Et la longue histoire d'une dynastie réunionnaise
Il y a des morts qui ne laisse pas indifferent. Laurent Vergès a un grave accident, le 7 octobre 1988, sa voiture quitte la chaussée au virage du Gouffre, sur la route du Littoral ; il s'éteint cinq jours plus tard à l'hôpital de Saint-Pierre, à trente-trois ans. À cet instant précis, l'homme cesse d'exister et le mythe commence.
Je voudrais, dans ce qui suit, regarder cette mécanique de près. Qu'on me comprenne bien : il ne s'agit pas de faire le procès d'un homme jeune, fauché en pleine ascension, ni de blesser une famille qui a payé son tribut à l'Histoire et au malheur. Laurent Vergès laissait une compagne, Ginette Ramassamy, et deux filles, Djamila et Amalia, qui étaient des enfants quand on a enterré leur père. On ne fait pas de l'Histoire sur le dos des vivants. Ce que je veux interroger, ce n'est pas l'homme — c'est l'usage qu'un appareil politique a fait de l'homme. Le Parti communiste réunionnais a transformé un deuil intime en liturgie collective, et c'est ce passage-là, du chagrin au culte, qui mérite l'analyse de l'historien.
Trente-trois ans, et presque rien
Commençons par une question gênante, mais honnête : qu'a réellement fait Laurent Vergès ?
Le bilan, à le regarder froidement, est mince. Des études d'économie commencées à La Réunion et abandonnées sans diplôme — il avouera lui-même avoir été « attiré par l'action politique plus que par les études ». Un passage par le journalisme, à L'Humanité d'abord, puis à la tête de Témoignages, le journal de famille. Deux candidatures malheureuses à la mairie de Saint-André, battu par Jean-Paul Virapoullé à quarante-sept voix près en 1983, puis de nouveau à la partielle de 1984. Une vice-présidence au Conseil régional. Et enfin la députation, obtenue en octobre 1987 non par une conquête, mais par une transmission : son père Paul démissionne de son siège à son profit. Réélu en juin 1988, il devient le plus jeune député de France. Quatre mois plus tard, il est mort.
En tout et pour tout, une année de mandat parlementaire effectif. Aucune grande loi. Aucun exécutif local d'envergure. Pas d'œuvre attachée à son nom. Ce qui lui survit tient en une phrase, lancée en créole à la Fête de Témoignages en octobre 1987 : « Nou lé pa plis, nou lé pa moins, respekt anou » — nous ne sommes pas plus, nous ne sommes pas moins, respectez-nous. La formule est belle, juste, et elle a fait son chemin bien au-delà du PCR. Mais une formule n'est pas une œuvre. C'est un slogan. Et l'on a bâti sur ce slogan une stature de héros.
Le plus saisissant, c'est que le parti lui-même l'a reconnu à demi-mot. Dans la littérature militante éditée après la mort de Paul Vergès, on lit que Laurent fut un « dauphin programmé », mis sur orbite étape après étape : la candidature de 1983 contre Virapoullé n'avait pas pour but de gagner — elle visait à faire naître « le mythe du jeune chef ». On ne saurait mieux dire. Le résultat électoral importait peu ; ce qui comptait, c'était la fabrication de l'image. Laurent Vergès n'a pas eu le temps d'être un homme politique. Il a eu tout le temps, en revanche, de devenir une icône — et la mort a parachevé le travail.
L'efficacité posthume du martyre
Car la mort précoce est une formidable machine à sanctifier. Elle interdit le bilan. On ne juge pas un homme de trente-trois ans sur ses réalisations : on le pleure sur ce qu'il aurait pu être. L'inachèvement devient promesse, la promesse devient légende, et la légende, à la longue, devient une vérité qu'on n'interroge plus. Trente ans après, un dirigeant du PCR évoquera encore « les circonstances tragiques que l'on connaît » — formule remarquablement close, qui dit tout en ne disant rien, et qui scelle le récit officiel : celui d'un homme épuisé par des nuits de négociations héroïques, terrassé sur la route au matin même de sa victoire politique, l'entrée des communistes dans la majorité du Conseil général.
Ce récit est peut-être exact. Il est en tout cas commode. Une mort brutale, survenue au sommet, sans autopsie publiquement commentée et sans enquête contradictoire connue, laisse toujours derrière elle un espace que la rumeur s'empresse de remplir. La mémoire orale réunionnaise — j'en ai recueilli des bribes auprès de témoins de l'époque — charrie d'autres versions, moins glorieuses, jamais documentées et que je me garderai bien de colporter ici : non par prudence frileuse, mais parce qu'aucune n'est établie et qu'elles touchent des personnes vivantes. Ce que l'historien peut dire, en revanche, sans rien affirmer de la cause de l'accident, c'est ceci : un appareil a immédiatement choisi une version, l'a sacralisée, et a fait taire les autres. Cette unanimité fabriquée est, en elle-même, un fait politique. C'est même le cœur du sujet.
Car le PCR ne pouvait pas se permettre un dauphin ordinaire. Il lui fallait un martyr. Un an après la mort, on créait une « Fondation Laurent Vergès » pour « aider les jeunes talents ». On a comparé ce jeune homme à des révolutionnaires de légende. On en a fait, dans un parti qui se réclamait du matérialisme historique, l'équivalent d'un saint laïque — reliques, anniversaires, soirées commémoratives, tombe fleurie. Il y a là une ironie que Marx aurait savourée : le parti le plus farouchement anticlérical de l'île s'est doté de son propre martyrologe.
Ce que la mort de Laurent a révélé
Le plus instructif vient après. À peine Laurent enterré, son suppléant, le docteur Alexis Pota, prend le siège de député — comme le veut la mécanique de la suppléance. Mais l'appareil du PCR exige qu'il démissionne, pour rouvrir la voie. Et Pota refuse. Ce notable de second rang fait alors la seule chose qu'on ne faisait pas dans ce système : il garde pour lui un mandat que la machine considérait comme un bien de famille.
Cet épisode minuscule dit tout. Si le siège « appartenait » à la lignée Vergès au point qu'un suppléant régulièrement installé devait le rendre, c'est que le PCR ne fonctionnait pas tout à fait selon les règles de la démocratie qu'il prêchait. La mort de Laurent n'a pas brisé cette logique dynastique : elle l'a rendue visible. Elle a contraint le parti à promouvoir en catastrophe le frère cadet, Pierre, comme « dauphin non programmé, non préparé ». Et cette succession latérale improvisée, ajoutée à la chute du Mur de Berlin et aux dissidences internes, compte parmi les causes du long déclin du PCR. Le mythe du martyr a masqué, un temps, la fragilité d'un édifice qui reposait sur une famille plus que sur une idée.
Voilà pourquoi Laurent Vergès m'intéresse. Non comme homme — je n'ai rien contre lui, et tout porte à croire qu'il était sincère et courageux — mais comme révélateur. Sa disparition est le moment où le « système Vergès » se laisse lire à livre ouvert.
La dynastie : une longue lignée de notables
Reste à comprendre d'où vient ce système. Et là, il faut tordre le cou à une légende tenace, celle d'une famille du peuple, sortie de la canne et de la misère pour porter la voix des humbles. C'est faux. Les Vergès n'ont jamais été une famille d'ouvriers. Ils ont toujours été des notables — et cela ne préjuge en rien de leur honnêteté ni de la sincérité de leurs engagements. On peut être né du bon côté et se battre pour l'autre. Mais les faits sont les faits.
Au commencement, un officier catalan. La famille aime se dire d'origine catalane, et c'est vrai. La racine se trouve à Villefranche-de-Conflent, dans les Pyrénées-Orientales, à une cinquantaine de kilomètres de Perpignan. C'est de là qu'est natif un Raymond (ou Raimond) Vergès, chef de bataillon, nommé gouverneur de l'île Sainte-Marie, au large de Madagascar, en 1840. Voilà le premier Vergès de l'océan Indien : non pas un colon misérable, mais un officier supérieur, un gouverneur.
Puis l'enracinement réunionnais, par alliance. Son fils, Adolphe François Joseph Vergès — né vers 1829 à Morlaix, au gré sans doute d'une affectation bretonne du père — devient à son tour officier d'infanterie de marine et s'installe à La Réunion. La date qui fonde l'ancrage de la famille dans l'île est celle de son mariage : le 22 mars 1855. Et ce mariage est tout sauf anodin. Adolphe, officier sans fortune, épouse Marie Florentine Hermelinde Millon des Marquets, fille d'un aristocrate terrien de Saint-André, héritière d'une lignée de planteurs installée dans l'île depuis le XVIIIe siècle. Le capital entre dans la famille par les femmes. Et il faut le dire sans détour : ce capital est, à l'origine, un capital servile. Lorsque la loi de 1849 indemnisa les propriétaires d'esclaves — les maîtres, non les affranchis —, les Million des Marquets de La Réunion figurèrent parmi les bénéficiaires. Les relevés d'indemnisation recensent deux d'entre eux, Charles et Henri, dédommagés ensemble à hauteur de 88 031 francs-or pour environ cent vingt-neuf esclaves — dont soixante-quatorze pour le seul Charles, qui est, selon toute vraisemblance, Charles Pierre de Millon des Marquets, l'aïeul direct de la lignée. Rapportée à la monnaie d'aujourd'hui, au taux d'un franc-or pour cent trente euros que je retiens dans mes travaux, la somme avoisine onze millions et demi d'euros. La fortune fondatrice des Vergès est l'argent du dédommagement des maîtres. Pour un clan qui deviendra le porte-drapeau de l'anticolonialisme réunionnais, c'est une ironie historique qu'on ne peut pas escamoter.
La génération du pharmacien. Vient ensuite Charles Raymond Joseph Aristide Vergès — et non « Raoul », comme on l'écrit parfois par confusion —, né en 1856 à Saint-Denis, propriétaire d'une officine de pharmacie et secrétaire du Conseil de Santé à l'hôpital militaire. Notable encore, mais c'est ici que la branche connaît un relatif déclassement : il part s'établir à Madagascar, et son fils sera élevé par les grands-parents. Robert Chaudenson, dans sa saga réunionnaise, intitule joliment ce chapitre « Le roman d'un jeune homme pauvre ». Pauvre, le mot est relatif : on parle d'une bourgeoisie momentanément désargentée, jamais du prolétariat.
Le patriarche : Raymond. Ce fils élevé par ses grands-parents, c'est Raymond Vergès (1882-1957), le véritable fondateur de la geste politique. Boursier brillant, il sera tout à la fois ingénieur agronome et médecin — un parcours d'aventurier savant qui le mène en Chine, au Siam où il devient consul de France, au Laos, en Annam. De retour à La Réunion en 1931, médecin de la station thermale d'Hell-Bourg puis directeur du service de santé de la colonie, maire de Salazie en 1935, il fonde Témoignages en 1944 et porte, avec Léon de Lepervanche et aux côtés d'Aimé Césaire, la loi de départementalisation du 19 mars 1946. D'où son titre de « père de la départementalisation ».
C'est sur Raymond que veille la plus belle des légendes familiales, et celle-ci, pour le coup, repose sur du solide. Médecin des hauts de Salazie, il soignait gratuitement les paysans pauvres ; Paul et Jacques, ses fils, se souvenaient d'avoir joué enfants dans la cour avec les volailles qu'on apportait en remerciement. Humaniste, franc-maçon de la loge de l'Amitié, président de la Ligue des droits de l'Homme, syndicaliste à la CGT : voilà l'homme. Profondément républicain, oui — mais d'une République qui sut, un temps, composer avec Vichy. En octobre 1940, il assure par écrit le gouverneur Aubert de son « entier loyalisme » envers le maréchal Pétain. On peut, comme je le fais volontiers, replacer ce loyalisme dans son époque — un moment où beaucoup tinrent Pétain pour une parenthèse, une solution d'attente. Reste que le même gouverneur le démettra de sa mairie en 1942, en application de la loi contre la franc-maçonnerie, avant que Raymond ne rallie la France libre après le basculement de l'île fin 1942. Trajectoire d'un notable colonial dans la tourmente : ni résistant de la première heure, ni collaborateur, mais homme de pouvoir naviguant entre les régimes. La République chez les Vergès première manière fut sincère ; elle ne fut jamais naïve.
Les enfants de Raymond : la dispersion des talents
De son union avec l'institutrice vietnamienne Pham Thi Khang — union qu'il maquilla en déclarant ses deux fils faux jumeaux, pour masquer un adultère, premier « vrai-faux » d'une famille qui en connaîtra d'autres — naissent Jacques (1924) et Paul (1925).
Jacques, l'avocat, mérite qu'on dissipe à son sujet un malentendu. Il est vrai qu'il s'engagea à dix-sept ans dans les Forces françaises libres et qu'il garda toute sa vie une admiration revendiquée pour de Gaulle — le de Gaulle de 1940, l'homme du refus, celui qui incarnait « la France charnelle ». Il disait lui-même que son combat dans la France libre et son combat aux côtés du FLN « obéissaient à la même logique » : refuser l'humiliation d'un peuple. Mais on aurait tort d'en conclure qu'il resta proche du pouvoir gaulliste. C'est le contraire : avocat du FLN, il fut emprisonné, suspendu du barreau, persécuté par le régime même que dirigeait de Gaulle. Et son rapport à Michel Debré n'eut rien d'amical — c'est Debré, alors Premier ministre, qui jugeait le collectif d'avocats du FLN « plus dangereux qu'une division ». Admirer le résistant de 1940 et combattre frontalement la politique coloniale de la Ve République : telle fut la cohérence, paradoxale mais réelle, de cet homme que ses ennemis appelaient « le salaud lumineux ». Jacques fut le seul de la lignée à n'avoir jamais joué aucun rôle dans la politique réunionnaise. Son théâtre était le monde.
Paul (1925-2016), lui, fut l'homme du pouvoir. Fondateur du PCR en 1959, maire du Port, président du Conseil régional, député, député européen, sénateur jusqu'à sa mort : soixante et un ans de mandats, un record de longévité dans la République française. Stratège hors pair, visionnaire — il fut l'un des premiers à alerter sur le réchauffement climatique. Mais là où le père Raymond avait une vocation, fondamentalement républicaine et humaniste, le fils Paul avait une ambition : le pouvoir, sa conquête, sa conservation, sa transmission. C'est lui qui a transformé un héritage politique en machine de famille. C'est lui qui a fait de son fils Laurent un dauphin, placé une fille à la direction scientifique d'une grande institution culturelle, installé l'autre fils aux commandes des sociétés d'aménagement régionales. Le népotisme, ici, n'est pas une accusation polémique : c'est un mode de gouvernement.
Et puis il y a ceux qui sont partis. Car tous, dans cette famille, n'avaient pas vocation à rester sur l'île. Françoise (née en 1952), la politologue, a fait le choix du large : carrière universitaire et militante internationale — Californie, Sussex, Londres —, théoricienne du féminisme décolonial, productrice, commissaire d'exposition. Elle a bâti, autour de la critique de la colonisation, une œuvre et une notoriété mondiales. Certains, dont je suis pour partie, observent que ce combat anticolonial est aussi devenu une carrière, presque une marque — jugement subjectif, que je livre comme tel et qui n'enlève rien à la réalité d'un parcours intellectuel considérable. Disons que les Vergès ont toujours eu le génie de faire fructifier leurs convictions.
Pierre, ou l'ombre injuste
Je garde pour la fin celui que je connais, et que j'aime. Pierre Vergès (né en 1958), le cadet, celui qu'on a propulsé dauphin de remplacement après la mort de Laurent.
Je veux dire ici, en mon nom propre, mon affection et mon admiration pour cet homme que je tiens pour brillantissime. J'ai toujours regretté qu'il ait vécu dans l'ombre de son père — cette ombre immense, écrasante, qui ne laissait pas de place. Maire du Port, vice-président de la Région, il a porté de grands dossiers ; mais il lui a manqué, pour exister pleinement, que le soleil paternel se couche enfin. On a dit de lui qu'il « représentait une façon de fonctionner qui ne survivrait pas à la mort de Paul Vergès ». C'était peut-être vrai politiquement. Ce n'était pas rendre justice à l'homme.
Car de tous les Vergès, c'est à son oncle Jacques que Pierre me fait songer. La même vivacité d'esprit, le même goût du verbe et de la formule, la même intelligence un peu narquoise, cette élégance de pensée qui n'appartient qu'aux esprits libres. Et puis ce rire! Le même que celui de son oncle. Dans une autre vie, sans le poids du nom et du parti, je crois que Pierre aurait pu être ce que fut Jacques : un franc-tireur, un orateur, un homme du monde plutôt qu'un héritier de l'île. Le destin — et la dynastie — en ont décidé autrement.
Conclusion : une entreprise, pas une famille d'ouvriers
Cinq générations, et toujours le même geste : on hérite d'un journal, d'un siège, d'une mairie, d'un parti. Témoignages, fondé par Raymond, dirigé par Paul, puis confié à Laurent. La députation transmise de père en fils. La mairie du Port passée du père au cadet. Le mot de Chaudenson est juste : la dynastie Vergès a souvent pris « les allures d'une entreprise politique ». Et la singularité réunionnaise, c'est qu'un appareil se réclamant du communisme et de la démocratie populaire ait fonctionné selon une règle de succession quasi monarchique.
Que Laurent ait été un jeune homme sincère, je n'en doute pas. Que sa famille ait souffert, c'est certain, et je le respecte. Mais l'historien n'a pas à choisir entre la compassion et la lucidité. Il peut rendre hommage à un mort et démonter le mythe qu'on a construit sur sa tombe. Ce sont deux gestes distincts, et tous deux nécessaires.
Laurent Vergès n'a pas été un grand homme. Il a été le miroir, brisé trop tôt, d'une grande famille. Et c'est, à tout prendre, un destin plus intéressant.
DiBu
Note sur les sources
Ce texte s'appuie sur les notices de l'Assemblée nationale, les biographies de Réunionnais du Monde et du Maitron, les archives de presse réunionnaise, et sur l'ouvrage de référence de Robert Chaudenson, Vergès père, frères & fils. Une saga réunionnaise (L'Harmattan, 2007). On signalera honnêtement que cet ouvrage, tenu pour la principale enquête sur la dynastie, a été vivement contesté par l'entourage du PCR — le journal Témoignages l'a jugé « truffé d'erreurs » et y a vu une entreprise à charge contre la mémoire de Raymond Vergès. Le lecteur fera la part des choses, comme toujours.
Cet article vous a fait réagir ? Partagez votre avis, posez vos questions ou apportez votre éclairage — vos commentaires nourrissent la réflexion.