À propos de la polémique autour de Saodaj’, et de ce qu’elle dit d’une île qui devient ce qu’elle a combattu.
Le groupe Saodaj’ existe depuis 2012. Marie Lanfroy, sa chanteuse, est née à La Réunion. Elle a passé son enfance et son adolescence à l’étranger, est revenue dans son île natale à dix-huit ans, a intégré l’École Supérieure d’Art de La Réunion, en est sortie avec les félicitations du jury, et a fondé Saodaj’ avec Jonathan Itéma — créole né et grandi au pays — et quatre autres musiciens. Trois cents concerts, des tournées en France hexagonale et en Allemagne, deux EP, un premier album Laz en 2023. Un travail qui se revendique explicitement dans le sillage de Firmin Viry, Granmoun Lélé, Lo Rwa Kaf et Danyèl Waro, et que les musiciens du groupe nomment eux-mêmes “maloya nomade”.
C’est à eux qu’une partie de l’île reproche aujourd’hui de “dénaturer” le maloya. Parce que la chanteuse serait “zorey”. Elle ne l’est même pas — elle est née ici. Mais peu importe : le seul fait qu’on puisse poser la question, qu’on puisse écarter une artiste réunionnaise du maloya au nom de sa couleur ou de son nom, dit quelque chose de très grave sur l’état mental de l’île.
Je suis indigné. Et je vais dire pourquoi.
Le maloya est par essence métissé
Rappel élémentaire, parce qu’il est devenu nécessaire de rappeler des évidences. Le maloya ne sort pas d’un sol pur. Il naît dans les camps d’esclaves entre le XVIIe et le XIXe siècle, à partir d’une matrice malgache — les servis kabaré dérivent directement des cultes d’ancêtres malgaches, cousins du famadihana — et d’apports est-africains, notamment Makua, venus du Mozambique avec les déportés. L’étymologie même du mot est révélatrice : “maloya” se rattache au malgache maloy aho, “dire ce qu’on a sur le cœur”. Les instruments le crient : le roulèr a des parents directs en Afrique de l’Est, le kayamb relève de la grande famille des idiophones bantou-malgaches, le bobre est cousin du berimbau brésilien et du jejy malgache. Le maloya est, dès sa naissance, une musique de la confluence forcée. Une musique créole au sens fort : produite par le brassage des suppliciés.
Et cette musique a été interdite. Interdite jusqu’en 1981, parce qu’elle portait précisément la mémoire de cette brassée. Le rôle de la culture coloniale, c’était d’enfermer chaque groupe dans une identité étanche, et de réduire au silence ce qui circulait entre eux. Le maloya a survécu malgré cette logique d’enfermement, justement parce qu’il l’a refusée.
En 2009, l’UNESCO a inscrit le maloya au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Pas au patrimoine d’un groupe ethnique. Au patrimoine de l’humanité. La logique même de cette inscription — patrimoine vivant, transmissible, évolutif, ouvert — contredit frontalement toute prétention à l’exclusivité.
Refermer aujourd’hui le maloya sur un critère de peau, c’est rejouer à front renversé exactement le geste de la colonie : enfermer dans une identité étanche. C’est trahir le maloya dans ce qu’il a de plus précieux. Et c’est trahir les esclaves qui l’ont sauvé.
Le contre-exemple s’appelle Danyèl Waro
Si la question était de pigmentation, il faudrait commencer par excommunier Danyèl Waro. Waro est yab — descendant des “petits blancs” des hauts. Et il est, sans aucune contestation possible, le plus grand maloyèr vivant. Il l’est devenu en allant apprendre auprès de Firmin Viry, en se mettant à l’école du roulèr et du kayamb, en consacrant cinquante ans de sa vie à incarner cette tradition avec une exigence que peu ont égalée. Personne de sérieux à La Réunion ne lui a jamais contesté sa légitimité maloya. Parce que les anciens, les vrais — Viry le premier — n’ont jamais transmis selon la couleur. Ils ont transmis selon le respect du fond, l’humilité d’apprenant, et la fidélité à l’esprit du chant.
Et Waro a écrit Batarsité, en 1994. Une chanson qui est devenue, sans qu’on l’ait jamais décrétée tel, l’hymne intérieur de l’île. Il y proclame qu’il n’est ni blanc ni noir, qu’il est cafre, yab et malbar mêlés, et — j’insiste sur ce point parce qu’il est central — il énumère explicitement Sinwa, Zarab, Zorèy, Komor parmi les composantes de cette nation des “vrais bâtards” qu’est, selon lui, la nation réunionnaise. Les zorey sont nommés. Ils sont inclus. La “batarsité” est un nom de fierté qui ne laisse personne dehors.
Quand Danyèl Waro chante Batarsité, il ne fait pas seulement un manifeste poétique. Il signe un engagement éthique sur ce qu’est l’identité réunionnaise. Il dit : l’identité d’ici, ce n’est pas un droit du sang, c’est un droit du mélange. C’est l’ouverture comme principe. C’est la confluence comme richesse. Ceux qui veulent aujourd’hui décréter qui peut ou non chanter du maloya selon l’origine de son nom de famille ne s’opposent pas seulement à Saodaj’. Ils s’opposent à Danyèl Waro. Ils s’opposent à la définition même que le maître a donnée de la “réyonèzté”.
Le retournement obscène
Voici l’île qui a connu l’esclavage. Qui a connu l’engagisme. Qui a vu en 1946 sa population kaf, yab et malbar continuer à être traitée en seconde zone par une République balbutiante de la départementalisation. Qui a vu des drames comme les enfants de la Creuse arrachés à leurs familles entre 1962 et 1984. Qui a porté la mémoire de toutes les blessures racialisantes qu’on lui a infligées. Cette île, aujourd’hui, regarde une jeune femme née sur son sol, qui chante avec son groupe une musique qu’elle a apprise auprès des maîtres du maloya, et elle lui jette à la figure : “tu es zorey, tu n’as pas le droit”.
Ce retournement est obscène. Il est obscène parce qu’il insulte tous ceux qui sont morts pour que cette île cesse d’être un endroit où l’on assigne les êtres humains à leur naissance. Il est obscène parce qu’il transforme la mémoire de la souffrance en arme contre des innocents. Il est obscène parce qu’il prétend défendre une culture en piétinant son cœur le plus précieux : son ouverture, sa générosité, sa capacité d’inclusion.
Le racisme du dominé, quand il s’installe, n’efface pas le racisme du dominant : il s’y ajoute. Et il finit par produire la même chose. Une île refermée, vénéneuse, qui distribue des certificats d’authenticité à la place de transmettre des savoirs.
La responsabilité politique
On ne peut pas faire comme si ce climat tombait du ciel. Il a été cultivé. Il a été cultivé par des années de discours politique qui, sans jamais dire “Zorey dehors” — la formule serait juridiquement impubliable — ont distillé une rhétorique de l’éviction. Quand on lance à un métropolitain “c’est mon pays, monsieur”, on ne fait pas que défendre un territoire. On répartit les places. On désigne les invités et les chez-soi. Et lorsqu’on dénonce les “comportements civilisateurs” et “les volontés de domination d’une certaine minorité”, on désigne une cible suffisamment floue pour que chaque “zorey” puisse se sentir en accusation.
Je ne crois pas que les responsables politiques de gauche réunionnaise soient racistes au sens où on l’entend habituellement. Je crois en revanche qu’ils ont entretenu, parfois par calcul électoral, parfois par confusion entre lutte anticoloniale légitime et fermeture identitaire illégitime, un climat dans lequel le ressentiment ethnique passe pour de la conscience politique. Et ce climat, aujourd’hui, ce sont des jeunes qui le respirent et qui le restituent — en pire, parce qu’ils n’ont ni les nuances ni les pudeurs des aînés.
Ceux qui ont écouté Ziskakan, Baster, Granmoun Lélé, Waro à l’époque où ces voix portaient la conscience identitaire de l’île savent ceci : le maloya engagé n’a jamais été un maloya fermé. Il était anticolonial, oui — radicalement. Il était exigeant. Il était lucide sur les rapports de domination. Mais il était fraternel, et universaliste au sens vrai du terme. Il invitait. Il accueillait. Il appelait à la dignité partagée, pas à la séparation. La jeunesse d’aujourd’hui, livrée aux réseaux sociaux et aux entrepreneurs identitaires, n’a plus ces médiateurs. On lui a appris à compter les pigments et à vérifier les patronymes. On ne lui a pas transmis ce que Waro lui chantait pourtant : amwin m’la pa bezwin rodé, amwin ganblo mon kalité. Je n’ai pas besoin de chercher mon identité, mon métissage est ma qualité.
Trahir le maloya
À toutes celles et tous ceux qui pensent défendre le maloya en cherchant à en chasser Saodaj’ : vous ne défendez rien. Vous trahissez. Vous trahissez ce que Firmin Viry vous a appris quand il accueillait chez lui n’importe qui venait apprendre. Vous trahissez ce que Danyèl Waro a chanté toute sa vie. Vous trahissez la mémoire des esclaves qui ont fait du chant le seul espace où ils pouvaient encore être plusieurs, mêlés, et libres.
Marie Lanfroy n’est pas une voleuse. Saodaj’ n’est pas une imposture. C’est un groupe réunionnais qui prolonge une tradition réunionnaise en l’ouvrant à d’autres souffles, exactement ce que cette tradition a toujours fait depuis qu’elle existe.
Le maloya n’appartient à personne en particulier parce qu’il appartient à tous ceux qui le respectent et le servent. C’est ainsi qu’il a survécu à l’interdiction. C’est ainsi seulement qu’il survivra à ses nouveaux inquisiteurs.
Et moi, ce soir, je suis triste pour cette île que j’aime. Je suis triste de voir une partie de ses enfants reproduire avec délectation ce dont leurs grands-parents souffraient. Je suis triste qu’on apprenne à des gamins de vingt ans à mesurer la pureté musicale d’une chanteuse à la couleur de sa peau. Je suis triste qu’on appelle “défense de la culture” ce qui en est l’enterrement.
Artourn lekol. Arrêt kass nout tet. Va apprend kosa Waro la di.
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