Le récit de ma mère, entre souvenirs d’enfance et histoire familiale.
En mars 1951, Joséfa arrive à Villanueva de Córdoba avec sa mère, Gregoria, et ses deux sœurs. Elle aura neuf ans le mois suivant. Il pleut et de nombreux habitants sont venus les accueillir à la gare. Dans la foule, elle voit surtout les valises : les femmes les portent si haut sur leurs têtes, sur un petit coussin, que les valises semblent flotter au dessus de la foule, c'est en tous cas le souvenir qu'elle en a du haut de ses 1m30. Elle ne distingue pas toujours celles qui les transportent mais sans doutes les tantes et les cousines. On s’embrasse, on se rassemble, puis on se met en route vers le village, où d’autres personnes attendent sur le pas des portes. Elle conservera le sentiment qu’une moitié des habitants était venue à la gare et que l’autre les attendait dans les rues.

Ce jour-là, ma mère découvre le village de son père et une famille qu’elle ne connaît pas encore. On les conduit chez sa grand-mère Manuela. Pedro, pourtant, n’est pas là. Après plusieurs années de séparation, il faudra attendre trois jours de plus pour le retrouver. Ce souvenir de la gare est l’un des plus précis de son enfance. Il marque aussi un changement qu’elle ne mesure pas encore entièrement : elle vient de quitter le pays où elle est née, où elle a grandi et où elle a commencé à apprendre. Pour ses parents, l’Espagne est le pays d’origine. Pour elle et ses sœurs, c’est un pays à découvrir.
J’ai voulu recueillir cette histoire en écoutant ma mère. Certains épisodes sont très nets ; pour d’autres, une date hésite, un nom se dérobe, l’ordre des événements doit être reconstitué. Elle sait aussi dire ce qu’elle ignore. Elle a vécu les conséquences des décisions des adultes sans toujours en connaître les raisons. Son témoignage permet de suivre une enfance marquée par la guerre et l’exil, mais aussi par l’école, les amitiés, les visites familiales et les moments heureux dont elle a conservé le souvenir.
Une enfance commencée à Laroquebrou
Joséfa est née le 23 avril 1942 à Laroquebrou, dans le Cantal. Sa sœur aînée, Manola, était née le 6 avril 1941. Isabelle, la plus jeune des trois, naîtrait le 28 septembre 1944. Leurs parents étaient des réfugiés espagnols. Pedro Gómez Cantador, né le 1er janvier 1915 à Villanueva de Córdoba, était maçon. Gregoria, née en 1922, avait connu très jeune la guerre, le départ d’Espagne et les camps en France. À Laroquebrou, Pedro travaillait aux chantiers du barrage de Saint-Étienne-Cantalès.
Avant cette installation, il avait combattu dans l’armée républicaine espagnole. La famille rapporte qu’il avait été blessé au visage pendant la bataille de l’Èbre, en 1938. Il en avait gardé une cicatrice. Le 7 février 1939, au cours de la Retirada, l’exode qui accompagna la défaite républicaine, il avait franchi la frontière française. Son parcours l’avait ensuite conduit dans le Cantal. Durant l’Occupation, il s’était engagé dans la Résistance. Pour Joséfa, trop petite pour se souvenir de ces événements, cette partie de l’histoire de son père serait connue plus tard, par les récits familiaux et les documents.

À l’automne de 1944, Pedro participa à une opération républicaine en Espagne. Son itinéraire passait par la région d’Isaba, en Navarre, dans le cadre des actions menées au même moment que l’offensive du Val d’Aran, mais dans un autre secteur des Pyrénées. Les éléments de son dossier situent son passage de la frontière au 19 octobre. Il fut arrêté le 27 octobre avec sept hommes et conduit le jour même à la prison provinciale de Pampelune. Le 15 janvier 1946, il fut condamné à douze ans et un jour de détention.

Au moment de son arrestation, Isabelle n’avait pas encore un mois. Gregoria avait vingt-deux ans et se retrouvait seule avec trois enfants en bas âge. Pendant six mois, elle n’eut aucune nouvelle de son mari. Ma mère se souvient que Gregoria avait souvent raconté cette période pendant laquelle elle avait dû se débrouiller sans savoir ce qu’il était devenu. Les enfants étaient trop jeunes pour comprendre la situation, mais leur vie allait être directement déterminée par cette absence.
Des personnes françaises vinrent finalement en aide à Gregoria. Leurs noms n’ont pas été conservés dans le témoignage de Joséfa. Elles lui permirent de trouver un travail dans une maison accueillant des enfants, avec la possibilité d’y faire prendre en charge ses filles. Gregoria accepta. Cette proposition apportait une solution concrète aux difficultés de la famille et entraîna son départ de Laroquebrou pour les Cévennes.
Félix, l’oncle que ma mère n’a pas connu
Josefa et Antonio, les grands-parents de ma mère, eurent plusieurs enfants. Parmi eux se trouvait un petit garçon prénommé Félix, qui mourut en bas âge. Félix était donc l’oncle de ma mère, même si elle ne put véritablement le connaître. Son existence serait peut-être tombée dans l’oubli si une histoire, transmise par les femmes de la famille, n’avait conservé jusqu’à nous quelques mots de ce petit garçon.
Ma grand-mère Gregoria racontait à ma mère ce que sa propre mère, Josefa, lui avait raconté de son petit frère Félix. L’enfant aurait présenté une étonnante précocité dans le langage : alors qu’il était encore très jeune, peut-être autour d’un an selon le souvenir familial, il parlait déjà et répétait notamment, en désignant sa tête : « Pupa la cabeza, pupa la cabeza… » (« Bobo à la tête, bobo à la tête… » ; autrement dit : « J’ai mal à la tête. ») La suite peut rester telle que je l’avais écrite, avec la prudence indispensable sur sa maladie : nous savons qu’il est mort très jeune et que la famille a conservé le souvenir de ses plaintes concernant sa tête, mais nous ne savons pas de quoi il est mort. Hémorragie cérébrale, maladie neurologique, tumeur ou toute autre affection ne peuvent être présentées que comme des hypothèses familiales, jamais comme un diagnostic. Le fait que je prénomme mon fils Félix des décennies plus tard sans même avoir eu connaissance de cet épisode tragique a permis de nous rappeler de l'existence de ce petit garçon qui doit être quelque part dans les Limbes.
Sous les avions, la route de France
Au début de 1939, lorsque l’effondrement de la Catalogne républicaine précipita des centaines de milliers d’Espagnols vers la frontière française, Antonio Cons Vall et sa femme Josepha prirent eux aussi le chemin de l’exil. Ils voyageaient avec une famille nombreuse : Antonino et Pedro, les fils qu’Antonio avait eus d’un premier mariage, puis les filles nées de son union avec Josepha, Sylvia, Gregoria, Teresa, Angèle et Carmen. Gregoria, ma grand-mère, avait alors environ dix-sept ans.
Une partie de leur fuite vers les Pyrénées se fit en train. La mémoire familiale a conservé de ce voyage une scène d’une extrême violence. Les détails matériels se sont estompés avec le temps : on ne sait plus avec certitude s’il s’agissait d’une voiture ordinaire ou de l’un de ces wagons de marchandises utilisés pour transporter les réfugiés. Le souvenir évoque même la possibilité d’un wagon ouvert. En revanche, ce qui s’est passé est resté profondément ancré dans les récits transmis par la famille.
Alors que le convoi se dirigeait vers la frontière, des avions Stula (le bombardier allemand Junket Ju 8 faisait un bruit de hurlement strident en plongeant grâce à des sirènes spéciales nommées les « trompettes de Jéricho » attaquerent le train. Dans le souvenir familial, il s’agissait de l’aviation allemande. Le wagon dans lequel se trouvaient Antonio, Josepha et leurs enfants fut atteint et des personnes furent tuées autour d’eux. La famille, elle, survécut.
Antonio fut alors saisi d’une panique incontrôlable. Il se mit à crier. Il venait de voir des hommes et des femmes mourir autour de lui et se trouvait enfermé dans un convoi avec sa femme et ses enfants sous une attaque aérienne. La réaction n’a rien d’incompréhensible. Mais sa panique commençait à gagner les autres voyageurs.
C’est à cet instant qu’intervient un personnage dont la mémoire familiale n’a pas conservé le nom. On le décrivait comme un jeune officier. Il s’approcha d’Antonio, sortit son pistolet et le lui plaça contre la tempe. Le sens des paroles qui lui sont attribuées est resté dans la famille : il devait immédiatement se taire et reprendre son calme, parce que ses cris étaient en train de communiquer sa panique à tous les autres.
Je ne mettrais pas cette phrase entre guillemets dans le récit définitif, puisque nous ne possédons évidemment pas les mots exacts prononcés ce jour-là. Le geste, en revanche, appartient au témoignage familial et mérite d’être conservé comme tel. Antonio se tut. Mais quelque chose semble s’être brisé en lui.
Grandir à la colonie du COSOR
Joséfa situe l’arrivée vers 1945. Elle avait environ trois ans et associe ce moment aux premiers pas d’Isabelle. L’établissement était l’aérium de Peyraube, à Arrigas, dans le pays du Vigan, dans le Gard. Dans les souvenirs familiaux, il est généralement désigné comme « la colonie » ou « le COSOR ». Un aérium était un établissement de séjour et de repos au grand air destiné notamment aux enfants fragilisés et aux convalescents. Pour Gregoria et ses filles, Peyraube représentait avant tout un lieu où elles pouvaient vivre à proximité les unes des autres, avec un travail pour la mère et un accueil organisé pour les enfants.

Le Comité des œuvres sociales de la Résistance avait été créé dans la clandestinité en février 1944, sous l’autorité d’Alexandre Parodi, délégué du général de Gaulle. Le père Pierre Chaillet en organisait les secours. L’objectif était de réunir les efforts d’entraide des mouvements de Résistance pour soutenir les victimes de la répression et leurs familles. Après la Libération, le COSOR poursuivit son activité, notamment en gérant des maisons d’enfants. L’accueil de Gregoria et de ses filles s’inscrivait dans cette solidarité envers les familles de résistants.
Manola et Joséfa étaient pensionnaires. Isabelle, encore bébé, bénéficiait d’une autre organisation : des personnes s’occupaient d’elle, mais elle ne partageait pas la vie des plus grandes. La discipline de la maison a laissé à Joséfa des souvenirs précis. Il fallait apprendre à faire son lit au carré, prendre les douches en commun, manger au réfectoire et se déplacer en rang. Les garçons et les filles étaient séparés pendant les classes, puis se retrouvaient dans la cour de récréation. Les journées suivaient les règles de la collectivité, auxquelles les petites filles s’habituèrent.
Gregoria travaillait sur place et disposait d’une chambre. Ses filles dormaient généralement au dortoir, mais lorsque l’établissement accueillait davantage d’enfants, elles étaient installées auprès de leur mère pour libérer des lits. Joséfa se souvient de cette alternance entre la vie des pensionnaires et les moments passés avec Gregoria. Elle y voyait un lien maintenu avec sa mère au sein de cette grande maison. Les sorties du dimanche et les promenades permettaient également de se retrouver en dehors des obligations quotidiennes.
La colonie est aussi le lieu de ses premières amitiés et de son apprentissage scolaire. Joséfa aimait lire et compter. Elle se rappelle les sorties en groupe, les paysages des Cévennes, les montagnes et les châtaignes. Son souvenir de ces années ne se réduit donc pas à l’absence de son père ou à la rigueur du règlement. Elle y a grandi, appris et joué avec d’autres enfants. Bien plus tard, revenue à Peyraube avec mon père, Marcel, elle lui demanda de la photographier à l’endroit où sa mère avait autrefois été photographiée. Elle reconnaissait encore les lieux et voulait conserver cette image à son tour.
Gregoria, Philomena et leurs enfants
Lorsque les responsables de l’établissement demandèrent à Gregoria si elle connaissait quelqu’un qui pourrait également venir y travailler, elle pensa à Philomena. Tout le monde l’appelait Philo. Son mari, Fernando Martínez, était lui aussi emprisonné en Espagne. Selon les informations transmises dans la famille, il avait été condamné à trente ans de prison et mourut en détention à Pampelune. Joséfa ne savait pas précisément où sa mère avait rencontré Philomena. Elle savait en revanche que Gregoria l’avait fait venir parce qu’elles se trouvaient dans une situation semblable.
Philomena avait trois enfants : Fernando, surnommé Nando, né en Espagne en 1939, Olga et Loli. Elle avait raconté avoir traversé les Pyrénées à pied avec son bébé dans les bras. Ma mère avait entendu cette histoire, mais ne connaissait pas son itinéraire ni les lieux où elle avait séjourné avant Peyraube. Elle refusait notamment de lui attribuer un passage par un camp dont elle n’avait aucune connaissance. Cette prudence traverse l’entretien : elle accepte de raconter ce qu’elle a vécu ou entendu, mais tient à ce que les suppositions ne deviennent pas ses souvenirs.

À la colonie, les chambres de Gregoria et de Philomena se faisaient face, séparées par un couloir. Leurs enfants passaient donc beaucoup de temps ensemble. Joséfa s’entendait particulièrement bien avec Loli ; Manola avait davantage d’affinités avec Olga. Nando, plus grand, faisait partie des chefs, au milieu des nombreux autres pensionnaires. Les deux familles partageaient aussi les sorties et les visites aux proches. Ma mère insiste sur la place prise par cette amitié dans leur vie : Gregoria et Philo se quittaient peu, et les enfants les accompagnaient dans leurs déplacements.
Antolino et Melchior, de Mauthausen à Seyssel
La famille de Gregoria avait elle aussi été dispersée par la guerre et l’exil. Son père, Antolino, avait eu deux fils d’un premier mariage : Pedro et Antolino. (Le père et le fils avaient le même prénom Antolino, dérivé du prénom Antolín (typique du nord-ouest de l'Espagne). Avec Josepha, la grand-mère de ma mère, il avait ensuite eu cinq enfants : Sylvia, Gregoria, Teresa, Ángel et Carmen. Lors de leur arrivée en France, la famille passa par Argelès. D’après le récit familial, Antolino et ses deux fils y furent internés. Leurs parcours se séparèrent ensuite : Pedro fut libéré assez rapidement et retourna dans le village de la famille à Bujaraloz ; Antolino mourut d'une crise cardiaque dans son domicile de Roquenatou et fut enterré à Marmanhac près de Mauriac dans le Cantal en 1942.

Antolino, quant à lui, fut arrêté puis déporté à Mauthausen. La chronologie conservée dans la famille situe sa déportation en 1940. Il serait ainsi resté près de cinq ans dans le système concentrationnaire, jusqu’en mai 1945. C’est de cette période que nous vient l’histoire de son sauvetage par Melchior. Les circonstances précises nous ont été transmises par les proches ; elles appartiennent à la mémoire familiale. Quelques jours avant la libération, Antolino avait été jeté dans un charnier afin d'être incinéré alors qu’il était encore vivant. Il fut retrouvé grâce à un détenu qui cherchaient à secourir ceux qu’ils pouvaient encore sauver.

Selon ce récit, Melchior faisait partie d’un groupe organisé à l’intérieur du camp. Des hommes se portaient volontaires pour des tâches qui consistaient à tasser les corps dans les charniers. Ils profitaient de cette proximité pour écouter et rechercher d’éventuels signes de vie. C’est ainsi qu’ils entendirent respirer Antolino. Melchior le sortit du charnier au risque de sa propre vie, puis le ramena dans une baraque. Il le cacha entre deux lits et le nourrit comme il le pouvait. Le souvenir transmis dans la famille situe ce sauvetage cinq jours avant la libération du camp.

La date de référence de cette libération est le 5 mai 1945 : ce jour-là, une unité de reconnaissance américaine entra à Mauthausen. D’autres unités de la 3e armée américaine arrivèrent le lendemain. Pour Antolino, la fin de la captivité ne signifiait pas la fin des soins nécessaires. Melchior continua de s’occuper de lui, comme d’un frère, et l’accompagna lors de son retour en France.
Ils arrivèrent à Paris, à l’hôtel Lutetia, où Antolino fut pris en charge. L’établissement avait été transformé en centre d’accueil pour les déportés rapatriés ; les familles s’y rendaient pour retrouver leurs proches ou obtenir des nouvelles. Il accueillit notamment des républicains espagnols revenus de Mauthausen. C’est dans ce lieu que le récit familial situe les retrouvailles avec Sylvia, la demi-sœur d’Antolino et la sœur de Gregoria.
Sylvia y rencontra Melchior, l’homme qui avait sauvé son frère. Dans la famille, on raconte qu’elle en tomba amoureuse dès cette rencontre. Ils se marièrent par la suite. Une légende familiale ajoute même que leur fille aurait été conçue au Lutetia. Cette anecdote a sa place dans le souvenir transmis, avec ce statut de légende, sans que l’on puisse la présenter comme un fait établi. Melchior accompagna également Antolino en Auvergne pour retrouver les siens. Le lien né du sauvetage se prolongea ainsi dans la famille.
Les deux hommes suivirent ensuite des chemins différents, sans que leur histoire commune fût oubliée. Antolino, très malade, séjourna dans un sanatorium en Bretagne. Il s’établit dans le nord de cette région, y eut sa propre vie et une descendance. Cet éloignement explique que Joséfa ne l’ait jamais rencontré personnellement : elle le connaissait surtout par les photographies et les récits de ses proches. Antolino et Melchior moururent tous deux prématurément. La mémoire familiale attribue leur décès aux séquelles des gaz toxiques inhalés dans les camps.
Melchior s’était installé du côté de Seyssel, près du barrage de Génissiat, où il avait rejoint d’autres Espagnols et plusieurs membres de la famille de Gregoria. Carmen, la plus jeune sœur de celle-ci, vivait également à Seyssel avec son mari, Georges Lafontaine. Ce regroupement familial explique les vacances que Joséfa et ses sœurs passaient dans la région pendant leurs années à la colonie. Elles y retrouvaient une partie de cette famille espagnole dispersée par les événements, dont l’histoire de Melchior et d’Antolino était devenue un élément essentiel.
Philomena accompagnait souvent Gregoria et les enfants lors de ces visites. Ángel, le frère de Gregoria, faisait lui aussi partie de cet entourage et venait à la colonie. C’est au fil de ces rencontres qu’il se rapprocha de Philomena, sans que Joséfa puisse préciser le lieu ou la date du début de leur relation. Les vacances, les visites et les déplacements entre parents entretenaient ainsi les liens au-delà de Peyraube.
À Pont-Saint-Esprit, préparer les retrouvailles
Après les six premiers mois sans nouvelles, la correspondance avec Pedro avait pu s’établir. Il écrivait depuis sa prison et Gregoria lui répondait. Ma mère dit qu’elle écrivait « à sa façon ». Les difficultés d’orthographe ne l’empêchaient pas de donner des nouvelles de la famille. Joséfa se rappelle que les lettres arrivaient régulièrement, mais elle ne connaissait pas toutes les informations échangées entre ses parents. Gregoria ne lui faisait pas de confidences sur les démarches en cours. Les enfants savaient ce qui allait changer dans leur vie sans nécessairement savoir comment les décisions avaient été prises.
Après plusieurs années à Peyraube, la nouvelle d’une prochaine libération de Pedro amena Gregoria à préparer un autre logement et un autre emploi. Elle souhaitait pouvoir accueillir son mari et reprendre une vie familiale. Vers 1950, elle quitta donc la colonie pour Pont-Saint-Esprit. Philomena la suivit avec Nando, Olga et Loli. Les deux familles occupaient un grand appartement, chacune disposant de son espace. Ángel était également présent. Joséfa estime à environ un an la durée de ce séjour avant leur départ pour l’Espagne.
Gregoria, Philomena et Ángel partaient travailler le matin dans une entreprise liée à la fabrication de poudres ou de munitions. Joséfa n’en avait pas retenu le nom et ne pouvait pas en décrire exactement l’activité. Un détail, en revanche, était resté : sa mère avait les doigts jaunes à cause de son travail. Pendant la journée, Sylvia s’occupait des enfants. Joséfa continuait d’aller à l’école et gardait de Pont-Saint-Esprit un souvenir heureux. La présence de ses proches et des enfants de Philomena comptait beaucoup dans cette vie quotidienne.
En parlant de la ville, elle retrouve des repères — le pont, une place, une fontaine — sans pouvoir donner une adresse certaine. De même, elle ne se rappelle pas le jour où sa mère apprit les conditions exactes de la libération de Pedro. Elle sait en revanche pourquoi le projet changea. Son père pouvait sortir de prison, mais il ne pouvait pas venir en France. Selon le souvenir familial, il devait demeurer dans son village, avec l’interdiction de s’éloigner au-delà d’un rayon de soixante kilomètres pendant trois ans. La famille allait donc devoir le rejoindre en Espagne.
Gregoria entreprit les démarches et prépara le voyage avec ses trois filles. Joséfa ne savait pas quels passeports ou documents avaient été obtenus. Elle était une enfant, sa mère s’occupait des formalités, et elle la suivait. Dans son souvenir, le départ se situe autour du 10 mars 1951. Elle avait alors huit ans et près de onze mois. Manola approchait de ses dix ans ; Isabelle avait six ans.
Retrouver un père, découvrir un pays
Le voyage parut long à Joséfa. Il fallait changer de train, garder les bagages près de soi et rester ensemble. Gregoria se montrait ferme avec les porteurs qui leur venaient en aide et leur demandait de ne pas s’éloigner. Elle leur disait "Paso que hago, paso que haceis (vous devez marcher dans mes pas!) " mais elle se rappelle l’autorité avec laquelle sa mère la donnait. Puis il y eut l’arrivée sous la pluie, l’accueil des habitants, les embrassades et ces valises qui semblaient se déplacer seules au-dessus de la foule.
Chez Manuela, Joséfa découvrit sa grand-mère paternelle et ses tantes. Elle ne les avait jamais rencontrées. Manuela portait le nom de Cantador, transmis à Pedro. Le père de celui-ci s’appelait Juan Gómez Expósito. La mémoire familiale rapporte qu’il avait été recueilli par l’assistance dans son enfance. En espagnol, le mot expósito désigne un nouveau-né abandonné ou confié à un établissement de bienfaisance. Le nom rejoint ainsi le souvenir familial, même s’il ne permet pas, à lui seul, de déterminer les circonstances de la naissance de Juan ou de sa prise en charge.
Pedro ne rejoignit sa femme et ses filles que trois jours après leur arrivée. Il travaillait loin du village et, selon le récit de Joséfa, les restrictions auxquelles il restait soumis compliquaient son déplacement. Quand il arriva, les enfants se pressèrent autour de lui en l’appelant. Ma mère n’avait aucun souvenir personnel précis de son père avant cette rencontre. Elle savait qu’il portait une cicatrice au visage, mais il lui fallait découvrir l’homme lui-même. Elle se rappelle surtout les pleurs. Lorsque je lui parle de la joie de ces retrouvailles, elle insiste sur l’émotion qui les avait tous saisis.
La famille était enfin réunie, mais les filles devaient s’adapter à un environnement très différent. Elles parlaient français entre elles, avec leurs camarades et dans leur vie quotidienne. Joséfa avait entendu l’espagnol dans la parenté, notamment pendant les séjours auprès de ses oncles et de ses tantes, mais elle ne le parlait pas couramment. Elle le dit clairement : en arrivant en Espagne, elle avait le sentiment de se trouver dans un pays étranger. Son histoire familiale était espagnole ; son enfance, jusque-là, avait été française.
Elle apprit pourtant assez vite. Des mots, des chansons et des prières entendus depuis l’enfance lui étaient déjà familiers. Elle se souvenait notamment des orages à Pont-Saint-Esprit : on se regroupait dans une même pièce et sa grand-mère récitait des oraisons aragonaises en espagnol. Les sons lui étaient restés avant leur signification. Une fois en Espagne, elle comprit progressivement des paroles qu’elle savait déjà reconnaître.
La vie matérielle lui donna également l’impression d’un grand décalage avec la France. Elle se rappelait les rues empierrées, les ânes et l’obscurité du village. Sa scolarité fut interrompue, puis elle fréquenta une école tenue par des religieuses. Dans son souvenir, les filles dont les familles payaient et celles qui ne payaient pas ne recevaient pas le même enseignement. Elle y apprenait notamment la lecture et la broderie. Or elle aimait déjà lire, compter et apprendre ; elle connaissait ses tables de multiplication. Elle avait conscience de ce qu’elle avait acquis en France et de ce qu’elle aurait souhaité continuer à étudier.
La "Sebastiana"
À l’époque où mes grands-parents vivaient Calle Ancha, à Villanueva de Córdoba, une famille du voisinage avait une petite fille d’environ quatre ans que tout le monde appelait la Sebastiana. Un jour, la fillette était venue avec sa mère partager un goûter chez Gregoria. La famille vivait dans une grande pauvreté et la mère n’avait parfois tout simplement rien à donner à manger à son enfant. Elle prit alors l’habitude, lorsque la maison était vide, de l’envoyer chez ma grand-mère en lui disant d’aller voir Gregoria, qui lui donnerait sûrement quelque chose.
La petite Sebastiana arrivait donc chez elle et annonçait avec les mots et l’accent que la mémoire familiale a conservés : « Apoya, mi mamá no me ha da'o pan. » (« Gregoria, ma maman ne m’a pas donné de pain. ») Gregoria lui coupait alors un morceau de pain. Mais Sebastiana savait poursuivre la négociation et ajoutait aussitôt : « Apoya, mi mamá no me ha da'o pafé. » (« Gregoria, ma maman ne m’a pas donné de café. ») Alors ma grand-mère lui préparait une tasse de ce que l’on appelait malgré tout du café, même si le véritable café n’y entrait guère : c’était de la cebada tostada, de l’orge torréfiée que l’on faisait infuser pour obtenir une boisson sombre et chaude. Dans l’Espagne pauvre de l’après-guerre, le café véritable était encore un produit difficilement accessible et l’orge torréfiée, comme la chicorée, faisait partie de ces succédanés qui permettaient aux familles modestes de conserver au moins le rituel d’une boisson chaude.

L’histoire de la Sebastiana est devenue l’une de ces petites anecdotes que notre famille s’est transmise de génération en génération, sans doute parce qu’elle faisait rire par la malice de cette enfant qui, après avoir obtenu son pain, n’oubliait jamais de réclamer son « pafé ». Mais derrière le sourire se cache une réalité beaucoup plus dure. Une mère envoyait sa fille de quatre ans chez une voisine parce qu’elle n’avait pas de quoi lui donner du pain. Dans cette Espagne rurale encore marquée par les pénuries de l’après-guerre, la pauvreté pouvait être extrême ; pourtant, dans la Calle Ancha comme dans tant d’autres rues de ces villages andalous, elle faisait aussi naître une solidarité quotidienne qui n’avait besoin ni d’institution ni de discours. Quand une maison n’avait plus de pain, on frappait à la porte de celle qui en avait encore un morceau. Et Gregoria, qui avait elle-même connu l’exil, la séparation, la précarité et les années durant lesquelles il avait fallu nourrir ses propres filles sans Pedro, ne renvoyait pas la petite Sebastiana les mains vides.
Les hivers au moulin à huile
La famille vécut environ trois ans à Villanueva de Córdoba. Pedro exerçait son métier de maçon. Lorsque l’hiver rendait les chantiers plus difficiles, avec la pluie et le gel, il dirigeait un moulin à huile pendant la saison des olives. Cette activité commençait, dans les souvenirs de Joséfa, vers décembre. Gregoria et les trois filles s’installaient avec lui pour une partie de la saison. Elle ne pouvait plus préciser si ces séjours duraient un mois, six semaines ou deux mois, mais elle les associait à des moments particulièrement heureux.
Le moulin se trouvait à une quinzaine de kilomètres du village. On s’y rendait à pied ou avec des animaux, et le trajet se faisait dans la journée. Le bâtiment était assez grand pour abriter le travail et permettre à la famille de loger sur place. Deux jeunes hommes aidaient Pedro. Il n’y avait pas d’autres familles installées avec eux dans le moulin, mais des enfants vivaient dans les fermes voisines. Joséfa se rappelait cette proximité et les occasions de se retrouver.
Les propriétaires apportaient leurs olives. Pedro en inscrivait le poids dans des carnets et veillait à traiter séparément les récoltes des différents clients. Tant que les olives d’un propriétaire n’avaient pas été travaillées, il ne passait pas à celles du suivant. Ma mère avait observé cette organisation et se souvenait de la responsabilité de son père. Il dirigeait les opérations et tenait les comptes nécessaires au fonctionnement du moulin.

Elle décrit avec précision la forme de la meule : la pierre était conique. Entraînée par un animal, elle tournait dans un bassin circulaire et écrasait les olives. Joséfa se rappelle un cheval, tandis que l’entretien laisse ouverte la possibilité d’un mulet. La pâte était ensuite placée dans des contenants que l’on empilait sous une grande presse. Après une première extraction, on reprenait les résidus et l’on ajoutait de l’eau chaude avant de presser à nouveau. Elle ne connaît plus les termes techniques de toutes les étapes, mais les gestes, le mouvement de la pierre et l’organisation du travail sont restés dans sa mémoire.
La saison du moulin était aussi celle où l’on faisait le pain et où l’on tuait le cochon. Il y avait des fêtes le soir. Pour les enfants, ces séjours réunissaient la présence des deux parents, la vie auprès des fermes et des moments de convivialité. Le souvenir que Joséfa en conserve est nettement heureux. Ces années espagnoles avaient bouleversé ses habitudes et sa scolarité, mais elles lui avaient aussi permis de partager enfin le quotidien de son père et de le voir travailler.
À Cordoue, l’école « Las Francesas »
Vers 1954, après ces trois années au village, la famille s’installa à Cordoue. Pedro y trouva du travail sur de grands chantiers. Joséfa évoque notamment l’aéroport et des constructions qu’elle associe à l’université, sans pouvoir identifier exactement les bâtiments concernés. Elle ne connaît pas davantage l’intitulé précis de son emploi, mais se souvient qu’il avait des responsabilités et un groupe d’hommes avec lui. Son activité avait changé d’échelle par rapport aux travaux du village.
Trouver un logement restait difficile, et la famille déménagea plusieurs fois dans Cordoue. Gregoria s’occupait de la maison et des enfants. Jeannine naquit pendant cette période, puis Ángel, en 1959. Joséfa se souvient de la naissance de Jeannine ; elle était déjà partie lorsque son petit frère vint au monde. Jean-Pierre naîtrait plus tard. Dans son récit, les changements de logement et les naissances servent de repères pour retrouver l’ordre de ces années.
Joséfa avait environ douze ans lorsqu’elle fut placée dans une maison pour travailler. Parmi ses tâches, elle accompagnait une petite fille à l’école. Cette enfant ne voulait pas y aller ; Joséfa, elle, aurait aimé pouvoir poursuivre ses études. Le paradoxe était d’autant plus frappant que l’établissement s’appelait « Las Francesas », les Françaises. Née en France, où elle avait appris à lire et à compter, elle conduisait ainsi une autre enfant dans une école dont le nom rappelait son pays natal, sans pouvoir elle-même y être élève.

Cette situation lui avait laissé une frustration durable. L’accès aux études se trouvait devant elle, dans une démarche qu’elle accomplissait pour quelqu’un d’autre. Elle n’en fait pas un long commentaire : elle se souvient simplement que la petite fille ne voulait pas aller à l’école, alors qu’elle en avait envie. Ce rapprochement suffit à comprendre la place de cet épisode dans sa mémoire. Elle travailla ensuite dans plusieurs autres maisons, puis dans un salon de coiffure, avant son départ pour la France.
Revenir en France
Le retour s’organisa en plusieurs étapes. Les filles partirent d’abord pour rendre visite à la famille, avec un visa de trois mois. Joséfa explique que leur père avait préparé cette démarche : une fois ses filles installées en France, il pourrait demander à leur rendre visite à son tour. Après avoir trouvé du travail, elles entreprirent les formalités pour obtenir des titres de séjour. Leur présence auprès des proches permit ainsi de préparer le départ des parents.
Pedro et Gregoria obtinrent ensuite un visa pour un voyage d’un mois. Ils arrivèrent en France en 1959. Ma mère est précise sur cette année et corrige spontanément la date de 1960 lorsque je la lui propose : Ángel était né en 1959 et avait fait le voyage alors qu’il était encore bébé. Selon son récit, Pedro se présenta à la gendarmerie avec les documents attestant son engagement dans la Résistance et obtint rapidement le statut de réfugié politique. Elle n’a pas conservé le détail des démarches administratives, mais se souvient de leur résultat : les parents purent rester.
Pour Joséfa, ce nouveau départ signifiait retrouver la France après les années passées en Espagne. Elle rapporte qu’elle acquit ensuite la nationalité française lors de son mariage avec Marcel Buffet, mon père. L’entretien laisse ouvertes d’autres questions concernant son statut antérieur et celui de ses sœurs. Il n’est pas nécessaire de les résoudre par supposition pour comprendre son parcours : elle était née en France, y avait vécu sa première enfance, avait dû s’adapter à l’Espagne, puis était revenue construire sa vie en France.
Philomena était demeurée à Pont-Saint-Esprit, où sa relation avec Ángel, le frère de Gregoria, s’était poursuivie. Nando y a également vécu. Le départ pour l’Espagne avait séparé les deux familles après plusieurs années de proximité, mais les souvenirs de Joséfa les réunissent encore. Philo, Nando, Olga et Loli restent associés aux chambres de Peyraube, aux jeux, aux visites familiales et à l’appartement de Pont-Saint-Esprit. Leur histoire rappelle la place de cette entraide dans la vie de femmes dont les maris étaient emprisonnés et qui devaient assurer seules le quotidien de leurs enfants.
Gregoria, notre Pénélope
En écoutant ma mère, je pense à Ulysse. Nous avons appris à admirer le héros, sa ruse, son courage et sa résistance aux épreuves. Mais lorsque nous suivons son histoire du côté de ceux qui l’attendent, le récit change. Ulysse reste vingt ans loin d’Ithaque, entre la guerre de Troie et les difficultés de son retour. Il retrouve son île sans aucun des compagnons qui avaient pris avec lui le chemin du retour. Pendant ce temps, Pénélope a dû faire face à son absence et aux prétendants, Télémaque a grandi sans son père, et la maison a continué de vivre dans l’incertitude. Derrière l’aventure du héros, il y a vingt années de la vie des autres.
Il y a aussi Argos, son chien. Dans le chant XVII de l’Odyssée, il reconnaît Ulysse malgré son déguisement de mendiant. Vieilli et affaibli, il n’a plus la force de venir jusqu’à lui. Ulysse détourne la tête pour dissimuler une larme, et Argos meurt après avoir revu son maître. Cette scène me touche parce qu’elle donne à l’absence une mesure très simple : la durée d’une vie qui s’est presque entièrement écoulée loin de celui qu’on aimait. On peut y voir un dernier acte de fidélité, comme si le chien avait tenu jusqu’à ce retour.
C’est ma lecture de cette histoire : la gloire d’Ulysse ne me fait pas oublier ce qu’elle a coûté. Je me demande ce qu’auraient été ces vingt années s’il avait pu les passer auprès de Pénélope et de Télémaque. Aurait-il été moins grand en voyant grandir son fils, en partageant la vie de sa femme, en vieillissant auprès des siens ? Aurait-il été moins utile, ou simplement plus heureux ? Les récits de guerre nous parlent des exploits et des victoires ; les familles en conservent aussi les morts, les absences et les années qu’aucun retour ne permet de récupérer.
Cette réflexion n’enlève rien à mon admiration pour mon grand-père. Pedro n’avait pas affronté une violence imaginaire, et son engagement mérite le respect. Je n’oublie ni les combattants de l’ombre, ni les résistants, ni les déportés, ni ceux qui, comme Melchior, risquèrent leur vie pour sauver un autre homme. Lorsque les représentants de la Résistance accompagnèrent Pedro lors de ses obsèques et que le drapeau français recouvrit son cercueil, cet hommage avait tout son sens. Mais il me semble que notre reconnaissance doit aussi aller vers ceux qui ont supporté, loin des combats, les conséquences de ces engagements.
Ma grand-mère était le revers de la médaille militaire de mon grand-père : l’autre face d’une même histoire, celle que l’on voit moins souvent. Pendant son absence, Gregoria avait assuré la vie de leurs trois filles. Elle avait traversé les six mois sans nouvelles, trouvé du travail, accepté l’aide qui permettait de nourrir et de loger les enfants, entretenu le lien avec leur père et préparé les retrouvailles. Elle n’avait pas seulement attendu. Elle avait pris des décisions, travaillé, déménagé et tenu la famille debout. Sans elle, rien de ce retour à une vie commune n’aurait été possible de la même manière. Pedro avait une famille à retrouver parce que Gregoria l’avait préservée pendant toutes ces années.
C’est à elle que ma mère me ramène à la fin de notre entretien. Elle nous demande de regarder aussi ce courage quotidien, dont les traces sont une chambre à la colonie, des lettres écrites « à sa façon », des doigts jaunis par le travail et trois petites filles conduites jusqu’à leur père. Gregoria a, à mes yeux, autant de valeur que Pénélope. Sa fidélité se mesure à tout ce qu’elle a fait pour les siens. En racontant l’histoire de Pedro, je veux donc que l’on reconnaisse pleinement la sienne. Ma grand-mère n’avait ni couronne ni royaume ; dans notre famille, elle était une reine.

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