Après avoir écrit, la semaine dernière, sur la philosophie de l’histoire de Hegel et sur ce que ma théorie de la confluence lui devait, je voudrais aujourd’hui m’essayer à une application. Tenter de comprendre, avec les yeux d’un confluenceur — c’est-à-dire avec les yeux de quelqu’un qui croit qu’il y a, par-delà les passions des hommes, un sens qui se cherche dans l’histoire —, ce que fut Michel Debré à La Réunion. Sujet brûlant, sujet où le discours militant a depuis longtemps confisqué la parole, sujet où l’on ne peut presque plus rien dire sans être rangé d’un camp ou de l’autre. J’ai pourtant la conviction qu’il faut, sur cette histoire-là, refuser le manichéisme, et que seule une vision hégélienne — qui sait tenir ensemble les contraires sans les annuler — permet d’en sortir.

Le cadre

Michel Debré devient député de La Réunion en 1963, à un moment où il vient d’être Premier ministre du général de Gaulle, où il a rédigé la Constitution de la Ve République, et où il a perdu la guerre d’Algérie au sens où il faisait partie de ceux qui croyaient pouvoir la garder française. Il porte donc sur lui, en arrivant à La Réunion, deux choses : l’expérience traumatique d’une décolonisation manquée, et la conviction farouche que La Réunion ne suivra pas ce chemin. Tout son mandat — qu’il exercera, par réélections successives, jusqu’en 1988 — sera tendu par ce projet : enraciner La Réunion dans la République française. Définitivement. Au prix qu’il faudra.

C’est là le premier fait qu’il faut comprendre. Debré ne débarque pas sur une île tranquille. Il y débarque alors que le Parti communiste réunionnais, fondé en 1959 par Paul Vergès, vient de poser la revendication de l’autonomie ; alors que de jeunes militants vont à Moscou et que la décolonisation africaine est en plein essor ; alors que la guerre d’Algérie n’est terminée que depuis un an. Pour Debré, comme pour de Gaulle, La Réunion peut basculer. Il faut empêcher la bascule.

L’arsenal de la dureté

C’est dans ce contexte que s’inscrivent les actes lourds dont la mémoire collective réunionnaise lui fait aujourd’hui le procès.

L’ordonnance du 15 octobre 1960, d’abord — celle qu’on appelle « ordonnance Debré ». Signée alors qu’il est Premier ministre, elle autorise le préfet, sur simple proposition, à muter d’office en métropole tout fonctionnaire d’outre-mer « dont le comportement est de nature à troubler l’ordre public ». Sans procédure disciplinaire, sans recours utile. Treize Réunionnais, presque tous militants ou sympathisants communistes, en seront victimes — parmi eux Boris Gamaleya, Roland Robert, Jean-Baptiste Ponama. Certains mettront douze ans à rentrer chez eux. L’ordonnance ne sera abrogée qu’en octobre 1972, après une grève de la faim. C’est, par sa nature même, une mesure d’exception — une lettre de cachet républicaine, comme l’a justement nommée l’historien Eugène Rousse. Il est inutile d’argumenter là-dessus : c’est indéfendable, et le Parlement, en l’abrogeant à la quasi-unanimité, l’a reconnu.

Le BUMIDOM, ensuite — Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer —, créé par décret en 1963 sous l’autorité directe de Debré. Plus de 80 000 ultramarins seront acheminés vers la métropole entre 1963 et 1981, dont quelque 16 000 Réunionnais. Officiellement pour répondre à un chômage massif et à une pression démographique inédite. Réellement, aussi, pour désamorcer la révolte sociale d’une île où la misère pouvait devenir explosive. Le BUMIDOM n’est pas un crime en soi : c’est une politique migratoire d’État. Mais elle a été conduite avec une indifférence aux familles, aux racines, aux destins individuels, qui en fait aujourd’hui l’un des dossiers les plus douloureux de la mémoire réunionnaise.

Les enfants de la Creuse, surtout — entre 1962 et 1984, au moins 2 015 mineurs réunionnais transférés vers 83 départements de métropole, principalement la Creuse, dans le cadre d’une politique de repeuplement des campagnes vidées par l’exode rural. Ce n’est pas, comme on l’entend trop souvent dans la bouche de certains militants, une « déportation ». Le mot est trop chargé, l’Assemblée nationale lui a préféré, en 2014, celui de « déplacement », qui est plus juste. La même politique a été menée dans 80 départements métropolitains pour les pupilles de l’État, et la misère réunionnaise des années 60 était, dans bien des cas, telle que le transfert a objectivement amélioré la vie de l’enfant. Ce qui rend l’affaire indéfendable, ce n’est pas le principe — c’est la méthode : promesses mensongères faites aux familles, identités modifiées, retours empêchés, ruptures définitives avec des parents pourtant vivants. La Réunion est à 10 000 kilomètres ; on ne traite pas un enfant transféré dans la Creuse comme un orphelin lozérien placé dans le Cantal. L’État français a fait défaut à sa parole. C’est, là encore, indéfendable.

La clinique Saint-Benoît, enfin — où le docteur David Moreau, notable créole, maire de Saint-Benoît, a pratiqué en 1969 plus de huit cents avortements, dont certains sans consentement, ainsi que des ligatures de trompes clandestines. Là, en revanche, je refuse la lecture militante qui fait de ce dossier le symbole d’un projet d’eugénisme téléguidé par Debré pour limiter la population noire de l’île. Le docteur Moreau était créole. Il a fait fortune sur ces opérations. Il a aussi, dans bien des cas, évité à des femmes épuisées par dix ou douze grossesses de mourir d’un avortement à l’aiguille à tricoter, comme cela se pratiquait alors. Les crimes commis à Saint-Benoît doivent être condamnés ; mais en faire la preuve d’une politique raciale, c’est réécrire l’histoire pour servir une thèse. La main de Paris n’est pas dans tous les dossiers.

L’autre versant

Voici maintenant ce que la mémoire militante préfère oublier.

Quand Debré arrive à La Réunion en 1963, l’île est dans une misère noire. Trente-sept pour cent des enfants en âge scolaire ne sont pas scolarisés. La mortalité infantile est de 130 pour mille — quatre fois la moyenne métropolitaine. Les parasitoses endémiques — bilharziose, filariose, ankylostomiase — ravagent les Hauts. Les femmes accouchent dans les cases. Raymond Barre, qui est Réunionnais, racontera plus tard avoir vu, enfant, des gamins mourir de faim dans les rues de Saint-Denis. La départementalisation de 1946 est restée, pendant vingt ans, une départementalisation de papier : les salaires des fonctionnaires métropolitains étaient surrémunérés pendant que les Réunionnais crevaient à côté.

Debré, sur ce terrain-là, a été l’homme qui a forcé l’État à honorer sa promesse de 1946. Il a obtenu des crédits massifs : en 1965, La Réunion absorbera à elle seule la moitié de l’enveloppe nationale du logement social pour les quatre DOM. Il a fait construire des écoles, des collèges, des dispensaires, des hôpitaux. Il a soutenu la création de l’Université. Il a mené un combat opiniâtre, et longtemps perdu, contre une bourgeoisie créole locale qui ne voulait pas que les enfants cafres et malbars aillent à l’école aux côtés de ses fils. L’histoire scolaire de La Réunion est, on l’oublie trop, l’histoire d’une lutte contre le maintien volontaire d’une population dans l’illettrisme — et cette lutte, c’est Debré, autant et plus que la gauche locale, qui l’a livrée.

Sur la dénutrition, sur les parasitoses, sur la santé maternelle et infantile, l’amélioration est massive entre 1963 et 1980. Ce n’est pas par hasard. C’est le résultat d’une politique d’État, défendue avec une obstination acharnée par un homme qui faisait, simultanément, taire ses opposants par ordonnance. Telle est la difficulté du dossier.

Une lecture hégélienne

C’est ici qu’il faut convoquer Hegel. Car comment tenir ensemble ces deux versants sans tomber d’un côté dans l’apologie béate et de l’autre dans la diabolisation ?

Le secret est précisément dans ce que Hegel appelait la ruse de la Raison. Les grands acteurs de l’histoire, disait-il, croient agir par ambition personnelle ou par conviction idéologique. En réalité, ils servent un mouvement qui les dépasse — et qui n’est jamais tout à fait celui qu’ils croient servir. Debré croyait sauver La Réunion de la subversion communiste et l’enraciner dans la France gaullienne ; ce qu’il a fait, en réalité, c’est porter le coup décisif à l’ordre des « gros blancs » qui avait régné sur l’île depuis l’abolition, en émancipant par l’école et l’hôpital les classes populaires créoles. Paul Vergès croyait préparer une rupture autonomiste avec la France ; ce qu’il a fait, en réalité, c’est obtenir, à l’intérieur du cadre français, l’égalité sociale pleine pour les Réunionnais (combat achevé seulement entre 1991 et 2000, après la mort de Debré). Les deux hommes se sont combattus pendant trente ans. L’Histoire, qui prend toujours le temps de regarder par-dessus l’épaule des contemporains, verra un jour qu’ils ont, à leur corps défendant, joué la même partition à quatre mains.

La dureté de Debré n’est pas séparable de la modernisation qu’il a portée. Elle en est l’envers, le coût, l’ombre. Sa main de fer contre les fonctionnaires communistes et sa main ouverte pour les crédits de l’école sont la même main. Cela ne l’absout pas ; cela le situe. Il a été ce que Hegel appelle un « individu historique » : un homme dont les passions personnelles, mêlées d’aveuglements et de fautes, ont servi la marche de la Raison vers la liberté universelle — qui est, pour les Réunionnais des années 1960, d’abord la liberté concrète de manger à sa faim, d’aller à l’école, et de ne pas mourir à trente ans.

Conclusion

Ce que je reproche à la mémoire militante contemporaine, ce n’est pas de rappeler les fautes : il faut les rappeler, et je les ai rappelées. C’est de n’en voir qu’une face, de transformer la complexité tragique d’une œuvre en pur procès de criminel, et d’oublier, ce faisant, l’autre face — la misère noire d’où nos gramounes sont sortis, et l’État qui, malgré ses brutalités, les en a sortis. Cette monovision, qui ne voit que le trauma et jamais le travail, qui se gargarise des enfants de la Creuse mais oublie les femmes mortes de tétanos en se faisant avorter avec des aiguilles à tricoter rouillées, finit par produire l’inverse de ce qu’elle prétend : non pas la mémoire, mais l’amnésie de la moitié du tableau.

Hegel disait que l’histoire est une « théodicée (La Main Invisible de Dieu) » — une justification rationnelle du réel par lui-même. Je ne suis pas sûr d’aller aussi loin. Mais je crois, comme lui, que regarder l’histoire en face exige de tenir les deux bouts de la chaîne. Michel Debré a été dur. Il a été aussi nécessaire. Ces deux phrases ne se contredisent pas. Elles confluent.