Comprendre le mal sans absoudre les coupables
« Tout homme sur la terre a deux faces, le bien et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien. »
J’attendais depuis longtemps de voir Les Rayons et les Ombres. J’espérais sa sortie en VOD sur Apple TV et je l’ai enfin regardé. Le film est très long, plus de trois heures, mais je ne l’ai pas trouvé interminable. Il est dense, passionnant, parfois inconfortable. Réalisé par Xavier Giannoli, il raconte l’histoire véritable de Jean Luchaire, incarné par Jean Dujardin, de sa fille Corinne et de son ami allemand Otto Abetz, futur ambassadeur du Reich à Paris. C’est l’histoire d’un père et d’une fille emportés dans ce que Gaumont présente justement comme « l’engrenage de la Collaboration ». La fiche officielle du film confirme cette volonté d’explorer la Collaboration à hauteur d’hommes, à travers leurs ambitions, leurs aveuglements et leurs renoncements.
Le titre constitue déjà une clé essentielle du film. Les Rayons et les Ombres est d’abord le titre d’un recueil poétique publié par Victor Hugo en 1840. Dans le poème Sagesse, dont plusieurs vers sont repris dans le film, Hugo écrit : « Tout homme sur la terre a deux faces, le bien et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien. » Toute l’ambition morale du film se trouve peut-être dans ces quelques mots : tenter de comprendre un homme sans l’innocenter, regarder ses contradictions sans laisser la compassion devenir complaisance. Le texte de Victor Hugo invite à considérer l’homme comme un être mêlé, fait à la fois « d’or et de plomb », capable d’élévation comme d’abaissement.
Xavier Giannoli explique avoir choisi cette expression parce qu’elle portait, selon lui, une promesse d’humanisme. Les « rayons » ne représentent pas simplement les bons, pas plus que les « ombres » ne désignent un groupe d’hommes définitivement maudits. La lumière et l’obscurité peuvent coexister dans une même conscience. Le cinéaste veut donc observer ses personnages sans certitude punitive, mais sans indulgence facile. Jean Luchaire n’est pas représenté comme un monstre extérieur à l’humanité. Il apparaît comme un homme dont certaines dispositions initiales — le pacifisme, le désir de dialogue, l’amitié franco-allemande — vont progressivement être corrompues par l’orgueil, l’ambition, l’intérêt personnel, l’aveuglement volontaire et la lâcheté.
Le titre possède cependant une seconde filiation, que Xavier Giannoli dit avoir découverte au cours de la préparation du film. Entre 1923 et 1929, Robert Desnos tint dans plusieurs journaux une chronique consacrée au cinéma qu’il avait précisément intitulée Les Rayons et les Ombres, en hommage à Victor Hugo. Ces textes furent rassemblés après sa mort dans un volume publié par Gallimard en 1992 sous le titre Les Rayons et les Ombres – Cinéma. Gallimard présente ce recueil comme le témoignage de la longue histoire d’amour qui lia Desnos au septième art.
Il faut être précis : Giannoli n’affirme pas avoir choisi son titre dès l’origine à cause de Robert Desnos. Son premier choix vient bien de Victor Hugo et de cette volonté de regarder ensemble la lumière et l’obscurité présentes dans l’homme. Mais la découverte de la chronique de Desnos a ajouté au titre une dimension proprement cinématographique. Qu’est-ce que le cinéma, en effet, sinon un rayon de lumière traversant une salle obscure pour faire apparaître sur un écran des êtres composés de clarté et d’ombre ? Lorsque le film s’achève sur les mots « Il nous reste le cinéma », ce n’est pas un hasard. Giannoli a lui-même expliqué cette double filiation et ce lien avec le faisceau du projecteur. Son explication du titre.
Mais la présence de Robert Desnos derrière le titre prend une résonance historique plus bouleversante encore dans un film consacré à Jean Luchaire. Desnos ne fut pas seulement un poète surréaliste et un critique passionné de cinéma. Il entra dans la Résistance en 1942 au sein du réseau Agir. Arrêté à son domicile par la Gestapo le 22 février 1944, il fut déporté successivement à Auschwitz, Buchenwald, Flossenbürg et Flöha, avant d’atteindre Theresienstadt à l’issue d’une marche de la mort. Épuisé et atteint du typhus, il y mourut le 8 juin 1945, un mois après la libération du camp. Son engagement et sa déportation sont retracés par le ministère des Armées.
Robert Desnos et Jean Luchaire appartenaient pourtant à la même génération et au même monde intellectuel et journalistique de l’entre-deux-guerres. Tous deux avaient connu ce pacifisme né du traumatisme de la Grande Guerre. Mais lorsque l’Histoire exigea un choix, leurs chemins devinrent radicalement opposés. Desnos choisit la Résistance et mourut en déportation ; Luchaire choisit la Collaboration et fut fusillé en 1946. L’un entra dans l’ombre des camps en demeurant fidèle à la lumière de sa conscience ; l’autre voulut rester dans les lumières du pouvoir et s’enfonça progressivement dans l’ombre de la compromission.
Cette opposition n’est peut-être pas à l’origine du choix du titre, puisque Giannoli affirme avoir découvert le lien avec Desnos en cours de travail. Elle lui confère néanmoins, rétrospectivement, une profondeur saisissante. Victor Hugo apporte au titre sa philosophie de la dualité humaine ; Robert Desnos son lien avec le cinéma et le témoignage d’un engagement poussé jusqu’au sacrifice ; Jean Luchaire, enfin, son versant tragique, celui d’un homme qui descend peu à peu l’escalier des renoncements.
Voir ce film après une œuvre consacrée au général de Gaulle produit également un saisissant effet de miroir. Avec de Gaulle, nous contemplons le visage héroïque de la France : celui d’un homme qui, au milieu de l’effondrement, refuse de confondre la défaite militaire avec la disparition de la nation. Avec Jean Luchaire, nous découvrons l’autre visage de la France : une France vaincue, traumatisée par la Grande Guerre, terrifiée par la perspective d’un nouveau massacre et progressivement conduite à prendre l’accommodement pour de la sagesse, puis la soumission pour du réalisme.
Jean Luchaire ne nous est pas présenté comme un nazi fanatique dès l’origine. Il vient du pacifisme de l’entre-deux-guerres. Il croit à l’amitié franco-allemande et entretient une relation personnelle avec Otto Abetz. Tous deux pensent d’abord agir pour empêcher le retour de la guerre. Ils appartiennent à cette génération qui avait vu les corps mutilés, les gueules cassées et les millions de morts de 1914-1918. Leur « plus jamais ça » pouvait paraître généreux. Mais un idéal, même généreux, peut devenir dangereux lorsqu’il se transforme en absolu. La paix à n’importe quel prix finit par exiger le sacrifice de la vérité, puis de la justice et, finalement, des victimes elles-mêmes.
Le film montre admirablement que l’on ne bascule pas toujours dans le mal en franchissant soudainement un précipice. On y descend plutôt par un escalier de renoncements. Chaque marche paraît assez basse pour être acceptée : une complaisance au nom de l’amitié, un silence au nom du dialogue, un mensonge présenté comme une nécessité politique, un compromis justifié par le souci d’éviter le pire. Puis vient le moment où l’on découvre que l’on est descendu très bas et que chaque compromission passée sert désormais à justifier la suivante. C’est une forme d’acclimatation progressive à l’inacceptable. La conscience ne disparaît pas en un jour : elle est anesthésiée par petites doses.
Il faut cependant conserver une prudence historique. Les Rayons et les Ombres est une œuvre de cinéma, non une thèse universitaire. Le portrait de Jean Luchaire a été contesté par plusieurs historiens, notamment Laurent Joly, qui rappelle que son rapprochement avec l’Allemagne nazie fut plus précoce et plus intéressé que le film ne le laisse parfois penser. Selon lui, la vénalité et l’amoralité de Luchaire comptèrent au moins autant que son pacifisme dans sa dérive. Le débat suscité par le film montre précisément la difficulté de représenter un collaborateur sans l’absoudre ni le réduire à un monstre abstrait. Xavier Giannoli revendique pour sa part une exploration des mécanismes de la compromission et de leurs ambiguïtés morales.
Il ne faudrait donc pas faire de Jean Luchaire un innocent pacifiste qui se serait réveillé trop tard. Il a choisi, publié, propagé, légitimé et profité. Ses mots ont contribué à rendre acceptable un régime criminel. Il aurait pu s’informer davantage, écouter les avertissements ou rompre avec Abetz. Il ne l’a pas fait. Comprendre les chemins qui l’ont conduit à la Collaboration ne consiste pas à nier sa responsabilité. Comprendre n’est pas absoudre.
Mais juger justement suppose aussi de se replacer dans le monde de 1940. Nous savons, nous, comment l’histoire s’est terminée. Les Français de l’époque ne le savaient pas. Ils voyaient leur armée anéantie, leurs routes couvertes de réfugiés et l’Angleterre apparemment isolée. Beaucoup considéraient encore Pétain comme le vainqueur de Verdun et pensaient qu’il préserverait ce qui pouvait l’être. La Résistance était encore minoritaire, incertaine, dangereuse. Nombre de ceux qui devaient ensuite la rejoindre ne le firent qu’après de longs mois, parfois plusieurs années d’hésitation.
C’est précisément ce qui fait la grandeur du général de Gaulle. Il choisit dès juin 1940, alors que rien ne garantissait sa victoire. Un héros n’est pas seulement celui qui rejoint le bon camp lorsqu’il devient vraisemblable que ce camp l’emportera. C’est celui qui discerne une exigence morale avant que l’Histoire lui donne raison et qui accepte d’en payer le prix lorsqu’il paraît encore possible qu’elle lui donne tort.
Le contexte permet de comprendre les hésitations, mais il ne suffit pas à innocenter les choix. Cela vaut particulièrement pour l’antisémitisme. Celui-ci ne naît pas avec Hitler. Il s’enracine dans un vieil antijudaïsme religieux, puis se transforme au XIXe siècle en antisémitisme politique, social et racial. Quelques familles juives appartenaient certes aux milieux de la banque, comme de nombreuses familles chrétiennes, mais le mensonge antisémite a consisté à transformer quelques situations particulières en une culpabilité collective. La figure du « banquier juif » a servi à donner un visage ethnique aux injustices économiques et à détourner la colère sociale vers un peuple entier.
Le problème n’est ni « le Juif » ni même « le banquier » considéré comme une essence malfaisante. Le problème est la cupidité, l’exploitation et le pouvoir financier lorsqu’il s’affranchit de toute responsabilité morale, quelles que soient l’origine ou la religion de celui qui l’exerce. Remplacer un bouc émissaire ethnique par un bouc émissaire professionnel ne nous ferait pas sortir de la simplification. Et rien ne permet de présenter l’antisémitisme de Vichy comme une contrainte exclusivement allemande : l’État français adopta de sa propre initiative, dès le 3 octobre 1940, le premier statut des Juifs, avant de participer activement aux persécutions et aux spoliations. Le Mémorial de la Shoah le rappelle clairement.
La dernière partie du film, consacrée au procès de Jean Luchaire, est particulièrement troublante. Luchaire fut condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi et fusillé au fort de Châtillon le 22 février 1946, exactement deux ans après l’arrestation de Robert Desnos par la Gestapo. Cette coïncidence de date ajoute encore, bien involontairement, au jeu des rayons et des ombres. Le procès et l’exécution de Jean Luchaire sont historiquement établis. Pourtant, en écoutant le réquisitoire prononcé contre lui, j’ai parfois eu l’impression de retrouver quelque chose de Fouquier-Tinville : cette parole qui ne cherche plus seulement à établir une culpabilité, mais à transformer l’accusé en incarnation totale du mal.
C’est à cet instant que j’aurais voulu être avocat.
Non pour prétendre que Jean Luchaire était innocent. Non pour minimiser la déportation des Juifs, la propagande collaborationniste ou l’aide apportée à l’occupant. Mais parce que la fonction d’un avocat consiste précisément à empêcher qu’un homme soit entièrement réduit à son crime. Défendre un coupable, ce n’est pas défendre son crime. C’est rappeler que la justice ne doit jamais devenir une vengeance et qu’aucune société ne se grandit en imitant, même partiellement, la brutalité de ceux qu’elle condamne.
L’épuration sauvage a réellement existé. Des milliers de personnes furent exécutées sans jugement avant ou pendant la Libération. Les travaux de l’Institut d’histoire du temps présent ont recensé environ 8 775 exécutions sommaires dans 84 départements. Entre 20 000 et 40 000 femmes, accusées à tort ou à raison d’avoir fréquenté l’occupant, auraient été tondues. Certaines furent publiquement humiliées, battues, violées ou assassinées. Ces violences sont aujourd’hui solidement documentées.
Le rappeler ne revient absolument pas à mettre la Résistance et le nazisme sur le même plan. Le nazisme fut un système d’État totalitaire, racial et génocidaire, organisé pour conquérir, déporter et exterminer. Les crimes commis par certains résistants ou certains acteurs de l’épuration ne transforment pas la Résistance en entreprise équivalente. Ils montrent autre chose : une cause juste ne rend pas automatiquement justes tous ceux qui prétendent la servir. Le bien-fondé d’un combat ne confère à personne un permis de torturer, de violer ou de tuer sans jugement.
Je le sais aussi par mon histoire familiale. Mon grand-père était républicain espagnol. Cette mémoire ne m’oblige pas à fermer les yeux sur les églises incendiées, les prêtres assassinés et les violences anticléricales commises par certaines milices du camp républicain. Les crimes du franquisme ne sanctifient pas toutes les actions républicaines, pas plus que les crimes de certains républicains ne justifient la dictature franquiste. Il faut pouvoir tenir ensemble ces deux vérités sans en sacrifier aucune.
La même exigence s’impose lorsque l’on évoque Madagascar. Quelques mois après les verdicts du procès de Nuremberg, la République française réprima avec une extrême violence l’insurrection malgache de 1947. Des exécutions extrajudiciaires furent commises, des villages incendiés et des prisonniers jetés depuis des avions afin de terroriser la population. Les historiens continuent d’étudier l’ampleur de cette répression, mais sa brutalité n’est plus sérieusement contestée. Une nation peut donc proclamer les droits de l’homme à Nuremberg et les violer presque simultanément dans son empire colonial.
Jacques Vergès avait bâti une grande partie de sa stratégie de rupture, lors du procès Barbie, sur cette contradiction. Il ne s’agissait pas de démontrer que les crimes coloniaux rendaient Barbie innocent. Aucun crime français ne pouvait effacer les siens. Mais Vergès obligeait la France qui jugeait à regarder également ses propres violences. Sa plaidoirie posait une question redoutable : peut-on invoquer des principes universels uniquement lorsqu’ils condamnent nos ennemis et les oublier lorsqu’ils mettent en cause notre propre camp ?
Cette réflexion vaut aussi pour l’histoire de l’esclavage à La Réunion. Dire que des esclaves ont pu commettre des actes atroces ne rend pas l’esclavage moins criminel. Reconnaître que certains propriétaires furent moins cruels que d’autres ne transforme pas la servitude en institution humaine. Un esclave reste une victime du système esclavagiste même s’il peut, comme tout être humain, devenir lui-même coupable d’un crime. Inversement, un maître peut manifester ponctuellement de la bonté tout en demeurant bénéficiaire d’un ordre injuste.
Les hommes des siècles passés étaient enfermés dans des représentations, des nécessités économiques et des hiérarchies que nous avons parfois du mal à concevoir. Certains héritaient d’une plantation et d’un système qu’ils n’avaient pas créés. Mais hériter d’un système n’abolit pas toute responsabilité personnelle : chacun conservait une marge dans la manière de traiter les autres, de résister aux pratiques les plus cruelles ou de remettre en cause l’institution elle-même. Là encore, le contexte explique ; il ne justifie pas.
C’est peut-être la leçon la plus profonde de Les Rayons et les Ombres. Le bien et le mal traversent chaque être humain, mais cela ne signifie pas qu’ils seraient équivalents ou, pour employer un terme théologique, consubstantiels. Dans la pensée chrétienne, notamment chez saint Augustin, le mal n’est pas une substance égale au bien : il est une blessure du bien, sa corruption, son détournement. L’homme n’est pas créé mauvais ; sa liberté est blessée, vulnérable à l’orgueil, à la peur, à la convoitise et au mensonge.
Je serais parfois tenté, devant certains épisodes de l’Histoire, de dire que l’homme est fondamentalement lâche et mauvais. Mais si le mal constituait son essence, aucune conversion ne serait possible, aucun sacrifice, aucune sainteté, aucun héroïsme. Or l’Histoire nous donne aussi de Gaulle, les Justes parmi les nations, Robert Desnos, les résistants de la première heure et tous ceux qui ont préféré risquer leur vie plutôt que livrer un innocent. Le héros n’est pas nécessairement un homme sans ombre. C’est souvent un homme qui, ayant reconnu son ombre, refuse de lui obéir.
L’Histoire ne doit donc être ni un tribunal permanent ni un conte pour enfants. Les historiens ne décident pas arbitrairement qui furent les bons et les méchants : ils établissent des faits, des responsabilités, des structures et des enchaînements. Mais les mémoires nationales aiment ensuite simplifier, purifier leur propre camp et concentrer toute la faute sur quelques figures devenues monstrueuses. Cela rassure. Si le mal n’était commis que par des monstres reconnaissables, nous n’aurions aucune raison de nous méfier de nous-mêmes.
Jean Dujardin accomplit précisément quelque chose de précieux : il rend Jean Luchaire humain. Or rendre un coupable humain n’est pas l’innocenter. C’est rendre son histoire plus inquiétante. Un monstre ne nous ressemble pas ; un homme faible, vaniteux, intelligent, séduisant, aveuglé par son amitié et soucieux de préserver sa position nous ressemble beaucoup davantage. Sa chute nous oblige alors à nous demander non seulement ce qu’il a fait, mais ce que nous aurions fait à sa place, au même moment, avec les mêmes peurs et sans connaître la fin de l’Histoire.
J’ai éprouvé de la compassion pour Jean Luchaire. Cette compassion ne retire rien à celle, infiniment plus nécessaire, que l’on doit aux Juifs persécutés, déportés et assassinés. Elle ne retire rien non plus à l’admiration que mérite Robert Desnos, qui transforma son refus de la guerre en refus de la soumission. La compassion n’est pas une quantité limitée qu’il faudrait réserver aux seuls innocents. On peut regarder la victime sans détourner les yeux du coupable et regarder le coupable sans oublier une seule de ses victimes.
Si j’avais eu à défendre Jean Luchaire, je n’aurais pas demandé que l’on efface ses choix. J’aurais demandé que l’on comprenne comment il les avait faits, quand il avait commencé à se mentir et à quel moment son désir de paix était devenu un alibi pour ne plus voir la réalité. J’aurais demandé que la justice punisse l’homme sans prétendre juger définitivement son âme.
Car le mal ne se présente pas toujours avec un uniforme, une arme et un discours de haine. Il sait emprunter les mots de la paix, de l’amitié, du réalisme, de la nécessité économique ou de la sauvegarde de l’ordre. Il commence souvent par nous demander une petite concession qui paraît raisonnable. Puis une autre. Et encore une autre. Jusqu’au jour où nous découvrons que nous avons descendu tout l’escalier des renoncements.
Voilà pourquoi Les Rayons et les Ombres est un grand film sur la Collaboration, mais surtout un grand film sur l’humain. Son titre relie la poésie de Victor Hugo, le cinéma rêvé par Robert Desnos et le destin tragique de Jean Luchaire. Il ne nous demande pas de renoncer à distinguer le bien du mal. Il nous avertit que la frontière entre les deux ne sépare pas seulement les peuples, les partis ou les camps ennemis : elle traverse aussi la conscience de chacun.
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