Pour une gérontologie de la fragilité, contre l'économie de la peur de vieillir

Didier BUFFET — Gérontologue, novembre 2026

Il est des changements de civilisation qui s'opèrent sans bruit, non par la promulgation d'un principe nouveau, mais par le déplacement progressif du sens que nous donnons aux mots. Ainsi en va-t-il de la vieillesse. Longtemps envisagée comme une condition humaine appelant, selon les époques, respect, assistance, appréhension ou sollicitude, elle est devenue, au cours des dernières décennies, un ensemble de « segments », de « besoins », de « cibles » et d'« opportunités ». On ne s'interroge plus seulement sur la manière dont nous accompagnerons les hommes et les femmes à mesure que leurs forces déclinent ; on calcule ce qu'ils pourraient acheter, ce que leurs inquiétudes pourraient susciter comme dépenses, et quels services leur vulnérabilité rendrait désormais indispensables. Cette mutation n'est ni universellement mauvaise ni entièrement nouvelle. La médecine, l'architecture et les techniques ont toujours eu besoin d'une économie pour se développer. Mais une société doit savoir reconnaître l'instant où l'économie, d'instrument qu'elle était, prétend devenir le principe organisateur de la condition de ceux qu'elle devait servir.

Je propose de nommer cette dérive le « Businessfull Ageing »¹, néologisme que je revendique autant comme un trait de langage que comme un concept critique : le moment où le successful ageing, ce vieillissement réussi dont l'Amérique a fait un idéal presque moral, se trouve détourné au profit d'une économie qui transforme la crainte de la dépendance en demande commerciale permanente. Ma critique n'a rien à voir avec l'hostilité au commerce ou au progrès. Qu'une personne retraitée puisse voyager, fréquenter des lieux qui lui sont accessibles, bénéficier d'un équipement qui prévient réellement les chutes ou d'un logement qu'elle a librement choisi, voilà des conquêtes que je salue. Il n'y a aucune raison de refuser aux personnes âgées les plaisirs, les services et la liberté dont jouissent les autres générations. Ce qui doit nous alerter commence ailleurs : lorsqu'on vend comme nécessité ce qui n'est parfois qu'une promesse incertaine, lorsqu'on entretient une inquiétude au lieu de la dissiper, ou lorsqu'on réduit le soin humain pour mieux multiplier, autour de son absence, les produits censés la compenser.

Je parle ici avec les convictions, mais aussi avec les dettes intellectuelles, d'un gérontologue formé à une autre école. Depuis la fin du XXe siècle, sous l'influence de l'école de Dijon à laquelle j'appartiens sous l'influence de Michel Gaudet et Pierre Pfitzenmeyer et de mes autres mentors comme Charles-Henri Rapin, Emmanuel Alix et Monique Ferry, j'ai appris que la fragilité n'était pas une anomalie de l'existence dont on pourrait triompher par une injonction à la performance. Je n'ai pas connu personnellement Michel Gaudet, mort en 1997 ; c'est Pierre Pfitzenmeyer, mon maître, qui m'a longuement transmis sa pensée, dans ces conversations où l'expérience clinique obligeait toujours les idées générales à rendre compte de ce qui se passe réellement auprès du lit d'une personne malade. Cette filiation m'a également conduit à travailler sur la dénutrition, puis à créer NutriSenior : non parce que la nutrition était à mes yeux un « marché porteur », mais parce qu'elle touche à l'une des conditions élémentaires du maintien de l'autonomie. Il arrive qu'un repas pris dans de bonnes conditions, une attention au plaisir de manger ou une prévention correctement conduite rendent davantage de liberté qu'une technologie vantée avec éclat.

Du vieillissement réussi à l’injonction de performance

L'origine intellectuelle d'une partie du malentendu est bien connue. Lorsque John Rowe et Robert Kahn ont popularisé la notion de successful ageing, ils entendaient rompre avec une représentation fataliste de la vieillesse et rappeler que l'état de santé tardif ne dépendait pas du seul calendrier biologique. Leur apport ne doit pas être caricaturé : la prévention, l'activité physique, les relations sociales et la possibilité de conserver des engagements ont des effets réels. Mais une idée féconde peut devenir une idéologie lorsqu'elle quitte le domaine de la recherche pour celui de la prescription morale. À force d'exalter le vieillard alerte, entreprenant et presque invulnérable, nous courons le risque de faire de celui qui souffre, qui ne marche plus ou qui perd la mémoire un homme ayant échoué à bien vieillir. Comme si la maladie d'Alzheimer, l'insuffisance cardiaque, les troubles de l'équilibre ou la dépendance étaient d'abord des manquements à une discipline personnelle, plutôt que des épreuves contre lesquelles une communauté humaine a précisément le devoir d'organiser sa solidarité.

L'histoire de la DHEA a montré combien la frontière entre la recherche et l'espérance commerciale pouvait être incertaine. Au milieu des années 1990, Françoise Forette participait avec Étienne-Émile Baulieu à l'élaboration de travaux dont sortirait l'étude DHEAge, publiée en 2000 ; il était légitime de chercher si cette hormone pouvait agir sur certaines dimensions du vieillissement, et l'on ne saurait condamner les chercheurs au motif que leurs hypothèses ont suscité l'intérêt du public. Mais les résultats, limités et nuancés, ne pouvaient justifier l'imaginaire d'une cure générale de rajeunissement. C'est dans cet écart, toujours recommencé, entre la prudence des conclusions scientifiques et la grandeur des promesses commerciales que prospère une partie du commerce de l'anti-âge. La découverte ouvre une question ; la publicité feint parfois d'y lire une réponse définitive.²

Jérôme Pellissier avait saisi, dans La nuit, tous les vieux sont gris, combien les sociétés contemporaines se défendent de la vieillesse réelle en substituant aux existences singulières une figure abstraite du « senior ». Michel Billé et Didier Martz ont, à leur manière, dénoncé la tyrannie du bien vieillir ; Susan Jacoby, dans le monde anglo-saxon, a exposé le mélange de marketing et de déni sur lequel prospère le mythe d'une nouvelle vieillesse débarrassée de ses défaillances. Ces travaux, différents par leur méthode et leur horizon, se rejoignent sur une intuition essentielle : l'âge avancé ne devient pas plus humain lorsqu'on le somme de ressembler à la jeunesse. À la représentation désolante du vieillard réduit à ses déficiences, nous avons trop souvent substitué la représentation tout aussi réductrice du vieillard tenu de ne plus en avoir.³

La peur de vieillir comme marché

La logique commerciale américaine offre, de ce point de vue, des exemples instructifs. La Federal Trade Commission a sanctionné en 2016 la publicité de Lumosity, qui laissait croire que des jeux d'entraînement cérébral pouvaient retarder ou prévenir des atteintes cognitives sans disposer de preuves suffisantes à l'appui de telles allégations ; elle a aussi obtenu en 2024 une décision contre des affirmations trompeuses concernant Prevagen, complément présenté comme favorable à la mémoire. Ces affaires ne démontrent pas que la stimulation intellectuelle serait sans intérêt, pas davantage que toute aide technique serait suspecte. Elles montrent qu'il existe une différence décisive entre la possibilité d'un bénéfice et sa démonstration, différence que le consommateur inquiet de perdre la mémoire n'a pas toujours les moyens de discerner.⁴Une véritable économie de la prévention devrait donc se soumettre aux exigences ordinaires de la médecine : preuve d'efficacité, évaluation des risques, utilité pour la vie quotidienne, comparaison avec des solutions plus simples et surveillance des conflits d'intérêts.

La Silver économie et la question de l’intérêt général

C'est à cette aune que la Silver économie française mérite d'être interrogée, sans procès d'intention mais sans révérence non plus. Luc Broussy, qui fut engagé au Parti socialiste et exerça des responsabilités dans le secteur des établissements privés, a remis des rapports publics sur l'adaptation de la société au vieillissement avant de présider France Silver Eco. Décoré de la Légion d'honneur en 2022, il a de nouveau participé en 2026 à des travaux remis au gouvernement. Ses propositions en faveur de l'adaptation des logements et de la prévention peuvent être discutées sur le fond ; il serait d'ailleurs injuste de lui prêter une volonté générale de déraciner les personnes âgées, puisqu'il a lui-même plaidé pour leur permettre de rester à domicile. Mais la succession de responsabilités publiques, professionnelles et sectorielles invite à une exigence de clarté : où s'arrête la représentation d'une filière économique et où commence l'expertise qui prétend orienter l'intérêt général ?⁵ Frédéric Serrière revendique, pour sa part, une longue activité de conseil auprès d'entreprises désireuses de comprendre et de développer le marché des plus de cinquante ans, en travaillant sur les comportements d'achat et la transformation d'un potentiel en décisions commerciales. Là encore, ce métier n'est pas une faute ; mais son langage permet de saisir combien le vieillissement peut devenir, dans les yeux du marché, moins une expérience humaine qu'une population à conquérir.⁶

Il serait facile, et finalement superficiel, de s'en tenir à quelques personnalités. Le problème est d'abord celui de nos critères de réussite. Lorsque l'on célèbre la croissance d'une filière, le nombre d'entreprises nouvellement créées ou le volume des investissements, que sait-on de la réduction effective des chutes, des dénutritions, des hospitalisations évitables, de la solitude et de l'épuisement des familles ? Combien d'innovations proposées aux personnes âgées ont été comparées, avec une rigueur indépendante, à une visite humaine, à une rééducation bien conduite, à une adaptation simple du logement ou à une meilleure organisation des soins ? Je voudrais que toute aide publique accordée à cette économie soit accompagnée d'une question préalable, apparemment naïve et pourtant redoutable : quel bien concret la personne âgée recevra-t-elle, et comment le saurons-nous ?

Le domicile, lieu de vie et de mémoire

La question du domicile rend ce problème plus sensible encore, parce qu'elle introduit une dimension que les bilans financiers saisissent mal. Une maison n'est pas seulement un ensemble de mètres carrés, un coût d'entretien ou une valeur de revente ; elle est, pour celui qui l'habite depuis trente ou cinquante ans, un dépôt de mémoire, le lieu où les gestes quotidiens conservent la présence des absents, où un meuble, une fenêtre ou la disposition d'un jardin soutiennent la continuité d'une identité parfois menacée par la maladie. Les recherches sur l'attachement au lieu et le aging in place ont précisément montré que la possibilité de vieillir chez soi intéresse non seulement la sécurité matérielle, mais également le sentiment d'appartenance, le pouvoir de décider et la fidélité à sa propre histoire.⁷ Il serait absurde d'ériger le maintien à domicile en dogme : certains logements deviennent dangereux, certaines solitudes insoutenables, et certaines personnes désirent sincèrement changer de résidence. Mais il serait plus absurde encore de considérer un déménagement comme une amélioration par cela seul que le nouveau logement dispose d'un ascenseur et d'une douche accessible.

Je souhaite que nous examinions, sans confondre hypothèse et preuve, les situations où des personnes âgées se voient conduire vers la vente de leur maison, parfois dans des conditions défavorables, au bénéfice de programmes résidentiels présentés comme plus rationnels. Il n'existe pas, à ma connaissance, de démonstration permettant d'affirmer que ce mécanisme constituerait une politique générale d'expropriation organisée : il faudrait pour l'établir des études de transactions, des enquêtes auprès des familles et l'analyse des consentements. Mais la vigilance est justifiée, car la vulnérabilité se prête à des pressions d'autant plus discrètes qu'elles peuvent se parer du langage du bien-être. Une politique vraiment humaine commencerait donc par financer l'adaptation choisie du logement existant, puis par considérer le déplacement comme une possibilité parmi d'autres, et non comme la conclusion obligée d'un raisonnement immobilier. On ne remplace pas aisément une géographie intime par un espace simplement conforme aux normes.

Les aidants, entre sollicitude et substitution

Cette même confusion entre service rendu et charge transférée se rencontre dans le traitement réservé aux proches aidants. Il est heureux que des associations, des organismes de formation et même des « universités des aidants » cherchent à transmettre des connaissances sur les maladies et sur les gestes qui protègent. Mais l'utilité possible de ces initiatives ne doit pas dissimuler une contradiction : quand la collectivité manque de professionnels et de solutions de répit, former un conjoint à toujours mieux aider peut devenir, si l'on n'y prend garde, la manière respectable de lui demander de supporter davantage. On fait alors de la compétence acquise la justification d'une assistance publique moins présente. Or l'épouse qui ne dort plus, le fils qui abandonne progressivement sa vie professionnelle et la fille qui organise seule les soins n'ont pas d'abord besoin qu'on leur explique comment être plus performants ; ils ont besoin de ne pas être laissés seuls.

La réalité sanitaire de cette charge est documentée. Une étude de la DREES indiquait que 47 % des personnes aidant régulièrement un proche de soixante ans ou plus à domicile déclaraient des conséquences sur leur santé, notamment des effets sur le sommeil, la fatigue ou la santé psychique.⁸ Je me garderai, en revanche, de répéter comme une statistique certaine l'affirmation souvent relayée selon laquelle une proportion considérable d'aidants mourraient avant la personne aidée : les études disponibles ne permettent pas d'établir avec cette précision une telle fréquence nationale. La vérité démontrable est déjà suffisamment grave. Ce que l'on appelle « l'aide informelle » est parfois un travail continu, affectif et physique, qui consume celui qui l'accomplit et peut dénaturer la relation même qu'il voulait préserver. Il ne faudrait pas que, dans l'imagination des gestionnaires, le proche aidant devienne ce personnel providentiel qui ne réclame ni salaire, ni remplacement, ni congés. Aider, dans une famille, devrait demeurer autant que possible un acte d'amour ; pour que les aidants restent des aimants, encore faut-il qu'ils puissent vivre autrement que dans la seule obligation de servir.

L’institution et le prix de la présence humaine

À l'autre extrémité du parcours, l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes révèle les limites d'un système qui sait évaluer une prestation jusque dans son coût horaire, mais qui paraît beaucoup moins capable de donner à la relation humaine une valeur propre. Les révélations réunies par Victor Castanet et les investigations publiques conduites sur le groupe Orpéa ont montré ce qui peut advenir lorsque l'organisation des ressources, des consommables et des effectifs s'éloigne des besoins concrets des résidents ; elles ne permettent ni de condamner indistinctement tous les opérateurs privés ni d'innocenter par principe les établissements publics.⁹ Dans un EHPAD, la concurrence théorique entre prestataires est d'ailleurs souvent une fiction : on ne change pas de lieu de vie comme de fournisseur de téléphone, lorsqu'on ne peut plus se lever seul, que l'on souffre de troubles cognitifs ou que la famille demeure loin. Celui qui reçoit le soin n'a pas toujours la possibilité d'en contester les conditions, ce qui impose des obligations de contrôle et de transparence plus élevées qu'ailleurs.

Les chiffres devraient interdire les discours convenus. En 2023, selon la DREES, les EHPAD disposaient en moyenne de soixante-sept équivalents temps plein pour cent places, toutes professions confondues, mais de vingt-neuf seulement pour les personnels infirmiers et aides-soignants au chevet. Ces équivalents temps plein sont annuels : ils ne représentent jamais vingt-neuf personnes présentes en même temps pour cent résidents, puisqu'il faut assurer les nuits, les week-ends, les congés et les remplacements.¹⁰ Qu'un professionnel se retrouve, au cours d'une plage de service, à devoir aider une dizaine de personnes n'est donc pas une image abstraite ; c'est une situation organisationnelle qui doit être documentée établissement par établissement, puis corrigée. Je défends l'objectif de pouvoir consacrer, aux moments de soins les plus lourds, un professionnel à deux ou trois résidents selon leur dépendance. Ce n'est ni un ratio national aujourd'hui observé, ni une norme à promettre sans calcul ; c'est une exigence de présence humaine qui appelle une programmation des recrutements, du financement, des horaires et des formations.

L'expérience internationale montre d'ailleurs que ce débat n'oppose pas simplement un secteur privé supposé avide à un État supposé vertueux. Aux États-Unis, des travaux scientifiques ont interrogé les effets de certaines formes de propriété financière sur les maisons de retraite ; plus révélatrice encore est la trajectoire des normes fédérales de personnel, adoptées en 2024 puis abrogées avec effet en février 2026. On avait défini un minimum de présence ; on a renoncé à en maintenir l'obligation.¹¹ L'Europe offre des organisations diverses, parfois plus attentives à la continuité du domicile et à l'autonomie des équipes, comme l'expérience néerlandaise de Buurtzorg, sans que l'on puisse importer mécaniquement un modèle d'un pays à l'autre. L'enjeu n'est pas de choisir entre marché et administration comme entre deux absolus ; il est de faire en sorte qu'aucun montage juridique ou financier ne puisse réussir en appauvrissant le temps consacré à une personne vulnérable.

Le défi démographique et ses véritables mesures

À cette pénurie s'ajoute l'évolution démographique, dont le véritable enseignement ne se résume pas à l'allongement de la vie. Pierre Pfitzenmeyer me mettait en garde contre l'amalgame entre années vécues et années vécues autonomes ; il faut aujourd'hui reprendre cette distinction sans malmener les résultats de la recherche. En France, l'espérance de vie sans incapacité à soixante-cinq ans a effectivement progressé depuis 2008 : pour l'année 2024, elle atteignait 11,8 ans chez les femmes et 10,5 ans chez les hommes. Cet indicateur n'est pas identique à la dépendance lourde et ne permet pas de soutenir que toute année gagnée serait une année d'invalidité. Mais l'amélioration des risques individuels ne neutralise pas l'augmentation des effectifs aux âges élevés : selon les projections de l'Insee et de la DREES, environ 2,8 millions de personnes âgées pourraient être en perte d'autonomie autour de 2050, soit quelque 700 000 de plus qu'en 2021.¹² Le problème social n'est donc pas de déplorer que les hommes vivent plus longtemps ; il est de constater que la victoire de la longévité exige une organisation collective dont nous ne nous sommes pas donné les moyens.

La fin de vie à l’épreuve des inégalités

Même le débat sur la fin de vie, que je refuse de réduire à un affrontement de slogans, ne saurait être soustrait à cette question de justice. Le Canada a enregistré 16 499 aides médicales à mourir en 2024, représentant environ 5,1 % des décès ; cependant, les données nationales ne confirment pas l'affirmation selon laquelle les bénéficiaires seraient, globalement, plus pauvres que l'ensemble des personnes décédées. Il serait contraire à toute probité scientifique d'utiliser ces chiffres pour démontrer ce qu'ils ne démontrent pas.¹³ Cela n'interdit pas de demander comment se forme une décision lorsqu'une personne souffre, se sent isolée, redoute d'épuiser ses proches ou ne dispose pas d'une offre suffisante de soins palliatifs. Le consentement individuel doit être respecté ; mais l'égalité réelle des conditions dans lesquelles ce consentement s'exprime est également une obligation morale. Une société ne saurait invoquer avec ardeur la liberté d'une personne au moment de mourir tout en se montrant parcimonieuse lorsqu'il s'agit de lui donner les moyens de vivre dignement jusqu'au terme.

Pour une ingénierie de la fragilité

C'est ici que je voudrais replacer une proposition dont l'ambition n'est pas de créer un nouveau commerce des vulnérabilités, mais d'en corriger la dispersion : celle des ingénieurs de la fragilité. Le mot « ingénieur » ne renvoie pas à la prétention de calculer mécaniquement un destin humain ; il désigne la capacité d'articuler des savoirs qui, aujourd'hui, demeurent trop souvent enfermés dans des métiers, des institutions et des financements séparés. La personne fragile ne se divise pas en une nutrition confiée au diététicien, une marche confiée au kinésithérapeute, des médicaments confiés au médecin, un logement confié à l'ergothérapeute et une détresse laissée à sa famille : elle constitue un être unique, dont chaque difficulté modifie les autres. L'ingénieur de la fragilité que j'appelle de mes vœux serait formé à reconnaître ces interactions, à réunir les compétences existantes, à mesurer la pertinence réelle des interventions proposées et à empêcher que le parcours de la personne ne se dissolve dans la succession de prestataires qui, chacun, ne voient qu'une parcelle du problème.

Je souhaite lui confier en particulier la sauvegarde de ce que j'appelle l'environnement mémoriel. La notion demande évidemment à être travaillée, précisée et soumise à l'examen scientifique ; elle ne prétend pas désigner un traitement miraculeux ni faire du domicile un sanctuaire intangible. Elle rappelle simplement que, pour beaucoup de personnes âgées, la continuité des lieux, des objets, des rencontres et des habitudes participe de la continuité de soi. Un accompagnement digne devrait donc évaluer non seulement la sécurité matérielle d'une habitation, mais aussi ce que la personne perdrait en la quittant ; non seulement les capacités du proche aidant, mais ce qu'il a sacrifié pour les préserver ; non seulement le prix d'une aide technique, mais l'autonomie qu'elle rend effectivement. En cela, l'ingénieur de la fragilité serait moins un fournisseur de solutions qu'un gardien de la cohérence du soin, un professionnel susceptible de rendre au jugement clinique, à la biographie et à la volonté de la personne leur place dans les décisions.

Redonner une finalité humaine à la politique du grand âge

Une telle orientation exigerait aussi une réforme des institutions. La France s'est dotée, en 2020, d'une cinquième branche de la Sécurité sociale consacrée à l'autonomie ; cette conquête ne doit pas être passée sous silence. Mais une architecture juridique ne devient une politique qu'à la condition de recevoir des moyens, des objectifs vérifiables et une responsabilité identifiable. La loi du 8 avril 2024 annonçait une programmation pluriannuelle du grand âge qui, à l'automne 2026, n'avait toujours pas trouvé sa traduction législative attendue.¹⁴ À l'approche de l'élection présidentielle de 2027, je ne demande pas un supplément de déclarations généreuses sur le « bien vieillir ». Je demande que l'on indique combien de professionnels seront formés et recrutés, comment seront évalués les besoins en fonction des dépendances réelles, quels droits au répit seront effectivement garantis, quels contrôles protégeront les résidents, et quelles innovations seront financées parce qu'elles ont démontré leur utilité plutôt que parce qu'elles disposent d'une communication habile.

Je n'ai jamais pensé que la vieillesse devait être soustraite à toute activité économique ; ce serait ignorer les moyens mêmes par lesquels nos sociétés produisent des soins, des logements, des médicaments et des services. Mais je demeure convaincu que toute économie se déshonore lorsqu'elle oublie la fin humaine qu'elle sert. La personne âgée ne peut être réduite ni au « senior actif » célébré par les publicitaires, ni au « patient dépendant » comptabilisé par les gestionnaires. Elle demeure une personne, c'est-à-dire une histoire, une liberté parfois entravée, des attachements, des peurs, des droits, et cette dignité qui ne s'évanouit pas lorsque la force vient à manquer. Nous avons eu raison de vouloir ajouter des années à la vie ; il nous reste à prouver que nous savons y ajouter de la présence, de la justice et de la sollicitude. La question décisive n'est pas de savoir combien la vieillesse rapportera à notre économie, mais de déterminer ce que notre économie consentira à rendre à ceux dont elle prétend désormais faire son avenir.


Notes et sources

Note 1

« Businessfull Ageing » : néologisme et concept critique proposés par Didier BUFFET (2026). Il désigne ici la marchandisation des inquiétudes, limitations et dépendances liées à l'âge, dès lors que le bénéfice pour la personne n'est pas établi ou se trouve subordonné à des objectifs commerciaux. La paternité du terme est revendiquée par l'auteur, sans prétention à démontrer une antériorité absolue.

Note 2

E.-É. Baulieu et coll., « Dehydroepiandrosterone (DHEA), DHEA sulfate, and aging: contribution of the DHEAge Study », PNAS, 2000. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/10760294/ ; rapports du Collège de France, travaux préparatoires des années 1990.

Note 3

Jérôme Pellissier, La nuit, tous les vieux sont gris. La société contre la vieillesse, Bibliophane, 2003 ; Michel Billé et Didier Martz, La tyrannie du bien vieillir, Le Bord de l'eau, 2010 ; Susan Jacoby, Never Say Die: The Myth and Marketing of the New Old Age, Pantheon, 2011.

Note 4

Federal Trade Commission, « Lumosity to Pay $2 Million to Settle FTC Deceptive Advertising Charges », 5 janvier 2016, https://search.ftc.gov/news-events/news/press-releases/2016/01/lumosity-pay-2-million-settle-ftc-deceptive-advertising-charges-its-brain-training-program ; FTC, dossier Quincy Bioscience / Prevagen, décision de 2024, https://www.ftc.gov/legal-library/browse/cases-proceedings/152-3206-quincy-bioscience-holding-company.

Note 5

Acteurs publics, parcours de Luc Broussy et responsabilités politiques et professionnelles, https://acteurspublics.fr/nomination/un-president-pour-le-comite-danimation-de-la-filiere-silver-economie/ ; Le Monde, tribune de Luc Broussy, 12 août 2022, https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/12/il-faut-lancer-une-vaste-politique-d-adaptation-des-logements-au-vieillissement_6137844_3232.html ; décret du 13 juillet 2022, https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000046045274 ; Filière Silver économie, rapport de mission ministérielle 2026, https://filieresilvereconomie.fr/rapport-mission-ministerielle/.

Note 6

Frédéric Serrière, site professionnel, présentation de son activité de conseil et de stratégie, https://www.fredericserriere.com/presentation/.

Note 7

Revue systématique et méta-ethnographie sur le aging in place, International Journal of Nursing Studies, 2020, https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7556794/ ; « Place attachment and aging: A scoping review », 2021, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10911359.2020.1860852.

Note 8

DREES, Perte d'autonomie : quels effets sur la santé des proches aidants ?, Dossiers de la DREES, 2024 (données d'enquêtes antérieures). https://www.drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2024-10/DD122.pdf ; CNSA, avis du Conseil scientifique sur le soutien aux proches aidants, 2025, https://www.cnsa.fr/actualites/le-conseil-scientifique-de-la-cnsa-rend-un-avis-sur-le-renforcement-du-soutien-aux.

Note 9

Victor Castanet, Les Fossoyeurs, Fayard, 2022 ; IGAS-IGF, La gestion des EHPAD du groupe Orpéa, 2022, https://www.igas.gouv.fr/La-gestion-des-etablissements-d-hebergement-de-personnes-agees-dependantes.

Note 10

DREES, L'aide sociale aux personnes âgées ou handicapées, édition 2025, données 2023, p. 69, https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2025-09/Panorama_PAPH_2025%20MEL_V2.pdf.

Note 11

Government Accountability Office, abrogation des normes américaines de présence soignante, prenant effet le 2 février 2026, https://www.gao.gov/products/b-337945 ; National Academies, The National Imperative to Improve Nursing Home Quality, 2022, https://www.nationalacademies.org/read/26526/chapter/10.

Note 12

Insee, « Santé, perte d'autonomie et vieillissement », données EVSI 2024, https://www.insee.fr/fr/statistiques/8996944 ; Insee Première no 2078, « 700 000 seniors en perte d'autonomie supplémentaires d'ici 2050 », octobre 2025, https://www.insee.fr/fr/statistiques/8653672.

Note 13

Santé Canada, Sixth Annual Report on Medical Assistance in Dying in Canada, publié en novembre 2025, données 2024, https://www.canada.ca/en/health-canada/services/publications/health-system-services/annual-report-medical-assistance-dying-2024.html. La comparaison économique utilise des indicateurs de quartier, non une mesure individuelle parfaite du revenu.

Note 14

Loi no 2024-317 du 8 avril 2024, https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000049385823 ; Sénat, présentation de la loi de programmation attendue avant le 31 décembre 2024, https://www.senat.fr/rap/l23-252/l23-252_mono.html ; état du dossier à septembre 2026, https://nosparlementaires.fr/actualites/loi-grand-age-629-jours-retard-treize-deputes-meme-reponse.