Les Pionniers de Bourbon | 280 Réunionnais généalogiques (1663-1713)
Découvrez 280 pionniers réunionnais, 187 lignées généalogiques complètes avec biographies détaillées et arbres interactifs. Dictionnaire généalogique de référence des premiers habitants de Bourbon.
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La naissance chaotique des premiers Reunionnais
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Une note avant d'entrer dans la matière

Il existe un livre que tout Réunionnais curieux de ses origines devrait avoir lu une fois dans sa vie : Les Cinq Cents Premiers Réunionnais — Dictionnaire du peuplement de l'île Bourbon (1663–1713), de Jules Bénard et Bernard Monge (Azalées Éditions, achevé en 1994). Trente années de recherches dans les archives de La Réunion et de France pour Bernard Monge ; cinq années de vérifications, de recoupements et de mise en forme pour Jules Bénard. Le résultat tient en une phrase de leur introduction : pour chacun de ces cinq cents pionniers, on sait « d'où il venait, à quelle date il arriva, sur quel navire, qui il épousa et quels furent ses enfants ».

Peu de peuples au monde possèdent un tel acte de naissance. Il y faut une conjonction rare : une colonisation assez récente pour que les papiers aient survécu, une île aux accès limités qui n'a pas dispersé ses registres, et des chercheurs obstinés. Tout cela s'est trouvé réuni pour Bourbon.

Ce qui suit est ma lecture chronologique de cette épopée. Je raconte vague après vague l'arrivée des familles, leurs nationalités, les bateaux qui les ont déposées sur le sable noir de Saint-Paul. Je signale, autant que les sources le permettent, qui furent les grandes souches fondatrices, qui posa les premières pierres du système servile, qui chassa les Marrons. Tous les faits, dates, noms et citations proviennent du livre cité. Je le complète, sur la seule question du sens des patronymes, par les travaux d'historiens publiés depuis.

La légende des codes

Devant les familles, un petit code pour s'y retrouver d'un coup d'œil :

【S】 Souche fondatrice — l'un des grands troncs d'où descendent quantité de Réunionnais d'aujourd'hui.

【M】 Maître — propriétaire terrien et d'esclaves ; bâtisseur du système servile naissant.

【×】 Métissage fondateur — union mixte des premiers temps (mère malgache, indo-portugaise, africaine…).

【F】 Forban repenti — pirate ou aventurier des mers ayant posé sac à terre.

【C】 Chasseur de Marrons — traqueur d'esclaves en fuite.

【H】 Humaniste — celui ou celle qui prit, à ses risques, le parti des opprimés.

Un même nom peut cumuler plusieurs codes : la vie de ces gens-là n'était pas d'une seule couleur.


I. Avant 1663 : les fantômes de l'île déserte

L'idée d'occuper Bourbon est plus ancienne que son peuplement. Pendant un quart de siècle, des hommes y débarquent, s'y morfondent, et repartent. Aucun ne reste. Aucun ne fait souche, pour la raison la plus simple du monde : il n'y a pas une seule femme parmi eux.

Le Saint Alexis, flûte de 300 tonneaux du capitaine Alonse Goubert, touche l'île le 25 juin 1640 : son fils Salomon plante les armes du roi de France en baie de La Possession. Première prise de possession française. En septembre 1642, M. Pronis, depuis le comptoir de Fort-Dauphin dans le sud de Madagascar, fait reprendre possession de l'île par le Saint Louis.

Fin 1646, Pronis déporte à Bourbon douze hommes révoltés contre son autorité, mis aux fers à fond de cale du Saint Laurent. Leur chef se nomme Jean Leclerc, dit des Roquettes, originaire de Rouen. On les croyait condamnés à dépérir ; quand une barque vient les chercher en septembre 1649, elle retrouve douze gaillards en pleine santé, engraissés par la chasse, la pêche et la cueillette d'une île qui ne demandait rien. Ils repartent quand même. Que faire d'un Éden quand on a vingt ans, trop d'énergie et aucune compagne ?

Le 2 octobre 1654, seconde tentative. Le gouverneur Flacourt expédie à Bourbon un autre fauteur de troubles, Antoine Thaureau, dit Couillard (et Marovoule, « le chevelu », par ses ennemis malgaches), avec sept Français aux fers et six Malgaches authentiquement volontaires. Le livre insiste sur un point décisif : ces Malgaches ne sont pas des esclaves — le servage n'était pas en usage à Fort-Dauphin, et l'on voit mal comment une poignée d'Européens aurait asservi tout un peuple qui les encerclait. Trois cyclones (1655, 1657, 1658) ruinent leurs cultures. Le 15 juin 1658, le Thomas-Guillaumeles recueille — mais aux Indes, le capitaine Gosselin offre les Malgaches au roi de Madraspatam contre un droit de commerce. C'est, note le livre, le tout premier acte de traite humaine lié à Bourbon. Une préfiguration sinistre.

De tout ce monde d'avant, il ne reste rien. L'histoire vraie commence cinq ans plus tard.


II. 1663 : le Saint Charles, ou la naissance d'un peuple

Le Saint Charles touche l'île entre le 10 et le 14 novembre 1663. Venu de Hollande, il avait relâché à Nantes puis à Fort-Dauphin, où il embarqua « douze volontaires pour peupler Bourbon ». Ces douze-là sont les premiers habitants permanents de l'île.

Bénard et Monge le martèlent, et c'est sans doute la grande rectification de leur livre : le peuplement de Bourbon ne commence pas avec Étienne Regnault, mais avec Louis Payen, deux ans plus tôt. On a longtemps crié sur les toits, « pour d'obscures raisons politiques », que tout débutait avec « Regnault et ses vingt premiers Français ». C'est faux. Cela débute avec deux Blancs (français, il est vrai) et dix Malgaches.

Louis Payen 【–】 : le fondateur sans rue ni statue

Le chef de l'expédition se nomme Louis Payen, né à Vitry-le-François, dans la Marne. « Homme bien fait et de bonne compagnie », dira de lui Souchu de Rennefort. Il a un second européen dont l'identité reste incertaine. Et il a dix compagnons malgaches : trois femmes, sept hommes.

Payen n'est l'ancêtre de personne — il n'a pas procréé ici. Mais il est, au premier chef, le moteur du peuplement. Quand Regnault arrive en 1665, Payen choisit de partir, embarque sur la Vierge de Bon Port le 20 février 1666, essuie des pirates, fait naufrage en Manche, échoue dans les geôles anglaises, et finit sa vie en ermite dans sa Marne natale, à une date que nul ne connaît. Aucune rue, aucune place, aucun lycée ne porte son nom. C'est une injustice tranquille de l'histoire réunionnaise.

Les dix Malgaches : nos vrais aïeux

Très vite, à Saint-Paul, la discorde éclate : deux Blancs armés, trois femmes, sept hommes qui n'entendent pas les partager. Les Malgaches se rebiffent, échafaudent des projets d'assassinat qu'ils n'exécutent pas, puis gagnent les bois. Ils deviennent ainsi, dit joliment le livre, « les premiers Marrons avant la lettre » — bien avant que le mot ne désigne les esclaves en fuite. Ils tiennent le maquis jusqu'après 1665. Regnault, à son arrivée, renoue le contact, leur garantit une amnistie totale, et ils reprennent leur place dans la société naissante.

Parmi eux, deux noms sont certifiés par les registres de baptême : Jean Mousse et Marie Case.

【×】【S】 Anne Mousse, la première Réunionnaise

Jean Mousse épousa Marie Case. De leur union naquit, le 14 août 1668, Anne Mousse : la première enfant née sur l'île à y avoir laissé une descendance. Une Malgache, donc, fille de deux Malgaches. La toute première grand-mère d'un grand nombre de Réunionnais — bien avant la célèbre Françoise Chastelain, dont nous reparlerons.

Anne Mousse, comme Payen, n'a ni rue, ni place, ni médiathèque à son nom. Son patronyme même a disparu, effacé par les lois qui imposaient à la femme le nom de l'époux. Que la première Réunionnaise ait été une enfant malgache, et que le pays l'ait oubliée, en dit long sur les angles morts de la mémoire officielle.

À ses côtés, le livre dresse la liste des premières « grand-mères » fondatrices venues avec Payen — Marie Toute (ou Assob), Anne Roubane, Anne Randranar, Marie Moyne, Marie Mahon, Anne Haar, Elizabeth Anno, Marie-Anne Case — et relève la prédominance des prénoms Marie et Anne, qui ne se sont jamais démentis depuis.

Deux enfants étaient pourtant nés avant Anne Mousse : Étienne, fils du jardinier lyonnais Pierre Pau et d'Anne Billard (baptisé le 7 août 1667, parti à trois ans), et Étienne Bellon (12 octobre 1667, mort sans descendance). Ni l'un ni l'autre n'a fait souche. Anne reste la première dont nous descendons.

III. 1665–1671 : Regnault, premier gouverneur, et la flotte de Montdevergue

Étienne Regnault débarque en 1665 comme commandant de Bourbon, envoyé par Colbert et Louis XIV. Là est la nuance de Jacques Lougnon, vieux maître de Bénard : « il ne faut pas confondre peuplement et colonisation — Payen venait de son plein gré, Regnault était mandaté par le roi ». Regnault sera le premier à organiser rationnellement la jeune société. Il gouverne de juillet 1665 à mai 1671.

Puis arrive la flotte de Montdevergue, en février 1667 — la première grande vague de familles. Avec elle débarquent quelques-uns de nos plus solides ancêtres :

  • 【×】 Pierre Pau & Anne Billard — lui jardinier lyonnais, elle de Moulins-en-Bourbonnais ; parents du tout premier enfant baptisé de l'île.
  • 【S】 Jean Bellon & Antoinette Arnaud (ou Renaud), tous deux de la région de Lyon, débarqués le 22 février 1667 du Saint Jean-Baptiste. Neuf enfants. Ils aident Regnault à jeter les bases de la future capitale, Saint-Denis, avant d'émigrer vers Saint-Paul. Desforges-Boucher dira d'Antoinette qu'elle est « un démon pour le travail », cultivant seule, sans Noirs ni enfants, bien plus de terre qu'il ne lui en faut.
  • 【S】【M】 François Mussard, né vers 1635 à Argenteuil, maître menuisier, arrivé en février 1667 ; il repart à Fort-Dauphin épouser Marguerite Compiègne en 1668, puis revient avec ses enfants en 1670. Membre du Directoire de Saint-Paul comme l'un des plus anciens habitants — mais aussi, nous le verrons, l'un des plus durs envers ses esclaves.
  • Le père Louis de Matos, frère cordelier portugais, premier curé de Bourbon, embarqué à Pernambouc (Brésil). C'est lui qui administre le tout premier baptême de l'histoire de l'île, le 7 août 1667.

IV. Les vagues successives, navire après navire

Voici l'ossature maritime du peuplement, telle que le livre la reconstitue. Chaque arrivage apporte sa cargaison d'humanités diverses.

Toutes les nations sur un même sable

Date Navire Ce qu'il apporte
10–14 nov. 1663Saint CharlesPayen, son second, et les dix Malgaches fondateurs
10–23 juil. 1665Flotte de Pierre de Beaussepremiers renforts après Regnault
fév.–mars 1667Flotte de MontdeverguePierre Pau, les Bellon, Mussard, le père De Matos
début 1670Saint Paul
27 avr. 1671Escadre de La Haye
nov. 1672Jules
19 nov. 1674Velse & Ramequin (hollandais)dont Jacques Lauret, future grande souche
mai 1676Saint RobertFrançois Grondin, François Rivière, Jacques Maillot — rescapés du massacre de Fort-Dauphin
nov. 1678Rossignol
janv. 1687Corsaire anglais (nom inconnu)Jean Sekeling dit Mascate, futur « Clain »
5 déc. 1689Saint Jean-Baptistearrive en même temps que le gouverneur Vauboulon
nov. 1695Flibustier anglaisÉtienne Baillif, dit l'Angevin
22 avr. 1697Postillon des Indes
1699–1701Divers navires
1701Navire forban (nom inconnu)
juin 1702Navire forban écossais
9–12 avr. 1704Navire forban de 70 canonsJacques Delastre, Joseph de Guigné, et leurs pareils
8 avr. 1705Escadre de France
18 déc. 1706Navire forban anglais de 30 canonsJacques Boyer, future souche
1707Saint Louis
1710La Vierge

Ce que cette liste raconte, surtout, c'est l'invraisemblable cosmopolitisme de l'île dès l'origine. Le caractère pluriel de La Réunion n'est pas une conquête récente : il est là, dans le berceau.

Les Malgaches d'abord, venus avec Payen et après lui, hommes et femmes, dont quantité épousèrent des Blancs.

Les Français, qui ne venaient pas tous de Bretagne ou de Normandie comme on le croit : Payen est marnais, Pau lyonnais, Mussard parisien (Argenteuil), Lauret nivernais, Maunier provençal, Rivière angoumois, Payet dauphinois… toutes les provinces du royaume.

Les Indiennes, que les textes nomment Indo-Portugaises parce qu'elles venaient des comptoirs portugais des Indes — rien à voir avec les Tamouls de l'engagisme, arrivés bien plus tard. Le sang indien coule dans nos veines dès l'origine : Louise Fonsèque de Vitendam (six enfants en deux mariages avec des Blancs), Dominique et Françoise Rosaire de la côte de Malabar, Suzanne Ragolin de Surate, Sabine Rabelle de Daman (huit enfants avec Gaspard Lautret, dit La Fortune).

Les Africains, dont la plupart furent réduits en esclavage — mais dont beaucoup, affranchis, firent souche ici, souvent dans le métissage.

Un Arabe : Estienne René, « Arabe de nation », baptisé à Saint-Paul le 1er août 1696 à seize ans — un musulman converti, chose rarissime.

Les Européens du Nord : l'Irlandais Droman ; le Hollandais Jean Sekeling dit Mascate (dont le nom deviendra Clain) ; Jean Godefroy Janson, Hollandais surnommé Dutchman — « le Hollandais » — dont la prononciation créole fera Ducheman ; le forban hollandais Jacques Delastre ; et des Anglais, des Écossais.

À l'exception des Chinois, dont les premiers ancêtres n'arrivent qu'à la fin du XIXe siècle, toutes les composantes de l'actuelle population réunionnaise sont présentes à Bourbon dès l'origine de son peuplement.


V. Les grandes souches : ces noms que tout le monde porte

En lisant le dictionnaire, on retrouve, parmi les cinq cents premiers, la plupart des patronymes les plus répandus aujourd'hui. Voici les troncs principaux.

【S】 Les HOAREAU. Le premier, René, natif de Boulogne-sur-Mer, arrivé sans doute avec Regnault (1665) ou Montdevergue (1667). Il épouse Marie Baudry. Son fils Estienne Ier détient un record qui explique tout : vingt et un enfants en deux mariages. C'est pourquoi les Hoareau sont aujourd'hui les plus nombreux de l'annuaire. Et cet Estienne-là fut, fait rare, un modèle de citoyen : travailleur, instruit, pieux, et — comble de rareté pour l'époque — sobre.

【S】 Les PAYET. Antoine Payet, dit La Roche, né dans le Dauphiné vers 1640, l'un des plus anciens habitants, membre du Directoire de Saint-Paul. 【×】 Il épouse la Malgache Louise Siaram, qui lui donne de nombreux enfants. Payet est aujourd'hui, de très loin, le premier nom de l'île.

【S】【×】 Les RIVIERE. François Rivière, dit Champagne, né vers 1647 près d'Angoulême, rescapé du massacre de Fort-Dauphin, arrivé en 1676. Ardent partisan du mélange des races : il épouse Marie-Anne Case, l'une des premières Malgaches, puis Thérèse Héros, métisse indienne.

【S】 Les FONTAINE. Ils ont failli ne jamais exister. Jacques Fontaine Ier, menuisier engagé par la Compagnie des Indes, marié à Marie-Anne Sane à Madagascar (onze enfants), arrive en 1671. Lassé de la pingrerie de la Compagnie, il songe à rentrer à Paris, puis se résout à s'établir agriculteur au Vieux Saint-Paul en 1690. Imagine-t-on La Réunion sans Fontaine ?

【S】 Les LAURET. Jacques Lauret, dit Saint-Honoré, maître tailleur né à Saint-Franchy en Nivernais, soldat de la Compagnie, arrivé en 1674. Marié à l'Indienne Félicie Vincente de Daman, puis à Marie-Anne Fontaine. Fin politique avant l'heure : selon Boucher, « il sait ameuter les habitants puis se retirer en paraissant n'y être pour rien ».

【S】【×】 Les GRONDIN. François Grondin, né à Fort-Dauphin vers 1672, métis : fils du Français Étienne Grondin et de la Malgache Louise Siaram. Arrivé en 1676.

【S】【F】 Les CLAIN. Le premier, Jean Sekeling dit Mascate, Hollandais d'Amsterdam, débarqué d'un flibustier anglais en janvier 1687. Devenu catholique « parce qu'il ne pouvait faire autrement », il épouse Hélène Prou en 1688.

【S】 Les MAILLOT. Jacques Maillot, dit La Brière, laboureur normand devenu soldat, rescapé de Fort-Dauphin, arrivé en 1676, installé au Butor. Boucher lui reproche d'avoir « plus apprécié la bouteille que la charrue » — ce qui ne l'empêcha pas d'assurer une nombreuse descendance.

【S】【F】 Les BOYER. Deux fondateurs sans lien de parenté. Jacques Boyer, né vers 1682 à La Rochelle, parti faire la traite aux Antilles, capturé par le pirate Booth, devenu lui-même flibustier, débarqué d'un forban anglais le 18 décembre 1706. Et Guillaume Boyer, dit La Fleur, rescapé du massacre de Fort-Dauphin, premier à mettre en valeur l'actuelle plaine de la Redoute à Saint-Denis.

【S】 Les MUSSARD, MAUNIER, MOREAU… complètent ce panthéon des troncs.

Petit mystère onomastique réjouissant : nos actuels Ducheman descendent en droite ligne d'un pirate hollandais nommé Janson, surnommé Dutchman*, dont la déformation créole a fini par faire loi. Beaucoup de noms réunionnais ont ainsi une origine cachée dans un sobriquet.*

VI. Mariages, métissage et fécondité : peupler à tout prix

Une île à remplir, trop peu de femmes, des hommes seuls : tout poussait à procréer vite. On mariait des fillettes à peine nubiles — Barbe Mussard est mariée à douze ans à Louis Chauveau (qui en meurt), veuve, remariée à quinze ans à Pierre Parny, à qui elle fait sept enfants. Les veuvages multiples sont la règle, les hommes mourant plus tôt, usés par les travaux — et parfois par des épouses trop jeunes.

La championne du remariage est Françoise Chastelain : quatre maris (Lelièvre de Sauvai, Esparon, Carré, Panon), dix enfants. C'est elle, et non Anne Mousse, que la légende a couronnée « grand-mère de tous les Réunionnais » — à tort, puisque d'autres firent bien mieux : Suzanne Dennemont (treize enfants), Marie Damour (quatorze), Hervé Fontaine (quinze), Emmanuel Técher (seize en trois mariages), et l'invaincu Estienne Hoareau (vingt et un).

Le métissage est là dès le premier jour. 【×】 La première créole blanche à épouser un mulâtre fut Marie Hoareau, mariée à Laurent Payet, fils d'un Français et d'une Indienne. Des dizaines de Malgaches, d'Indiennes, d'Africaines épousèrent des pionniers blancs. La Réunion métisse n'est pas un slogan moderne : c'est l'acte fondateur.


VII. Gouverner une île de fortes têtes

Les premiers dirigeants de Bourbon — qui furent aussi nos premiers politiciens — eurent fort à faire avec une population d'aventuriers indociles. Boucher lui-même se plaignait que chaque habitant se comportât comme « un petit souverain » dans sa case. Voici la lignée :

Période Gouverneur À retenir
1665–1671Étienne Regnaultpremier organisateur de la colonie
1671–1674Jacques de la Hure
1674–1678Henri Hesse d'Orgeret
1678–1680Germain de Fleurimondsème des pagottes pour forcer la vente de chaussures
1680–1686Père Bernardin
1686–1689Jean-Baptiste Drouillardpremier défenseur de la nature, renversé pour cela
1689–1690Henry Habert de Vauboulonle « féroce » ; met Brocus au carcan
1691–1694Michel Firelin
1694–1696Directoire de Saint-PaulCaron, R. Hoareau, Mussard, Payet, Rouillard, Touchard
1696–1698Joseph Bastide
1698–1701Jacques de la Cour de la Saulaie
1701–1709Jean-Baptiste de Villiers
1709–1710Desbordes de Charanville
1710–1715Pierre Antoine Parat
1715–1718Henri Justamondintérim avant Antoine Desforges-Boucher

Le cas le plus savoureux reste 【–】 Jean-Baptiste Drouillard, pilote de Saint-Malo élu gouverneur par les habitants, puis renversé par ceux-là mêmes qui l'avaient porté au pouvoir, pour avoir voulu… réglementer la chasse. Premier (et longtemps seul) défenseur de la nature à Bourbon, lâché par les chasseurs Mussard, Fontaine et consorts, il meurt en mer, oublié.


VIII. Forbans, curés et aventuriers : une galerie de caractères

Bourbon, dans ces années-là, est un refuge de pirates repentis. Quelques figures se détachent.

【F】 Jean-Baptiste de Laval, flibustier né à Chambord, ancien canonnier sur un navire espagnol armé à Manille, capturé par les Anglais puis « repris » par des forbans français dans le détroit de Malacca. Il fut le compagnon, dans le Pacifique, d'Alexander Selkirk — le naufragé qui inspira à Daniel Defoe son Robinson Crusoé【C】 Devenu notable à Bourbon, il deviendra chef de détachement lors des grandes expéditions de chasse aux Marrons de 1731.

【F】 Jacques Delastre, forban hollandais arrivé le 9 avril 1704, plus de trente ans de flibuste, parlant six à sept langues. 【M】 Il achète des terres et des esclaves, et monnaie ses talents d'interprète lors des cérémonies d'abjuration — car tout non-catholique devait abjurer pour pouvoir se marier dans l'île.

【F】 Joseph de Guigné de la Bérangerie, dit La Cerisaie, noble désargenté devenu pilote et « chirurgien » pirate, débarqué en 1704, finit enseigne de milice et greffier du Conseil. 【F】 Net Becker【F】 Guy Dumesgnil dit Darentier (noble d'Arras devenu pirate), Emmanuel Técher (né à Pondichéry de parents portugais, chirurgien-charpentier, seize enfants en trois mariages)… complètent la troupe.

Côté Église, les curés ne valaient pas toujours mieux que leurs ouailles : le père Marquer qui « boit au-delà de la soif » et ne peut plus dire la messe ; le père de Saint-Germain, « d'une avarice crasse », qui revend de la raque en cachette ; le père Montmasson, capturé par les Barbaresques, attaché à la bouche d'un canon et tiré comme un boulet. Mais il y eut aussi 【H】 le père Roulon de la Vante, arrivé en 1698, aimé de tous, qui enseignait aux colons les techniques agricoles et s'opposa aux mœurs dissolues du gouverneur.


IX. L'esclavage, le Code noir et les Marrons

On ne peut raconter la fondation de ce peuple sans regarder en face ce qui en fut le crime fondateur.

Bénard et Monge rapportent une thèse qui était celle de plusieurs historiens de leur temps : à Bourbon, l'esclavage n'aurait pas connu « ce caractère féroce » qui ensanglanta les Caraïbes, le Code noir y ayant été appliqué avec plus de modération. C'est une lecture aujourd'hui discutée par l'historiographie contemporaine, et il faut la prendre pour ce qu'elle est : le point de vue des auteurs, daté de 1994. Eux-mêmes, du reste, refusent toute complaisance et concluent sans détour : ni humainement, ni économiquement, l'esclavage « ne supporte aucune justification ». Ils rappellent que la prospérité servile n'enrichit qu'une infime minorité — « quatre-vingt-dix pour cent de serfs contre dix pour cent d'enrichis ».

Le livre ne ménage pas les bourreaux. 【M】 Gabrielle Bellon, « d'une cruauté pire que celle des Barbares », fit mourir des esclaves sous les coups et la faim. 【M】 Étienne Baillif, qui frappait ses Noirs « jusqu'à leur casser les bras ou la tête ». 【M】 François Mussard, « cruel à ses Noirs qu'il fait mourir de faim et travailler jour et nuit », et son épouse Marguerite Compiègne, qui n'autorisait même pas les couples mariés à dormir ensemble. 【M】 Jacques Huet, dont les esclaves, affamés et battus, fuyaient dans les bois. 【M】 Michel Esparon finit, fait rare, tué par des esclaves, en 1685.

Et il y eut les 【C】 chasseurs de MarronsJean Fontaine, que Boucher décrit comme « le meilleur furet de l'île pour découvrir les Noirs marrons », prenant un plaisir manifeste à cette traque humaine et ne disant jamais, comme les autres, « ce n'est pas mon tour ». Jean-Baptiste de Laval, chef des détachements de 1731.

Face à eux, quelques justes. 【H】 Henri Abraham Brocus, colon de Sainte-Suzanne, mis au carcan par le féroce Vauboulon pour avoir donné — pas même vendu — de l'ail et des oignons à des Marrons. Sa punition déclencha la révolte des colons de Sainte-Suzanne. Sa geste prouve une vérité que la mémoire coloniale a voulu effacer : entre Blancs et Marrons, les contacts, les solidarités, les complicités furent constants. Le marronnage ne fut jamais réprouvé par tous.

Sur ce point, le livre s'enflamme avec raison contre l'idée que la chasse aux Marrons aurait été une « légitime défense ». Qui était l'agresseur ? Qui avait demandé à être esclave ? « Comment glorifier les Résistants de 1940 et, dans le même temps, condamner les esclaves qui ne voulaient que retrouver leur liberté ? » La question n'a pas vieilli.


X. Et les noms d'esclaves, dans tout cela ?

Le lecteur attentif l'aura remarqué : dans le dictionnaire des cinq cents, les Africains réduits en esclavage apparaissent rarement avec un patronyme. C'est qu'il faut bien distinguer deux histoires.

Durant toute la période fondatrice (1663–1713), l'esclave est juridiquement un bien meuble : il ne porte qu'un prénom, souvent imposé, parfois suivi d'un surnom ou, plus tard, d'un matricule. Les patronymes que portent aujourd'hui les descendants d'esclaves ne leur ont été attribués que beaucoup plus tard, en deux temps : à partir de l'ordonnance de 1832 pour les affranchis, puis massivement après l'abolition du 20 décembre 1848. De la fondation de l'île jusqu'en 1832, l'esclave, considéré comme un bien, n'a pas de nom de famille : c'est son prénom qui devient son nom et qu'il transmet.

Au moment de l'abolition, les officiers d'état civil durent inventer des dizaines de milliers de noms. Pour La Réunion, les historiens en ont dénombré environ 60 000. Contrairement à une idée tenace, il était formellement interdit de donner à un affranchi le patronyme d'une famille blanche déjà existante. À La Réunion, la lettre initiale du nouveau patronyme dépendait souvent de la commune d'enregistrement — A pour Saint-André, B pour Saint-Benoît, et ainsi de suite. Les noms furent forgés de mille manières : anagramme du prénom (Denis → Diens), anagramme du nom du maître (Techer → Cherte, Nativel → Levitan), prénom devenu nom (Céline, Françoise), référence à un trait physique ou moral (l'Éveillé, Jovial, Sincère), à un lieu, à un navire, à un personnage de l'histoire ou de la Bible (Hannibal, Charlemagne, Napoléon).

Autrement dit : les véritables « noms d'esclaves » et « noms de maîtres » au sens où on l'entend appartiennent au XIXe siècle, pas à la fondation. Pour la période 1663–1713, la grille pertinente est plutôt celle que j'ai dressée plus haut : grandes souches【S】, propriétaires-bâtisseurs du système servile【M】, unions métisses fondatrices【×】, forbans【F】, chasseurs【C】 et justes【H】. C'est cette histoire-là — fine, contradictoire, souvent dérangeante — que le dictionnaire de Bénard et Monge a sauvée de l'oubli.

Pour qui veut aller plus loin : la base Famille maron (famillesesclaves.fr) reconstitue les familles d'esclaves d'avant 1848, et le mémorial national de l'esclavage du Trocadéro grave désormais ces noms longtemps tus. Le Cercle Généalogique de Bourbon accompagne ces recherches.

Pour finir

Cinq cents personnes. Des Malgaches échappés dans les bois, une fillette née sur le sable noir qui devint la première Réunionnaise, des menuisiers nivernais, des Indiennes de Surate et de Daman, un Arabe converti, des pirates hollandais reconvertis en interprètes, des nobles devenus forbans, des bourreaux et des justes. En cinquante ans, ce désordre magnifique a fait un peuple.

Et le plus beau, peut-être, est cette image que Jules Bénard emprunte aux botanistes : la souche accepte la greffe, et une fois la greffe prise, plus personne, en haut du tronc, ne peut dire quelle fibre vient de l'une et laquelle de l'autre. Que l'on s'appelle Hoareau, Payet ou Rivière, ou que l'on porte un nom absent de cette liste, tout Réunionnais d'aujourd'hui est, peu ou prou, l'enfant de ces cinq cents. « Et s'il ne l'est pas par le sang, conclut le livre, la seule filiation qui tienne la route est celle du cœur et de la culture. »

Source

Jules BÉNARD & Bernard MONGELes Cinq Cents Premiers Réunionnais — Dictionnaire du peuplement de l'île Bourbon (1663–1713), Azalées Éditions, Saint-Pierre de La Réunion, 1994 (ISBN 2-908127-40-7 ; éd. numérique FeniXX, 2017). Recherches de base : Bernard Monge (trente années). Rédaction et compléments historiques : Jules Bénard. Le livre s'appuie sur le Mémoire du gouverneur Antoine Desforges-Boucher, les rapports des capitaines de quartiers, les annotations du père Jean Barassin et les travaux d'Albert Lougnon.

Compléments sur l'attribution des patronymes après 1832/1848 : Wikipédia (« Noms de famille donnés aux anciens esclaves des colonies françaises ») ; G. Payet, « Nom et filiation à La Réunion », Cliniques méditerranéennes, 2001 (Cairn) ; Herodote.net ; reunionnaisdumonde.com (mémorial du Trocadéro).