Il y a, à une trentaine de kilomètres de chez moi, un cimetière de village accroché au-dessus des vignes de la Côte de Beaune. Pernand-Vergelesses. Deux cents habitants, trois collines, un grand cru en contrebas. C'est là que repose un Néo-Zélandais né à Wellington en 1926, mort en Seine-et-Marne en 2020, et dont une coque de ciment gît par le fond au large de la Pointe-des-Galets, à La Réunion, depuis bientôt cinquante ans.

Cette phrase n'a aucun sens, et c'est exactement pour cette raison que j'écris ce texte.

J'ai rencontré Graeme Allwright. Pas longuement, pas souvent, mais assez pour que la dernière de nos conversations me reste. Nous avons parlé de La Réunion, et j'y reviendrai, parce que c'est là que se trouve, pour moi, la clé de l'homme. Depuis sa mort je me disais qu'il faudrait écrire quelque chose. La disparition de Catherine Dasté, sa première femme, le 6 août dernier à Ivry-sur-Seine, à quatre-vingt-seize ans, a fini de m'y décider. Le fil est rompu des deux côtés. Il reste les vivants pour raconter.

Un fils de chef de gare qui voulait jouer Shakespeare

Il naît le 7 novembre 1926 dans le quartier de Lyall Bay, à Wellington, où son père Syd travaille au chemin de fer — il finira chef de la gare de Wellington. Syd et sa femme Doris chantent, et bien : la famille forme un petit ensemble, les Melody Four, qui se produit dans les hôpitaux, les fêtes d'école, et passe une fois par semaine sur les ondes de Radio 2YA. Le gamin grandit à Hawera et Whanganui, revient à Wellington College. Sa formation musicale, il la doit à la guerre : les émissions de radio destinées aux Marines américains stationnés à Paekakariki et Titahi Bay lui apportent Sinatra jeune, Armstrong, Goodman, Kenton, puis les chansons folk qui décideront de tout, trente ans plus tard, à douze mille kilomètres de là. Il fait la queue dans les magasins de disques de Wellington pour arracher les 78 tours importés pour les soldats.

En 1944, sa dernière année de collège est endeuillée par la mort de son frère aîné Peter, tombé en Italie avec le Bomber Command. Ce genre de deuil laisse des traces qu'on ne mesure pas, et je ne peux m'empêcher de penser qu'il y a là quelque chose de la source du pacifisme obstiné qui occupera toute sa vie d'adulte.

Ce n'est pourtant pas la chanson qu'il vise, c'est le théâtre. De 1945 à 1948 il joue à Wellington, décroche une bourse pour l'école de l'Old Vic à Londres, et paie sa traversée en s'embarquant comme mousse. Il a vingt et un ans. Il jouera Shakespeare, impressionnera Edith Evans et Anthony Quayle, qui lui proposent en 1951 d'entrer dans la troupe du Shakespeare Memorial Theatre de Stratford. C'est-à-dire tout ce dont il avait rêvé, offert sur un plateau.

Il refuse la proposition. Parce qu'à l'Old Vic il y a une étudiante française.

La petite-fille de Copeau

Il faut peser ce que ce refus engage. Catherine Dasté est née à Beaune le 6 octobre 1929. Fille de Jean Dasté, fondateur de la Comédie de Saint-Étienne et pionnier de la décentralisation théâtrale, et de la comédienne Marie-Hélène Dasté, née Copeau. Petite-fille, donc, de Jacques Copeau — l'homme du Vieux-Colombier, celui qui a refondé le jeu de l'acteur français et qui, après avoir quitté Paris avec ses Copiaus, s'était retiré précisément à Pernand-Vergelesses. Le détail qui fait sourire : l'école de l'Old Vic où les deux jeunes gens se rencontrent est dirigée par Michel Saint-Denis, neveu de Copeau. Le monde du théâtre est un village, et ce village-là s'appelle Pernand.

Allwright suit Catherine en France et l'épouse en décembre 1951. la Maison Jacques Copeau conserve la photo du mariage à Pernand, et sa chanson Les retrouvailles évoque une mairie de village où le maire s'échinait sur son patronyme — au village, on sait même son nom, Pierre Dubreuil.

Trois fils naîtront : Nicolas en 1952, Christophe en 1955, Jacques en 1958, ce dernier disparu en 2024.

Un mot encore sur Catherine Dasté, parce qu'on la présente toujours comme la femme de, et que c'est une injustice de plus dans une longue série. Elle a été l'une des premières metteuses en scène françaises, la fondatrice de la compagnie La Pomme verte, la créatrice — avec l'appui de Françoise Dolto — du premier centre dramatique national pour l'enfance et la jeunesse à Sartrouville, la directrice du Théâtre des Quartiers d'Ivry de 1985 à 1992. Elle a sauvé la maison de son grand-père à Pernand, aujourd'hui labellisée Maison des Illustres, et y a créé les Rencontres Jacques Copeau, où son ex-mari est venu chanter des années durant. En novembre 2025, la Sorbonne Nouvelle lui consacrait enfin un colloque international pour « retracer son parcours minoré ». Elle est décédée neuf mois plus tard. On aura mis un siècle à la considérer.

Ce que Pernand lui a donné

Voilà donc comment un jeune acteur et un apprenti marin néo-zélandais échoue dans la Côte de Beaune. Il ne parle presque pas français : il apprendra la langue un dictionnaire de poche en main, en tournant de village en village avec la troupe de son beau-père. Faute de pouvoir jouer, il fait tout le reste — machiniste, menuisier, constructeur de décors. Puis il s'installe à Pernand-Vergelesses, où il vivra une dizaine d'années.

Il y travaille dans les vignes. Les anciens du village citent encore la maison Klein et le domaine Marey, et se souviennent du temps où l'on remontait la terre en haut des coteaux dans des hottes d'osier. Il y monte une troupe et y joue Brecht. Il devient apiculteur, avec une quarantaine de ruches réparties entre le jardin de la maison Copeau et le village voisin d'Échevronne. Et c'est là, entre les trois collines, qu'il achète ses premiers disques de Woody Guthrie, Tom Paxton et Pete Seeger, et qu'il apprend la guitare.

Il faut le dire nettement : sans la Bourgogne, il n'y a pas de Graeme Allwright. La chanson lui est venue dans un village de vignerons, dans les mains d'un ouvrier agricole qui grattait pour ses amis. Les Pernandiais revendiquent d'ailleurs deux titres comme leur bien propre : Les retrouvailles, cet « Il faut que je m'en aille » devenu l'hymne des fins de veillée et de bien des enterrements, et Sacrée bouteille, son adaptation de Tom Paxton, en 1967, dans un pays qui n'a pas eu besoin qu'on lui explique le sujet. Ils n'ont pas tort de se les approprier.

Son attachement à la Bourgogne n'a rien d'une clause testamentaire ajoutée à la fin. En 2015 encore, il rappelait à un journal régional ses trois années d'ouvrier agricole à Pernand, à l'époque où il ne jouait de la guitare que pour ses amis.

Cinquante ans après, c'est encore de là qu'il datait ses plus belles années

Se glisser dans les mots d'un autre

À quelques kilomètres de Blois, sur la commune de Chailles, se trouve la clinique de La Chesnaie, fondée en 1956 par le docteur Claude Jeangirard, élève de Georges Daumezon et d'Henri Ey. Ce n'est pas un asile. C'est l'un des trois hauts lieux de la psychothérapie institutionnelle en Loir-et-Cher, avec La Borde de Jean Oury à Cour-Cheverny. Milieu ouvert, pas de portes verrouillées, une centaine de résidents, et un principe qui renverse tout ce que le mot psychiatrie charrie d'ordinaire : les pensionnaires participent à la vie de la maison, aux ateliers, à la cuisine, à la vie associative, et la frontière entre ceux qui soignent et ceux qu'on soigne y est délibérément poreuse. Jusqu'à l'architecture, confiée à Chilpéric de Boiscuillé, qui a bâti avec des matériaux de récupération, dont d'anciens wagons de première classe de 1928 — l'ensemble est aujourd'hui inscrit aux Monuments historiques.

Allwright y est passé des deux côtés. Il y fut un temps pensionnaire, puis animateur pendant deux ans, à la demande de Jeangirard lui-même. Dans un établissement classique, cette phrase serait une anomalie administrative ; à La Chesnaie, c'est très exactement le programme. Je n'irai pas plus loin sur ce qui l'y a mené : il n'en parlait qu'à mots couverts, et ce n'est pas mon affaire. Ce que l'épisode dit de l'homme, en revanche, se voit à l'œil nu. Un proche rapporte un mot du médecin à son sujet : il n'avait jamais vu personne qui sût aussi bien se soigner. Et en 1968, au sommet de sa notoriété, sa tournée passant par Blois, Allwright invite au concert ses anciens collègues de la clinique — après quoi tout le monde, musiciens compris, se retrouve à La Chesnaie pour boire un verre.

Vient ensuite Dieulefit, où il enseigne l'anglais et monte un théâtre d'enfants : c'est en adaptant pour ses élèves des contes néo-zélandais qu'il se découvre traducteur. Puis Saint-Étienne, où lui vient l'idée d'infliger le même traitement aux chansons américaines qu'il aime. Au début des années soixante il chante dans les cabarets de la rive gauche, à la Contrescarpe surtout, où il se lie avec Colette Magny et se fait repérer par Mouloudji, qui produit son premier disque, Le Trimardeur, à l'automne 1965 — adaptation du Hard Travelin' de Guthrie. Il a trente-neuf ans. Il dira plus tard que ce démarrage tardif fut sa chance : il avait eu le temps d'apprendre le français jusque dans son argot.

Suivent le disque de 1966 chez Philips avec Qui a tué Davy Moore ? d'après Dylan, puis, en 1968, Le Jour de clarté. Le calendrier fait le reste : les soixante-huitards remplissent ses salles et chantent ses textes avec lui. Il ne s'en rendra vraiment compte qu'après coup — et il ne s'est pas contenté de chanter la contestation, il s'est retrouvé un soir pris dans une charge de CRS au Quartier latin, dont il s'est tiré par une rue de traverse.

On le range volontiers avec Hugues Aufray parmi les importateurs du folk américain. La comparaison est inexacte. Aufray traduisait mot à mot ; Allwright récrivait les textes en essayant de les adapter à l'imaginaire français. Il posait une exigence que je n'ai vue chez personne d'autre dans ce métier : qu'on ne sente jamais la traduction, que la version française sonne comme un original, qu'elle tienne debout toute seule. C'est un travail d'écrivain déguisé en travail d'artisan. C'est pour cela que ses textes ont tenu cinquante ans quand d'autres adaptations de chansons yé-yé sont tombés en poussière en dix-huit mois.

Lui disait qu'il écrivait peu, qu'il préférait se glisser dans les mots d'un autre quand il sentait le message commun. Fausse modestie ? Je ne crois pas. Je crois plutôt à une définition très ancienne, presque médiévale, du passeur : celui qui ne s'approprie rien et fait traverser tout le monde. Graeme était un troubadour moderne.

Léonard Cohen, une âme soeur.

Décembre 1967 : paraît The Songs of Leonard Cohen. Allwright l'écoute et reçoit un choc dont il parlera toute sa vie. Il a raconté à son biographe Jacques Vassal qu'il avait eu, à l'écoute des deux premiers albums, l'impression d'avoir écrit ces chansons lui-même, tant il en avait intériorisé les images et les mots. Dès 1968, Suzanne et L'Étranger figurent sur Le Jour de clarté. Quatorze chansons de Cohen suivront, de 1968 à 1985, rassemblées en 1973 dans un album entier, au dos duquel il écrit de sa main qu'il a cherché à respecter la pensée d'un homme qu'il estime, et qu'il lui dédie ce disque en espérant le retrouver sur un chemin plus ensoleillé.

Ils se sont retrouvés. Allwright avait dû demander l'autorisation ; Cohen a écouté, approuvé, autorisé. Puis ils sont devenus amis, se recevant chez l'un à Paris, chez l'autre à Montréal, allant à leurs concerts respectifs. Allwright racontait, sans jamais en dire un mot de plus, que Cohen lui avait un jour confié des choses très intimes qu'il n'a répétées à personne et qu'il a emportées avec lui. Cette discrétion-là dit tout de l'homme.

Cohen, lui, a lâché en public la phrase que tout traducteur rêve d'entendre une fois dans sa vie : « Graeme a rendu mes chansons plus acceptables à mes propres yeux. » Il aurait même dit préférer ses propres chansons chantées en français par Allwright, qui commentait en riant que Leonard exagérait sûrement un peu. Les archives néo-zélandaises situent leur première rencontre en 1976, la presse française plutôt au début des années soixante-dix ; je n'ai pas tranché et je ne crois pas que ce soit important. Ce qui l'est : l'écrasante majorité des francophones qui fredonnent Suzanne la doivent à un Bourguignon Néo-Zélandais qui vendangeait à Pernand.

Allwright et l'ile de la Réunion

Le succès l'a effrayé. Le 1er janvier 1969 il part — Égypte, Soudan, Éthiopie, six mois à Harar sur les traces de Rimbaud. Puis l'Inde, un mois de marche solitaire dans l'Himalaya en 1971, le Maghreb, le Mexique, l'Afrique centrale. Il prend l'habitude d'enregistrer un disque puis de disparaître, au point qu'on le croit mort à l'étranger. Rien n'entretient mieux une légende que l'absence, et il n'a jamais rien fait pour la démentir.

Ce départ a un prix, et je ne vois pas l'intérêt de le maquiller. Ce 1er janvier 1969, il ne quitte pas seulement la France : il laisse derrière lui Catherine et trois garçons de seize, treize et dix ans. Le mariage n'y survivra pas. Il rencontrera ensuite Claire Bataille, qui deviendra sa seconde femme, son agent et sa technicienne de scène, et dont naîtra Jeanne au début des années soixante-dix — celle-là même qui aura deux ans sur le quai du Port. Ce second mariage finira lui aussi. Ses biographes néo-zélandais l'écrivent sans détour : cette impulsivité de partir, qui a fait l'artiste, a coûté cher à ceux qui l'aimaient.

On a voulu tout expliquer par l'épisode de La Chesnaie, en présentant la clinique comme la conséquence du succès de 1968 et l'annonce du naufrage conjugal. La chronologie l'interdit : les années de Chailles se situent une bonne décennie plus tôt, quand il enchaînait les métiers d'appoint et que le couple tenait encore — en 1959, Catherine et lui rejoignaient ensemble les Tréteaux de Saint-Étienne pour un spectacle inventé par des enfants. Quant à savoir ce qui s'est joué en 1969 entre cet homme et les siens, aucune source ne le dit.

Ce que l'on sait, en revanche, dessine une figure assez rare. Il est resté proche de ses deux femmes et en bons termes avec ses quatre enfants. Et il est revenu chanter, année après année, de 1989 à 2002, aux Rencontres Jacques Copeau que Catherine Dasté organisait à Pernand : dans le village de sa belle-famille, sous le toit du grand-père de son ex-épouse, devant des gens qui les avaient connus mariés. On peut partir sans se fâcher. Il a toujours chanté la paix et la fraternité.

C'est dans ce mouvement qu'il débarque à La Réunion les pieds nus, où il vivra dix-huit mois, de la fin 1975 au début 1977, avec sa compagne Claire Bataille et leur fille Jeanne, alors âgée de deux ans. Il ne choisit ni Saint-Denis ni les hauts : il choisit Le Port, la ville de la Pointe-des-Galets, parce qu'il a une idée précise en tête. Construire un voilier et prendre la mer.

J'ai découvert La Réunion quasiment au même âge que lui, à cinquante ans et je n'ai jamais cessé depuis d'en apprendre l'Histoire pour ne pas dire "les petites histoires" comme celle de Graeme. Le journal en ligne 7 Lames la Mer raconte qu'il loge dans une petite maison des logements sociaux, juste au-dessus du port de plaisance, et travaille sur la jetée, en face du port des pêcheurs. Le chantier est visible de tous. Claire sert le rhum charrette, que Graeme avait adopté dès l'atterrissage à Gillot ; les jeunes du quartier montent par grappes ; les guitares circulent. Le journaliste Jules Bénard, qui rêvait lui aussi de tour du monde à la voile et qui est allé le trouver avec deux guitares dans le coffre de sa Méhari, décrit une maison ouverte à tous, une auberge espagnole où l'on chantait jusqu'au coucher du soleil. Il rapporte aussi une phrase que Graeme lui lança un jour, depuis les hauts de Saint-Leu, en regardant la circulation automobile en contrebas : il ne comprenait pas qu'un peuple ait mis toute sa spiritualité dans des voitures.

Le bateau, lui, n'est jamais parti. Les récits divergent sur le détail, et je les donne tels quels plutôt que d'en choisir un pour faire propre : fibro-ciment ou ferro-ciment, monocoque ou trimaran, coulé dès la mise à l'eau ou remorqué au large parce que la coque, une fois cimentée, s'était révélée trop lourde. Bénard, qui s'intéressait de près au procédé, affirme que les plans du trimaran venaient d'un Sud-Africain, et que le ferro-ciment, excellent pour un monocoque, ne vaut rien pour un multicoque. Le résultat est le même dans toutes les versions : la coque repose au fond de l'océan Indien, au large de la Pointe-des-Galets, promue casier à langoustes. « Graeme était meilleur chanteur qu'ingénieur naval », résume un Portois. C'est probablement le seul naufrage de l'histoire de la chanson française dont tout le monde sourit.

Il quitte l'île en 1977 et en rapporte, l'année suivante, l'album Questions, très largement réunionnais. Il l'ouvre par P'tite fleur fanée (Ti Fler Aimée), la valse créole de Georges Fourcade et Jules Fossy, hymne officieux de l'île, et y place une chanson intitulée La Réunion où il déroule en quelques couplets l'histoire d'une île au départ intacte, l'arrivée de l'homme et du saccage de ce paradis terrestre, ces gens venus du monde entier et de la bétonisation de l'île au XXeme siècle.

L'album porte aussi La rivière Taniers et Mache média, et fait entendre le musicien malgache André Randriambololona. C'est de cette période océan Indien que datent les compagnonnages malgaches — Erick Manana, Dina Rakotomanga, Solo Razafindrakoto — qui l'accompagneront jusqu'à ses derniers concerts, quarante ans plus tard.

Rimbaud, Baudelaire, et un éclat de rire

Nous parlions de La Réunion, donc, et de Rimbaud, que nous lisons l'un et l'autre — c'est peut-être ce qui m'a le plus rapproché de lui, ce compagnonnage silencieux avec l'homme de Harar, dont il avait suivi les traces en Éthiopie six ans avant de débarquer à la Pointe-des-Galets. Je lui ai soumis une idée dont je savais parfaitement qu'elle était invérifiable. Rimbaud, admirateur de Baudelaire, qui a tant de fois annoncé qu'il partait pour Zanzibar sans jamais s'y rendre, avait-il dans son imaginaire l'envie de pousser plus au sud, jusqu'à l'île Bourbon ? Sur les traces du poète, précisément. Car Baudelaire, lui, y est allé : embarqué à Bordeaux le 9 juin 1841 sur décision d'un conseil de famille excédé par ses prétentions littéraires, il passe une soixantaine de jours aux Mascareignes, à Maurice puis à Bourbon, et en rapporte de quoi nourrir La Belle DorothéeParfum exotiqueÀ une dame créole. Une escale forcée qui a irrigué toute une œuvre.

Ça l'a beaucoup fait rire. Puis il m'a dit que c'était précisément l'une des motivations qui l'avaient poussé à faire la route jusqu'à La Réunion : enchaîner de Rimbaud à Baudelaire. Passer de l'un à l'autre en changeant d'océan. Aller voir, après le Harar de Rimbaud, l'île où Baudelaire avait posé le pied.

Rimbaud et Baudelaire ne se sont évidemment jamais rencontrés : Baudelaire meurt le 31 août 1867, Rimbaud a douze ans et n'a rien écrit. C'est en 1870, par la bibliothèque de son professeur de rhétorique Georges Izambard, qu'il découvre Les Fleurs du mal, livre encore sous le coup de la condamnation de 1857. L'admiration, elle, est documentée : dans la lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871, il fait de Baudelaire le premier voyant, le roi des poètes, un vrai dieu, tout en lui reprochant dans la phrase suivante d'avoir vécu dans un milieu trop artiste et d'avoir une forme mesquine. Filiation et parricide dans le même souffle, à seize ans et demi.

Or l'édition qu'il a très probablement eue le plus souvent entre les mains, la posthume de 1868 chez Michel Lévy, s'ouvre sur une longue notice de Théophile Gautier où l'épisode de Bourbon est raconté noir sur blanc : la famille excédée, l'embarquement forcé, le voyage vers l'Inde avec escale à Maurice et à l'île Bourbon, et cet éblouissement rapporté du long cours que Baudelaire garda toute sa vie. L'information se trouvait donc dans les premières pages du livre qui lui a ouvert la poésie moderne. Rimbaud ne l'a pas devinée : il l'a lue. Restait à savoir ce qu'il en a fait.

Je rapporte la réponse de Graeme telle qu'elle m'a été faite, avec ce que la mémoire ajoute et retranche toujours. Mais l'idée me paraît juste au-delà de l'anecdote. La Réunion est l'île aux poètes : Leconte de Lisle, Léon Dierx, Auguste Lacaussade y sont nés, Baudelaire y est passé. Un homme qui a chanté Suzanne en français, qui a rendu Brassens audible aux anglophones, qui a passé sa vie à faire traverser les mots d'une langue à l'autre, y a très exactement sa place. Que son bateau n'ait jamais pris la mer ne change rien à l'affaire. Il était venu pour le passage, pas pour la traversée. On retrouve d'ailleurs chez Graeme Allwright un peu de la personnalité du chantre du Maloya Danyel Waro. Deux hommes profondément libres.

Ce qu'il a fait du reste

Le reste est à l'avenant. En 1980, une tournée avec Maxime Le Forestier dont les bénéfices vont à Partage, pour les enfants du tiers-monde. Un Allwright sings Brassens en 1985, qui a fait connaître Brassens à des anglophones qui n'en avaient jamais entendu parler. Une opposition constante aux essais nucléaires français dans le Pacifique — Pacific Blues, gravé en public à l'Olympia en 1973 — et une colère intacte, lui le Kiwi devenu français, devant le sabordage du Rainbow Warrior en 1985. En 2005 il cofonde l'association qui propose une Marseillaise pacifiste, réécrite pour que des enfants de primaire cessent de réciter un chant de guerre : ce fut, disait-il, son dernier combat, et il ne l'a pas gagné.

La même année, à près de quatre-vingts ans, il retourne enfin chanter en Nouvelle-Zélande. C'était la première fois qu'il interprétait ses chansons dans son pays natal. Le documentaire Pacific Blues en garde la trace. En 2010, l'Académie Charles Cros lui décerne un grand prix in honorem. Fin 2015, il fait ses adieux à la scène.

Et il y a Niort, qu'on oublie toujours. Au début des années deux mille, après y avoir souvent chanté et s'y être fait des amis solides, il s'installe sur les hauteurs de la ville et y vit une dizaine d'années. Il aimait dire que ce n'était pas lui qui avait choisi Niort, mais Niort qui l'avait choisi: il ne s'installait pas dans une ville, il s'installait chez des gens.

Une rue porte son nom au Quesnoy, cette ville du Nord libérée en novembre 1918 par une division néo-zélandaise, au prix de quatre-vingt-treize morts. Il en avait quatre-vingt-treize quand il est mort. Je ne crois pas aux signes. Je note une drole de coïncidences.

Il s'est éteint dans son sommeil le dimanche 16 février 2020, à la maison de retraite des artistes de Couilly-Pont-aux-Dames, en Seine-et-Marne, où il était entré un an plus tôt. Une première cérémonie eut lieu à l'église de Couilly le jeudi 20. Le lendemain, il est remonté en Bourgogne

Le 21 février

J'y étais.

L'église de Pernand-Vergelesses n'est pas grande, et le village compte deux cents habitants. Il y avait du monde. Il y avait surtout, et c'est ce qui m'a le plus frappé, une famille — au sens plein, au sens ancien du mot. Catherine était là, très affectée, malgré la séparation et les cinquante années écoulées depuis. Ses fils étaient là. Alice, sa petite-fille, aujourd'hui comédienne, était là aussi : le théâtre continue dans cette maison depuis Jacques Copeau, et il n'a pas sauté une génération. Il y avait Steve Waring, l'ami fidèle de toujours, celui des scènes partagées et des Rencontres Jacques Copeau. Et il y avait les musiciens malgaches, ceux qu'il avait rencontrés dans l'océan Indien quarante ans plus tôt et qui l'ont accompagné jusqu'à la fin.

On enterrait un homme qui avait quitté deux foyers et passé sa vie à partir, et il n'y avait dans cette église ni règlement de comptes ni raideur. Je ne sais pas comment on s'y prend pour obtenir cela. Je sais seulement que c'est rare, et que la rareté de la chose en dit plus long sur lui que tout ce que j'ai pu lire depuis.

Puis nous sommes montés au petit cimetière, derrière l'église, et on l'a mis en terre derrière la tombe de Jacques Copeau. Le Néo-Zélandais de Lyall Bay, à trois pas de l'homme du Vieux-Colombier, sous les vignes des grands crus Corton-Charlemagne.

Pourquoi Pernand

Un homme qui a vécu à Wellington, Londres, Saint-Étienne, Chailles, Dieulefit, Paris, Harar, Le Port, Niort et Pondichéry, et qui choisit pour l'éternité un cimetière de deux cents âmes au-dessus des vignes de Corton. La réponse tient à Copeau, bien sûr, et à la tombe familiale qu'il rejoint. Mais elle tient surtout à ceci : Pernand est le seul endroit au monde où il ait été autre chose qu'un artiste de passage. Il y a taillé la vigne, relevé des ruches, retapé la maison Copeau avec son fils Jacques en 1992, chanté aux fêtes du village. Le reste du monde l'a écouté ; Pernand l'a employé. Pour un homme qui a passé sa vie à se méfier du show-business et à disparaître dès que la célébrité devenait encombrante, ce n'est pas un détail de sépulture.

Et il y a cette ironie que je ne peux pas laisser de côté. Cet homme qui n'a presque rien écrit lui-même, qui préférait se glisser dans les mots d'un autre, est celui dont les chansons sont entrées le plus profondément dans la mémoire collective française — au point que des générations entières ont chanté Petit garçonPetites boîtes et Il faut que je m'en aille sans jamais savoir de qui elles étaient.

Sources :

Pour écrire ce texte je me suis appuyé sur l'hommage de Nathalie Valentine Legros et le témoignage de Jules Bénard publiés par 7 Lames la Mer (février 2020), sur l'article d'Eric Perruchot dans Dijon Beaune Mag (17 février 2020), sur la notice néo-zélandaise de Sam Coley pour AudioCulture et sur la nécrologie de Colin Anderson parue dans le Nelson Mail (21 mars 2020), sur le beau texte de Fred Hidalgo consacré à la biographie de Jacques Vassal, Graeme Allwright par lui-même (Cherche Midi, 2018), sur les notices de Philippe Landru pour Landrucimetières et de Planète Francophone*, sur les dépêches AFP de février 2020 et d'août 2026, sur la notice Mérimée et les publications de la clinique de La Chesnaie pour l'épisode de Chailles, ainsi que, pour le détour poétique, sur la notice de Théophile Gautier en tête des* Œuvres complètes de Baudelaire (Michel Lévy, 1868), sur la lettre de Rimbaud à Paul Demeny du 15 mai 1871 et sur ses lettres du Harar. Le récit du 21 février 2020 et celui de ma dernière conversation avec Graeme Allwright ne doivent rien aux archives : ils sont de première main, avec ce que la mémoire ajoute et retranche toujours. Les erreurs éventuelles sont les miennes.