dans la condition juridique de celui qui le porte.
C'est là, très précisément, ce que mon oreille avait entendu avant que je puisse le démontrer. Ces hommes n'ont jamais tiré leur nom de leur liberté. Ils l'ont tiré de la pierre.
Reste la question que tout cela appelle et à laquelle je ne peux pas répondre aujourd'hui : frahi et franc, la belle pierre et le geste qui la taille, sont-ils au bout du compte issus de la même racine ? L'honnêteté m'oblige à dire que je n'en ai pas la preuve, et que deux obstacles sérieux se dressent. D'abord la chronologie : « franc-maçon » n'est pas une formation française autonome mais un calque de l'anglais free mason, adopté seulement dans les années 1740, après quelques hésitations savoureuses — on a essayé « frimasson », on a essayé « rey-maçon » — alors que les Frahans se nommaient ainsi depuis bien plus longtemps. Ensuite la phonétique : le [h] aspiré de frahan, qu'on retrouve dans mèhenâ pour moissonner, porte en francoprovençal la trace d'un ancien groupe consonantique latin, là où franc comporte une nasale et le groupe -nc. Ce sont deux évolutions distinctes, et rien ne garantit qu'elles se rejoignent en amont.
Mais je note aussi que personne, à ma connaissance, n'a jamais posé sérieusement la question — le mourmé est trop confidentiel pour avoir intéressé les étymologistes, et les historiens de la franc-maçonnerie n'ont jamais entendu parler des Frahans. Il y a là un chantier ouvert. Deux endroits où chercher : le Französisches Etymologisches Wörterbuch de Wartburg pour la racine de frahi, et le texte même de Théophile Buffet dans la Revue savoisienne de 1900, qui a très bien pu se poser la question avant moi. Ce serait une jolie manière de refermer la boucle : que la réponse dorme depuis un siècle dans le travail de mon propre aïeul.
En attendant, ce qui est acquis me suffit largement, et je crois que c'est l'essentiel de ce qu'il fallait établir. Ce qui relie ces hommes à travers l'Europe n'est ni une filiation secrète, ni une transmission initiatique venue du fond des âges. C'est une condition de travail. La même pierre dure, la même distinction entre celui qui dégrossit et celui qui achève, la même nécessité de se reconnaître entre gens du métier quand on débarque sur un chantier où l'on ne connaît personne. Deux langues séparées par la Manche et par des siècles ont abouti au même choix : nommer l'homme par la pierre. Le reste — les symboles, les rituels, les mots de passe, l'équerre et le compas — a poussé là-dessus comme la vigne sur son tuteur.
1850 : la bascule laïque, ou l'équerre et le compas
Le tournant survient au XIXe siècle, et il est spectaculaire.
Après la suppression des confréries pendant la Révolution, l'organisation prend le nom de Société des Maçons. À partir de 1850, elle se laïcise franchement et véhicule ouvertement des idées républicaines. Meynet montre que ce basculement a deux causes.
La première est éducative : la création, en 1830, d'une école de dessin donnant des cours gratuits de coupe des pierres et de dessin d'architecture aux jeunes de la région, école dotée d'une bibliothèque importante. On mesure rarement à quel point l'accès autonome au savoir technique est un acte politique. Former gratuitement les fils de la vallée à la stéréotomie et au dessin d'architecture, c'est leur donner les moyens de ne dépendre de personne.
La seconde est politique : la présence à Samoëns de nombreux opposants au régime sarde, proches de Mazzini, et parmi lesquels se trouvaient des francs-maçons. La vallée n'était pas un cul-de-sac : c'était un carrefour, traversé par les idées comme par les hommes.
La réaction du clergé local ne se fit pas attendre : deux ans plus tard, la messe dite en l'honneur des Quatre Couronnés était purement et simplement supprimée. La rupture était consommée.
Et en décembre 1854, les sociétaires décident l'acquisition d'un drapeau et d'un drap mortuaire — sans doute pour remplacer les ornements de l'ancienne confrérie. Sur ce drapeau, ils font figurer le compas, l'équerre et le fil à plomb entrelacés, sur fond de croix de Savoie.
Il faut s'arrêter un instant sur cette image. Des maçons opératifs, en 1854, dans une vallée alpine, choisissent comme emblème collectif exactement les symboles que la franc-maçonnerie spéculative avait empruntés au métier un siècle et demi plus tôt. La boucle se referme d'une manière troublante. Mathonière raconte avoir été frappé, dès les années 1980, par l'emblématique des monuments funéraires frahans de la fin du XIXe siècle : équerre et compas entrecroisés, roses, couronnes florales. Cela tenait à la fois du compagnonnage et de la franc-maçonnerie.
Dans le même mouvement, la Société des Maçons crée une société de secours mutuels et une société philanthropique. C'est ici que se trouve, à mes yeux, le vrai trésor de cette histoire — plus encore que les églises, plus encore que la langue.
Une sécurité sociale avant la sécurité sociale
Ce que les Frahans ont mis en place, sur plusieurs siècles et sous des formes successives, c'est un système d'assurance mutuelle. La confrérie menait des actions philanthropiques, prenait soin des malades, secourait les pauvres, formait les jeunes apprentis. Quand un maçon tombait d'un échafaudage — et ils tombaient — il n'était pas laissé à la charité aléatoire. La communauté le prenait en charge. Quand un homme mourait loin de chez lui, il y avait un drap mortuaire, une caisse, des frères.
Je veux qu'on mesure ce que cela suppose. Il s'agit de gens qui gagnent peu, qui travaillent dangereusement, qui sont dispersés dix mois par an sur des chantiers séparés par des centaines de kilomètres — et qui parviennent à maintenir une caisse commune, une comptabilité, une règle de répartition. Cela exige de la confiance, de la discipline, une mémoire écrite, et une conception de l'appartenance qui survit à la distance. C'est une prouesse d'ingénierie sociale au moins égale à leurs prouesses de stéréotomie.
Il est courant, chez ceux qui s'intéressent à ces sociétés, de raconter que les fondateurs du Grand Orient de France seraient venus s'inspirer à Samoëns de la manière dont cette communauté organisait sa fraternité. Je dois écrire ici, en toute honnêteté, que je n'ai trouvé aucune source solide établissant cette visite. La chronologie même invite à la prudence : le Grand Orient se constitue en 1773, et la laïcisation de la Société des Maçons de Samoëns date des années 1850. Si influence il y a, elle irait plutôt dans l'autre sens, ou du moins passerait par les mazziniens et les francs-maçons présents à Samoëns au milieu du XIXe siècle.
Mais l'essentiel n'est pas là, et je crois que la légende dit vrai d'une autre manière. Ce que les Frahans démontrent, ce n'est pas que la franc-maçonnerie spéculative vient de Samoëns. C'est que les valeurs qu'elle revendique — l'entraide, l'égalité dans le travail, la transmission du savoir, la fraternité qui survit à l'éloignement — n'ont pas été inventées dans les salons parisiens. Elles étaient pratiquées, concrètement, par des hommes qui taillaient des pierres et qui n'avaient besoin de personne pour leur expliquer ce que signifie être libre. Car pour un homme qui partait chaque mois de mars, la liberté n'avait rien d'abstrait : c'était la capacité juridique et matérielle d'aller travailler où l'on veut. Nous verrons plus loin que le mot franc, dans « franc-maçon », ne dit peut-être pas tout à fait cela — mais la chose, elle, était bien là.
Ce qu'il en reste
Il ne reste aujourd'hui que deux tailleurs de pierre à Samoëns. Deux. L'un d'eux, âgé de plus de quatre-vingts ans, conserve dans un album les photographies de son père devant la carrière, en 1903, avec les chevaux qui descendaient la pierre au village. L'autre a sculpté, en l'an 2000, la fontaine des tailleurs de pierre qui se dresse près de l'office de tourisme et représente un frahan au travail.
La Société des Maçons, elle, a été refondée en association culturelle en 1979 par Claude Castor et Jean-François Tanghe. Claude Castor, décédé en 2008, fut le grand passeur de cette mémoire : c'est lui qui, lors d'une conférence donnée à Paris au début des années 1980, fit connaître l'existence des Frahans à des chercheurs qui les ignoraient totalement. L'association organise aujourd'hui des visites guidées du patrimoine lapidaire du village.
Le mourmé, lui, survit par bribes touristiques et par la carte d'un restaurant de Samoëns dont les crêpes portent des noms en mourmé — hommage d'une famille aux tailleurs de pierre du pays. C'est peu et c'est beaucoup : une langue morte qui continue de nommer des choses.
Quant au nom lui-même, il a trouvé un refuge inattendu. Chaque année, en juin, se court à Samoëns le Trail des Frahans, dans le cadre de l'Ultra-Trail du Haut-Giffre : une cinquantaine de kilomètres, plus de trois mille quatre cents mètres de dénivelé positif, par le col de Joux Plane, le col de la Golèse, le col de Bostan à la frontière suisse. Les organisateurs le disent bien : pour être frahan, il fallait de la force et de l'adresse. Il y a quelque chose de juste dans cette survivance sportive. Ces hommes traversaient les Alpes à pied avec leurs outils. Qu'on se souvienne d'eux par une course de montagne, plutôt que par une plaque de marbre, leur ressemble davantage.
Le cimetière
Je terminerai par une image, parce que c'est elle qui contient tout le reste.
Dans le petit cimetière qui fait face à l'église de Samoëns, il y a une pierre tombale sur laquelle sont sculptées deux mains jointes. C'est le symbole de solidarité de la confrérie des maçons. On y trouve aussi des colonnes, des statues, des voûtes de pierre — l'art funéraire samoënard témoigne du savoir-faire des anciens maçons mieux qu'aucun monument officiel. Et, sur certaines de ces tombes de la fin du XIXe siècle, l'équerre et le compas entrecroisés, les roses, les couronnes florales.

Des hommes qui ont passé leur vie à tailler la pierre pour les autres — pour Vauban, pour Voltaire, pour Napoléon, pour l'Église qui les surveillait — ont fini par tailler la leur, et y ont gravé non pas leurs titres, mais leurs outils et deux mains jointes.
C'est une définition de la fraternité que je n'ai jamais trouvée mieux formulée nulle part. Elle ne dit pas : nous étions frères parce que nous partagions une croyance. Elle dit : nous étions frères parce que nous faisions le même travail, parce que nous parlions la même langue secrète, et parce que quand l'un de nous tombait, les autres payaient.
Le reste — les rituels, les symboles, les obédiences, les débats sur l'origine — n'est que du commentaire.
Sources principales
Mickaël Meynet, Les Frahans, maçons de Samoëns et de la haute vallée du Giffre, éditions Le Tour, Samoëns, 2008-2009, 200 p.
Théophile Buffet, « Vocabulaire mourmé-français », Revue savoisienne, n° 41, 1900 (consultable sur Gallica).
Jean-Michel Mathonière, compte rendu de l'ouvrage de Mickaël Meynet, Compagnons et Compagnonnages, 8 novembre 2009.
Pascal Roman, Samoëns : histoire et patrimoine, éditions de l'Astronome, coll. « les cahiers du colporteur », 2010.
Olivier Frutiger, L'argot secret des colporteurs savoyards : le mourmé de la région de Mégevette.
Blog Le Margalier, pages consacrées aux Frahans, au mourmé et à la prière des Frahans.
Katja Gaskell, « The story behind the world-travelling stonemasons of Samoëns », National Geographic Traveller (UK), mai 2024.
Sur l'étymologie de « franc-maçon » : notice « Les armoiries des différentes loges de Free-massons », BnF Essentiels ; Yves Hivert-Messeca, L'Europe sous l'acacia, tome 1, Dervy, 2012 (vocabulaire de la maçonnerie anglaise médiévale) ; Étienne Boileau, Le livre des métiers, 1268, pour la thèse concurrente du « franc mestier ».
Pour la branche familiale : relevés généalogiques personnels. François Buffet, époux de Françoise Nicodey (dates inconnues) ; Jean Buffet, né en 1784 à La Rivière-Enverse, † 8 février 1838 à Anglefort, époux de Justine Geney (1790-1843), mariés le 31 janvier 1816 ; Jean-François Buffet (1816-1876), époux de Françoise Lassausse ; Pierre Buffet (1841-1906), garde champêtre, époux de Jacqueline Sermet ; Anthelme Buffet (1877-1935), époux de Lucie Nanterme ; Jules Buffet (1907-1982), époux de Rosalie Lachenal ; Marcel Buffet (1939-2023), époux de Josefa Gomez. Les registres paroissiaux de La Rivière-Enverse et l'état civil d'Anglefort restent à dépouiller pour établir la date exacte du départ de Jean Buffet et sa qualité professionnelle déclarée.

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