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Joel Manglou - La Morue grillée. Copyright : Joel Manglou
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"Un cari ? Un peu de viande ou de poisson, un peu de tomate, un peu de safran, un peu de gingembre, un peu d'ail, un peu de thym. En bouche, tout est là ; rien ne domine. Une langue, c'est ça : une harmonie.". DiBu

De Babel au créole réunionnais — petite leçon de linguistique pour temps de querelles identitaires

On me pardonnera de reprendre ici, pour une fois, ma casquette de linguiste. C'est ma formation première : une maîtrise de langues étrangères appliquées, des années passées à étudier la communication et cette discipline étrange qu'on appelle la linguistique. Étrange, car elle ne juge pas : elle décrit. Le linguiste n'est ni le gendarme de la grammaire ni le militant d'une cause ; il observe les langues comme le biologiste observe les espèces — leur naissance, leurs croisements, leurs métamorphoses et, parfois, leur mort. C'est fort de cette posture, descriptive et non prescriptive, que je voudrais démêler une querelle qui empoisonne régulièrement le débat réunionnais : le français serait-il en train de « tuer » le créole ?

Pour répondre, il faut d'abord reprendre les choses au commencement. Au tout début, même : à Babel.

Qu'est-ce qu'une langue ?

La linguistique moderne naît avec Ferdinand de Saussure, dont le Cours de linguistique générale (1916) pose les fondations : la langue est un système de signes arbitraires, une institution sociale déposée dans le cerveau de chaque locuteur, à distinguer de la parole, qui en est l'usage individuel [1]. André Martinet ajoutera la fameuse « double articulation » : avec quelques dizaines de sons dépourvus de sens, toute langue humaine fabrique des dizaines de milliers d'unités de sens — une économie prodigieuse qui distingue nos langues de tous les systèmes de communication animale [2].

Mais voilà : cette définition scientifique ne dit rien de ce qui fait qu'un parler est appelé « langue » et un autre « patois ». Car cette frontière-là n'est pas linguistique, elle est politique. Le linguiste Max Weinreich l'a résumé dans une boutade devenue proverbiale : « une langue est un dialecte avec une armée et une marine » [3]. Le danois et le norvégien s'intercomprennent mieux que certains « dialectes » chinois entre eux ; pourtant les premiers sont des langues et les seconds non. La différence ? Un État, un drapeau, une frontière.

L'échelle des parlers : du sabir à la langue

Les linguistes distinguent traditionnellement plusieurs étapes dans la vie des parlers.

Au bas de l'échelle, le sabir : un code d'appoint, rudimentaire, sans grammaire stable, qui n'est la langue maternelle de personne. Le mot vient de la lingua franca méditerranéenne, ce parler de ports mêlant italien, espagnol, provençal et arabe que les marchands utilisaient de Marseille à Alger. Molière l'a immortalisé dans la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme : « Se ti sabir, ti respondir ; se non sabir, tazir, tazir » — si tu sais, tu réponds ; si tu ne sais pas, tais-toi [4]. C'est de ce sabir (de l'espagnol saber, savoir) que le mot est passé dans la terminologie savante. Exemple "Le Mourmé" que mon aïeul, Théophile Buffet va transcrire en français. C'était le langage secret des "Frahans", une communauté de maçons tailleurs de pierre de la région de Samoëns, un de mes mes berceaux familiaux paternels.

Vient ensuite le pidgin : un sabir qui se stabilise, se dote de règles, mais reste une langue seconde, un outil de contact. Puis le moment décisif : quand des enfants naissent et grandissent dans le pidgin, quand celui-ci devient langue maternelle d'une communauté, il se complexifie, s'enrichit, devient capable de tout dire — c'est la créolisation [5]. Un créole est une langue à part entière, née de la nécessité de se comprendre entre gens qui n'avaient aucune langue commune.

Restent le patois et le dialecte, termes glissants s'il en est. Le dialecte est une variété régionale d'une langue ; le patois, dans l'usage français, désigne avec une nuance péjorative un parler local sans statut, sans écriture normée, sans prestige. Mais retenons la leçon de Weinreich : rien, dans la structure interne d'un parler, ne le destine à être patois plutôt que langue. Le français lui-même n'était au départ qu'un dialecte parmi d'autres — le parler d'Île-de-France, cousin du picard, du normand et du bourguignon — qui a eu la chance d'être celui du roi. Un historien de la langue a d'ailleurs intitulé son maître-livre : Le français, histoire d'un dialecte devenu langue [6].

Babel, ou la malédiction féconde

Il faut relire le mythe fondateur. Au chapitre 11 de la Genèse, « toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots ». Les hommes, unis par cette langue unique, entreprennent de bâtir une ville et une tour « dont le sommet touche au ciel », pour « se faire un nom » et ne pas être dispersés. Dieu descend, constate que « rien ne les empêchera de faire tout ce qu'ils auront projeté », et décide de confondre leur langage « afin qu'ils n'entendent plus la langue les uns des autres ». Les hommes cessent de bâtir et se dispersent sur toute la face de la terre [7].

Le mythe dit une vérité anthropologique profonde : la langue unique fait la puissance. C'est parce qu'ils parlent d'une seule voix que les hommes de Babel peuvent défier le ciel ; c'est en brisant cette unité linguistique que Dieu brise leur projet. La pluralité des langues est présentée comme une punition — mais une punition qui fonde la diversité des peuples. Il y a, depuis, autant de communautés que de langues : chaque langue découpe le monde à sa manière, fabrique son « nous », trace une frontière invisible entre ceux qui s'entendent et les autres. Le mot grec barbaros ne disait pas autre chose : le barbare, c'est d'abord celui dont la parole fait « bar-bar » — celui qu'on ne comprend pas.

La langue nationale, cette dévoreuse de mots

De Babel découle une loi quasi universelle de l'histoire : quand une communauté politique veut devenir nation, elle se choisit une langue — et cette langue dévore les autres.

Le cas français est exemplaire. En août 1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts impose que tous les actes de justice soient « prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel françois et non autrement » [8]. Exit le latin — mais exit aussi, à terme, l'occitan, le breton, le basque. La Révolution radicalise le mouvement : en janvier 1794, Barère lance devant la Convention sa formule terrible : « le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l'émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle l'italien, et le fanatisme parle le basque » [9]. Quelques mois plus tard, l'abbé Grégoire présente son Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française : sur environ vingt-huit millions de Français, estime-t-il, trois millions à peine parlent « purement » la langue nationale [10]. Anéantir les patois : le mot est dans le titre. L'école de la IIIe République achèvera le travail, avec son fameux « symbole » — cet objet infamant qu'on suspendait au cou de l'élève surpris à parler breton ou occitan dans la cour.

Qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas une perversité française. L'Italie unifiée a imposé le toscan à une péninsule où, en 1861, une infime minorité le parlait ; l'Espagne a fait du castillan « la » langue espagnole au détriment du catalan, du galicien, du basque ; l'Allemagne s'est construite sur le Hochdeutsch de la Bible de Luther contre la myriade des parlers locaux. Partout le même mécanisme : la langue nationale est le ciment de la nation, et un ciment ne tolère pas les fissures. Fichte, dans ses Discours à la nation allemande (1807-1808), en fera même une doctrine : c'est la langue qui fait le peuple, bien plus que le territoire ou le sang [11]. Renan, en 1882, nuancera avec élégance — « la langue invite à se réunir ; elle n'y force pas », la nation étant d'abord un « plébiscite de tous les jours » — mais lui-même reconnaissait à la langue cette formidable puissance d'invitation [12]. Disons-le ainsi : la langue commune n'est peut-être pas la définition suffisante de la nation, mais elle en est le plus puissant des instruments. Une nation qui parle d'une seule langue délibère plus vite, commerce plus loin, combat plus uni. Babel, toujours.

Le prix à payer est connu : l'hécatombe des parlers. L'UNESCO estime qu'environ la moitié des quelque sept mille langues parlées aujourd'hui dans le monde sont menacées de disparition. Ce n'est pas un complot : c'est la pente naturelle de toute construction politique et économique. Les parents cessent de transmettre la langue du village quand la langue de la capitale ouvre les portes de l'emploi, du droit, du savoir.

Et le créole, dans tout ça ?

Venons-en à La Réunion, où il arrive qu'on vive l'enseignement du français comme une agression contre le créole. C'est ici que le linguiste doit rappeler quelques vérités dérangeantes — dérangeantes pour tout le monde.

Première vérité : le créole réunionnais est un enfant du français. Le grand œuvre de Robert Chaudenson, Le lexique du parler créole de la Réunion (1974), l'a établi de manière définitive : l'écrasante majorité du vocabulaire créole — les estimations vont de 80 à 90 % — est d'origine française [13]. Et pas n'importe quel français : celui des colons du XVIIe siècle, venus de Normandie, de Bretagne gallèse, du Poitou, d'Île-de-France, avec leurs parlers régionaux et leurs archaïsmes. Le créole astèr (maintenant), c'est « à cette heure », qu'on entend encore en Normandie et au Québec sous la forme asteure ; marmay, c'est la « marmaille » ; gramoun, c'est le « grand monde », au sens dialectal où « le monde » désigne les gens ; amaré (attacher), c'est l'« amarrer » des marins. Le créole réunionnais est, à sa manière, un conservatoire du français populaire et provincial du Grand Siècle — celui que Racine n'écrivait pas mais que parlaient les engagés qui débarquèrent à Bourbon.

Deuxième vérité : le créole est lui-même né en dévorant d'autres langues. C'est la loi de Babel, encore. Les esclaves malgaches, est-africains, puis les engagés indiens, ont perdu leurs langues à Bourbon — le malgache, les langues bantoues, le tamoul ont cessé d'être transmis, laissant seulement des traces lexicales dans le créole : bib (l'araignée, du malgache biby), kalou (le pilon), et du côté tamoul le cari, le rougail, le sabouk ; du portugais des comptoirs des Indes viennent la bringelle et le malbar [14]. Le créole s'est construit sur le sacrifice des langues des ancêtres, exactement comme le français s'est construit sur le recul du gaulois puis des langues régionales. Reprocher au français de menacer le créole en oubliant que le créole a englouti le malgache et le tamoul, c'est faire de l'histoire linguistique à la découpe.

Troisième vérité, et c'est la plus belle : toute langue est une voleuse. Une langue vivante passe son temps à dérober des morceaux de mots à droite et à gauche pour se fabriquer un trésor commun, compris de tous avec un peu des mots de chacun. Le français a pillé le francique (guerrejardin), l'arabe (algèbrechiffresirop), l'italien (banquecanon), l'anglais, le tupi, le nahuatl. Voulez-vous un exemple délicieux ? Le mot jupe lui-même, dont nous allons reparler : il vient de l'arabe ǧubba, passé par l'italien giubba. La jupe est un vêtement volé, linguistiquement parlant. Il n'y a pas de langue pure ; il n'y a que des langues qui ont oublié leurs larcins.

La querelle de la graphie, ou comment on tue une langue en croyant la sauver

Reste la question qui fâche : l'écriture. Depuis un demi-siècle, trois graphies concurrentes se disputent le créole réunionnais : la Lékritir 77, proposée en octobre 1977 ; la graphie dite KWZ, en 1983, ainsi nommée pour son usage intensif des lettres k, w et z, rares en français ; et le Tangol d'Axel Gauvin, rendu public en 2001 [15]. La deuxième a été explicitement critiquée, dès son apparition, comme une tentative d'éloigner visuellement le créole du français — de le « désaffilier », en somme, de maquiller le fils en étranger [16]. Truffer de k, de w et de z des mots dont l'étymon est limpidement français, pour leur donner un faux air venu d'ailleurs, c'est de la chirurgie esthétique identitaire, pas de la linguistique. On peut aimer le créole et le dire.

Mais il y a plus grave, et c'est un argument que tout dialectologue comprendra : enfermer prématurément une langue orale dans une graphie unique, c'est risquer de tuer sa diversité. Car il n'y a pas un créole réunionnais : il y a des créoles — celui des Hauts et celui des Bas, celui de Saint-Denis, de Saint-Joseph ou de La Chaloupe, avec leurs prononciations propres. Prenez le mot jupe, justement : selon les régions et les locuteurs, on entendra un jup, un jip ou un zip, avec toutes les nuances entre le j et le z. Décrétez qu'on écrit zip, et vous imposez une prononciation — vous dites à tous ceux qui disent jip qu'ils parlent mal leur propre langue maternelle. Vous refaites, en somme, à l'intérieur du créole, exactement ce que vous reprochez au français d'avoir fait aux créoles: vous choisissez un parler, vous le sacrez norme, et vous reléguez les autres au rang de déviances. L'académie de La Réunion elle-même, dans son document-cadre sur la graphie, a dû composer avec cette pluralité en admettant la coexistence des trois systèmes d'écriture et en cherchant une synthèse « polynomique » qui tolère les variantes [17]. C'est l'aveu, en creux, qu'une norme graphique unique et rigide serait un lit de Procuste.

La reconnaissance institutionnelle du créole est venue, et c'est très bien ainsi : un CAPES de créole créé par décret le 9 février 2001, avec un premier concours en 2002 ; puis, en 2017, une agrégation de « langues de France » comportant une option créole [18]. Mais ne nous racontons pas d'histoires : ces consécrations sont largement symboliques — elles rangent le créole dans la vitrine des « langues régionales », patrimoine de la France selon l'article 75-1 de la Constitution, quand l'article 2 rappelle, lui, que « la langue de la République est le français » [19]. La hiérarchie est constitutionnelle. Elle n'est pas une insulte : elle est la condition d'existence de la nation.

Le français n'est pas l'ennemi : il est l'ascenseur

Il faut oser le dire, parce que des générations de Réunionnais l'ont vécu dans leur chair : le créole fut longtemps la langue des pauvres, et le français la langue de la promotion. On peut le déplorer ; on ne peut pas le nier. Et l'on ne rend pas service aux enfants de La Réunion en leur faisant croire que la maîtrise du français serait une trahison. C'est exactement l'inverse : c'est parce qu'ils appartiennent à la France que les jeunes Réunionnais peuvent prétendre à devenir médecins, ingénieurs, magistrats, professeurs — et c'est le français, langue de l'université, du droit, de la science, qui leur ouvre ces portes. Le créole, à lui seul, ne les ouvrirait pas, non par indignité, mais parce qu'une langue de 850 000 locuteurs ne peut matériellement pas porter le corpus scientifique, juridique et technique accumulé par une langue de 300 millions de locuteurs pendant huit siècles d'écriture.

Car c'est là un point que ma formation de linguiste m'oblige à formuler avec précision. En droit, toutes les langues se valent : n'importe quel créole, n'importe quel « patois » peut, en puissance, tout exprimer. Mais en fait, une langue n'exprime aisément que ce que ses locuteurs lui ont fait dire : chaque siècle de littérature, de philosophie, de science, dépose dans une langue des dizaines de milliers de mots, de distinctions, de nuances immédiatement disponibles pour la pensée. Plus une langue contient de mots, plus elle offre d'outils tout faits pour articuler une pensée complexe — l'autre langue devra les forger, les emprunter ou les périphraser. Ce n'est pas un hasard si le français fut, des siècles durant, la langue de la pensée européenne : Leibniz, philosophe allemand s'il en fut, rédigea en français ses Essais de théodicée(1710) et sa Monadologie (1714) [20] ; Frédéric II de Prusse écrivait ses œuvres en français et son Académie de Berlin couronna en 1784 le Discours sur l'universalité de la langue française de Rivarol — celui du fameux « ce qui n'est pas clair n'est pas français » [21]. Le français offrait à ces esprits l'outillage conceptuel le plus riche et le public le plus vaste. L'anglais joue ce rôle aujourd'hui ; c'est la loi de Babel, une fois encore, et nul décret n'y changera rien.

Cela n'enlève rien — rien — au charme, à la légitimité et à la nécessité des langues régionales. Le créole dit des choses que le français ne dira jamais : la tendresse d'un ti-baba, la saveur d'un rougail, la mélancolie d'un séga, la pluie fine sur les Hauts. Il y a une poésie du créole, une évidence du quotidien, une musique que la langue de Racine ne peut pas rendre. La diglossie (le fait de parler deux langues) n'est pas une maladie : c'est une richesse, à condition de donner à chaque langue son registre au lieu de les dresser l'une contre l'autre.

Conclusion : l'éloge de la confluence

Je plaide donc, en linguiste et en amoureux de La Réunion, pour qu'on cesse de penser cette affaire en termes de guerre. Le français n'est pas le colonisateur du créole : il en est le père — un père nourri lui-même de latin, de francique, d'arabe et de cent parlers de province, comme le créole s'est nourri de malgache, de tamoul et de portugais. Les langues ne s'affrontent pas comme des armées : elles confluent comme des rivières, chacune charriant les alluvions de toutes celles qu'elle a croisées. C'est une chance immense, pour un enfant de Saint-Joseph ou du Port, d'hériter à la fois d'une langue nationale enrichie de milliers de mots par huit siècles de littérature — capable de porter le droit, la médecine, la philosophie — et d'une langue créole qui garde la mémoire des engagés de Normandie, des esclaves de Madagascar et des coolies du Tamil Nadu. Deux langues, deux registres, une seule intelligence.

La malédiction de Babel n'en était peut-être pas une. En dispersant les langues, Dieu n'a pas puni les hommes : il les a condamnés à se traduire — c'est-à-dire à se rencontrer. Et de ces rencontres naissent, de siècle en siècle, ces enfants métis et magnifiques qu'on appelle les langues. Le créole réunionnais en est un. Le français aussi.

DiBu


Notes

[1] Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, publié en 1916 par ses élèves Charles Bally et Albert Sechehaye à partir de ses cours genevois. C'est là que se trouvent les grandes dichotomies fondatrices : langue/parole, signifiant/signifié, synchronie/diachronie.

[2] André Martinet, Éléments de linguistique générale, Armand Colin, 1960. La « double articulation » : les énoncés s'articulent en unités de sens (les monèmes), elles-mêmes articulées en unités de son dépourvues de sens (les phonèmes). Une trentaine de phonèmes suffisent au français pour engendrer un lexique illimité.

[3] La formule, en yiddish (a shprakh iz a dialekt mit an armey un flot), fut popularisée par le linguiste Max Weinreich dans une conférence publiée en 1945 dans la revue YIVO Bleter. Weinreich lui-même précisait la tenir d'un auditeur anonyme — la plus célèbre phrase de la sociolinguistique est donc, joliment, de source orale et populaire.

[4] Molière, Le Bourgeois gentilhomme (1670), acte IV, la cérémonie turque. Le passage est un échantillon authentique de la lingua franca méditerranéenne, que Molière connaissait par les récits des échelles du Levant. Sabir vient de l'espagnol saber : la langue de contact se désigne elle-même par le verbe « savoir ».

[5] Le schéma classique sabir → pidgin → créole (par « nativisation ») a été systématisé par Robert A. Hall Jr., Pidgin and Creole Languages, Cornell University Press, 1966. Pour Bourbon, Robert Chaudenson a montré que les choses furent plus subtiles : dans la petite « société d'habitation » des débuts, esclaves et maîtres vivaient côte à côte, et le créole serait né d'approximations successives du français parlé, sans véritable stade pidgin. La créolisation y apparaît comme « une accélération et une radicalisation de tendances évolutives » déjà présentes dans le français populaire (Chaudenson, 1974).

[6] R. Anthony Lodge, Le français. Histoire d'un dialecte devenu langue, Fayard. Le titre dit tout : le francien, parler d'Île-de-France, n'avait aucune supériorité linguistique sur le picard ou le normand — il avait le roi.

[7] Genèse 11, 1-9. On notera que le texte ne parle pas d'orgueil explicitement : le péché des hommes de Babel est de vouloir « se faire un nom » et de refuser la dispersion. La langue unique est l'instrument de cette toute-puissance : « maintenant rien ne les empêchera de faire tout ce qu'ils auront projeté ».

[8] Ordonnance de Villers-Cotterêts, août 1539, articles 110 et 111, signée par François Ier. C'est le plus ancien texte législatif encore partiellement en vigueur en France — et l'acte de naissance du français comme langue d'État.

[9] Bertrand Barère, rapport du Comité de salut public sur les idiomes, 8 pluviôse an II (27 janvier 1794), devant la Convention nationale.

[10] Abbé Henri Grégoire, Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française, présenté à la Convention le 16 prairial an II (4 juin 1794), à partir de sa grande enquête lancée en 1790 auprès des sociétés populaires et des curés de France. Selon ses estimations, six millions de Français ignoraient tout à fait le français, six autres millions en étaient incapables d'une conversation suivie, et trois millions à peine le parlaient « purement ».

[11] Johann Gottlieb Fichte, Discours à la nation allemande (Reden an die deutsche Nation), prononcés à Berlin durant l'hiver 1807-1808, sous l'occupation napoléonienne. Pour Fichte, prolongeant Herder, la langue est l'âme même du peuple : là où l'on parle allemand, là est l'Allemagne.

[12] Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ?, conférence prononcée en Sorbonne le 11 mars 1882. Renan y récuse les définitions de la nation par la race, la langue ou la géographie au profit du « plébiscite de tous les jours » — mais concède la force agrégative de la langue commune.

[13] Robert Chaudenson (1937-2020), Le lexique du parler créole de la Réunion, Paris, Honoré Champion, 1974, 2 volumes, 1248 pages — issu de sa thèse d'État soutenue en 1972. C'est la « bible » lexicologique du créole réunionnais. Chaudenson y démontre l'origine massivement française du lexique, en identifiant pour des centaines de mots les formes dialectales de l'Ouest de la France (Normandie, Anjou, Aunis, Saintonge, Poitou) dont ils dérivent, et propose sa théorie de la genèse « francisante » des créoles, développée ensuite dans Des îles, des hommes, des langues (L'Harmattan, 1992).

[14] Sur les étymologies non françaises, on consultera Annegret Bollée, Dictionnaire étymologique des créoles français de l'océan Indien, Hamburg, Helmut Buske Verlag, 1993-2000, et Pascal Marion, Dictionnaire étymologique du créole réunionnais, mots d'origine asiatique, Carré de sucre, 2009. Cari vient du tamoul karirougail probablement du tamoul ouroukay (fruit confit), sabouk (le fouet) du sabuk indien, varangue du portugais varandamalbar du portugais Malabar.

[15] Sur ces trois graphies et leurs principes respectifs, voir le site de Lofis la lang kréol La Rényon et l'article de synthèse « Petite précision sur les différentes graphies du créole réunionnais », Zinfos974, 2010. La Lékritir 77 (octobre 1977) posait le principe phonologique « une lettre, un son » ; la graphie 83 le systématisa ; le Tangol (2001), créé par l'association du même nom présidée par Axel Gauvin, réintroduit des considérations morphosyntaxiques et étymologiques.

[16] La graphie de 1983 « doit son nom à l'usage intensif qu'elle fait des lettres K, W et Z, peu communes en français » et « a été critiquée comme une tentative d'éloigner le plus possible le créole de cette dernière langue » — critique formulée dès l'époque, notamment parce que cette graphie était associée aux milieux militants de la mouvance Nasyon Rényoné.

[17] Académie de La Réunion, Document cadre : synthèse graphique pour le créole réunionnais (« Lékritir 2020 »), qui constate que trois graphies « autorisées » (1977, 1983, 2001) « se côtoient en milieu scolaire » et propose une base commune assortie de tolérances — une écriture dite « polynomique », c'est-à-dire admettant les variantes régionales du créole.

[18] Le CAPES de créole fut créé par décret du 9 février 2001 (premier concours en mars 2002), fait remarquable pour une langue qui ne figurait même pas dans la loi Deixonne du 11 janvier 1951 — première loi autorisant l'enseignement des « langues et dialectes locaux », initialement limitée au breton, au basque, au catalan et à la langue d'oc, et étendue au créole seulement un demi-siècle plus tard. L'agrégation de « langues de France » (option créole, entre autres) fut créée en 2017, avec une première session en 2018.

[19] Constitution du 4 octobre 1958 : article 2, alinéa premier (issu de la révision de 1992) : « La langue de la République est le français » ; article 75-1 (issu de la révision du 23 juillet 2008) : « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France. » L'article 2 est dans le titre « De la souveraineté » ; l'article 75-1 dans celui des collectivités territoriales. La topographie constitutionnelle est, à elle seule, tout un discours.

[20] Leibniz écrivit en français une part essentielle de son œuvre philosophique : le Discours de métaphysique (1686), les Nouveaux Essais sur l'entendement humain (rédigés vers 1704), les Essais de théodicée (1710) et la Monadologie (1714). Le philosophe de Hanovre, qui militait par ailleurs pour l'illustration de la langue allemande, choisissait le français quand il voulait être lu de toute l'Europe.

[21] Antoine de Rivarol, Discours sur l'universalité de la langue française, couronné en 1784 par l'Académie royale des sciences et belles-lettres de Berlin, qui avait mis au concours la question : « Qu'est-ce qui a rendu la langue française universelle ? » Que l'académie de Prusse pose la question en français et la couronne en français était déjà, en soi, la réponse.