Hier, mardi 7 juillet, la cour d'appel de Paris a rendu son arrêt dans l'affaire des assistants parlementaires européens du Front national. Le soir même, sur TF1, Marine Le Pen annonçait qu'elle serait candidate à l'élection présidentielle de 2027. Il est temps de poser la question sérieusement — et sans anathème.
En 2007, Alain Badiou publiait De quoi Sarkozy est-il le nom ?. J'emprunte sa formule au philosophe — il me le pardonnera, ou pas — pour la retourner vers celle que sa famille de pensée tient pour l'innommable absolu. Car scrutin après scrutin, depuis des années, près d'un tiers des électeurs français portent leurs suffrages sur le Rassemblement national. On peut psychiatriser dix millions de nos concitoyens, les tenir pour des imbéciles ou des fascistes. On peut aussi essayer de comprendre. Je choisis la seconde voie, et je préviens d'emblée : je ne suis pas électeur du RN, je ne suis pas de cette droite-là — je ne suis pas de droite du tout. Mais j'essaie de regarder les choses telles qu'elles sont, avec le maximum d'objectivité dont je suis capable.
Le temps du parti honteux
Pendant des décennies, voter Front national fut un geste honteux, et cette honte était fondée. Le parti de Jean-Marie Le Pen « dérapait » — le mot est faible — régulièrement sur l'antisémitisme et la Shoah : le « point de détail » de 1987, le « Durafour-crématoire » de 1988, les condamnations en série. Et la violence rôdait à ses marges : en février 1995, Ibrahim Ali, dix-sept ans, est abattu à Marseille par des colleurs d'affiches du FN ; le 1er mai de la même année, Brahim Bouarram est jeté dans la Seine par des crânes rasés, en marge du défilé frontiste. Il faut rappeler tout cela sans rien atténuer — précisément pour mesurer ce qui s'est joué depuis. Car on ne comprend rien au phénomène Marine Le Pen si l'on croit qu'elle est la simple continuation de son père. Elle en est, pour une large part, la négation.
Marion, avant Marine
On ne comprend pas davantage Marine Le Pen si l'on ne s'intéresse pas à sa vie. J'ai eu la chance de la croiser autrefois, du côté de Nanterre — nous sommes presque de la même génération, elle est de trois ans ma cadette —, au temps où la jeune avocate qu'elle était venait plaider. Marine n'est d'ailleurs qu'un prénom d'usage : à l'état civil, elle s'appelle Marion — Marion, Anne, Perrine, pour être exact. L'anecdote mérite d'être connue : ses parents voulaient l'appeler Marine dès sa naissance, mais l'officier d'état civil a refusé ce prénom, alors peu usité ; ils ont donc choisi cette triade pour rester au plus près de ce qu'ils souhaitaient. Sa mère Pierrette racontera plus tard avoir un peu précipité ce choix de repli, et qu'elle aurait préféré imposer Marine d'emblée, à cause de la couleur de ses yeux. Le prénom d'usage a donc précédé le prénom légal, si l'on peut dire — et il ne l'a jamais quittée.
Inscrite au barreau de Paris en 1992, commise d'office, elle a défendu — le détail va faire grincer des dents — des étrangers en situation irrégulière menacés d'expulsion. Des familles doivent à celle qu'on présente comme la xénophobie incarnée d'être restées en France. Ce n'est pas une anecdote : c'est un fait, et un fait qui dérange les récits paresseux.
Car cette femme n'a jamais été, idéologiquement, dans la mouvance de son père. J'irais plus loin : emmerder son père fut, je crois, l'une de ses occupations favorites — et peut-être la plus constante. Pour le comprendre, il faut revenir au divorce atroce qui déchira les Le Pen dans les années 1980. Quand Pierrette quitte Montretout, Jean-Marie lui refuse toute pension ; qu'elle fasse des ménages, lâche-t-il en substance. Pierrette se vengera à la mesure de l'humiliation : elle posera dans Playboy, déguisée en soubrette. Son avocat s'appelle Gilbert Collard — qui assumera plus tard avoir soufflé l'idée, et qui ne cachait pas son intention de tailler des croupières au tribun d'extrême droite. De cette guerre familiale, qui déchira aussi les filles avant que le temps ne recouse ce qui pouvait l'être, naît un lien paradoxal : entre Marine et Collard se noue quelque chose qui ressemble, je crois, à une relation de grand frère. Et Collard n'eut jamais la moindre tendresse pour Jean-Marie Le Pen ; il fut de ceux qui pensaient que rien ne serait possible tant que le fondateur resterait dans les murs.
Marine Le Pen l'a pensé aussi, et elle l'a fait. En 2015, elle exclut son propre père du parti qu'il avait fondé ; en 2018, elle en change le nom. Parricide politique en bonne et due forme — non contre le père, mais contre le chef de parti, parce qu'elle savait que le Front national porterait à jamais la malédiction de ses origines. Le paradoxe est savoureux : elle a détoxifié le nom sans le renier, au point que c'est aujourd'hui sur ce nom, davantage que sur le parti, qu'elle capitalise.
Le paradoxe gaulliste
Voici l'autre paradoxe : cette héritière de l'extrême droite est, par bien des aspects, plus proche du gaullisme que la plupart de ceux qui s'en réclament. La nouvelle génération du RN le dit sans détour — écoutez Jean-Philippe Tanguy. Ce qu'ils retiennent du Général, c'est une certaine idée de la France : non pas une France ethnique — « Français de souche » ne veut rien dire, tout le monde le sait —, mais une nation qui se reconnaît autour d'un drapeau, d'une langue, d'une culture, d'une volonté de vivre ensemble. Un pays qui ne se reconnaît plus dans rien de commun n'est plus un pays : c'est un espace en voie de dislocation, une guerre civile en germe. Michel Debré — dont j'ai raconté ailleurs, à propos de La Réunion, le versant le plus incompris — n'a jamais transigé là-dessus : tout ce qui menaçait la communauté nationale était pour lui l'ennemi. On peut juger l'intransigeance excessive ; on ne peut pas la dire sotte.
Or que reste-t-il de cette souveraineté ? Allez voir La Bataille de Gaulle, le diptyque d'Antonin Baudry actuellement sur les écrans : on y croise un Jean Monnet évoluant dans l'orbite de Washington — l'homme que Roosevelt dépêche à Alger, en 1943, auprès du général Giraud, pour contrer De Gaulle. Le futur « père de l'Europe » fut d'abord l'homme de confiance des Américains. Et l'Europe qu'il a dessinée, celle de Bruxelles et de l'euro, nous a coûté une part de souveraineté qui n'a jamais été véritablement soldée devant le peuple. Je le dis d'autant plus librement que c'est ma conviction d'homme de centre gauche : la France doit pouvoir piloter sa politique nationale sans demander l'autorisation de quiconque. C'est la définition même de l'autonomie — et le vieil élève de Castoriadis que je suis pèse ce mot.
Marine Le Pen s'est inscrite dans cette veine. Brutalement d'abord — la sortie de l'euro —, puis en mettant de l'eau dans son vin après le spectacle du Brexit : il ne s'agit plus de quitter l'Europe, mais de la réformer, d'y réaffirmer la voix de la France, de cesser d'être la vache à lait de mécaniques budgétaires sur lesquelles nos assemblées n'ont presque plus prise, quand des sommes colossales partent vers des engagements extérieurs — l'Ukraine en tête — dont on devrait au moins pouvoir débattre. On peut contester chacun de ces points. Aucun n'est hors de l'axe républicain.
Les dérapages ont changé de camp
Voilà le renversement que la gauche refuse de regarder en face. Cherchez, dans les discours de Marine Le Pen d'aujourd'hui, le registre raciste de son père : vous ne l'y trouverez plus. Cherchez maintenant les provocations contre les symboles de la République : elles ont déménagé. C'est Bally Bagayoko, nouveau maire insoumis de Saint-Denis, qui décroche le portrait du président de la République et juge légitime de siffler la Marseillaise au nom d'un « droit à la réplique populaire ». C'est Jean-Luc Mélenchon qui dit Kanaky là où la République dit Nouvelle-Calédonie — j'ai assez travaillé ce dossier pour savoir qu'il est infiniment plus complexe que les slogans, mais c'est bien pour cela qu'un dirigeant national devrait s'interdire d'en faire un étendard séparatiste. Où est l'unité républicaine, où est la sécession ? La question mérite d'être posée sans œillères.
Et le social, qui le défend encore véritablement ? Sur les retraites, la proposition de Marine Le Pen est arithmétiquement la plus honnête du paysage : sortir du fétichisme de l'âge légal pour raisonner en annuités. Ceux qui ont commencé à travailler avant 20 ans partent à 60 ans avec 40 annuités ; ceux qui sont entrés plus tard dans la vie active cotisent 42 annuités. Quand tant de diplômés arrivent sur le marché du travail à 25 ou 27 ans, l'âge couperet unique n'a plus grand sens : c'est le nombre d'annuités qui dit la vérité d'une vie de travail. Vingt plus quarante font soixante ; le compte est bon, et chacun peut le vérifier.
Il y a pourtant une occasion manquée, et je la regrette publiquement : le refus de la taxe Zucman. Si le RN veut être cru lorsqu'il se présente comme le parti des salariés et des oubliés, il devrait porter haut et fort une taxation des ultra-riches — ne serait-ce que pour reprendre ce que la macronie leur a offert depuis 2017, de la suppression de l'ISF à la flat tax. Jean-Philippe Tanguy tient parfois des propos qu'on jurerait venus de la gauche ; qu'il aille donc au bout de sa logique. J'attends le RN sur ce terrain, et je crains d'attendre longtemps.
Une condamnation, et après ?
Reste l'affaire, et il faut en parler avec précision, parce qu'on ment un peu partout sur ce dossier, dans les deux sens. Oui, il y a eu détournement : des assistants payés par le Parlement européen travaillaient en réalité pour le parti, entre 2004 et 2016. La cour d'appel a confirmé hier la culpabilité, prononcé trois ans de prison dont un an ferme aménageable sous bracelet électronique et 100 000 euros d'amende, retenant un préjudice de 2,8 millions d'euros. Ce n'est pas rien, et ceux qui crient au complot feraient mieux de lire l'arrêt.
Mais la même cour dit trois choses que le camp d'en face devrait lire aussi. Un : aucun enrichissement personnel — seul le parti a bénéficié des fonds. Deux : des faits anciens, sans la moindre réitération depuis près de dix ans. Trois, et surtout : en ramenant l'inéligibilité ferme à quinze mois — déjà purgés depuis le jugement de première instance de mars 2025 —, les juges invoquent noir sur blanc la « liberté des candidatures, condition essentielle à une expression démocratique du suffrage universel ». Traduction : ce n'est pas au juge de décider pour qui les Français n'auront pas le droit de voter. Je ne connais pas de phrase plus importante écrite par une juridiction française depuis longtemps.
Ajoutons deux pièces au dossier. Une question de droit, d'abord, que ses avocats porteront devant la Cour de cassation — elle a annoncé hier soir son pourvoi, suspensif en matière pénale — et qui ne me paraît pas absurde : le détournement de fonds publics, en droit français, vise-t-il l'argent public de la nation ou celui du Parlement européen, qui est ici la victime et dispose de ses propres voies de recours ? Je ne suis pas juriste ; la haute juridiction dira le droit. Un fait, ensuite, qu'on préfère oublier : quand ce parti a cherché à se financer, les banques françaises lui ont fermé leurs portes, au point de le contraindre, en 2014, à emprunter auprès d'une banque russe. On peut s'en indigner géopolitiquement — je m'en indigne. Mais qu'une formation représentant des millions d'électeurs en soit réduite là en dit long sur la santé de notre écosystème démocratique.
Et puis il y a la manière. Frappée en première instance d'une inéligibilité immédiate, Marine Le Pen n'a pas appelé à la sédition, n'a pas rejoué le Capitole : elle a fait appel, elle a plaidé, elle s'est pliée aux délais de la justice de son pays — et elle a gagné le droit de concourir. Elle a répondu au droit par le droit. On me permettra de trouver cela plus républicain que de siffler l'hymne national.
Le nom du chaos
Alors, de quoi le phénomène Marine Le Pen est-il le nom ? De rien d'autre, je crois, que du chaos politique français. D'un pays qui s'est dégradé sous la macronie — dette abyssale, gouvernements jetables, dissolution calamiteuse, société fracturée — et d'une offre politique désertée. Regardez l'arène. À droite, rien qui fasse rêver pour les cinq ans qui viennent. À gauche, personne — une gauche proprement introuvable, et un Mélenchon qui effraie jusqu'à son propre camp. Édouard Philippe traîne comme un boulet d'avoir été Premier ministre des années Macron. Villepin demeure une énigme qui se regarde passer. Zemmour est plus radical qu'elle, avec un programme économique autrement plus libéral.
Face à ce vide, elle. Trois campagnes présidentielles, dix ans à la tête d'un parti qu'elle a refondé et hissé au rang de premier groupe d'opposition à l'Assemblée nationale, le programme le plus abouti du champ, une vraie culture politique forgée dans les coups — et d'immenses progrès dans sa manière de s'exprimer, de débattre, d'incarner. Ajoutez ce fait têtu : elle n'a jamais gouverné. On ne peut lui imputer aucun bilan — privilège considérable dans un pays qui a tout essayé, sauf elle. Ajoutez ce capital singulier : ce n'est même plus le parti qui la porte, c'est son nom — ce nom qui fut une malédiction. Je ne suis pas certain que Jordan Bardella, à trente ans, ferait ses scores quoiqu'n disent les récents sondages ; on a vu avec Emmanuel Macron ce que donne la jeunesse sans expérience portée trop tôt au sommet. Elle serait enfin, si les Français le décidaient, la première femme présidente de la République — et il serait naïf de croire que cela ne pèse rien dans ce que le pays projette sur elle.
Quant à l'anathème rituel — « extrême droite ! » —, il tourne à vide. Un parti véritablement extrême au sens propre, c'est-à-dire qui récuserait la République et la démocratie, se placerait de lui-même hors du jeu électoral. Celui-ci se soumet au suffrage, aux tribunaux, aux règles communes. Qu'on combatte son programme : c'est même souhaitable, et je m'y emploierai. Mais qu'on cesse de faire semblant de croire qu'il est hors du champ républicain, pendant qu'on détourne pudiquement les yeux de ceux qui, à l'autre bord, trouvent des vertus aux sifflets contre la Marseillaise.
En guise de conclusion
Que l'on me comprenne bien : je ne roule pas pour Marine Le Pen. Je ne suis pas de cette droite-là, je ne suis pas de droite du tout ; homme de centre gauche, je persiste à penser que la justice sociale et la République sont un seul et même combat — et c'est précisément pour cela que la déroute de mon camp me désole. Mais je refuse le confort intellectuel de l'anathème. Cette femme que j'ai croisée jeune avocate défendant des sans-papiers, qui a politiquement tué son père pour arracher son parti à la fange où il était né, qui a encaissé une condamnation sans jamais sortir du droit, tient aujourd'hui un discours qui mérite d'être écouté, discuté, combattu à la loyale — pas caricaturé.
Et je le dis avec gravité : il aurait été triste, et pire que triste — antidémocratique —, qu'elle ne puisse pas se présenter en 2027. La cour d'appel l'a compris, qui a refusé de confisquer aux Français leur bulletin de vote. Elle, de son côté, a joué son coup avec une intelligence et un sang-froid remarquables. Le reste appartient désormais au seul juge que je reconnaisse en dernière instance : le peuple français, qui tranchera au printemps prochain, programmes en main.
Comment ne pas penser au jeune Jordan Bardella qui se croyait déjà candidat à la magistrature suprême et qui devra se contenter, Si Marine Le Pen venait à l'emporter, du poste de Premier Ministre. C'est déjà une lourde charge et pour un homme de trente ans c'est déjà exceptionnel.
De quoi Marine Le Pen est-elle le nom ? De notre échec collectif à lui opposer mieux. À la gauche que j'aime d'en tirer enfin, dans les dix mois qui viennent, toutes les conséquences mais je n'y crois plus. Désolé.
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