Premier album de Didier Buffet — Livret des chansons


Chacune de ces quatorze chansons est d’abord née d’un poème ou d’un texte que j’ai enregistré sur mon dictaphone, souvent dans l’instant, guitare à la main ou simplement avec ma voix.

Je suis ensuite allé sur Suno, un studio d’intelligence artificielle, pour en réaliser les arrangements — dans le style que je voulais, avec les rythmes et les voix que j’imaginais pour chaque texte — et donner corps à des chansons que j’aurais été incapable de produire seul.

Je ne veux y voir aucune froideur : il y a toute mon humanité là-dedans, mes mots, mes histoires, mes émotions. Cet album est une maquette, au sens le plus noble du terme. Si des musiciens s’y reconnaissent, j’aimerais qu’ils n’hésitent pas à reprendre ces chansons, à leur donner vie, à leur donner un corps. Je crois qu’il y a quelque chose d’universel dans ces textes, et que beaucoup de gens pourront s’y retrouver. Si un jour quelqu’un décide d’en enregistrer une reprise, j’en serai extrêmement fier — c’est précisément cela, pour moi, que ces chansons soient partagées.

1. Sous ta terre

Cette chanson est née un soir, sur la terrasse d'un hôtel à Saint-Denis, la veille d'un départ pour la métropole. C'était en 2022. Les petites lumières de la montagne scintillaient en face de moi, la Croix du Sud brillait dans le ciel. J'avais emprunté une guitare et j'ai enregistré ce texte d'un trait, comme une confession à l'île elle-même — celle où j'imagine, un jour, reposer. Ma décision n'est pas prise, c'est un choix compliqué, mais quelque chose en moi le sait déjà.

Version improvisée 2022

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Sous ta terre originel
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2. Saint Malo

Un poème écrit il y a très longtemps, en hommage à une ville que j'aime profondément. Le dernier paragraphe, lui, est plus récent : je l'ai ajouté après qu'Ericka Bareigts, maire de Saint-Denis de La Réunion, a annoncé en avril 2023 le déplacement de la statue de Mahé de La Bourdonnais — installée depuis 1856 place du Barachois, face à l'océan Indien — vers la caserne Lambert, où elle a finalement été transférée en décembre 2023 après restauration. Peu après, en visite à Saint-Malo, je suis allé voir sa statue, érigée dans sa ville natale où il devint mousse à dix ans avant de finir gouverneur des îles de France et de Bourbon. J'ai voulu, par ces derniers vers, lui rendre hommage et rappeler qu'il est parti de la cité corsaire pour rejoindre l'île Bourbon.


3. Le Phare

Cette chanson est inspirée d'une histoire vraie : celle d'une mère dont l'enfant était atteint de leucémie, à l'époque où je travaillais dans ce domaine. L'enfant a guéri. J'y dis que c'est dans les ténèbres que la plus infime lumière peut nous ramener vers le jour — qu'il ne faut jamais désespérer. Comme un marin perdu en mer qui aperçoit enfin, au loin, la lumière d'un phare : le signe que la terre n'est plus très loin.


4. Une île dans l'océan Indien

Écrite il y a environ deux ans, cette chanson raconte simplement mon histoire avec La Réunion — cette relation qui s'est construite peu à peu, depuis ma découverte de l'île, et qui n'a cessé de grandir.


5. Chanson pour toi

Une chanson écrite pour ma fille Victoire, alors qu'elle avait 18 ans. Ce soir-là, elle s'était disputée avec sa maman et pleurait. Je lui ai écrit ce texte, presque improvisé — comme il m'arrivait souvent de le faire, guitare à la main. J'ai voulu, en la retravaillant, en faire une chanson plus universelle : dire que l'amour est ce qui compte le plus, qu'il faut consolider les autres avant soi, et que s'occuper de ceux qu'on aime éloigne aussi de ses propres tourments.

Enregistrement originel- Guitare - Voix 2014

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Chanson
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6. De l'autre côté de la mer

Une chanson écrite entièrement en créole, où je me glisse dans la peau d'un Réunionnais exilé en métropole, loin de son île. C'est un texte sur la nostalgie — celle des souvenirs d'enfance que je n'ai pas vécus moi-même, mais qu'on m'a racontés, et celle que j'imagine ressentir à quiconque porte son île en soi sans pouvoir y être.


7. Heaven Sent (Zoe's Song)

Écrite en anglais, cette chanson est dédiée à une jeune femme prénommée Zoé, danseuse au Pink Paradise, le célèbre cabaret du Triangle d'or parisien, à deux pas des Champs-Élysées, où j'étais allé avec des amis vers 2005 — l'établissement, créé en 2002 par le couple Cathy et David Guetta, venait alors d'être repris par Joanna et Muratt Atik. Une rencontre fugace, un amour parfaitement innocent, la promesse d'un poème — et une adresse Hotmail perdue depuis, il y a une vingtaine d'années. J'ai voulu une chanson dansante, moderne, dans l'esprit d'un Bruno Mars. Si un jour elle l'entend, qu'elle sache que j'en ai fait une chanson.


8. Goodbye Blues

Sans doute la plus récente du répertoire, écrite en anglais. Je voulais un blues porté par une voix de femme, une histoire d'amour qui se joue face au canon d'un pistolet — un instant de vérité absolu, face au soleil, à deux doigts de basculer. On ne sait pas comment cela se termine.


9. L'éternel retour (à mon papa)

Un poème écrit d'abord en hommage à Nietzsche et à sa théorie de l'éternel retour, puis devenu une chanson pensée pour mon père, que j'ai perdu. J'y cherche à dire que cette idée philosophique — rien ne s'efface, rien ne meurt, tout recommence à l'infini — est une forme de sotériologie, une théorie du salut. Ce qui fait le plus peur dans la mort, c'est la fin. Se dire que tout revient sans cesse, je trouve cela beau et apaisant.


10. Chant du chevalier tastevin

Sans doute la plus ancienne chanson du répertoire, écrite en un quart d'heure au téléphone avec mon ami Daniel-Étienne Defay, viticulteur à Chablis, à l'annonce de la mort de Didier Dagueneau. Ce grand vigneron de Saint-Andelain, près de Pouilly-sur-Loire, maître du sauvignon et du pouilly fumé (les cuvées Silex et Pur Sang), est mort le 17 septembre 2008, à 52 ans, dans un accident d'ULM en Dordogne. C'était un homme singulier — ancien pilote de side-car, adepte du chien de traîneau, reconnaissable à ses longs cheveux —, disciple d'Henri Jayer, le grand maître bourguignon du pinot noir disparu deux ans plus tôt, dont il avait fait sienne l'exigence de la vigne parcelle par parcelle. Ce chant lui rend hommage, à lui et à tout un art de vivre autour du vin.


11. Dona Dona

La seule reprise de l'album, popularisée par Joan Baez sur son premier disque en 1960. À l'origine, un chant écrit en yiddish par le poète Aaron Zeitlin sur une musique de Sholom Secunda, composé en 1940-41 pour la pièce Esterke : l'histoire d'un veau ligoté qu'on mène à l'abattoir, tandis qu'une hirondelle vole librement dans le ciel au-dessus de lui. Écrite avant l'horreur de la Shoah, elle en est pourtant devenue, avec le temps, l'une des allégories les plus poignantes — celle d'un peuple mené sans résistance vers son destin. C'est dans ce sens que je la reprends ici : au-delà de la mémoire de la Shoah, comme un chant pour toutes les victimes de la haine, tous ceux que l'on réduit à des sous-hommes, tous ceux qui tombent sous le fanatisme et l'idéologie.


12. La Lumière

Ce texte s'appelait à l'origine « Le Lampion », un poème de mon recueil. J'ai préféré le rebaptiser pour l'album, tout entier construit autour de la lumière — un fil qui relie plusieurs chansons entre elles, dont Le Phare. Elle est née, elle aussi, du souvenir d'un enfant guéri d'une leucémie aiguë, à l'époque où je travaillais dans ce service. Même au fond du couloir, dans le noir, il y a toujours une lumière à trouver : celle qui mène à la guérison, celle qui fait sortir des ténèbres.


13. Rimbaud

Ma grande passion pour Arthur Rimbaud, condensée dans un poème d'abord écrit en français, « Le Vaisseau amiral », que j'ai ensuite traduit en anglais. J'aime mêler les langues dans mes chansons — un refrain anglais dans un texte français, ou l'inverse. Ce texte raconte ma première visite au cimetière Charles-Boutet de Charleville, la recherche de sa tombe, puis la découverte de ces deux petites croix blanches : celle de sa sœur Vitalie, morte de tuberculose à dix-sept ans en 1875, et celle d'Arthur, mort d'un cancer à trente-sept ans le 10 novembre 1891 à Marseille, ramené par sa sœur Isabelle pour être inhumé dans le caveau familial, aux côtés de leur mère Vitalie Cuif. Un moment dont je garde une émotion intacte.


14. La Cité corsaire

Un poème dédié à mon ami Franck Meslier, champion de France du 100 m et du 200 m dos en 1974 et 1975, qui s'était installé sur l'île de Cézembre, à quelques encablures de Saint-Malo. Il y tenait un restaurant de poissons très couru, Le Repaire des Corsaires, où il fallait parfois plusieurs semaines d'attente pour avoir une table — on partait de Saint-Malo en petit bateau pour le rejoindre, lui qui vivait sur l'île huit mois par an, en étant le seul habitant. Franck était un fan inconditionnel des Rolling Stones : à chaque visite, je venais avec ma guitare et l'on chantait un bout d'Angie ou de Satisfaction, et il nous offrait à boire. Il se voyait lui-même comme un corsaire, un frère de la côte, tatoué de partout — on sentait chez lui le beau gosse abîmé par les excès. Il est mort d'une crise cardiaque le 4 décembre 2020. Cette chanson est une façon de lui rendre hommage.

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