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Histoire de la Réunion en 15min par Didier Buffet
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Quinze étapes pour comprendre, sans jargon, comment un caillou désert est devenu une île-monde.

Avant de commencer : qui vous parle, et pourquoi « Les grandes lignes »

Je ne suis pas né à La Réunion. Je suis un Bourguignon de Dijon qui a découvert cette île à plus de cinquante ans, en 2017, et qui n'a plus cessé d'en lire l'histoire depuis. Je n'écris donc pas en enfant du pays, mais en amoureux curieux — un regard du dehors, assumé comme tel. C'est peut-être justement ce qui m'autorise à tenter l'exercice : raconter, simplement, à celui qui ne sait rien, comment cette terre s'est faite.

«Les grandes lignes » pour simplifier. Juste une histoire racontée pas à pas, comme on monte un sentier des Hauts — une marche après l'autre. À chaque étape, je vous laisse un petit encadré "À retenir" pour fixer l'essentiel.

Allons-y. L'histoire de La Réunion tient en une phrase paradoxale : une île sans habitants d'origine est devenue, en trois siècles, l'une des sociétés les plus métissées de la planète. Tout le reste n'est que le détail de ce miracle.

Étape 1 — Une île qui sort de la mer (et que personne n'habite)

Commençons par le commencement, c'est-à-dire par le vide.

La Réunion est un volcan. Elle a surgi de l'océan Indien il y a environ trois millions d'années, sculptée par le feu, l'eau et le vent en cirques vertigineux et remparts abrupts. Et pendant tout ce temps — c'est capital — personne n'y habitait. Pas de peuple premier, pas de civilisation autochtone, pas de royaume à conquérir. Rien que la forêt, dense et muette.

C'est une rareté à l'échelle du monde. Quand les Européens « découvrent » l'Amérique, l'Afrique ou Madagascar, ils trouvent des peuples installés depuis des millénaires. À La Réunion, ils ne trouvent que des arbres. Cela change tout pour la suite : ici, il n'y aura pas de colonisation au sens d'une domination imposée à une population existante. Il y aura un peuplement — l'arrivée d'hommes venus d'ailleurs sur une terre vierge.

À retenir : La Réunion n'a jamais eu de population d'origine. Tous ses habitants, sans exception, descendent de gens venus d'ailleurs. Comme le dit l'historien Sudel Fuma : « nous sommes tous des immigrés. »

Étape 2 — Les découvreurs qui ne s'installaient pas (XVIᵉ siècle)

Au début du XVIᵉ siècle, des navigateurs portugais, en route vers les Indes et leurs épices, tombent sur ce trio d'îles qu'ils baptiseront les Mascareignes (du nom du navigateur Pedro Mascarenhas). Notre île, ils l'appellent un temps Santa Apolonia.

Mais attention : ils ne s'y installent pas. Pour eux, c'est une simple escale, un réservoir d'eau douce et de tortues pour refaire les vivres avant de repartir. L'île reste déserte encore un siècle et demi. Elle change même plusieurs fois de nom au gré des passages : MascarinEngland's Forest, puis, quand la France la revendique, île Bourbon — du nom de la dynastie royale.

À retenir : Pendant 150 ans, l'île n'est qu'un parking pour bateaux. On y fait le plein, on repart. Aucun habitant permanent.

Étape 3 — Les premiers habitants : une vie de Robinson (1663-1665)

L'histoire humaine commence vraiment en novembre 1663. Un Français, Louis Payen, accompagné d'un autre Européen et de dix Malgaches (dont trois femmes), débarque dans la baie de Saint-Paul et accepte de s'y installer. Voilà les tout premiers habitants : une poignée d'hommes et de femmes, moitié français, moitié malgaches.

Deux ans plus tard, en 1665Étienne Regnault arrive avec les premiers colons français mandatés par la Compagnie des Indes orientales, à qui le roi a confié l'île. C'est le vrai départ du peuplement organisé.

Ne vous imaginez pas une grande conquête. C'était, selon un témoin de l'époque, « un ramassis où les aventuriers dominaient » : une petite communauté qui vit de chasse, de pêche et d'un peu de riz. Un visiteur parlera d'une « île pour Robinsons », tant la vie y est rude, libre et solitaire. La population grandit avec une lenteur d'escargot : 76 personnes en 1671, 316 en 1690, 734 en 1704.

Et déjà, dès l'origine, une fracture apparaît. Certains des serviteurs malgaches, refusant de se soumettre, s'enfuient vers les hauteurs inaccessibles. C'est le tout premier marronnage (j'y reviens à l'étape 5). L'île se coupe en deux mondes qui dureront des siècles : les Bas, le littoral maîtrisé et cultivé, et les Hauts, refuge des fuyards et de la liberté.

À retenir : 1663 (Louis Payen et les Malgaches) puis 1665 (Étienne Regnault) : voilà l'acte de naissance humain de l'île. Les patronymes les plus répandus aujourd'hui — Payet, Hoarau, Grondin, Rivière, Nativel — viennent de ces familles fondatrices.

Étape 4 — Le café fait basculer l'île dans l'esclavage (1715-1815)

Pendant un demi-siècle, l'île vivote. Puis vient l'argent. Vers 1715, la Compagnie des Indes décide d'y cultiver le café (les fameux plants de Moka). C'est une révolution : pour faire du café à grande échelle, il faut énormément de bras. Beaucoup plus que n'en compte la petite colonie.

La solution choisie sera la plus terrible : l'esclavage. On va capturer des hommes, des femmes et des enfants — surtout à Madagascar et au Mozambique, plus rarement aux Comores et en Afrique de l'Est — pour les déporter de force sur l'île et les faire travailler dans les plantations. Eux seuls, parmi tous les peuplements de l'île, sont venus contre leur gré.

L'île se couvre de concessions, ces grandes propriétés découpées en lanières « du battant des lames au sommet des montagnes » — c'est-à-dire de la mer jusqu'aux bois d'altitude, pour que chaque propriétaire ait accès à tout. L'esclavage est encadré par un texte glaçant, le Code Noir (appliqué à Bourbon à partir de 1723), qui range l'être humain dans la catégorie des « biens meubles » — autrement dit, du mobilier qu'on possède, qu'on vend et qu'on lègue.

Un mot important pour la suite : à La Réunion, l'esclavage n'a pas été « importé tout fait » par une métropole lointaine. Il a été bâti sur place, par des pionniers d'abord pauvres dont les descendants formeront la caste des « gros blancs ». C'est ce que j'appelle un colonialisme endogène : maîtres et esclaves partageaient la même île, parfois le même sang. Cela ne diminue en rien l'horreur ; cela rend l'histoire réunionnaise singulière, et bien plus enchevêtrée que le récit en noir et blanc qu'on en fait parfois.

À retenir : Le café (1715) entraîne l'esclavage de masse. Le Code Noir (1723) en fixe les règles. C'est la page la plus sombre, et la matrice de toute la société qui suivra.

Étape 5 — Le marronnage : la liberté inventée dans les montagnes

Face à l'esclavage, beaucoup choisissent la fuite. On les appelle les marrons (de l'espagnol cimarrón, l'animal domestique retourné à l'état sauvage). Ils s'échappent des plantations et se réfugient dans les cirques et les forêts impénétrables des Hauts — Mafate, Salazie, Cilaos.

Ces fugitifs deviennent ainsi les premiers habitants de l'intérieur de l'île. Ils y créent des communautés cachées, cultivent, résistent. Leurs chefs — Cimendef, Dimitile, Anchaing, la reine Sarlave — sont devenus légendaires, au point que des sommets portent encore leurs noms.

Attention toutefois à ne pas tout croire des belles légendes. Prenez le célèbre Piton d'Anchaing, au-dessus de Salazie : la poésie du XIXᵉ siècle en a fait le repaire d'un esclave nommé Anchaing brisant sa chaîne (An-chaîne, jolie trouvaille). Mais l'archive est plus avare : aucun document ne prouve l'existence de cet homme. En revanche, l'anthropologue Charlotte Rabesahala a montré que le nom signifie sans doute An-Saina — « chez Saina » —, du nom d'un des dix premiers Malgaches débarqués avec Louis Payen en 1663. La montagne ne célèbre donc pas un amant romantique, mais le campement d'un homme des tout premiers temps. La vérité est moins jolie que la fable, mais plus profonde.

Le marronnage, ce n'est pas un fait divers : c'est, pour moi, le premier geste politique de l'histoire réunionnaise. La preuve que la liberté ne se donne pas, qu'elle s'arrache. C'est ce que je résume d'une formule : Tous marrons. L'île entière est née de ce besoin irrépressible de tenir debout.

À retenir : Les marrons (esclaves fugitifs) sont les premiers à peupler l'intérieur de l'île. Le marronnage est l'acte fondateur de la dignité réunionnaise.

Étape 6 — La révolution du sucre (à partir de 1815)

À la fin du XVIIIᵉ siècle, le café s'effondre : maladies des caféiers, concurrence des Antilles, et surtout les cyclones de 1806 et 1807 qui ruinent les récoltes. Il faut changer de culture.

Ce sera la canne à sucre. Au XIXᵉ siècle, l'île se couvre de champs de canne et d'usines. Le paysage change radicalement : la cheminée d'usine remplace le clocher comme repère de la vie rurale. Le sucre devient le roi, et le restera longtemps — il structure encore aujourd'hui une partie de l'économie et du paysage.

À retenir : Vers 1815, le sucre détrône le café. La canne devient la colonne vertébrale de l'économie pour un siècle et demi.

Étape 7 — 20 décembre 1848 : « Vous êtes libres »

Et puis vient le grand jour. En métropole, la Deuxième République, sous l'impulsion de Victor Schœlcher, abolit l'esclavage par le décret du 27 avril 1848. À La Réunion, c'est Joseph Napoléon Sarda, dit Sarda Garriga, républicain convaincu, qui est chargé de l'appliquer.

Les grands propriétaires réclament un sursis « jusqu'à la fin de la campagne sucrière » — comprenez : encore quelques mois de travail gratuit. Sarda Garriga refuse. Il fixe l'abolition au 20 décembre 1848 et s'adresse aux affranchis par ces mots restés gravés dans toutes les mémoires : « les décrets de la République française sont exécutés : vous êtes libres ».

Ce jour-là, plus de 60 000 esclaves, sur une population d'environ 108 000 âmes, accèdent à la liberté — et, fait remarquable, sans une goutte de sang versé. Le 20 décembre, le « Fèt Kaf », reste la fête la plus importante de l'île.

Mais — et c'est une leçon essentielle — la liberté n'est pas l'égalité. L'esclave devient libre, mais il reste pauvre, sans terre, dans une société toujours organisée autour de la canne et d'une hiérarchie raciale. La République a aboli l'esclavage ; elle n'a pas aboli la plantation.

À retenir : 20 décembre 1848 = abolition de l'esclavage à La Réunion. 60 000 personnes libérées sans violence. Mais l'égalité réelle, elle, mettra encore un siècle à venir.

Étape 8 — L'engagisme : l'île devient une mosaïque (après 1848)

Sitôt l'esclavage aboli, les grands propriétaires affrontent un problème : la plupart des affranchis refusent de continuer à servir leurs anciens maîtres (qui peut leur en vouloir ?). Pour eux, travailler la terre d'autrui, c'est encore la servitude. Ils partent cultiver leur propre lopin.

Pour sauver le sucre, on fait alors venir des travailleurs sous contrat : les engagés. C'est l'engagisme. Ce ne sont plus des esclaves — ils arrivent en hommes libres, avec un contrat de cinq ans — mais leurs conditions de vie restent très dures. Au total, près de 200 000 engagés seront introduits au fil du siècle. Ils viennent surtout du sud de l'Inde : ce sont les « Malabars » (hindous tamouls).

À la fin du XIXᵉ siècle, deux autres groupes complètent le tableau :

  • Les Chinois, qui se lancent dans le commerce et ouvrent partout les fameuses « boutiques chinois », où l'on trouve de tout.
  • Les « Z'arabes », des commerçants musulmans venus du Gujarat (nord-ouest de l'Inde), souvent spécialisés dans le textile.

C'est de ce brassage que vient l'expression que j'aime, « les quatre Indes de La Réunion » : car l'Inde a donné à l'île non pas une, mais plusieurs populations, plusieurs religions, plusieurs cuisines. À cette mosaïque s'ajouteront plus tard les Comoriens et d'autres. Tout cela mélangé, marié, créolisé, donne une société totalement inédite : la société créole.

À retenir : Après 1848, l'engagisme amène les Malabars (Indiens hindous), puis les Chinois et les Z'arabes (Indiens musulmans). C'est la naissance de la mosaïque réunionnaise : Européens, Africains, Malgaches, Indiens, Chinois, le tout fondu en un peuple créole.

Étape 9 — Le mot piège : qu'est-ce qu'un « colon » à La Réunion ?

Petite pause de vocabulaire, parce qu'elle évite d'énormes contresens. À La Réunion, le mot « colon » ne veut presque jamais dire ce qu'il signifie en métropole. Il a trois sens très différents :

  1. L'aïeul. Le « colon », au premier sens, c'est le pionnier fondateur de 1665, l'ancêtre des Créoles. Pas un envahisseur : la souche même du peuple.
  2. Le grand propriétaire. C'est le sens politique : le « colon » désigne le maître d'esclaves devenu employeur d'engagés, membre de l'oligarchie sucrière des « gros blancs ».
  3. Le métayer pauvre. À l'exact opposé du précédent ! Le « colon partiaire » est un cultivateur sans terre — souvent un ancien engagé ou un « petit-blanc des Hauts » — qui exploite la parcelle d'un propriétaire et lui reverse une part énorme de la récolte (le tiers, parfois le quart). C'est le système du colonat partiaire, qui a duré jusqu'au XXᵉ siècle.

Le « petit blanc des Hauts », justement, c'est cette figure souvent oubliée : un Blanc pauvre, réfugié dans les montagnes, parfois aussi misérable que l'ancien esclave. À La Réunion, la couleur de la peau n'a jamais suffi à dire la richesse.

À retenir : « Colon » à La Réunion = trois choses opposées (l'ancêtre fondateur / le riche maître / le métayer pauvre). Méfiez-vous du mot : c'est lui qui fausse la plupart des débats.
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Étape 10 — Cent ans pour devenir citoyen (1848-1946)

Voici l'un des paradoxes les plus cruels de l'histoire de l'île. Après 1848, les Réunionnais sont libres, mais ils ne sont pas encore vraiment citoyens. La démocratie y est une façade.

Pendant près d'un siècle, c'est une « démocratie sans peuple » : le suffrage est dit universel, mais il est confisqué par l'oligarchie sucrière. On bourre les urnes, on achète les voix, on truque les scrutins. Le pouvoir réel reste entre les mains du gouverneur (nommé par Paris) et des grands planteurs. L'affranchi de 1848 vote, en théorie ; en pratique, son bulletin ne pèse rien.

Pendant ce temps, la misère s'installe. Les crises du sucre se succèdent. Et arrive l'un des épisodes les plus terribles : 1919, « la Peste ».

L'intermède funeste : 1919, la grippe espagnole

Le 30 mars 1919, le paquebot Madonna entre au port avec 1 603 « poilus » réunionnais rescapés des tranchées de la Grande Guerre. Mais le navire transporte aussi, à son insu, le virus de la grippe espagnole (H1N1). En six semaines, cette épidémie va tuer plus de Réunionnais que les quatre années de guerre.

L'île est nue face au fléau : une poignée de médecins, un seul hôpital militaire, aucun soin pour les pauvres. Pire : les autorités coloniales nient d'abord l'épidémie. Et ce sont, comme toujours, les plus pauvres qui paient — les travailleurs créoles, les engagés, les familles des camps, jetés dans des fosses communes encore visibles aujourd'hui. La légende dit qu'un « cyclone purificateur » aurait « lavé » l'île le 11 mai ; la vérité, plus banale, est que l'épidémie déclinait déjà d'elle-même.

À retenir : Entre 1848 et 1946, La Réunion est libre mais pas vraiment démocratique : élections truquées, pouvoir aux planteurs. Et en 1919, la grippe espagnole décime l'île, frappant d'abord les pauvres.

Étape 11 — 1946 : « Plus de France ! » (la départementalisation)

Voici le tournant le plus contre-intuitif de toute l'histoire. En 1946, alors que partout dans le monde les peuples colonisés réclament l'indépendance, les Réunionnais (avec les Antillais et les Guyanais) demandent exactement l'inverse : devenir un département français à part entière.

Pourquoi ? Parce que pour eux, le problème n'était pas « trop de France », mais « pas assez ». Devenir un département, c'était mettre fin au régime colonial, au pouvoir arbitraire du gouverneur, à la discrimination — et obtenir enfin l'égalité des droits, les mêmes lois sociales qu'en métropole. Décoloniser, ici, ce fut réclamer davantage de France.

La loi du 19 mars 1946 transforme donc les « quatre vieilles colonies » (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion) en départements. Elle est portée par des hommes de gauche remarquables :

  • Aimé Césaire (Martinique), le poète, qui forge le mot « départementalisation » et en est le rapporteur ;
  • Gaston Monnerville (Guyane), futur président du Sénat, « la République faite homme » ;
  • et pour La Réunion, Raymond Vergès (médecin et franc-maçon, père de Paul) et Léon de Lépervanche.

C'est l'aboutissement logique de 1848 : après la liberté, l'égalité juridique. Le citoyen existait depuis l'abolition — mais sur un strapontin. En 1946, on lui donne enfin un siège.

À retenir : 19 mars 1946 = La Réunion devient un département français. Ce n'est PAS une indépendance ratée : c'est une décolonisation par l'égalité. « Plus de France », réclamée par des élus de gauche, dont le père de Paul Vergès.

Étape 12 — Vergès contre Debré : la « guerre froide miniature »

Une fois département, La Réunion entre dans une période politique tendue, dominée par deux géants qui s'opposent — au point que je les appelle volontiers les Romulus et Rémus fondateurs de la Réunion moderne.

D'un côté, Paul Vergès, fils de Raymond, fougueux, brillant. En 1959, il transforme la fédération locale du Parti communiste en un Parti communiste réunionnais (PCR) autonome et lance le mot d'ordre d'autonomie. De l'autre, Michel Debré, Premier ministre du général de Gaulle, qui fait de La Réunion sa terre d'élection et la pense en stratège : dans un océan Indien où Madagascar devient indépendant (1960), l'île doit rester l'ancre française de la région.

Entre les deux, c'est une véritable « guerre froide miniature ». Et elle produit une injustice majeure : l'ordonnance du 15 octobre 1960, signée par Debré, qui permet de muter d'office en métropole tout fonctionnaire « troublant l'ordre public ». Concrètement : treize Réunionnais — instituteurs, professeurs, agents publics — sont exilés loin de leur île pour leurs seules opinions politiques, sans aucun procès, sans qu'on leur reproche le moindre acte. Il faudra douze ans de luttes pour faire abroger ce texte (en 1972, à l'unanimité de l'Assemblée).

Ici, je tiens à être honnête, en historien amateur mais scrupuleux : ce fut une injustice, point. Mais comprendre n'est pas absoudre. Debré n'était ni un monstre ni le responsable de tous les maux qu'on lui prête. La raison d'État de 1960 — la peur, en pleine guerre d'Algérie, qu'« autonomie » ne mène à l'« indépendance » — était cohérente dans son monde, et injuste dans ses moyens. Les deux choses sont vraies en même temps. C'est inconfortable. C'est l'Histoire.

À retenir : Après 1946, deux hommes structurent la vie politique : Paul Vergès (PCR, autonomie, 1959) et Michel Debré (ancrage français). L'ordonnance Debré de 1960 exile 13 Réunionnais pour leurs idées : une injustice, abrogée en 1972.

Étape 13 — Les enfants exilés (1962-1984)

Autre blessure de la mémoire réunionnaise, longtemps tue. Dans une île ravagée par la misère et une natalité explosive (la population passe de 225 000 habitants en 1946 à plus de 416 000 en 1967), l'État met en place une politique de migration organisée vers la métropole, via un organisme appelé le BUMIDOM.

Le volet le plus douloureux est celui des « enfants de la Creuse » : entre 1962 et 1984, environ 2 015 mineursréunionnais, placés à l'Aide sociale à l'enfance, sont transplantés en France hexagonale, dans 83 départements, souvent sans véritable retour possible vers leur famille et leur île. L'Assemblée nationale a reconnu cette responsabilité morale de l'État en 2014.

Et avant même la Creuse, il y avait eu, à l'intérieur de l'île, un système plus ancien de placement d'enfants pauvres entre deux institutions surnommées la « Peppe » (APEP) et la « Péca » (APECA). Une dureté éducative qui, à La Réunion, plonge ses racines jusque dans l'esclavage, où l'enfant d'esclave appartenait au maître.

À retenir : 1962-1984 : environ 2 000 enfants réunionnais (« enfants de la Creuse ») déplacés en métropole par le BUMIDOM. Une page reconnue par la République en 2014.

Étape 14 — La Réunion aujourd'hui : une île-monde en chantier

Et nous voilà arrivés au présent. Que dire de La Réunion d'aujourd'hui ?

C'est un département et une région français, pleinement intégré à la France et à l'Union européenne (région ultrapériphérique), avec l'euro pour monnaie. Au 1ᵉʳ janvier 2026, l'île compte environ 911 000 habitants — une population qui continue de croître, mais vieillit vite (les plus de 65 ans ont doublé en vingt ans) et dont la fécondité baisse doucement vers la moyenne nationale.

Le niveau de vie a spectaculairement progressé depuis 1946 : routes, hôpitaux, université, espérance de vie comparable à celle de la métropole (environ 78 ans pour les hommes, 84 pour les femmes). Mais les défis restent immenses, et ce sont ceux dont débat l'île chaque jour :

  • La vie chère. Les prix sont nettement plus élevés qu'en métropole, et le débat sur l'octroi de mer (une vieille taxe sur les marchandises importées) revient sans cesse.
  • Le chômage et la pauvreté, particulièrement chez les jeunes, dans une île à la population très jeune.
  • Le climat. Île tropicale en première ligne du réchauffement, La Réunion voit ses étés s'allonger, ses nuits ne plus rafraîchir, ses cyclones se durcir. C'est un véritable laboratoire de ce qui attend d'autres régions du monde.
  • La mémoire, enfin. L'île continue de digérer son histoire : en 2026, le Code Noir est en voie d'abrogation symbolique définitive ; le débat sur l'identité, la langue créole, le maloya, la place de chacun reste vif.

Épilogue — Pourquoi cette histoire nous concerne tous

Si je devais résumer trois siècles en une idée, ce serait celle-ci : La Réunion est née du vide et a fait du mélange une civilisation.

Pas de peuple d'origine. Que des gens venus d'ailleurs — exilés, bannis, déportés, engagés, aventuriers — qui ont appris, sur ce caillou de lave, à devenir un seul peuple sans jamais cesser d'être divers. La langue créole, la cuisine, le maloya, les temples tamouls à côté des églises et des mosquées : tout y porte la marque de cette alchimie. Rien n'y est pur ; tout y est conquis.

C'est pour cela que l'histoire de cette île, loin d'être une affaire locale, est une leçon universelle. À l'heure où le monde se replie en « archipels identitaires », La Réunion prouve qu'on peut venir de partout et faire maison commune. Une île-monde, disait l'historien. Moi, j'y vois ce que j'appelle la confluence : non pas l'effacement des différences, mais leur rencontre féconde.

Né de nulle part, ce peuple a appris à être de partout. Et c'est peut-être, au fond, ce que nous avons tous à apprendre de lui.

— DiBu


Pour aller plus loin sur ce blog : « Histoire de l'île de La Réunion pour celui qui la découvre », « De l'île déserte à l'île-monde », « Le 20 décembre 1848, les dessous d'une abolition négociée », « Cent ans pour devenir citoyen (1848-1946) », « 1946 — Départementalisation : plaidoyer pour Plus de France », « L'ordonnance Debré de 1960 », « Paul Vergès, Michel Debré : les Rémus et Romulus fondateurs » et « Tous marrons ».

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